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mardi 24 mars 2026

« Vérifiez que vous êtes un humain »

 


Un colis se fait attendre : le transporteur qui doit me le livrer me propose de suivre son acheminement en temps réel. Je me connecte donc sur le site de l’agence, mais, avant de me donner les informations nécessaires, un message s’affiche sur mon écran : « Vérifiez que vous êtes un humain »… C’est une belle question pour un temps de carême ! Pour m’en assurer, je dois recopier fidèlement une suite insensée de chiffres et de lettres.

Être humain, ce serait donc cela ? Reproduire ce que l’on a vu ou répéter ce qui se dit ? Cela m’évoque plutôt l’idée d’une vérification que je suis bien un enfant sage, ce que je n’ai pas envie d’être. Entre être un enfant sage de la Loi ou un fils rebelle de l’Esprit, mon choix est fait. Comme je ne m’exécute pas, la machine me propose une alternative : quatre morceaux d’un puzzle à reconstituer. J’ai le sentiment d’être un petit singe dont on voudrait tester l’intelligence.

Se sentir reconnu et appelé

J’ai appris de ce prophète de Nazareth que j’ai pour ami depuis longtemps une autre idée de ce qu’est être humain, sans trop savoir si je le suis assez : je n’ai pas trouvé de plus bel être que lui. Et je sais qu’un grand nombre, depuis des siècles, se sont inspirés de lui. Cet homme-là n’avait rien de l’étoffe d’un surhomme ou d’un héros.

Il se tenait là. Vraiment là. Il était là « pour ». Pour un aveugle à Jéricho, pour une femme submergée par son affectivité, pour un jeune homme que l’on disait riche, pour des lépreux qui n’en pouvaient plus d’être à la marge, pour une femme de Samarie qui se mentait à elle-même et pour tant d’autres encore. Purement présent à leur histoire, sans se soucier des ricanements et des critiques infondées de ceux qui assistaient à leur rencontre. Son « être là » le rendait profondément humain et donnait à d’autres envie de le devenir.

Il écoutait : les gens le savaient bien. Il entendait les joies et les espoirs, les cris et les tristesses. Il entendait même le non-dit. Nombreux sont ceux qui ont osé lui dire, sans crainte d’être jugés, ce qu’ils avaient dans le cœur : deux pèlerins déçus, une femme jetée en pâture à la vindicte des bien-pensants, deux de ses compagnons de route rêvant d’une place de choix dans son royaume. Chacun se sentait reconnu et appelé, invité à faire quelques pas de plus. Il savait restaurer le vouloir-vivre de l’autre. Ne serait-ce pas cela, être humain ?

Plus pauvre que lui, plus simple, il n’y avait pas. Il s’était choisi quelques disciples pas toujours fiables, sans préjuger de leur réponse. Il ne cherchait pas son intérêt. Sa pauvreté le rendait rencontrable, à âmes égales : « Quel bel homme que celui-là », devaient se dire ceux qui croisaient sa route. Sa façon d’être déconstruisait chez l’autre tout désir de puissance. Il apprenait — en le vivant — que la fragilité n’est pas une tare, mais un chemin…

Des chemins d’être

Il n’a jamais voulu voler quelqu’un, le ramener à lui ou l’annexer. Il ouvrait des chemins d’être que l’on croyait impossibles. Il ne remplissait personne de son savoir mais il libérait, déliait, désenchaînait : c’était comme une passion en lui, une « vocation ». Y a-t-il plus juste humanité que celle-là ? Dieu ne pouvait sans doute pas mieux se dire qu’en lui.

Ses quatre postures, être là, écouter, se tenir simplement et ne jamais chercher à manger l’autre m’invitent. Relire ma vie à l’aune de ces quatre attitudes, chercher des points d’ajustement, les déployer dans l’aujourd’hui de ma vie me permettraient de répondre à la question de mon transporteur… Mais j’ai encore bien du chemin à faire. À l’heure qu’il est, à quelques semaines de Pâques, j’attends toujours mon colis…

Raphaël Buyse

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dimanche 21 décembre 2025

Naître à Noël

 


La nuit est profonde, la nature est à l’os, dépouillée de son feuillage, elle étend ses branches noires décharnées. L’hiver aux petits jours et aux longues nuits est paradoxalement une saison de clarification. On ne peut pas fuir dans la contemplation plaisante de l’abondance de feuilles, de fleurs, de fruits. Il n’y a que des bois dénudés, des structures austères, des fusains, des encres noires. C’est le temps de l’enfouissement, du retour dans nos terres intérieures, dans ces eaux profondes dont parle le Christ.

Une nostalgie me prend l’âme dans cette période d’attente. Je regrette le temps chaud, lumineux, la nature qui gazouille, coasse, stridule de chants de cigale. Je me rebelle à l’idée de cette noire invitation à aller fouiller mon sol, méditer sur la finition à laquelle me pousse cette saison.

On n’a pas toujours envie de faire ce travail intérieur, lent, sans éclat, tout retourné dans l’ombre de soi avec pourtant l’espoir d’une future floraison. Je n’ai pas le choix, je dois vivre à l’image de cette nature qui nous ressemble. L’humain est un terreux, il a été pétri avec la glaise du sol. Il doit faire avec sa réalité d’incarnation.

Le don de sa vie

Donc Noël, me direz-vous ! Vous qui me lisez, vous vous demandez sans doute où je souhaite vous conduire dans ma réflexion ? En ces derniers jours de l’Avent, je vous mène devant une icône, une Nativité du XVe siècle d’Andreï Roublev.

Ce peintre de renom est un moine formé par un grand artiste, Théophane le Grec. Grâce à son maître qui lui a transmis son art d’écrire l’icône, il a acquis la capacité de faire jaillir de son pinceau tout ce qu’il perçoit. On ne sait pas grand-chose sur sa vie mais certains témoignages, qui construisent aussi sa légende, évoquent sa faculté de peindre sans regarder son support, en laissant faire son regard intérieur.

Cette œuvre de la Nativité ne représente pas qu’une naissance, elle raconte le destin de l’homme délivré de la mort. En bas, Joseph, enroulé dans son manteau, est pensif. Dans ce moment unique, il symbolise le vieil homme dépassé par l’irruption du divin sur la terre, dans sa terre. À ses côtés, un homme également âgé, courbé sur un bâton, porte une peau de bête, signe de cette part animale qu’il doit quitter. Les servantes près de lui préparent sans hasard un bain pour l’enfant nouveau-né. Joseph aussi doit renaître d’esprit, comme chacun de nous.

Le centre de l’image est occupé par Marie. Dans son manteau noir, elle repose sur un drap rouge ourlé d’or, des signes lumineux. Les anges sont auprès d’elle. Ils entourent l’Enfant, les mains cachées sous leurs vêtements, un geste réservé aux personnages sacrés.

