mercredi 13 avril 2016

Grand-mère avec Joshin Luce Bachoux

« Que fais-tu grand-mère, assise là, dehors, toute seule ? »

Eh bien, vois-tu, j’apprends. J’apprends le petit, le minuscule, l’infini. J’apprends les os qui craquent, le regard qui se détourne. J’apprends à être transparente, à regarder au lieu d’être regardée. J’apprends le goût de l’instant quand mes mains tremblent, la précipitation du cœur qui bat trop vite. J’apprends à marcher doucement, à bouger dans des limites plus étroites qu’avant et à y trouver un espace plus vaste que le ciel.

« Comment est-ce que tu apprends tout cela grand-mère ? »

J’apprends avec les arbres, et avec les oiseaux, j’apprends avec les nuages. J’apprends à rester en place, et à vivre dans le silence. J’apprends à garder les yeux ouverts et à écouter le vent, j’apprends la patience et aussi l’ennui ; j’apprends que la tristesse du cœur est un nuage, et nuage aussi le plaisir; j’apprends à passer sans laisser de traces, à perdre sans retenir et à recommencer sans me lasser.
J’apprends à me réjouir au début du printemps et à la fin de l’automne, à voir un arc-en-ciel dans une goutte de pluie et une vie entière dans une gouttelette de soleil qui scintille sur une pierre. J’apprends que les chemins se divisent et se perdent, que les regrets sont de petites pierres pointues qui blessent les mains qui les enserrent et qu’il est meilleur que nos mains restent ouvertes. J’apprends mes erreurs, mes chagrins, mes oublis, et toutes les joies qui se faufilent, poissons d’argent dans la masse de notre vie. 

« Grand-mère, je ne comprends pas, pourquoi apprendre tout ça ? »

Parce qu’il me faut apprendre à regarder les os de mon visage et les veines de mes mains, à accepter la douleur de mon corps, le souffle des nuits et le goût précieux de chaque journée ; parce qu’avec l’élan de la vague et le long retrait des marées, j’apprends à voir du bout des doigts et à écouter avec les yeux. J’apprends qu’il faut aimer, que le bonheur des autres est notre propre bonheur, que leurs yeux reflètent dans nos yeux et leurs cœurs dans nos cœurs. J’apprends qu’on avance mieux en se donnant la main, que même un corps immobile danse quand le cœur est tranquille. Que la route est sans fin, et pourtant toujours exactement là.

« Et avec tout ça, pour finir, qu’apprends-tu donc grand-mère ? »

J’apprends, dit la grand-mère à l’enfant, j’apprends à être vieille !

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mardi 12 avril 2016

L'harmonie au creux des mains (conte asiatique)




La belle-mère et sa bru vivaient sous le même toit.
Depuis le début, les deux femmes ne pouvaient se supporter.
Le mari, lâche comme la plupart des hommes dans cette situation, se gardait bien de prendre parti.
La vie de la jeune femme était devenue intolérable et elle éprouva une haine sans borne pour son bourreau de belle-mère.
Elle résolut de la faire disparaître discrètement et décida donc d'aller consulter une vieille chamane vivant dans une cabane de branches non loin du village.
Sans manifester la moindre émotion, la vieille écoute sa funeste demande.
Elle ferma les yeux un long moment et répondit enfin : « En matière de poison, il faut être très prudent.
Je vais vous donner un mélange d'herbes toxiques qui agissent très lentement.
Pour activer leur effet, vous devrez masser votre belle-mère deux fois par jour.Mais pour qu'elle accepte ce traitement, vous verserez tout d'abord cette préparation dans sa nourriture. Elle sera malade quelques jours.Quand le médecin du village l'aura auscultée sans trouver de remède, envoyez-moi chercher. Je donnerai alors la prescription ».
Le plan se déroula comme prévu.
La vieille de la montagne fut appelée au chevet de la belle-mère. Elle prescrivit une tisane et des massages deux fois par jour pour un mois.
Elle montra à la jeune femme comment les exécuter. Par la vertu des massages quotidiens, la belle-mère se détendit et son caractère se bonifia.
Les deux femmes se rapprochèrent, leurs énergies s'harmonisèrent. Au bout de quinze jours, elles étaient devenues comme mère et fille, liées par une véritable affection.
La belle-fille fut prise de remords. Elle courut jusqu'à la cabane de la magicienne pour lui demander un antidote.
La vieille l'accueillit avec un sourire radieux : « Ne vous inquiétez pas ma fille, la tisane est inoffensive. Elle est même bénéfique. Tout s'est déroulé comme je l'avais prévu. La pratique du Tao nous enseigne à transformer le négatif en positif. » Ce fut comme une révélation pour la jeune femme.
A partir de ce jour, elle revint souvent rendre visite à la vieille de la montagne pour suivre ses traces sur les sentiers de la sagesse.
Elle prit ensuite sa succession comme médecin des corps et des âmes, surtout à travers l'art du massage, qu'elle transmit généreusement.


