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dimanche 15 septembre 2024

La trame du temps

 Oui, le temps nous fait et nous défait, nous tisse et nous détisse. Il n’est pas l’ennemi, même s’il nous donne parfois l’impression de nous mordre, de nous faire tourner en bourrique, d’effacer les traces de nos pas sur le chemin. Il nous déleste, nous détache, nous accoutume, nous transforme, nous simplifie. On comprend que Gilles Baudry cite, parmi les exergues qui jalonnent son très beau recueil de poèmes, le Chant du balancier (Ad Solem, 2024), cette réflexion lumineuse, bouleversante de confiance, d’Hölderlin : « Le temps est d’une précision littérale et d’une infinie miséricorde. »

Et cette autre du paysan de Dieu, François Cassingena-Trévedy : « Les heures sont les étamines du temps que chaque jour énumère, émerveillé, jusqu’à ce que le temps même nous cueille. » Nous cueille ! Nous revient à l’oreille, comme un chant d’espérance, la Cantate à trois voix de Paul Claudel : « Mais toi, mon âme, dis : Je ne suis pas née en vain et celui qui est appelé à me cueillir existe ! »


La science de l’adieu

Le temps nous conduit où nous devons aller, fait de nous ce que nous devons être, défait ce qui doit l’être, et sauvegarde ce noyau étrange, cette musique irréductible, ce souffle improbable que nous sommes encore quelques-uns à appeler l’âme. L’âme ! Un de ces « mots déshabillés de tout savoir », comme le dit Gilles Baudry.

Le temps nous apprend la science de l’adieu, si amère vue de l’amour que nous avons contracté pour les choses de cette terre, ses fruits merveilleux, ses passants qu’on voudrait immortels. Le poète y décèle un scintillement autre : « L’adieu tu en connais / les extases et les ombres // la fêlure de rechercher / partout sa doublure invisible // le pied vacille / le cœur se vrille // le silence des larmes / la poignante mélancolie des choses // l’adieu pourtant / ne peut mourir définitivement // il se retire / comme la mer pour laisser advenir // dans l’interstice de l’absence / cette lumière murmurée // l’instant porté / à l’état pur // inattendu se lève en nous / le visage intérieur et sa lueur d’eau vive. »

Il y a une lenteur propre au temps. Cet espace, creusé en lui, pour la naissance. Cette naissance qui n’en finit pas. Qui se confond avec le mouvement même de la vie. Un mouvement, pour ainsi dire immobile. Cette lenteur, nous apprenons à en trouver la porte — c’est une aile, nous dit le poète. Et à l’habiter. Mais pour l’habiter, il faut sortir du temps agité, faussement productif, frénétique, où le monde voudrait nous enfermer : « Plus tu fais, moins tu es / et moins tu contemples, / plus tu t’agites, / moins tu habites. »

Le commencement de l’effacement

Habiter ! Voilà ce que le temps nous apprend. Habiter le passage, la traversée des apparences, l’Évangile douloureux de la mort — cet « ange qui revient chercher ses ailes », comme l’écrit le poète Jean-Baptiste Para, cité par Gilles Baudry. Habiter, ne pas esquiver, amoindrir l’épreuve de la mort : « Immobile la chambre / comme l’attente / la fenêtre se signe / il s’est quitté / enfin. »

Habiter, voir dans le visage de l’ami qui s’en va pour jamais quelque chose de difficile à nommer : le commencement de l’effacement, mais aussi le signe presque imperceptible de l’acheminement. Comme une promesse de Destination. Le poème est dédié à Philippe Mac Leod, mort en 2019 : « Tu n’avais plus que le visage de l’absence / mais au cœur du silence chacun voyait luire / l’inextinguible flamme de l’humble présence. / C’était assez d’amour infini pour partir, / prendre congé de nous sans vraiment nous quitter. / La mort à notre vue qui croyait te ravir / a fait éclore à son insu l’éternité. » Il existe une fécondité et même une sainteté du temps. L’œuvre d’une vie, la seule qui compte ? Le découvrir, en soi et hors de soi. Et pour cela, « voir ce qui demeure dans ce qui passe », comprendre ce qui fait qu’à chaque instant « les aiguilles / de l’horloge sont à deux doigts / de se taire ». 