Ce qui me frappe c’est leur présence au milieu des humains, des bergers et des mages que l’on voit caracoler sur leurs chevaux, en haut de l’image. Eux suivent l’étoile que Roublev a placée au centre de l’icône. Ses trois rayons désignent l’Enfant né dans cette grotte sombre, noire comme le manteau de Marie, un manteau de nuit, la nuit de l’être humain.

Dans nos ténèbres, il est là, dans cette mangeoire qui a la forme d’une tombe, emmailloté dans des bandelettes évoquant un linceul. Cette convention de l’icône que Roublev suit fidèlement signifie pour le peintre la Passion du Christ à venir. On pourrait dire que dès la naissance de Jésus, il a le don de sa vie, sa mort. Mais celle-ci n’est qu’un passage vers Sa Résurrection. Voilà le vrai sens de Noël, celui qu’il nous a laissé en se manifestant au monde : nous naissons et nous pouvons vaincre la mort.

Paule Amblard


La nativité - Andreï Roublev, 1405 - tempera sur panneau de bois, 142 × 114 cm - Moscou, Cathédrale de l’annonciation

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samedi 13 décembre 2025

Le silence vivant.

 


Dans Seuils du silence, une chronique (Éditions les Grands Détroits, 2025), André Hirt évoque ses trois oncles alsaciens, enrôlés de force dans l’armée nazie, comme bien d’autres « malgré-nous », et revenus de la guerre avec tant d’horreur boueuse, glacée, dans le corps et dans l’âme, que seul le silence pouvait en dire quelque chose.

Pour celui qui vient après ce silence mais qui en procède, puisqu’il a été le paysage familier de son enfance, il n’est pas question de lui substituer un récit circonstancié, de s’introduire de force dans leur histoire. Comme l’écrivait Paul Celan, nul ne témoigne pour les témoins. Les mots engouffrés, le regard absenté, le retirement sont déjà, en soi, un témoignage. Le seul qui puisse dire quelque chose de la violence indicible qui a été vécue sans rémission possible.

À ceux qui vivront après ce silence, un devoir s’imposera : ne pas le trahir. André Hirt, à cette fin, n’écrit pas à la première personne mais recourt à la troisième, au « il », que la grammaire nomme le pronom de l’absence. Comme si parler du silence des trois frères, Georges, Paul et Adalbert, ne pouvait se faire que dans une forme d’absence à soi-même : « Il aura tout de même appris d’un savoir essentiel, mais ce n’est qu’un non-savoir que rien ni personne ne peut certifier, que même les témoins restent muets. Et que ce silence est leur parole. Elle demeure à jamais figée et inscrite sur leurs lèvres. »

Ce qu’il reste à celui qui vient après, c’est un mouvement qui ne se qualifiera ni d’amour ni de compassion mais qui a toutes les allures d’une nécessité intérieure, antérieure à toute science, à tout acte de foi, même : « Alors, lentement, en pensée, il s’assied en pleurs avec eux. »

Parce qu’il se situe en dehors de toute volonté démonstrative, et en dehors même de la foi ou de l’expression de la foi, ce livre d’André Hirt me renvoie profondément à ce en quoi je crois. Me tombent si souvent des mains les écrits qui débordent d’intention apologétique. Les dires saturés d’angélismes, exhibés comme des signes de reconnaissance, de complicité clanique.

Le Dieu d’Israël et de Jésus-Christ nous veut libres. S’il se cache, c’est pour que nous soyons son corps dans l’Histoire, que nous prenions notre responsabilité d’humains, que nous accomplissions sa promesse avec les moyens du bord. Ce Dieu-là n’a jamais demandé qu’on l’adore, qu’on le totémise, qu’on le fige dans le formol d’un formalisme exigu, vétilleux, de ces perfections qui à trop vouloir faire l’ange font imparablement la bête.

C’est là, dans le fil des jours, dans le cahot, l’impréparation et l’imprévisibilité du chemin cabossé, que les plus belles prières, les plus beaux actes de foi s’accomplissent, avec ou sans le nom de Dieu au cœur ou à la bouche. Peu importe, en un sens, puisque de toute façon, quoi qu’on veuille, quoi qu’on prétende faire, y compris se passer de lui, il est le commencement et la fin de tout.

Ce qui frappe à la lecture de la magnifique anthologie De la Bible au poème. De Marot à nos jours (Labor et Fides, 2025), composée par Philippe François, c’est la variété des voix et des chemins empruntés, les plus buissonniers n’étant pas les moins fervents. Les Écritures, le feu qui les traverse, l’amour qui cherche inlassablement à s’infuser, à s’inséminer en nous, par tous les moyens poétiques possibles, leur donnent une vitalité qui ne se borne pas à la dévotion et aux formes de piété recensées comme telles.

À partir du Psaume 89 (« Tu es une maison pour nous »), Frédéric Boyer, dans sa lumineuse préface, commente : « Ta Loi, tes Écritures sont une demeure. Une maison vécue et une maison désertée. Une maison parlée et hantée dans le silence vivant. » Les mots que nous disons ne deviennent parole que dans le rapport secret qu’ils nouent avec ce silence du Dieu qui les appelle.

Emmanuel Godo

Poète, il vient de publier Avec les grands livres. Actualité des classiques (Éditions de l’Observatoire).

source : La Vie

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lundi 20 octobre 2025

Soif divine

 


Un autre extrait sonore du livre de Amélie Nothomb à boire avec les oreilles.

Ouvrir l'extrait audio



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dimanche 19 octobre 2025

Croire

 


Voici, de manière sonore, les dernières phrases du livre d'Amélie Nothomb, intitulé Soif, où elle donne la parole à Jésus :

écouter l'audio





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dimanche 10 décembre 2023

Vivre notre incarnation

 Vivre notre incarnation


Aujourd’hui, c’est peut-être donc le chemin d’incarnation du Christ qui nous est désigné : un chemin à accomplir dans l’humilité, non pas forcément en courbant la tête, mais bien plutôt avec les deux bien ancrés sur l’humus de notre terre. Un chemin qui peut alors se vivre à sa manière, à hauteur d’homme et de femme.

À l’heure où les lumières commencent à s’allumer pour préparer la fête, où nos intérieurs se font joyeux, il y a là une invitation à ne pas se contenter de les regarder, mais une invitation à les dépasser pour rejoindre l’essentiel, en vivant nous aussi pleinement notre incarnation. Car ce n’est pas dans les dorures que le Christ vient naître, mais bien parmi les hommes et spécialement parmi les délaissés de la société. À chacun de nous revient d’être chercheurs de ce Dieu qui se fait proche en semant un peu plus d’humanité là où il semble n’y en avoir plus.