Peut-être est-elle à l'origine de cette jolie habitude familiale en Orient : de masser les uns les autres au quotidien ?
Une tradition qui peu à peu voyage vers l'Occident.

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lundi 11 avril 2016

Pierre Rabhi et le mystère de la vie...

Depuis que l’Homme a levé la tête vers les cieux, il ne cesse de s’interroger sur les grands mystères de sa présence : D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Nous serions des poussières d’étoiles animées par une intelligence dont on sait peu de choses : la vie. 
Plus cette vie évolue, plus elle se complexifie, jusqu’à faire apparaître des arbres, des animaux et même des hommes qui prennent conscience de leur propre existence. 
Aujourd’hui, en entrant dans l’anthropocène, nous comprenons seulement l’impact que notre présence engendre sur ce qui l’entoure, tout en nous rendant compte du rôle de modérateur qu’il va falloir essayer d’adopter.
Lors de notre entretien avec Pierre Rabhi début 2016, nous avons pu questionner le paysan philosophe sur des énigmes métaphysiques auxquelles ils donnent une réponse simple : l’amour.

Bio à la Une : Pourquoi la graine germe-t-elle ?

Pierre Rabhi : J’ai beaucoup fréquenté les philosophes pour savoir si quelqu’un pouvait m’éclairer sur ce mystère. Je me suis rendu compte que les philosophes n’étaient pas forcément d’accord. Il n’y en a qu’un que j’ai retenu, Socrate, qui dit “la seule chose que je sais, c’est que je ne sais pas”. C’est clair. Nous ne savons pas, ou pas grand-chose. Pourquoi nous sommes nés, etc. Quand au mystère de la vie, c’est vrai qu’on est fasciné de voir une graine germer. On peut méditer dessus des heures. Une toute petite chose contient une puissance de vie complètement extraordinaire. Vous la mettez dans la terre, elle va germer.

Une simple graine de tomate va donner des kilos et des kilos de tomates, on peut même dire des tonnes de tomates. On comprend le mécanisme à peu près, mais au-delà, je ne sais pas pourquoi la graine germe. Je ne connais rien de l’intelligence qui la conduit. On est dans le monde du mystère de la vie. Même notre propre corps est un formidable mystère. Il n’y a pas un bouton pour dire respiration, un autre pour dire circulation du sang, le corps est intelligent lui-même. Il fait tout sans avoir besoin d’autre chose, sans que notre mental s’en mêle. Justement, quand il s’en mêle, c’est là qu’arrivent toutes sortes de complications. Le corps humain s’autorégule, il est lui-même d’une très grande intelligence. D’où vient cette intelligence, moi je n’en sais rien. C’est là le mystère.

Bio à la Une : Même si on ne sait pas pourquoi, la graine germe, c’est un fait. Est-ce pour vous le début d’une réflexion plus profonde ?