Emmanuel Godo, poète et essayiste, est professeur de littérature en classes préparatoires. Il a notamment publié les Passeurs de l’absolu (Artège), les Égarées de Noël (Gallimard) et Maurice Barrès (Tallandier). Son dernier livre, Ton âme est un chemin (Artège), sort le 18 septembre.

Source : La  Vie

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dimanche 21 juillet 2024

Sous l'aile du silence

 


"Il faut tant de silences pour rejoindre le silence. Tant d'abandon pour recueillir une poignée de présence - pas plus grosse qu'un cœur d'oiseau - incommensurable sous le front enfin lisse et tranquille."

Philippe Mac Leod - Variations sur le silence

aquarelle: Ping



"Nous sommes au commencement du monde, toujours au commencement de la création. Chaque battement de notre cœur peut susciter une nouvelle étoile; chaque battement de cœur peut susciter une liberté encore endormie; chaque battement de notre cœur peut rayonner sur toute l’histoire et sur toutes les galaxies. Pourvu justement que nous entrions dans ce silence infini où l’on n’est plus qu’à l’écoute du silence éternel…

….Cette présence cachée, présence diaphane, est une présence réelle qui ne s’impose jamais mais qui est offerte à tous comme une invitation à découvrir cet immense secret d’amour caché au fond de toute conscience humaine…

La vie à tous les degrés ne peut conquérir sa valeur que dans le silence et le recueillement. Si cela est vrai de la vie physique, combien plus l’est-ce de la vie spirituelle…

Maurice Zundel

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mardi 27 décembre 2022

Présence du silence

 


"Le bain de silence toujours nous mène au bain de lumière. On y entre comme le rayon à travers le fin branchage. Sans changer de langue mais en quittant la route pour un autre pays qui se perd de contrées encore mal tracées. Et c'est toujours le matin, les yeux nous menant plus loin que les pas, nous sommes au dedans comme nous sommes au dehors, le fil d'invisible dont est brodée la fine dentelle du visible. Grâce, grâce de tout connaître et ne rien tenir.

Ni intelligence ni sentiment, c'est l'amour qui pense, et la pensée elle-même devient un seul acte d'amour, son effusion, son émanation, son rayonnement comme un écoulement continu qui fait de la contemplation l'expression la plus pure de notre unité.

Il faut tant de silences pour rejoindre le silence. Tant d'abandon pour recueillir une poignée de présence - pas plus grosse qu'un cœur d'oiseau - incommensurable sous le front enfin lisse et tranquille."

Philippe Mac Leod - Variations sur le silence

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mercredi 10 juin 2020

Paix du pays sage...


La paix qui émane du paysage te touche à ce point parce qu’elle éveille en toi un lieu similaire, un lieu qui l’accueille et la comprend, un lieu qui lui répond. Sa douceur, son harmonie secrète, sa grâce singulière, ne font que susciter d’intimes correspondances. 

Si tu parviens à rejoindre ce lieu profond, à en situer le che­min – ce lieu caché, ce lieu qui n’en est plus un, qui donne forme plus qu’il ne contient -, où que tu ailles, quoi qu’il arrive, toujours cette paix sera là. Par quel miracle, par quelle mystérieuse alchimie, deman­des-tu? 

Regarde, regarde encore, contemple la paix en sa beauté, jusqu’à ce qu’elle se dessine en toi, s’y imprime, jusqu’à ce que tu comprennes qu’elle est la forme même de ton âme.
Philippe Mac Leod, Sens et beauté (Ad Solem, 2011)


dimanche 21 avril 2019

La Vie nue !