Isabelle de la Garanderie

source : La Vie

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dimanche 22 octobre 2023

« Jeter de temps en temps un regard en arrière »

Le prêtre et écrivain nous livre sa chronique. Il part d’un fait divers le concernant (son rétroviseur vandalisé) pour en extraire une réflexion toute spirituelle inspirée de la relecture de vie. Et s’interroge : peut-on avancer dans la vie sans jamais regarder derrière soi ?

J’enrage. Un homme s’est introduit sur le parc de stationnement où je gare ma voiture et s’en est pris aux rétroviseurs de tous les véhicules. Il aurait pu s’attaquer à d’autres pièces : aux phares, aux autoradios, aux GPS ! Mais non, ce monsieur-là n’en voulait qu’à nos rétroviseurs. Cet homme ne doit pas aimer regarder en arrière : cela lui est peut-être insupportable. Aurait-il mal compris l’expression de Jésus : « Qui regarde en arrière n’est pas digne du Royaume de Dieu » (Luc 9, 62) ? Ou craignait-il, comme la femme de Lot, d’être transformé en « statue de sel » si d’aventure il se prenait à regarder son passé (Genèse 19, 26) ? Peut-être : il serait dans ce cas excusable ; on aurait dû lui faire autrement le catéchisme !

La logique créatrice de Dieu


Si je le croise un jour, je lui apprendrai que le rétroviseur est un objet indispensable dans une voiture comme dans la vie, parce qu’il est nécessaire de regarder en arrière pour avancer correctement. Et je lui parlerai de cette « trouvaille » spirituelle développée il y a bien longtemps par Joseph Cardijn, prêtre belge, fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne (Joc), pour aider des jeunes à bien poser leurs pas : le « voir-juger-agir »… Parce que non, la vie ce n’est pas un « casser-sourire-partir » que montrent les images des caméras de surveillance de mon immeuble.

Pour bien vivre, regarder de temps à autre dans le rétroviseur : sûrement pas pour s’enfermer dans le passé, mais pour y découvrir ce qui nous est vital, regarder les événements ou les rencontres dans la conscience que c’est de là que nous venons, et que le passé ouvre toujours un avenir. La vie est un chemin, donné et reçu, qui se dessine pas après pas, dans une continuité, jamais dans la rupture…

S’inspirer du « voir-juger-agir », c’est s’inscrire dans la logique de Dieu qui, dans le jardin d’Éden, se promène, contemple ce qu’il a créé au long du jour qui se termine, s’interroge et s’appuie sur cela pour s’aventurer ensuite dans une nouvelle étape de création. En se disant, soir après soir : « Mais que c’est bon ! »

Voir, juger, agir

Voir. Jeter de temps en temps un regard en arrière, faire mémoire d’une rencontre, d’un événement, même s’il est douloureux : il ne faut pas gommer le dur de l’existence. J’ai eu mal ? J’ai fait mal ? Même cela peut concourir à quelque chose de meilleur. Il est toujours possible de faire quelque chose de ce que nous avons fait ou de ce qui nous est arrivé.

Juger. Ce qui ne veut pas dire condamner le passé. Mais apprécier, évaluer, peser et mesurer. Trier les émotions qui n’ont pas à devenir nos maîtres. Dans un croisement avec la parole ouvrante de l’Évangile, y discerner l’appel à vivre. Ne pas vivre cette étape seul, car à vouloir avancer seul, les choses ne vont jamais très loin. Les autres nous aident à trouver la justesse et à regarder du côté où l’on peut vivre. Merveille : la sagesse de Jésus, mêlée à notre réflexion, provoque le mouvement, donne le goût du pardon et de la confiance. Elle sort de la tristesse et de la confusion. C’est là le signe de sa juste réception et de son efficacité.

Agir. C’est alors l’heure de la résolution. Invitation à avancer, à ne pas stagner dans l’amertume, dans le regret ou le remords. C’est l’heure de croire encore en soi et en l’autre. En se posant la seule question qui importe : le chemin que je dessine a-t-il un cœur ? S’il met en joie, c’est un bon chemin. Notre vie est trop courte pour qu’on l’habille tristement…

La vie est courte. La nôtre et celle des autres. Elle est fragile, précieuse. Nous serions sots de la gâcher. Avec saint Augustin, nous sommes faits pour chanter : « Au milieu des épreuves, ici, c’est l’alléluia de la route. Sans t’égarer, sans reculer, sans piétiner, chante et marche ! » (les Confessions).

Raphaël Buyse. Prêtre du diocèse de Lille, il est l’auteur notamment d’Autrement, Dieu et d’Autrement, l’Évangile (Bayard) et d’Il n’y a que les fous pour être sages (Salvator). Il vient de publier avec Chantal Lavoillotte, Visitation(s), vivre la rencontre à l’hôpital (Salvator).

Source : La Vie

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dimanche 12 mars 2023

« La dépression, un appel au secours de l’âme qui n’en peut plus »

 Selon le Dr Louis Masquin, neuropsychiatre et ancien chef de clinique à la faculté de Marseille, la dépression est comme une expérience de mort à soi-même pour renaître autrement. Une croix qui ouvre sur l’espérance de Pâques.

Comment comprenez-vous l’augmentation des cas de dépression ?


En France, on estime que près d’une personne sur cinq a souffert ou souffrira d’une dépression au cours de sa vie. Il s’agit bien d’un phénomène de société, que le Covid a en quelque sorte exacerbé. J’insiste toujours sur la complexité de cette maladie dont l’origine est multifactorielle. Le premier facteur de vulnérabilité à la dépression est sans doute la fragilité psychologique actuelle. Je note par exemple chez nombre de jeunes une absence de point d’ancrage. Ensuite, notre monde est difficile, marqué par un bouleversement radical des repères familiaux et sociaux ainsi que des valeurs.

L’homme étant fait pour être en communion avec d’autres, il peut être écrasé par l’impératif contemporain d’affirmation individuelle et d’autonomie absolue. Et puis, dans une société qui s’accélère à un rythme effréné, l’individu passe d’une chose à l’autre sans prendre le temps de s’arrêter. Il vit à la surface de lui-même, laissant de côté le besoin d’intériorité.

Le vide spirituel serait-il à prendre en compte ?

Je pense en effet que l’augmentation de fréquence de la dépression vient, tout au moins en partie, de la crise spirituelle que traversent nos sociétés modernes, de la perte des idéaux noyés dans le matérialisme et le consumérisme. Les avoirs, les pouvoirs et les jouissances ne nourrissent pas un homme, si j’ose dire ! Sa soif et sa faim vont bien au-delà car les aspirations spirituelles, qu’on le veuille ou non, sont le propre de l’humain. Pour preuve, l’émergence des nouvelles religiosités et spiritualités.