Pierre Rabhi : La vie m’émerveille. Je ne la comprends pas. À travers ce mystère, je crois vraiment que la plus grande puissance que peut développer un être humain pour modifier le cours de sa vie, c’est l’amour. Ce n’est pas simplement l’amour humain, mais l’Amour dans sa grande dimension d’aimer. Vraiment aimer. S’il y avait l’amour dans notre quotidien et nos décisions, on ne détruirait pas la vie, nous n’aurions pas d’armements, de missiles, de chars d’assaut et toutes ces stupidités liées au meurtre. Non, on n’aurait pas besoin de tout cela. Il faut surtout apprendre à aimer et prendre soin, plutôt qu’à détruire ou à haïr.
Je suis très attaché à ce monsieur qu’on a crucifié, alors qui ne parlait que d’amour. Il n’a jamais dit “construisez-moi des cathédrales ou des églises”, il a simplement dit que l’amour est la puissance absolue qu’un être humain peut déployer, à condition, toutefois, que cet amour ne soit pas réduit à rien du tout. Dans les couples par exemple. “Je t’aime” un jour, “je ne t’aime plus” un autre. L’amour ce n’est pas ça. Je ne juge personne bien entendu, je ne veux pas choquer qui que ce soit.

Bio à la Une : Pensez-vous comme Vendana Shiva que les femmes doivent être au cœur du changement ?

Pierre Rabhi : Les femmes ont un rôle important à jouer. En donnant la vie, elles sont un être d’amour par excellence. Attention tout de même, car elles savent aimer, mais aussi haïr, peut-être pour mieux se protéger. C’est dans les deux sens. Il ne faut pas tomber dans le piège. Par contre, ce à quoi je souscris, c’est qu’il est dommage que les femmes soient partout sur la planète subordonnées et que, effectivement, si il y avait eu cette énergie inouïe, peut-être que l’histoire n’aurait pas été la même.

Bio à la Une : On revient sur la modération donc ?

Pierre Rabhi : Oui, bien sûr.

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dimanche 10 avril 2016

un point ( de vue)... c'est tout


"Lorsque vous adoptez le point de vue que tout ce qui existe est une partie de vous-même, que toute personne qui existe est une partie de vous-même, que tout jugement que vous faites est un auto-jugement, que toute critique que vous élevez est une autocritique, vous vous donnez avec sagesse un amour inconditionnel qui sera la lumière de votre monde.

Lorsque nous serons conscients que la seule différence entre chacun d'entre nous réside dans nos croyances et que ces croyances peuvent être créées et décréées avec aisance, un monde de paix s'ensuivra et tandis que le jeu du bien et du mal disparaîtra, un jeu de co-création verra le jour". 

Henry Palmer


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samedi 9 avril 2016

Le facteur humain par Sophie Rabhi


La formation proposée par l'université des Colibris pour créer des oasis se termine demain. 
De grande qualité, elle pourra j'espère permettre de former de nouvelles communautés respectant au mieux l'homme et la nature.

à suivre...

Voici la vidéo où Sophie Rabhi aborde l'humain :




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jeudi 7 avril 2016

A la Source de l'esprit...


"Surveillez votre esprit, comment il vient à être, comment il opère. Pendant que vous surveillez votre esprit, vous découvrez que votre soi est le surveillant. 
Quand vous vous tenez immobile, seulement observant, vous découvrez que votre soi est la lumière derrière l’observateur. La source de lumière est sombre et la source de connaissance est inconnue. Seule cette source est. Retournez à cette source et demeurez là."

