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lundi 17 mars 2025

Dialogue avec un sage

 "Souvenez-vous que la paix des profondeurs est déjà la nature véritable de notre esprit ou de notre conscience. Et nous pouvons tenter, par une acceptation totale, de nous désengager des limitations du moment et de revenir à cette réalité qui est déjà là en nous ou plutôt que nous sommes déjà." 

(Arnaud Desjardins, extrait d'une lettre à Yvon Ginchereau)


Les éditions Accarias L’Originel nous ont habitués à des textes et des témoignages de sagesse d’une richesse remarquable. Ce livre-ci, d'Yvon Ginchereau- "Dialogue avec un sage – Arnaud Desjardins m’a dit…", paru cette année aux éditions de Jean-Louis Accarias et préfacé par Eric Edelmann, qui dirige l’ashram québécois de Mangalam - ne fait pas exception à la règle. C’est d’autant plus le cas qu’il est lié à l’un des rares maîtres occidentaux reconnus, qui plus est un être qui prodiguait l’enseignement reçu de son maître indien, Swâmi Prajnanpad, avec une immense générosité, pour de nombreux apprentis disciples, en France comme au Québec.
 

Tous ceux qui ont connu Arnaud Desjardins de son vivant – jusqu’au 10 août 2011 – reconnaîtront sans peine, dans cet ouvrage, les grands principes de son enseignement. Mieux encore, à la lecture des extraits de l’abondante correspondance qui s’est nouée entre l’auteur, Yvon Ginchereau, et le maître, ils réentendront sa voix, qui véhiculait avec tant de pédagogie, de force et d’amour ce qui lui avait été transmis et dont il avait fait la substance même de son existence. 

Ecrit avec une grande clarté et une précision d’orfèvre, ce livre s’adresse à tous, ceux qui ont connu le maître, ceux qui sont arrivés à l’ashram d’Hauteville ou de Mangalam après sa mort comme ceux qui seraient simplement curieux, aujourd’hui, de découvrir une voie particulièrement adaptée à notre contexte occidental. Il est émaillé de nombreuses lettres d’Arnaud Desjardins contenant des conseils à la fois précis et développés, mais aussi de citations d’autres auteurs, propres à éclairer l’ensemble.

J’ai été particulièrement touchée par la lecture de ce témoignage, qui commence très naturellement par poser le cadre familial où l’auteur a grandi, au travers de difficultés suffisamment fortes pour qu’Yves Ginchereau qualifie son propre « départ » dans l’existence de « peu prometteur », dans la première partie. Par cette plongée dans une enfance et une adolescence douloureuses, nombre de nos souffrances pourront ici se reconnaître, même si chacune d’entre elles prend nécessairement une forme différente. Voilà qui permet de se redire que la qualité d’un cheminement n’est nullement entravée par des conditions initiales malheureuses, a priori peu favorables à l’ouverture spirituelle.

Dès la deuxième section du livre, intitulée « Le début d’un chemin », l’auteur nous fait entrer dans l’accompagnement exceptionnel dont il a bénéficié, après une toute première rencontre assez improbable, en ce qu’elle ne respectait pas le protocole habituel d’entrée dans un centre tenu par Arnaud Desjardins. Yvon Ginchereau ne cache rien de ses conditionnements, préjugés ou résistances, et c’est ce qui nous le rend si proche. En même temps, nous saisissons mieux à quel point il est nécessaire, si l’on veut progresser sur la voie, de s’engager pleinement, avec sérieux et détermination, avec une pleine confiance également, auprès du maître choisi. 

La troisième partie nous ouvre les « nouveaux horizons » que le disciple a découverts dans cette proximité avec le maître, laquelle ne s’est jamais démentie (y compris après sa mort, de cœur à cœur). Son expérience spirituelle nous est alors livrée dans son intensité, son éblouissement même, sans pour autant occulter les difficultés persistantes ressenties à ces occasions – celles qu’Yvon Ginchereau décrit comme une « négativité » issue de son histoire, ou encore la confrontation à certaines formes de malveillance, y compris parmi les apprentis disciples. 