Le psychiatre viennois Hans Lenz décrivait la dépression comme « la maladie des manques » : manque d’intérêt, de plaisir, d’énergie vitale, de sommeil… Et nous pourrions ajouter : manque de Dieu, ou, plus largement, de vie spirituelle. Je me pose donc la question : la dépression ne serait-elle pas un appel au secours de l’âme qui n’en peut plus ?


D’où votre insistance à ne pas la réduire à la seule dimension de la maladie ?

Certains psychiatres ont une vision très biologique des problèmes de la vie psychique. Ils les abordent comme s’ils étaient déconnectés de la vie spirituelle. Ils rêvent d’un médicament miracle qui sortirait la personne du tunnel de la dépression. Mais c’est oublier que l’homme est indissociablement corps, âme et esprit.

Comme l’écrivent le Dr Yves Prigent et le père Stan Rougier, dans la  Dépression, une traversée spirituelle (DDB) : cette maladie « se trouve au carrefour du social, du psychologique, du biologique, du culturel et du spirituel, elle est comme le révélateur d’une identité globale de l’homme ». C’est cette vision-là qu’il faut envisager.

N’y a-t-il pas là un risque de confusion entre le psychologique et le spirituel ?

Il est nécessaire de ne pas psychologiser le spirituel ni de spiritualiser le psychologique, c’est indéniable. La dépression est une maladie, qu’il faut traiter en tant que telle, et traiter correctement – le risque de suicide est réel. Nous ne pouvons pas faire l’économie d’un travail psychologique, d’une psychothérapie ni du recours aux antidépresseurs lorsqu’ils sont nécessaires.

Cela étant dit, il ne faut pas s’arrêter à la dimension médicale, mais aller plus loin, et ce, au rythme du patient. À lui de se mettre à l’écoute de ce que cette épreuve vient lui dire. Oui, la souffrance dépressive est terrible, torturante, mais elle n’est pas exclusivement négative. Quelque chose de positif peut en sortir. Ce blocage peut être une réaction de sauvegarde, et l’effondrement dépressif pourrait se comparer au compteur qui disjoncte pour sauver le circuit électrique.

« Il y a un message dans la dépression », écrivez-vous. Quel est-il ?

Ces questions essentielles de l’existence que la personne avait refoulées, mises de côté ou qu’elle n’avait pas voulu affronter, voilà qu’elles surgissent très directement et radicalement à l’occasion d’une dépression : quel est le sens de ma vie (direction et signification) ? Quelle est la hiérarchie de mes valeurs et de mes finalités (solidarité, générosité, justice, vérité) ? Comment suis-je présent au monde et aux autres ? Quid de mon ouverture à un Au-delà de moi, au Tout Autre, à la transcendance, de ma relation avec le divin ? Et Dieu dans tout ça ?

J’ai accompagné plusieurs trentenaires qui ont changé d’orientation professionnelle. Leur dépression leur avait fait prendre conscience d’un manque de cohérence entre leur métier et leurs valeurs. « Je ne peux pas continuer ainsi », disaient-ils.

La dépression est donc une invitation au changement ?

Oui, et nous avons souvent bien du mal à l’accueillir ! La première étape est d’accepter la maladie, le diagnostic et le traitement, et ce n’est pas le plus facile. D’une certaine façon, la dépression est une expérience de mort à soi-même pour renaître autrement. Elle est une croix, qui peut être lourde à porter, mais qui ouvre sur l’espérance de Pâques. Encore faut-il entendre cet appel au changement et y consentir, s’y engager.

Il n’y a pas de guérison magique ou passive. Le Christ nous pose la question, comme à l’asthénique de la piscine de Bethesda : « Veux-tu être guéri ? » (Jean 5, 6), et aussitôt il lui adresse un triple impératif : « Lève-toi, prends ton brancard et marche » (5, 8). Il ne dit pas : « Ne bouge pas, je vais te guérir. »

Dans cet Évangile, Jésus ne va-t-il pas encore plus loin ?

Être en bonne santé physique et psychologique n’est pas suffisant. Pour les croyants, la guérison (c’est-à-dire la santé, en latin salus, c’est-à-dire le salut) est aussi spirituelle. Jésus invite ainsi l’asthénique à s’engager à se convertir : « Te voilà guéri : ne pèche plus de peur qu’il ne t’arrive pire encore » (Jean 5, 14). La guérison n’est pas un état, mais bien un chemin, un chemin de conversion. Guérir, c’est se mettre en route et avancer dans la vie sous le regard de Dieu et dans sa main.

Source : La Vie (Par Alexia Vidot)

À savoir. La Dépression. Vers une nouvelle aurore ?, de Dr Louis Masquin, Éditions des Béatitudes,

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dimanche 5 février 2023

La fenêtre de l’âme


« L’essentiel était d’ouvrir ses yeux et d’aiguiser son regard pour faire la lumière sur sa vie, son état de vie, son milieu de vie », voilà ce que nous confie la chroniqueuse Charlotte Jousseaume.

À l’âge de 20 ans, j’ai ressenti l’appel d’air de la vie consacrée. J’avais failli mourir, une nuit, d’un empoisonnement, et je ne cessais depuis d’entendre au fond de moi la source de la vie qui s’était déblayée au seuil de la mort. J’avais marché, un jour, en forêt, et je gardais vive sur ma peau la mémoire de cette communion intense avec le vivant. Si l’infini avait désiré frapper ainsi à ma porte, impossible de l’ignorer et de lui refuser ma demeure. Les vêtements que me tendait le monde me semblaient tous trop étroits à porter. Seule la tunique sans couture du Christ était à même de m’envelopper.
Les arbres en ont décidé autrement, et c’est sur un autre chemin de vie que je me suis engagée. Traversant un printemps une forêt, j’ai aperçu à quelques dizaines de mètres de moi, une clairière faite de main d’hommes. Certes la lumière entrait à flots par cette trouée, mais le terrain avait été défriché, les arbres abattus et déracinés.
Apprendre la vigilance
J’ai compris, en toute évidence, qu’il fallait protéger mon bois sacré intérieur de toute forme de violence extérieure. Inutile de défricher, d’abattre et de déraciner… J’allais sacrer ma vie, non la consacrer !
La solitude est devenue ma clôture, et ma clairière. En véritable veilleuse, elle m’enseigna ce qu’enseigne la vie monastique : la vigilance. J’appris à son école à monter la garde sur les remparts de Jérusalem, en faisant une avec tout ce que je vivais… de la tête aux pieds ! Cette sève qui montait ou descendait le long de mon tronc, comme les anges sur l’échelle de Jacob. Ces feuilles qui, de saison en saison, s’ouvraient à la lumière, ou tombaient, mortes, sur le sol. Ces anneaux de croissance qui, d’année en année, marquaient le chemin parcouru intérieurement.