Nisargadatta Maharaj

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mercredi 6 avril 2016

Libre de nature... avec Arnaud Desjardins


Mais, en vérité, votre vraie nature est libre et vous perdez seulement une condition qui s’était surajoutée à votre liberté, celle de l’emprisonnement. 
De même votre vraie nature est d’être éveillés et sortir du sommeil n’est pas à proprement parler un gain mais simplement la fin d’une modalité d’être adventice. Ne l’oubliez jamais et ne confondez pas des améliorations à l’intérieur de la prison ou du sommeil – même si celles-ci vous paraissent d’ordre spirituel – et l’éveil. Vous pouvez obtenir des accomplissements yogiques importants, développer des pouvoirs qui sortent de l’ordinaire, acquérir une maîtrise et un rayonnement certains, tout en restant à l’intérieur du sommeil et de la prison. Et vous pouvez aussi être éveillé ou libre mais sans avoir apparemment, aux yeux des autres hommes, rien d’extraordinaire.

Quand certains êtres éveillés se trouvaient avoir de surcroît, sur le plan relatif de leur manifestation, des dons éclatants, ils ont connu la notoriété et la tradition a conservé leur nom. Mais aucune tradition ne nie qu’un moine effacé et ignoré puisse avoir atteint la sagesse suprême ni qu’un disciple ayant beaucoup progressé sur le chemin qui s’ouvre à tout homme pour devenir réellement un homme, ne soit pas forcément libéré. Cet éveil représente réellement une rupture de niveau complète, un passage de l’existence à l’être... 

 Arnaud Desjardins
 « Tu es cela »
À la recherche du soi IV

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mardi 5 avril 2016

Douglas Harding et l'Unique Centre


"A la racine de l'avidité économique, de l'agressivité, de la violence, de la délinquance junévile, très profondément et secrètement, et tout au long de la vie, persiste en nous l'assurance, propre à l'enfant que nous avons été, d'être l'unique Centre et, sans restrictions, le Propriétaire de toutes choses ; combien compréhensible alors toute cette fureur contre l'ordre établi qui, animé par des vues et des intérêts totalement différents, nous taille en pièces, puis prend une bribe de réel et l'érige sur nos épaules pour y tenir lieu d'univers ! 

On pardonnera aisément ces efforts pathétiques pour reconquérir au moins une parcelle de l'Empire perdu, même quand il ne s'agit que d'acquérir pignon sur rue et d'en imposer aux voisins. 
Le remède, comme toujours, consiste à regarder ici et à voir que la vérité est du côté de l'enfance, sans tête, sans image d'elle-même, qu'il n'y a ni boule, ni caillou, ni poutre, ni paille sur ces épaules ; à la première personne du singulier (indicatif présent), je ne suis pas dans le monde, le monde est en moi. 
Même les étoiles sont à moi, vraiment elles sont moi ; mon seul regard ne suffit-il pas à créer entre elles et moi le rapport le plus intime ?

 Je cherche vainement un espace entre l'étoile et moi, entre vous et moi : je vois maintenant que je suis espace, tout espace."

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lundi 4 avril 2016

La méditation aujourd'hui par Jacques Castermane


Méditer aujourd’hui peut apparaître comme étant un archaïsme par ceux qui considèrent notre époque comme celle de la technique et de la maîtrise rationnelle de la vie. Le monde actuel est dominé par la rationalité qui privilégie un seul aspect de l’être humain : son égo, indissociable du mental. Nous vivons sous le règne d’une pensée qui objective le réel et tout ce qui ne peut pas prendre place dans les catégories de la raison est réduit à un jugement draconien : « Ce n’est que subjectif ! ».
Mais aujourd’hui la méditation loin d’être considérée comme un phénomène marginal attire des femmes et des hommes qu’on ne peut plus ranger dans la catégorie des originaux, comme au temps de la culture hippie.