La vie a paru - et la vie ne l'a pas connue. La vie marchait avec la vie. Et la vie ne le savait pas. La vie vivait sa vie, loin au fond dépeuplé de la vie. Et la vie l'a laissée mourir de froid.
   Un instant s'est déchiré l'épais brouillard de la confusion et je crois avoir vu son visage, son sourire long comme un banc de reflets, qui ne demandait que de vivre un peu, là-bas vivre d'un instant pour que vive la vie.
   Et quand la déchirure doucement s'est refermée - la vie a oublié la vie. Je guette aujourd'hui la blessure qui rouvrira la chair - pour entendre un cœur battre, partir, laissant tout, même les images, loin, avec la vie qui sait marcher sur les eaux.
   Et la vie toujours me déchire qui nous fuit et nous approche en s'éloignant, puisque chaque jour il faut que nous nous trompions éteignant ses grands ciels dans les mares de nos jeux sans joie.
   La vie me dédaigne, de confondre encore la morsure dans le fruit avec le parfum de la connaissance, la tendresse des feuilles, le souffle secret dans les jardins de la rencontre.
   Arbres solitaires - allées muettes - clartés offertes de tant de visages disparus - toujours appelle la voix du plus grand amour, qui ne se donne qu'aux libres murmures de la lumière, au babil sans fil ni raison des fleurs écloses.
   On ne sauve rien des apparences
   la peau s'entoure, le corps s'enveloppe
   et de quelle épaisseur de meuvent-elles
   la face brille et c'est la nuit à l'intérieur de la lumière
   on n'a jamais vraiment voulu voir
   ou on a toujours eu peur
   peur d'aller pieds nus avec la vie nue
   pieds nus sur la rive nue
   et maigre comme l'éclat au ras des sables, les vents à tout va
   l'ivresse qui d'un coup nous dépouille.
in "Supplique du vivant"
Ad Solem / Poésie / décembre 2018

dimanche 24 mars 2019

Fragile liberté

 Écrivain et poète, chroniqueur dans La Vie depuis bien des années, Philippe Mac Leod est décédé le 25 février. Nous lui rendons hommage en publiant ce texte inédit.
 Le dépressif pourrait dire : « Je ne désire rien, mais j'ai besoin de tout. » Le jouissif ne cesse de clamer : « Je n'ai besoin de rien mais je désire tout. » Le sage, d'un ton plus bas : « Je ne désire qu'à la mesure de mes besoins. » Le mystique : « Je n'ai qu'un seul besoin : désirer. » Désirer, brûler d'une flamme toujours plus haute. Là où n'est pas le désir, la vie n'est pas là non plus, ni celui qui la donne. Le Vivant ne peut se communiquer que par notre vie et c'est par le désir qu'il y entre, ce désir qui fait notre béance, notre vivance.