Passer à la clairvoyance
Un été, guettant la lumière dans la pénom­bre d’une pinède, je découvris, les yeux levés au ciel, la « timidité » des pins. Je savais que les conifères autour de moi s’assemblaient et s’épaulaient en profondeur par leurs racines. J’ignorais qu’ils savaient respecter entre eux la juste et bonne distance, pour que leurs branches ne s’enchevêtrent pas et que leurs aiguilles ne s’emmêlent pas. Je ris en apprenant que les naturalistes appellent « timidité » cette règle de vie communautaire ! Les pins épousaient la timidité, pour ne pas faire obstacle entre eux au passage de la lumière.
Cette « fente de timidité », dite aussi « fente de solidarité », m’a ouvert les yeux. Peu importait en effet la clairière (et l’état de vie, consacrée ou non) : ce qui comptait, c’était le regard clair ! En sacralisant entre eux cette règle de timidité, les pins ouvraient de concert au ciel la fenêtre de l’âme de la forêt. La lumière pouvait ainsi la pénétrer, sans besoin de rien défricher, abattre ni déraciner. Oui, l’essentiel était d’ouvrir ses yeux et d’aiguiser son regard pour faire la lumière sur sa vie, son état de vie, son milieu de vie. L’essentiel était de voir clair, de passer de la vigilance à la clairvoyance.
Et si, en cette fête de la vie consacrée, nous imitions non la multiplication des pains mais la timidité des pins ? Que nous vivions au cœur d’une clairière, dans la pénombre du bois ou en lisière, c’est en ouvrant la fenêtre de notre âme que nous verrons l’œuvre de la lumière en nous et autour de nous. Jésus n’a cessé de nous inviter à cette pureté du regard. L’Évangile de Matthieu (6, 22-23) rapporte : « L’œil est la lampe du corps. Si ton œil est en bon état, tout ton corps sera éclairé ; mais si ton œil est en mauvais état, tout ton corps sera dans les ténèbres. » Alors ouvrons nos timides fenêtres, et gardons le regard clair !

Charlotte Jousseaume est écrivaine. Elle anime des ateliers d’écriture et a publié Le silence est ma joie (Albin Michel), Quatuor mystique (Cerf), Et le miroir brûla (Cerf) et J’ai marché sur l’écume du ciel (Salvator).
Source : La Vie
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mardi 12 avril 2022

Rencontre avec Emmanuel Desjardins (1)

 Source : Rebelle(s)

S’intéresser au sacré et à la spiritualité aujourd’hui n’est-ce pas tenter de penser le hors-sujet d’un monde au nihilisme triomphant et interroger notre « modernité nécrophile » ? C’est avec Emmanuel Desjardins, fils d’Arnaud Desjardins, auteur et directeur du Centre spirituel d’Hauteville, que nous réfléchirons au sens possible du sacré et de la spiritualité à notre époque. Une manière de se demander, comme disait Swâmi Prajnânpad : « Est-ce que vous voulez être sage ou avoir l’air sage ? »


Martine Konorski : Qu’est-ce que le sacré pour vous aujourd’hui ?

Emmanuel Desjardins : La question consiste à savoir si la notion de sacré vient de l’intérieur ou de l’extérieur de l’être humain. Dans la culture occidentale le sacré vient plutôt de l’extérieur, symbolisé par la présence de Dieu, à travers une église, une cérémonie religieuse… L’humain est ainsi considéré comme petit face à la dimension sacrée. Dans l’approche spirituelle orientale, le sacré provient de l’intérieur de l’homme, de son essence propre, de sa nature profonde. Il y a l’homme tel qu’on le voit de prime abord, avec toutes ses contradictions, sa complexité, ses peurs, ses espoirs, ses souffrances, sa finitude et, à un niveau plus profond, la dimension spirituelle dont il est plus ou moins coupé. Pour le sage hindou Swâmi Prajnânpad, il s’agit d’assumer, d’intégrer et de transcender tous les aspects de la condition humaine. Et c’est cela qui permet d’accéder à cet espace intime et profond où l’on peut expérimenter l’infini de l’amour, de la paix, de la joie intérieure, de la confiance qui relèvent du sacré. Réaliser l’unité fondamentale de la réalité, être un avec l’univers en toutes circonstances est le but de toute spiritualité et témoigne de la possibilité d’une vie libre, heureuse, paisible. La réalité n’est pas divisée entre ce qui est moi et ce qui est autre. Tout est moi, tout est Un. L’acceptation c’est l’unité. C’est se libérer de la dualité. Comme Jimmy Hendricks était un avec sa guitare, sans aucune séparation. Etre un, c’est épouser le mouvement de la vie, c’est ne pas rester à l’écart, c’est jouer avec l’immensité. Toutes les voies spirituelles parlent de l’effacement de l’ego.  Est sacré donc ce qui fait vibrer cette part enfouie au plus profond de l’être.

MK : Pouvez-vous préciser quelles sont les différences fondamentales entre les approches du monde occidental et celles du monde oriental ?

ED : Globalement, si on caricature un peu – car il existe bien sûr des positions plus nuancées –  la tradition chrétienne et occidentale a plutôt placé Dieu à l’extérieur de l’homme, dans les cieux, l’être humain étant considéré comme pêcheur et même parfois misérable face à un Dieu sauveur. La spiritualité orientale considère la nature humaine comme fondamentalement bonne et nous invite à trouver Dieu ou l’infini à l’intérieur de nous. L’éveil dont parle le bouddhisme (Bouddha signifie « l’Eveillé ») est donc la réalisation, la découverte de cette part de Dieu en nous, de l’absolu en nous. Comme il est dit dans l’Annapurna Upanishad, un des textes sacrés de l’Inde : « Sois toujours cela, cette essence immuable et sereine ». Le grand maître hindou Ramana Maharshi invitait ses élèves à répondre à cette question : « Qui suis-je ?», autrement dit, qui suis-je vraiment, au-delà des apparences ? Ce qui nous amène à réaliser qu’à un niveau plus profond, notre nature essentielle est fondamentalement spirituelle, divine. Chez les Orientaux, le problème de la condition humaine n’est pas la faute ou le péché, mais l’ignorance. Cela rejoint d’une certaine manière la philosophie antique, et notamment la conception grecque amenée par Socrate et Platon sur l’ignorance de l’homme. On trouve un écho à cette conception dans ces paroles de Jésus issues des évangiles : « Père, pardonne leur, car ils ne savent ce qu’ils font ». Comme l’être humain ignore sa vraie nature et ne se connaît pas lui-même, il se débat dans sa souffrance, se trompe, bref, s’y prend mal et du coup augmente sa propre souffrance et celle des autres. Mais il n’est pas fondamentalement mauvais.