« Tant qu’il respire, l’individu ne se révolte pas » écrit Durckheim, « Mais qu’il vienne à étouffer - vécu intérieur d’un nombre croissant de personnes - il ressent un appel d’air qui vient du plus profond de lui-même ». Un appel de la vie, un appel de l’être, un appel de l’humain refoulé par un monde de plus en plus déshumanisé.
C’est cet appel de l’être qui engage la personne à s’intéresser à la méditation.
Méditation ! Ce mot, qui n’est pas un mot mais une action, accompagne une nostalgie légitime : faire l’expérience de ce vécu intérieur qu’est le silence intérieur, le calme intérieur, la paix intérieure.
Expérience qui n’est pas “que” subjective ; expérience que tout homme peut vivre “en tant que sujet du verbe être” : « Je suis ».
Ce « Je suis » qui semble n’intéresser personne à moins d’ajouter à « Je » un épithète : « Moi ».
« Je suis Moi ». Moi ! C’est -à- dire : entrepreneur, fonctionnaire, infirmière, professeur, employé (ajoutez ce qu’on désigne comme étant votre « identité »).

La méditation n’est pas se mettre en quête d’un plus d’identité ; autrement dit de passer d’un ego de taille XXL à un ego de taille XXXL en espérant que ce « + », dans le domaine du faire, va changer ma vie intérieure.
La méditation est une rupture avec le processus mental d’identification à cet illusoire point d’appui qu’est notre identité. Rupture, mise entre parenthèse de l’ego.« Je vis parce que je suis un être vivant » ; « Je pense parce que je suis un être pensant ».
A cette vérité proclamée par le philosophe Martin Heidegger, Durckheim ajoute que « Si l’homme occidental perçoit l’impasse dans laquelle sa pensée l’a conduit, il reconnaîtra qu’il est vain d’essayer d’en sortir par les moyens mêmes qui l’ont créée. Et il sera obligé de prêter l’oreille à la voix de son être essentiel insaisissable à la pensée objective ».

Méditer ? Un chemin de libération de notre vraie nature : « Je suis », hors des chaines de : « Je suis Moi ». ; le moi mondain qui souffre de cette maladie propre à l’être humain lorsqu’il ne vit plus selon les intentions de l’être, de l’acte d’être : l’angoisse et les états qui l’accompagnent. Notre vrai point d’appui, tout au long de notre vie, est-il « Je pense, donc je suis » ou « Je respire, donc je suis » ? Si vous doutez, pour connaître la réponse, il suffit d’arrêter de respirer…



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dimanche 3 avril 2016

L'homme poésie, c'est Christian Bobin

On ne lit pas Christian Bobin, l'un des plus grands poètes de sa génération, sans se laisser emporter, pénétrer, par la transparence cristalline de son verbe. On découvre, on savoure ses mots avec précaution, tant il nous offre la vérité bouleversante de son être et de ses expériences, de manière tranchante, forte, unique, authentique. Dans son livre, L'homme-joie (éditions de L'Iconoclaste), il nous parle de sa manière d'être présent à ce qu'il ressent ; des moments qui le frôlent légèrement ; des rencontres qui s'insèrent intensément en lui ; et de son amour perdu, qui n'empêche en rien, dit-il, que la vie soit "bien plus belle que ce que nous l'imaginons".
Une découverte que nous pouvons également faire grâce à ce recueil. Un voyage étonnant au coeur des mouvements du silence, des couleurs de la lumière, des ténèbres du quotidien, des éclats de rire exubérants de l'existence. Et parce que, pour ce poète incandescent, tout est vivant, en lien et en résonance, et quand nous refermons son livre, ébranlés, différents, nous regardons le monde autrement.

Le Point.fr : On vous sait solitaire, on vous imagine sauvage, peu enclin à la conversation, et notre rencontre commence par un grand rire...