On parle sans doute trop de volonté en matière de spiritualité, trop de cette prétendue liberté qui ferait de nous des êtres clairvoyants maîtres de tous leurs choix. Je ne pense pas qu'on puisse croire en Dieu par choix. On ne décide pas d'aimer ou de ne pas aimer. L'espérance ne sera jamais une question de préférences. On n'avance à la suite du Christ que par le désir ardent de s'approcher davantage de lui et de mieux le connaître, parce qu'un jour on a fait une rencontre qui ne nous laisse aucun repos. Le désir devient alors notre souffle et l'Esprit saint s'y engouffre avec bonheur.
Il y a d'ailleurs toujours un peu de suffisance à croire l'homme libre de ses choix. En ignorant en chaque individu la force et la complexité d'une histoire qui le possède en même temps qu'elle le modèle, on risque de se tromper sur l'adversaire, qui n'est autre que lui-même. Dieu n'a pas créé l'homme libre. Nous sortons à peine de l'animalité, captifs d'un moi obscur, au fonctionnement incroyablement confus, et façonné par une histoire qu'on n'a pas choisie, pas plus qu'on ne choisit ses impuissances, ses infirmités.
Incapable d'aimer comme je le devrais, comme je le pourrais, comment croire en ma liberté ? Dieu n'a pas créé l'homme libre : il l'a voulu libre - il le veut libre - il nous conduit à la liberté. Il nous fait sortir de la maison d'esclavage. Pas de liberté, donc, seulement une succession de libérations toujours à reprendre ou à porter plus loin. La liberté dessine notre horizon. Elle nous oriente, et c'est toujours de nous-mêmes que nous sommes délivrés, sauvés. La liberté que nous invoquons tant n'existe qu'en Dieu, elle nomme l'infini de sa vie à laquelle nous aspirons.
Aussi n'est-il pas très juste de se référer au respect de Dieu à l'égard de notre prétendue liberté. C'est notre nature qu'il respecte, simplement, la lenteur de nos apprentissages, de nos assimilations. L'homme en son libre arbitre sait combien sa liberté est mince, entravé par ses faiblesses, ses pesanteurs, retenu par tout ce qui de sa nature est caduc et lui colle encore à l'âme. Libre, il ne l'est pas, mais investi de tant de possibles que le ciel tout entier lui semble promis. Il n'est de liberté qu'infinie, dans le dépassement, l'arrachement, dans la découverte d'un plus grand que soi. Ce n'est pas en choisissant que je suis libre, mais en me laissant porter toujours plus avant, et le plus souvent où je ne voudrais pas.
« Tu m'as saisi et je me suis laissé saisir », s'écrie le prophète. Dieu a créé l'homme ouvert : non point libre, mais ouvert, la seule créature qui soit perfectible, essentiellement vouée au changement, à la métamorphose. Et c'est bien là que je puise le souffle, l'élan me donnant ce sentiment de liberté qui n'apparaît que dans l'espace que m'ouvre la grâce, vaste comme un fiat, un oui spacieux, lumineux. Oui, Seigneur : ne me lâche pas, sois ma liberté et ne m'abandonne pas à la pauvre illusion de la mienne.
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dimanche 17 mars 2019

Aux sources de l'amour avec Philippe Mac Leod

Écrivain et poète, chroniqueur dans La Vie depuis bien des années, Philippe Mac Leod est décédé le 25 février. Nous lui rendons hommage en publiant ce texte inédit.