MK : Aujourd’hui, le rapport au sacré est-il différent que dans les décennies passées ?

ED : Aujourd’hui, des générations d’esprits critiques sont passées par là et le désabusement est général. Pour que le sacré et le spirituel existent, il faut qu’ils puissent faire résonner quelque chose en nous, qu’ils parlent à la fois à notre cœur et à notre intelligence. L’homme occidental, même très ouvert au spirituel, ne prend plus rien pour argent comptant, il n’y a plus d’arguments d’autorité qui puissent tenir et c’est tant mieux car la spiritualité n’est pas affaire de croyance mais d’expérience. Par exemple, lors d’un voyage au Japon, j’ai visité un petit temple au nord de Kyoto et, face à la beauté du jardin qui entourait ce temple, j’ai été frappé, profondément touché par la dimension sacrée qui s’en dégageait. C’était une évidence pour moi.

 MK : Y a-t-il des facteurs qui favorisent la spiritualité ?

ED : Une culture très forte du sacré, que l’on a pu rencontrer dans le christianisme au Moyen Age ou la culture tibétaine d’avant l’invasion chinoise, peut favoriser la dimension sacrée. A l’inverse, paradoxalement, une société complètement désacralisée et ultra-matérialiste comme la nôtre peut aussi offrir un contexte favorable, par le manque qu’elle fait ressentir. Je peux prendre l’exemple surprenant de la Nouvelle Calédonie où je suis me suis rendu plusieurs fois pour effectuer des séminaires. C’est un petit territoire où il y a beaucoup d’argent. Il y règne un matérialisme effréné. Mais dans le même temps, la demande de spiritualité est très très forte. Mon père, Arnaud Desjardins, disait qu’il existait deux profils d’hommes intéressés par la spiritualité : ceux qui n’ont rien, qui sont malheureux et dont l’existence ne répond pas à leurs attentes. La spiritualité est alors une façon de trouver du sens ailleurs que dans le divertissement ou la drogue. Et ceux qui ont tout ce dont ils rêvent, tout pour être heureux, mais qui constatent que c’est insuffisant. Et puis, paradoxalement, beaucoup d’expériences spirituelles peuvent se produire pendant les périodes très difficiles, les guerres, les crises… Ainsi, des contextes très différents, spirituel, hyper-matérialiste ou tragique peuvent tout aussi bien favoriser la recherche spirituelle.

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vendredi 8 avril 2022

Le scientifique chemin spirituel

Voici de quoi vous nourrir pour ce week-end d'entrée dans la semaine sainte avant le week-end de Pâques.


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dimanche 13 février 2022

« De peau à peau, passe un courant »

 


Je tends la main ; elle se recule, met ses mains dans les poches de son manteau, me regarde d’un air d’incompréhension et de reproche. Oui, je sais, j’ai oublié, j’ai transgressé les préceptes sanitaires. Qui suis-je donc ? Un inconscient ? Un oublieux des gestes barrières ? Un révolté contre les diktats sanitaires ? Non, je ne voulais que lui serrer amicalement la main. Et son retrait, pour justifié qu’il fût, me fait mal à moi, qui suis un tactile.

J’aime toucher, connaître par l’intermédiaire de mes mains, de ma peau. J’aime caresser les écorces, les cailloux, le sable, la terre. Et j’aime la caresse du vent, parfois sa violence. J’aime me laisser envelopper par l’océan. Bien sûr, j’aime le toucher humain, et également le toucher médical, ces mains expertes qui cherchent, tâtent, palpent, pour comprendre et soigner le corps.

Séparé de la source

Le premier de nos sens à s’éveiller, c’est celui du toucher. Immergés dans le liquide amniotique, nous ne faisions qu’un avec le grand corps maternel. Avec délice. Nous n’étions que contact. Mais la croissance, inéluctable, faisait son œuvre, et la vie (la grande Vie ?) se chargeait de préparer l’interruption de ce temps de bonheur : une énergie s’éveillait lentement en nous, devenant de plus en plus puissante.

Un jour, accompagnée par celle de nos mères, elle nous a projetés dehors avec violence. Si tout s’est bien passé, nous avons été accueillis par des mains délicates, lavés, séchés, et déposés sur le sein maternel. Or, malgré ces contacts vivifiants, nous faisions alors l’expérience fondatrice d’être autres.

Malgré notre désir viscéral, nous étions par moments séparés de la source ; et à d’autres blottis en elle, nourris, soignés, et rassurés par ces voix quasi divines que nous avions pressenties avant le grand passage. Sortant ainsi de la fusion originelle, nous faisions notre apprentissage d’êtres humains, entrant lentement dans la responsabilité.

Le paradoxe du toucher

Ainsi, avec nos mères, avons-nous appris que nous sommes faits pour vivre à la fois séparés et reliés. Notre peau est devenue simultanément la limite que nous ne pouvons franchir, et le lieu du contact intime. Novalis, auteur de pensées si profondes, écrit : « Toucher, c’est à la fois se séparer et nouer des liens. »

Comment apprendre à vivre humainement ces deux pôles contradictoires ? Disons rapidement que si je mise tout sur le séparé, je deviendrai un éternel solitaire ; et si c’est sur le relié, je ne pourrai apprendre l’autonomie. Tel est donc un des nombreux et puissants paradoxes qui sous-tendent toute vie humaine et spirituelle ; notre temps, trop facilement clivant, a du mal à les mettre en œuvre.

C’est là notamment que nous blesse le virus : la restriction considérable de nos contacts humains, source de souffrance pour beaucoup. Et risque de repli individualiste, joint à l’influence obsédante des écrans et des réseaux sociaux.

La juste distance du Christ

Car, de peau à peau, passe un courant. Ce peut être pour le pire, dans la violence ou l’intrusion (le rapport Sauvé nous l’a bien montré). Mais aussi pour le meilleur. Réconfort d’une main posée sur le bras, d’une caresse sur le visage, d’un massage respectueux, de la tendresse entre deux conjoints.

Et me vient à la mémoire la multitude des contacts corporels du Christ avec ceux qui souffraient. Il savait à merveille trouver la juste distance avec les uns et les autres. Il est écrit qu’une force émanait de lui et les guérissait. Telle cette femme qui souffrait d’hémorragie et en fut guérie pour avoir touché son manteau (Luc 8, 44-46). Il invite l’apôtre Thomas à toucher ses plaies (Jean 20, 27). Mais inversement il s’écarte de Marie de Magdala : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père » (Jean 20, 17). Toute une vie pour apprendre le grand art du toucher !