Christian Bobin : En réalité, beaucoup de sourires traversent mes livres. Ils rayent, un peu, la vitre de papier. J'aime aller voir ce que je ne connais pas, l'imprévu, rencontrer des gens. Il n'y a rien de plus rare, ni de plus vivant, ni de plus important au monde que d'essayer de rencontrer quelqu'un. L'autre est un miroir. Si le miroir est de bonne qualité, il nous permet de nous deviner en lui. Il y a très peu d'événements fondateurs dans une existence. Quatre ou cinq. Tout ce qui mérite le nom d'événement est sans doute de l'ordre de la rencontre. Le coup porté par une émotion, le bouleversement induit par une beauté ou une épreuve, font que l'on se rencontre soi-même tout en découvrant autre chose de soi. La rencontre est le but et le sens d'une vie humaine. Elle permet qu'on ne la traverse pas en somnambule. Quand mes yeux se fermeront, ils le feront sur une immense bibliothèque constituée par des visages qui m'auront ému, troublé, éclairé. Un visage est éclairant quand un être est bienveillant et qu'il est tourné vers autre chose que lui-même. Le soin qu'il prend de l'autre, l'illumine, le rend vivant. Il capte une lumière et la renvoie. C'est quelque chose de rare. La richesse de cette vie est faite surtout de visages et de quelques paroles. Les mots ne sont pas les plus importants. Ils enferment parfois. Alors que quand ils sont simplement allusifs, à peine écrits, ils amènent le lecteur à faire un travail psychique et délivrant sur lui-même. Les livres sont agencés pour permettre à un silence bienfaisant, fraternel, de venir. Dans cet espace, quelque chose de l'auteur rencontre le lecteur et celui-ci y rencontre quelque chose de lui. Dans ce monde, on parle trop pour ne rien dire. Écrire permet d'aérer le langage, de faire venir de la lumière, quelque chose de neuf et de silencieux entre les mots, sous les phrases. Ce silence est bienfaisant.

Comment présenteriez-vous L'homme-joie ? C'est un livre construit en 15 récits dédiés à celle que vous avez aimée et que vous continuez à aimer...

L'homme-joie est au bord d'être perdu, au bord d'être trouvé... (Immense éclat de rire)... C'est un titre de noble, une figure archétypale de l'homme à venir qui n'existe, en chacun de nous, que par intervalles. La joie dont je parle ici ressemble au sautillement, bref, suspendu, d'une enfant dans des flaques d'eau. Passagère, elle nous traverse le cœur par intermittence. Pourtant, étrangement, elle est plus nous que toute autre chose. L'enfant qui sautille convertit la petite malédiction de la pluie en jubilation, en jeu. Cette joie transforme toute malédiction en gaieté. C'est quelque chose vers lequel nous pouvons tendre, un soleil à venir. Il n'y a pas de règles, pas de recettes. La vie dispose de nous. C'est elle qui fait le travail. Pas nous. Quand cet état d'émerveillement et d'acquiescement à la vie, cette capacité à jouer avec elle, nous tombe dessus, on le sait. La spiritualité est du vif-argent, une floraison étonnante. Elle a de l'insolence, du charme, est toujours imprévue, ne se possède pas. Elle est un printemps hors saison qui pousse dans nos cœurs et qui ne dure qu'un temps. Et ce n'est pas grave. Le passage en nous de quelque chose de spirituel, le sentiment d'être pleinement vivant, nous permet de traverser la nuit du monde. Le monde et la nuit, c'est aujourd'hui à peu près la même chose. Il ne se passe pas de jours sans que l'on voie des dizaines d'étoiles tomber par terre. La spiritualité permet de traverser tout ça et de continuer. Mais toute définition est un enterrement de première classe. Je préfère évoquer la spiritualité en parlant de confiance, cet étrange sentiment, grâce auquel je sais que les moments d'enfermement ou de désespoir que je connais comme tout le monde sont temporaires et qu'autre chose arrivera ensuite. L'enfer sur terre est monotone et normé, un endroit assez conventionnel. Le paradis est tout sauf convenu. Tout y est sans arrêt nouveau ; d'une nouveauté de fleur de cerisier non commerciale. Chaque instant y est vécu comme étant le dernier. La vie est un trésor que nous gâchons. Si on regarde ce qui est autour de nous, de plus fragile, de plus banal, nous pouvons y voir quelque chose d'illuminant. Les mères le savent bien. Quand l'une d'entre elles se penche sur le berceau de son tout-petit en train de dormir, elle est une géante qui veille sur la course des étoiles. Ces choses-là, qui ne sont petites qu'en apparence, sont le meilleur de l'existence. L'esprit est la vraie trace de la vie en nous.
Chaque instant, chaque mot, chaque expérience sont pour vous à la fois mort et renaissance. Tout est possible à chaque instant ? Je le ressens comme ça. Rien n'est jamais perdu. La suite des jours et des nuits est comme une partie de jeu de cartes. On peut toujours la rejouer. La mort est peut-être la carte la plus belle. Le drame d'aujourd'hui est que le temps du cœur, beaucoup plus lent que le temps mesurable, n'est pas respecté, compris.