CET ARTICLE EST RÉSERVÉ AUX ABONNÉS
© Jean-Pierre Denis - Après les obsèques de Philippe Mac Leod, le 1er mars, plusieurs de ses amis et lecteurs se sont retrouvés dans les Côtes-d'Armor
Par une indéfinissable magie la lumière me retient sur le seuil. Il y a pourtant, à cette heure, encore tant à faire à l'intérieur de la maison : la vaisselle, par exemple, un brin de ménage dans les toiles d'araignée surprises par le soleil radieux. Malgré sa douceur, ce quelque chose d'indéfinissable à entendre et à comprendre s'impose d'une manière si impérieuse. Comment y résister ? Déjà le dos de la chaise vide m'interpellait de son silence cuivré, à table, mais ne mangeant ni ne parlant, buvant en chaque instant toute la lumière du monde, par petites gorgées, mais longues, longues et profondes.
La lumière n'a pas d'âge, comme l'instant toujours neuf, comme le silence qui s'installe en moi dès que le cœur se détache de la chaîne des préoccupations : le silence, le beau silence roulé dans un mince reflet qui brille sur le bois de la table débarrassée ; le silence, lorsque la lumière s'entortille dans la rigole d'un brin d'herbe à la fenêtre, étale sur le grain grossier de la pierre un glacis de porcelaine ou colle sur la vitre un grand miroir aux eaux lisses et mobiles.
Où que l'on se trouve, et à l'heure exacte où l'instant nous trouve, voici qu'apparaît la frêle chapelle d'un sanctuaire itinérant, avec son jour de vitrail, ses miroitements, ses ombres frêles et ses clartés d'un mystère tout proche. La lumière libère les sources de l'amour, en tout lieu ouvrant de petites failles, de tremblants interstices, longues fissures dans la pierre de nos inerties. C'est un appel à la vie, la vraie, au seul réel qui soit et ne se révèle que dans le détachement, l'attention enfin libre de toute attente.
Ainsi les anges sans doute se posent-ils parmi nous, sans bruit, par milliers, sur le bord d'un meuble, dans un chausson qui traîne, parmi les fleurs sur les dalles de la terrasse. Leurs ailes déploient la lumière. Le silence garde le chatoiement de leur passage discret comme le tremblement d'un souffle. Ils ne s'attardent pas, jamais, ne connaissant pas l'insistance, mais laissent ouverte après leur départ la brèche, le mince interstice à travers lequel on voit l'abîme de douceur qui fait la profondeur des choses.
Ils poussent des portes, ils plantent des échelles, ils plongent des regards émerveillés en nous invitant à descendre le long de la corde « entretissée » de l'or du jour et du fil ténu d'un chant d'oiseau plus solide que le temps qui passe. On hésite à les suivre, confortablement assis dans un fauteuil. On guette cependant, on veille. On est peut-être un de ces anges, le temps d'un silence, dans la grande lumière, le monde un moment suspendu, aussi léger que le rayon dans les branches, le reflet d'un nuage embrasé à la surface de l'eau en contrebas, froide et pure encore de tout savoir. De même, à la surface des yeux, il n'est plus rien à retenir. Il s'agit seulement de s'ouvrir à cet instant de la révélation que certifie la paix de son sceau inimitable. On ne trouve plus la place pour une pensée, la trop encombrante mémoire, et si revient la complainte du chagrin, le monde tout entier se referme et me laisse au dehors.
L'amour toujours plus léger, plus transparent, m'invite à l'ascèse de l'instant, laissant tout sur le seuil, la plainte et la rengaine, pour entrer nu comme la lumière dans cette plénitude d'un moment d'être véritable. Oh ! Lave-moi, douce lumière ! Loin au fond de la chair encore sombre et nouée par endroits. Purifie-moi aux sources de l'instant, qui fait le seul présent de Dieu et la couleur si fragile de l'amour.
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Philippe Mac Leod 
1954 Naissance à Port-Lyautey, au Maroc.
2016 S'installe près de la chapelle de Goz-Iliz dans les Côtes-d'Armor.
2019 Supplique du vivant et Variations sur le silence (Ad Solem).
25 février Décès.
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jeudi 14 mars 2019

Réelle présence



Par Philippe Mac Leod, écrivain. Il a publié plusieurs livres et recueils de poésie, dont Variations sur le silence, chez Ad Solem, et l'Évangile de la rencontre. Jésus et la Samaritaine, chez Artège.