Benoît Billot est bénédictin, moine dans la ville au prieuré d’Étiolles, dans l’Essonne. Adepte du zazen, il a fondé la Maison de Tobie. Il a notamment publié Lumières dans l’ordinaire des jours et l’Énergie féconde des sacrements (Médiaspaul).


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dimanche 21 février 2021

Un jardin de Carême

 

C’est de ma mère que je tiens cela : il y a deux façons de faire, dans un jardin. Il y a ceux qui sont obsédés par les mauvaises herbes. Ils passent leur temps à essayer de les éradiquer. Au bout du compte, les meilleurs obtiennent un jardin impeccable – et ils en sont très fiers. Tout est au cordeau, sans une herbe sauvage. Mais il n’y a pas une fleur : ils n’ont pas eu le temps de s’en occuper.

Et puis il y a ceux qui sont passionnés de fleurs. Ils passent leur vie à les soigner. Au passage, ils arrachent une mauvaise herbe, bien sûr. Mais ils n’en font pas une affaire : ce qui les intéresse, c’est de faire fleurir les massifs et de faire porter du fruit aux arbres du jardin. Et au bout du compte, il y a tellement de fleurs qu’il n’y a plus de place pour les mauvaises herbes.
J’en ai assez de ces carêmes qui ne servent à rien. Tout y est négatif : on passe la première moitié du carême à détecter son défaut dominant (vous ne le savez pas encore, depuis le temps ?), et l’autre moitié à essayer de l’éradiquer. Peine perdue : nous mourrons tous avec notre défaut dominant ! Les défauts ne diminuent pas avec l’âge, ils augmentent.
Heureusement, c’est la même chose pour les qualités. À savoir, donc, si les qualités vont croître plus vite que les défauts, voilà la vraie question… C’est une affaire de tactique et de regard. « Il y a un temps pour arracher et un temps pour planter », dit Qohéleth (Qo 3,2 ), mais le plus important, c'est la récolte ! « C’est moi qui vous ai choisis et établis, dit Jésus, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. » (Jn 15,16).
Je voudrais donc vous proposer un carême dans les fleurs… Oh, bien sûr, il y a un peu de nettoyage à faire ! Il faut le faire de bon cœur, et joyeusement. Mais il faut surtout se rappeler que le but n’est pas d’avoir un jardin bien propre, mais un jardin bien fleuri ! On le voit à l’avance, on l’imagine, on en rêve. Il faut se lancer dans le carême les yeux et le cœur fixés sur l’alléluia pascal : comment vais-je le chanter cette année ?

Jeûner, c’est tailler. Pourquoi taille-t-on un rosier ? Pour trois raisons : la taille stimule et ravigote ; elle domestique la plante et lui donne une jolie forme ; et enfin, elle lui garantit une bonne santé en lui redonnant de l’air et de la lumière. Il faut y aller généreusement avec les plus forts, et tout doucement avec les plus fragiles.
Prier, c’est soigner, nourrir la terre, donner de l’engrais, mettre un tuteur à ce rosier encore fragile, accrocher à un fil la branche indisciplinée de ce rosier grimpant… Il faut y passer du temps. Une heure le dimanche ne suffit pas : il faut aller au jardin dès qu’on a un moment. Un peu tous les jours : le jardinier passionné voudrait y passer sa vie !
Mais surtout, surtout, il faut de la gratuité, de la générosité. Ça, c’est l’aumône : on donne des fleurs et des fruits à tout le monde, largement, sans compter. Chez ma mère, il y avait toujours un bouquet dans la chambre, même quand on ne venait que pour une nuit. Même en hiver. Et s’il n’y a plus de fleur, il y a toujours un sourire à donner.
Au travail, donc ! Quelles sont les fleurs que je vais cultiver pendant ce carême ? Quelles sont les qualités, les talents que Dieu m’a donnés et dont il attend de beaux fruits ?
Pour ce qui est de la taille, à chacun de voir : on a l’embarras du choix, dans ces vies trop encombrées. La prière, l’aumône ? La paroisse a un large choix de propositions pour ceux qui se demandent où et quoi. Des déchets à porter au fumier ? le prêtre est là et vous attend pour le sacrement de la réconciliation. Quant au sourire, pas besoin de conseil : tout est permis, et même recommandé !
De tout cœur, je vous souhaite un beau et saint carême, au jardin !

Père François Potez, curé
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lundi 15 février 2021

Huit conseils pour aider ceux qui souffrent.

« Consolez, consolez mon peuple ! », dit le prophète Isaïe. Et si, pendant ce carême, nous étions attentifs à soulager ceux qui souffrent, ou à nous laisser consoler ? Pour nous y aider, les conseils d'Anne-Dauphine Julliand.

Anne-Dauphine Julliand est mère de quatre enfants, dont deux petites filles, Thaïs et Azylis, sont décédées à la suite d'une terrible maladie génétique. Son premier livre, Deux Petits Pas sur le sable mouillé (Les Arènes, 2011) a rencontré un succès phénoménal.
Il a été suivi de son deuxième livre, Une journée particulière, puis d'un film documentaire, Et les mistrals gagnants. Son dernier livre, Consolation (Les Arènes), est une méditation sur la souffrance d'une rare élévation. Elle nous livre ici ses réflexions sur le sujet.


Rompre l'isolement


La souffrance est quelque chose d'éminemment personnel. Elle nous appartient complètement. Ce n'est pas une question de décence, mais elle est véritablement indicible. Les mots ne peuvent pas dire totalement ce que j'ai vécu avec la perte de mes deux petites filles. La souffrance se vit seul, dans l'intimité de ce qu'on est.
Il est normal que je ressente de la solitude dans ce que je suis le plus profondément. Je tiens à le souligner pour que ceux qui souffrent ne se disent pas qu'il est anormal d'avoir un tel sentiment. Quand on apprend un drame, tout ce qui entoure s'efface. Immédiatement, il n'y a plus que la souffrance à l'intérieur de soi. Mais la solitude n'est pas l'isolement. Si elle le devient, alors c'est dramatique.

Ne pas se comparer à celui souffre

Le risque, lorsque l'on se compare, est de se sentir illégitime pour consoler. L'autre est vu comme inaccessible, effrayant. Il m'est arrivé, en parlant des épreuves que j'ai traversées, de rencontrer l'effroi dans le regard des gens. « Comment peut-elle être de ce monde ? », se disaient-ils.
C'est difficile à vivre. Cette mise à distance qui me peinait n'avait pas lieu d'être. Ma souffrance a beau être très singulière, elle appelle comme toutes les autres une consolation. Quelle que soit la souffrance, la même relation doit s'instaurer.