La quatrième section évoque la phase d’assimilation profonde de cet enseignement, au travers notamment de ce que l’auteur appelle le fait de « Servir la grande réalité », dans ce monde : en l’occurrence, il s’agit d’un engagement social particulier dans le domaine de la santé. 

La toute dernière partie, « Une voie pour les temps modernes », plus brève, me paraît précieuse entre toutes : elle propose d’abord un condensé des phrases essentielles du maître, extraites des lettres dont nous avons pu découvrir le contenu au fil de notre lecture ; puis elle expose une méthode en trois points : 1. L’audition, 2. La réflexion, 3. La contemplation, qui s’achève par un magnifique texte de Lao Tseu, à lire et à relire pour une imprégnation profonde. J’avoue qu’à ce stade, j’aurais aimé un développement plus long, tant cette méthode me paraît utile. 

L’ensemble est précédé d’un avant-propos et d’une introduction de l’auteur, puis suivi d’une postface, d’une bibliographie très complète et d’un glossaire des mots sanskrits utilisés dans l’ouvrage, avant de s’achever par des remerciements.

Une fois n’est pas coutume : je ne terminerai pas cette recension par un florilège de citations, tant il me paraît important d’entrer entièrement, de tout son être, dans cet ouvrage si vivant et si complet. Vous l’aurez compris : je vous recommande chaudement la lecture de ce livre !

"Ne doutez pas de vous, ne doutez pas de vous ! Pour se sentir stable et solide, le secret est simple : il faut s'appuyer sur ce qui est et sur ce que nous sommes à chaque instant. Ne soyez nullement découragé." (Extrait d'une lettre d'Arnaud Desjardins à Yvon Ginchereau)

Sabine Dewulf

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vendredi 21 février 2025

Pardon

 


«Le non-pardon, c'est le poids du passé qui pèse sur nos épaules et qui nous coupe de l'amour que nous portons en nous. Alors comment parvenir au pardon ? Par la compréhension. Seule une perception plus vaste de la réalité peut nous libérer de la rancœur.

Si nous parvenons vraiment à voir que nous sommes un entrepôt de réactions anciennes, que nous n'avons aucune liberté et qu'il en est de même pour nos ennemis, alors le pardon peut naître.» Arnaud Desjardins - La traversée vers l'autre rive Acarias L'originel - p160

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jeudi 30 janvier 2025

Dialogue avec un sage

 Parait ce mois-ci « Dialogue avec un sage. Arnaud Desjardins m’a dit… » de Yvon Ginchereau.

4ème de couverture :
« Souvenez-vous que la paix des profondeurs est déjà la nature
véritable de notre esprit ou de notre conscience. Et nous pouvons tenter, par une acceptation totale, de nous désengager des limitations du moment et de revenir à cette réalité que nous sommes déjà. » Ces paroles d’Arnaud Desjardins résument le chemin vers la vérité la plus profonde de notre être. D’une portée universelle, elles ont été adressées à Yvon Ginchereau qui a consigné dans ce livre son parcours singulier, selon la voie de l’adhyatma yoga, le yoga vers le Soi.
Ce récit, nourri par les nombreux entretiens et la correspondance personnelle entre le maître et l’élève sur trois décennies, relate une transformation alchimique au niveau de l’être. Il retrace pas à pas, d’une manière très vivante, un travail minutieux d’approfondissement de cette voie de connaissance.
Ce témoignage est riche et utile en ce sens qu’il démontre que l’on peut être tiré par le haut quelles que soient les influences auxquelles on a pu être soumis par le passé.
Outre les lettres d’Arnaud Desjardins, les citations qui émaillent le texte sont pertinentes et enrichissantes ; elles contribuent à consolider la structure du récit et à accompagner le lecteur au cœur d’une démarche intime propre à inspirer d’autres candidats à la sagesse.
En insistant sans relâche sur la nature fondamentale de son élève, le maître souligne la prééminence de la dimension transcendante et verticale par rapport aux encombrements d’ordre psychologique. Et, à notre époque de scepticisme prononcé, il est salutaire de rappeler qu’une telle possibilité de transformation existe !