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Des mains du célébrant, au-dessus de nos fronts l'hostie s'élève comme un visage indescriptible, trop loin pour en discerner les traits, un astre blanc surgissant d'un horizon invisible, un corps tellement agrandi que se sont perdus les membres et la silhouette, une chair devenue très mince et presque transparente, à travers laquelle il n'y a plus désormais que la présence à chercher.
Jésus ne disparaît qu'à nos enlacements. Et pour mieux se glisser entre nos attentes, pour vivre en nous et nous transformer en lui. Sans la terre que je lui offre en m'approchant, où elle pourra disparaître, l'hostie n'est rien encore, elle demeure seule. Il lui faut mourir à nouveau pour me féconder, disparaître dans une explosion silencieuse et me pénétrer comme un nuage de clarté qui voudrait dissoudre les dernières ténèbres.
À travers elle, le Christ nous invite à un dépouillement, en dissociant d'abord sa réalité terrestre de toute forme humaine, de l'individualité trop restrictive, pour une sorte de visibilité translucide, puis en disparaissant une seconde fois dans notre propre corps, en descendant au fond de nous pour nous y entraîner à sa suite.
Il me semble entendre le Ressuscité nous renvoyer à ce qu'il exigeait de ses disciples, comme de Marie-Madeleine noyée dans les larmes d'un jardin désert : « Ne me cherchez plus au bout de vos doigts, renoncez à mes contours. Je vous attends dorénavant un peu plus loin, chaque fois plus loin à mesure que vous progresserez vers moi. C'est un nouveau pas dans ma connaissance que je voudrais vous voir franchir par cette présence nouvelle, omniprésente et intérieure à vous-mêmes. »
L'eucharistie nous engage à devenir à notre tour ce signe visible d'une réalité invisible qui nous dépasse mais nous traverse de part en part. L'eucharistie inverse radicalement notre relation à Dieu : désormais nous en avons la charge, nous le recevons. Il n'est plus extérieur à nous-mêmes, comme un sujet bien distinct, dans un échange ordonné : nous l'incarnons, nous lui donnons corps, visage et parole. L'idole n'est réellement détruite qu'à ce stade-là.
Chaque fois que je communie, c'est aussi pour que tous les hommes que je rencontrerai puissent communier à la présence qui m'aura transformé au contact de ce mystère qui les attend encore au fond d'eux-mêmes. Dans le repas eucharistique, il est essentiel de souligner cette assimilation spirituelle de tout notre être au Christ universel. Le prêtre nous le dit tout en élevant l'hostie avant de la déposer au creux de nos mains : « Le corps du Christ. » Ce n'est donc pas Jésus qui est enfermé là : c'est son corps, ce corps qui nous demande le nôtre. Sa mémoire vivante qui nous demande notre présent.
Une retraitante insomniaque, désemparée en trouvant dans l'oratoire la veilleuse du Saint-Sacrement éteinte, n'a pas pu, n'a pas su prier, sans comprendre de l'intérieur qu'elle-même se devait d'être, par sa prière, par sa présence, cette petite flamme dans le silence de la nuit.
Il manque à beaucoup de personnes, pourtant animées d'une réelle soif de spiritualité, ce bon sens du coeur, dans la liberté joyeuse de l'Esprit. À la présence réelle, il n'est sans doute pas de meilleure réponse que la réalité de notre propre présence.


vendredi 1 mars 2019

La mort est un Rêve ?


Pleudaniel (Côtes d'Armor), le 27 février 2019

Nous avons la douleur de vous faire part du décès de :
Monsieur Philippe MAC LEOD
survenu à l'âge de 64 ans.
La cérémonie aura lieu le vendredi 01 mars 2019 à 11h00 en l'Église Saint Jean Baptiste de Lézardrieux (22740).