Quand on vous lit, on a le sentiment que tout est vivant autour de vous...

(Énorme éclat de rire) J'aime beaucoup ça ! C'est nous qui sommes en défaut par moments, qui avons une paupière un peu trop lourde pour le voir. Parfois, nous y parvenons comme le soir où, en passant devant un rosier, j'ai eu la sensation que le rouge des fleurs trouait la nuit et m'appelait, me sifflait. Ce sont ces sortes d'accidents lumineux, imprévus, qui, quand ils m'arrivent, me font prendre conscience que tout est vivant, en lien.

Quelle est la fonction d'un livre ?

Un vrai livre écoute le lecteur. Mon expérience de lecteur sait qu'à de rares moments quelque chose sort d'un livre, vient s'asseoir à côté de vous et se met à vous écouter. Les mots sont écrits et agencés de telle façon que vous vous sentez écouté par eux. Quand la chose vraie vous est dite, vous n'avez pas besoin d'un expert pour l'authentifier. Votre cœur et votre expérience la reconnaissent, résonnent avec elle.

L'un de vos récits évoque votre expérience de la peinture de Soulages. Un bouleversement total pour vous.

Mon âme prend un bain de nuit devant ses tableaux. Pour moi, Soulages n'est pas un peintre, mais l'un des plus grands penseurs de tous les temps. Il a des noirs pascaliens. Il se sert du noir comme d'un ambassadeur pour faire venir la lumière. C'est inouï et génial. En jouant sur le relief, les sillons, la pâte de sa peinture, Pierre Soulages fait venir la lumière du ciel à partir de quelque chose qui devrait être morne, constant, sans nuances, comme le sont souvent nos jours. La matière de sa peinture a à voir avec le silence qu'une page heureuse peut modeler. C'est un peu comme une main qui se pose sur le coeur et qui commence à le masser, à l'apaiser, à le purifier. C'est une grande joie de voir ça. Ce sont des montagnes noires, heureuses. Des paradoxes. Heureuses, car la pensée est suscitée, réveillée, à son maximum. Les peintures de Soulages atteignent en moi LE grand lac des images ; le lieu souterrain de la psyché d'où vient toute poésie. Et il est très curieux qu'il atteigne ce lac en ayant supprimé toute représentation.

Le bonheur, qu'est-ce que c'est pour vous ?

Ce n'est pas le contraire du malheur. Une vieille gitane a dit un jour que la vie la plus riche est celle où on a beaucoup souffert. Si on entend précisément cette phrase, il n'y a rien de doloriste. C'est juste que la vie qui s'est affrontée le plus à la vie est sans aucun doute la plus heureuse. L'image physique du bonheur serait d'imaginer un rosier injurié par la grêle. Il est dans le réel brut et pur.

Christian Bobin, Entretien avec Catherine Jarry

samedi 2 avril 2016

Rumi et Bouddha


Quand nous ne sommes plus qu'Univers ! 




Paroles du Bouddha

 - L’univers et ses habitants sont aussi éphémères que nuages au ciel. 

 - Les êtres qui naissent et meurent sont comme un spectacle de danse ou une pièce de théâtre, leur durée de vie est aussi brève que l’éclair ou l’éclat fugitif d’une luciole. 

 - Tout passe à la vitesse des eaux ruisselantes d’une cascade.

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