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lundi 6 janvier 2025

La voie rapide

Il y a quelques semaines, je vous avais promis une recension précise du dernier livre - tout à fait remarquable - que l'éditeur Jean-Louis Accarias consacre au sage indien Râmana Mahârshi : La voie rapide – Aphorismes et satsang. La voici donc : je vous en souhaite une bonne lecture !
Originel-Accarias
Chacun des livres qui transmettent l’enseignement de Ramana Maharshi est un trésor authentique, qui mérite à ce titre notre attention la plus vive. Celui-ci est le onzième de l’éditeur, toujours traduit et commenté par Patrick Mandala. Lire un tel ouvrage, c'est se replonger au cœur de cet essentiel que nous fuyons sans cesse, dispersés, éparpillés, écartelés par nos pensées.
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Ce livre fondamental se divise en trois grandes sections, dont voici le contenu...
La première comporte des « Instructions spirituelles », datant de 1912 et numérotées de 1 à 19. Elle nous présente la version la plus ancienne des enseignements du Maharshi. Elle est subdivisée en différents thèmes, ce qui permet d’y trouver plus facilement des repères : 1. Les doutes. 2. Le rejet des pensées. 3. L’investigation et la grâce. 4. Le guru. 5. Le Soi intérieur. 6. L’investigation non intellectuelle. 7. Le non-agir. 8. Les samâdhi. 9. L’Absolu. 10. La demeure du Soi. 11. La question « qui suis-je ? ». 12. Le lieu secret du Soi. 13. La réalisation et l’expérience du corps. 14. Les pouvoirs supranormaux. 15. L’abandon à Dieu. 16. Les périodes de la vie et les règles sociales. 17. La société et l’humanité. 18. L’équanimité. 19. Les liens entre Shakti et shakta.
Extraits :
« Ce qui se passe quand on fait une quête sérieuse du Soi, c’est que la pensée-je en tant que « pensée » disparaît, quelque chose d’autre venu des profondeurs vous envahit et cela n’est pas le « je » qui commence cette recherche. »
« […] il n’y a pas de véritable recherche sans grâce […] ».
« Tout d’abord, demeurez dans votre soi qui est situé dans le corps et découvrez-le. Ensuite, vous pouvez penser à Brahman, la Toute-Présence. »
« Le Cœur est toujours ouvert si vous voulez y entrer, soutenant toujours tous vos mouvements même si vous l’ignorez. »
« […] votre vie devient telle une aiguille attirée par une énorme masse d’aimant, et à mesure que vous allez de plus en plus profond, vous devenez un simple centre et puis, même pas cela, vous devenez une simple conscience, il n’y a plus ici aucune pensée ni aucun souci – ils ont été détruits à la racine ; c’est un raz-de-marée, vous n’êtes plus qu’une paille, un roseau brisé ; vous êtes absorbé, brisé, avalé vivant, mais ce sont là autant de sensations agréables et délicieuses ; vous devenez la chose même qui vous absorbe entièrement. »
« Que pouvez-vous apporter à la société ou au pays quand vous êtes faible et tourmenté ? Tout d’abord, il vous faut être fort. Mais je vous dirai que la réalisation du Soi est la force suprême. »
« La force appartient au Seigneur. »
« Vous êtes un membre de la société. Celle-ci est le corps, les individus sont ses membres. […] chacun doit s’unir aux autres pour être utile à tous par la pensée, la parole et l’action. »
« En vérité, il n’y a pas d’absolue création ou d’absolue destruction. Les deux sont en mouvement constant, et cela est éternel. »