Voici la dernière chronique de Philippe dans le magazine La Vie 
Seul à nouveau, dans le silence j'écoute le murmure d'une vie qui ruisselle entre mes membres, à l'intérieur d'un corps devenu immense, avec celle du monde à l'entour, celle de tous mes semblables, qui circule d'un même flux dans mes veines. Loin, paisible toujours, étrangère aux événements, que cette pluie me soit lumière, Seigneur, qu'elle devienne tout mon esprit, la substance de mes pensées, la couleur de mes sentiments les plus ordinaires. Fais-moi déborder de cette eau pure, chantante, traversée de reflets, afin que les hommes d'aujourd'hui reconnaissent en elle l'éclat de ton nom.
Le monde semblait se liquéfier ou s'évaporer en s'allégeant : les mers et les plaines, toute l'étendue du ciel, et moi-même, dans mes yeux fermés, comme une vapeur qui se déliait en s'élevant. Tout avait disparu : dissous, atomisé en fines particules découvrant un espace toujours plus vaste et plus lumineux. Dans un creux profond de ma chair, je recueillis la poignée de cristaux brillants que la prière avait laissés. Je les mis sur ma langue : sans me brûler, je goûtai le sel de la terre, vif, mordant comme l'étincelle.
Que je me lève ou que je m'endorme, le Seigneur est là, dans cette vie qui est la lumière du monde, et le monde ne l'a pas connue, la chair qui la porte ne s'est jamais risquée à s'embraser à son contact : elle serait devenue tout entière une torche, un phare pour éclairer loin, un grand brasier nourri des riens qui l'encombrent.
Des oiseaux me réveillent, des oiseaux qui ne sont pas un rêve et qui m'éveillent à une vie du monde. L'obscurité trouée d'une lueur intérieure à mon sommeil. À nous qui ne vivons que d'images, qui n'habitons que l'écorce des choses, comme un anneau qui nous sépare à la fois du monde et de nous-mêmes, tout cela peut paraître sans grande importance : le mince fil d'or d'un chant d'oiseau dans le silence. J'entends, j'écoute, immobile dans la grande pièce au parquet luisant, comme un cristal en équilibre. 
C'est bien toi, mon Dieu, dans la mandorle de mon cœur battant, dans ce sanctuaire intérieur que nous obscurcissons de notre seule personne. Cœur de mon cœur, tu demeures une présence sensible : au-dedans de moi, je puis t'atteindre. Plus rien désormais ne saurait te limiter, aucune forme, aucun visage : tu nous contiens et nous habites à la fois. Nous oublions que c'est toi qui appuies parfois, tout contre notre cœur, mais nous nous tournons si rarement de ce côté-là.
Je voudrais sans cesse te sentir tout contre moi, en dedans, de sorte que pour ceux qui m'approchent plus rien ne fasse obstacle à ta ressemblance, sans autre titre, sans autre signe de reconnaissance que la clarté d'un regard où ton nom puisse se lire en filigrane. Que nos visages, désormais, se découpent sur cette seule transparence. Fais de chacun de nous, Seigneur, l'éclat mystérieux d'un lointain toujours proche, qu'on peut voir, entendre, toucher, notre face comme une couronne, l'auréole d'une parole plus intérieure.
Apprends-nous à aimer le dépouillement silencieux de ta croix, au pied de laquelle, comme jadis, se rencontrent les moqueurs et les amis. Fais-nous la grâce de persévérer dans la faiblesse, dans la pauvreté des moyens que tu nous laisses. Ne permets pas que nous succombions à la tentation de la revanche, du triomphe, mais pousse-nous, pousse-nous toujours plus loin en ce monde, avec pour seul étendard la nudité de ton visage.



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vendredi 8 février 2019

Espace de silence...


C'est sa main, cette nuit – le frisson de sa présence, tout ce grand ciel qui glisse – le frôlement des airs, le vent qui soulève la peau et la fait battre comme une voile, trois oiseaux, trois petites ombres sur l'ombre plus grande, sautillant d'une branche à l'autre, et tout le silence de la terre remontant comme une sève chaude, la nuit sur l'herbe, le baiser de l'infini et l'étoile qui s'allume comme un œil au fond de la chair tranquille, répandue loin avec l'espace étale, l'air invisible qui circule sans bruit.

Nous entendons mais du réel nous n'écoutons rien. Nous écoutons mais nous n'entendons pas. Parce que le cœur n'est pas tourné vers le silence. Parce que la parole ne penche pas vers le cœur. Parce que la bouche n'est pas cette oreille qui lui répond et la rejoint d'un même mouvement. Le regard se brouille d'un fourmillement de bruits décousus et insatiables. La vérité ne s'y trompe pas et n'a pas voulu de mot. Elle les décourage tous. Un petit reste renaîtra de cette exigence nouvelle.

 
(extrait de « Demeures du silence »)


Philippe Mac Leod, Variations sur le silence, Editions Ad Solem, 2019

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samedi 10 novembre 2018

Poésie du week-end



Sur les coteaux, un clocher s’élance au milieu des arbres.
Il pleut. La route grise fend le vert sombre des prairies,
le frisson des nappes de colza, les villages enfouis
sous les toits roses et luisants. Je cherche le lien,
le passage étroit entre les songes qui m’absorbent
et la pâleur d’un jour obstinément lointain.

L’éternité par intermittence – à travers nos sommeils –
derrière la pluie, comme une lueur étrangère
les airs tendus différemment. Et ce chant d’oiseau
- dans la cour en arrivant – tard les soir, seul, haut,
résonnant dans un ailleurs soudain si proche.

Le Pacte de lumière
Le Castor Astral, éditeur, 2007

Philippe Mac Leod