Établir une relation

Consoler est toujours délicat et douloureux. Ce serait anormal que la consolation soit facile, qu'on la maîtrise. C'est une relation qu'on établit : il s'agit de rapprocher son coeur de celui de l'autre par un geste ou par un mot. D'entrer en relation, complètement, dans l'instant.
Le toucher est particulièrement important parce qu'avec lui on se sent vivant. L'autre peut s'avancer dans mon espace vital pour adoucir physiquement ma peine. Mais il n'y a pas de recette ! On aimerait tant qu'il y en ait une : on serait moins embarrassé. 
Mais ce n'est pas grave de l'être !

Accueillir la souffrance de l'autre


Il s'agit d'accueillir, et non pas de ressentir la souffrance de l'autre, de l'accompagner. Et les personnes les plus empathiques ne sont pas toujours les meilleures consolatrices. Car la consolation n'est pas un don, c'est une relation à la portée de chacun. À condition d'accepter notre impuissance à gommer la peine de l'autre. On peut seulement marcher avec sa souffrance.

Accepter que l'autre se referme

La souffrance ferme et ouvre le cœur à la fois... Il faut être réaliste : un cœur qui souffre a plus de mal à aimer. Lorsque mes filles sont mortes, à chaque fois, j'ai été très triste pour mon mari. Mais il faut admettre que je ressentais d'abord ma propre souffrance. On fait ce que l'on peut.
Je crois qu'il faut être doux avec soi-même. Admettre que parfois je ne peux pas accueillir les souffrances des personnes qui viennent vers moi. Il me semble qu'il faut être naturel. Souvent j'ai dit : « Là je ne peux pas, cela me submerge trop. »


Répondre à l'appel des larmes

Pleurer est un signal envoyé, un appel. Pour ma part, je ne laisse jamais quelqu'un pleurer dans la rue. J'interviens : « Ça va ? » Parfois, je n'ai pas vraiment de réponse : peut-être que ma simple petite intervention a permis à la personne de se ressaisir, sur le moment.
Un jour, j'étais assise dans un carré du métro, devant une jeune fille qui ne cessait de pleurer. Je lui ai posé ma question. Et elle m'a parlé, longuement. J'ai pu la consoler, car elle ne se sentait plus seule. Il faut alors être prêt à ne pas descendre à la station de métro où l'on devait s'arrêter. Toujours est-il qu'il n'est pas possible de dire que les larmes sont gênantes : elles nous interpellent.

Agir dans l'instant présent

La parole sincère, le geste qui console, c'est maintenant. Beaucoup de peurs s'évaporent quand on est dans l'instant présent. C'est important de comprendre que maintenant, si je souffre, ce n'est pas pour toujours. De se le redire : je peux pleurer maintenant en vérité, car c'est un instant. Ce n'est pas toute la vie.

Consentir à la présence de Jésus

Pour moi, Jésus a été toujours présent tel qu'il est : sans jamais s'imposer. Il est celui qui est à mes côtés et qui propose. Toujours sous la forme d'une question : « Est-ce que tu veux de moi ? » C'est à notre liberté de consentir. Cela nécessite un acte de notre part pour répondre « oui », comme la Vierge au pied de la croix. Mais cela n'empêche pas de souffrir.
La foi ne fait pas disparaître la souffrance, mais elle empêche de désespérer. À la mort de Thaïs et d'Azylis, j'ai été détruite comme n'importe quelle mère. Les larmes me défiguraient. La douleur n'est pas belle. Mais je savais qu'Il était là et m'aimait. C'est la source profonde de ma paix.


source : La Vie


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dimanche 12 avril 2020

La résurrection du Christ selon Douglas Harding


La résurrection signifie le passage de la mort à la vie nouvelle.
Ce passage (cette Paques) s'opère quand je meurs à moi-même en tant qu'individu limité et que je me reconnais en tant qu'Être, au-delà de la naissance et de la mort, au-delà du temps et de l'espace. Je meurs à mon petit moi et je renais à ce que je suis réellement.
Cette résurrection a lieu dans le maintenant éternel, dans la Présence même de la conscience, ici au coeur de la conscience intime de ma subjectivité.
Si je me retourne en moi-même vers ce qui semble un vide, si je descends dans le fond de mon propre néant, si je me dépouille de toutes les images de moi-même et de toutes les croyances, je découvre, par delà le connu, une nouvelle dimension de la Vie et de moi-même, à côté de laquelle l'ancienne vie est comme la mort.
Douglas Harding a dessiné un dessin à partir de la manière dont Jésus s'est vu lui-même en première personne sur la croix.
Si nous écartons les bras nous découvrons que nous sommes cette même conscience ouverte.

"Ici, nous avons une idée de la manière dont Jésus s’est vu lui-même sur la Croix, à l’envers et faisant face à toute la création. Une esquisse de ce qu’il était en tant que Première Personne le jour où il est arrivé au Bout du Monde et au Fond de l’Enfer dans tous les sens du terme, le jour où il est descendu jusqu’au fin fond de la cave du grand univers de son Père.
Je soutiens que, de fait, le même schéma est valable pour Jésus-Christ en tant que Première Personne sur la Croix et pour moi en tant que Première Personne à chaque instant. Et je m’empresse d’ajouter : pour tous les êtres humains. Aucun d’entre eux – ni le plus mauvais, ni le plus stupide, ni le moins chrétien – n’est différent selon sa propre expérience de lui-même. Évidemment ! Comment pourrait-il en être autrement ?
Veuillez regarder le dessin. Ces petites troisièmes personnes debout, pourvues d’une tête, d’épaules étroites et de petits bras, sont toutes nées et vont toutes mourir. Cette grande Première Personne qui est à l’envers, sans tête, avec de larges épaules et des bras immenses n’est jamais née et ne mourra jamais. Il est le Christ Éternel, né du Père avant le monde, réellement Dieu, Lumière des Lumières, et pourtant il renaît toujours, dans toutes les créatures, en tant que Christ crucifié."
Douglas Harding, Le procès de l'homme qui disait qu'il était Dieu



Ramana Maharshi interprétait de manière très proche ainsi la résurrection. Elle a lieu ici et maintenant.

"Question : Quel est le sens de la crucifixion?
 Ramana: Le corps est la croix. Jésus , le fils de l'homme, est l'ego ou l'idée"je-suis-le-corps". Quand le fils de l'homme est crucifié sur la croix, l'égo meurt, et ce qui survit est l'Être absolu. C'est la résurrection du Soi glorieux, du Christ - le Fils de Dieu."
Ramana Maharshi, Paroles essentielles, Almora.


par José Le Roy

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