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La seconde section est constituée de 100 aphorismes intitulés « La guirlande des Paroles du Guru ». Ces aphorismes ont été recueillis, compilés et traduits en tamoul par son très proche disciple, Srî Muruganâr. Ils sont tous été relus et corrigés par le maître, puis, à la demande de celui-ci, classés par sujets par Sâdhu Natânanda, érudit et proche disciple. Ils ont ensuite été traduits en sanskrit et en anglais. La première partie concerne la « Recherche » et se trouve subdivisée en ces petits chapitres : « Dévotion » / « Guru » / « Recherche du Soi » / « Conduite du chercheur ». Cette quête engage l’être tout entier. La seconde évoque la « Pratique » ou « La vérité sur la servitude », et traite de « L’attachement ». La troisième, « Réalisation », expose l’expérience de la libération : « Non-dualité » / « Conscience » / « Le Soi » / « Le silence » / « Le libéré » / « Libération ».
Extraits :
« Cette propice et immortelle Réalité
- Laquelle demeure toujours en tant que résidu,
quand le faux soi est consumé dans le feu de
l’Illumination –
cette Réalité est le véritable sens de la « cendre
sacrée », vibuhûti.
[tous les désirs sont réduits en cendre]
« Seuls les Sages sont vertueux, non les ignorants.
C’est pourquoi, afin d’obtenir la libération,
on cultivera la compagnie des Sages [satsang],
de ceux qui sont libérés du mensonge. »
« Comme l’oubli du vrai Soi est la mort en elle-même,
le seul accomplissement engageant le chercheur du
Soi
est de veiller à ne pas oublier,
et rien d’autre. »
« Comme l’humidité, la douceur et la fraîcheur
sont en réalité de l’eau,
et non trois entités différentes,
de même, dans l’expérience du Soi,
Réalité, Conscience et extase ne sont que le vrai Soi. »
« L’état de libération peut être décrit comme sommeil
éternel,
Ou comme éveil non interrompu par le sommeil. »
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Quant à la troisième section, elle contient des réponses, extrêmement précises, du sage à des questions posées successivement par Swâmi Madhavatirtha, érudit et grand spécialiste du Vedânta qui avait pris les vœux de renoncement du sannyâsa en 1928, K. S. Narayanaswami Iyer, Ganapati Muni, proche disciple de Râmana, et B. R. Narasimha Svâmi, l’un de ses biographes.
Extrait :
« Viveka est la discrimination du réel et de l’irréel, […] qui nous aide à pratiquer le détachement, vairâgya, des émotions telles que la joie ou la peine, lesquelles perturbent l’équanimité de l’esprit. Ainsi vivka s’avère être une préparationutile et nécessaire pour atteindre cette entrée dans le Soi. Toutefois, la connaissance du réel que procure viveka n’est pas la même que le jnâna ou Connaissance du Soi. […] Le pratiquant (viveki) intellectuel du premier état connaît et raisonne à travers un médium, à travers les sens (paroksha). Celui du second, l’intuitif jnânî, fait l’expérience du réel directement et sans un médium (aparoksha). Il ne voit pas le monde comme irréel ou différent de lui-même, comme le pratiquant intellectuel. »

Sabine Dewulf

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lundi 21 octobre 2024

Passage d'un monde à l'autre

 Voici ma recension du dernier livre de Lily Jattiot, "Apocalypse - Passage d'un monde", un ouvrage passionnant ! Bonne lecture !

Lily Jattiot est psychanalyste jungienne, proche d’Arnaud Desjardins. Elle publie ici son quatrième ouvrage aux éditions Accarias L'Originel

Dans un langage clair, elle fonde son interprétation de l’Apocalypse biblique sur ses connaissances, son cheminement intérieur et son regard lucide sur notre monde contemporain, dont elle éclaire les nœuds et les tragédies en les replaçant dans une perspective liée à l’aventure universelle de la conscience : dans ce livre passionnant, nos cataclysmes se retournent, deviennent passages à vivre, ombres ouvertes à la Lumière, marches vers l’Immense.
Le premier chapitre nous expose les trois principes fondateurs de sa pensée. Premièrement, l’être humain est fondamentalement religieux : même s’il se dit athée, il cherche toujours à se relier à une dimension transcendante, qu’il sacralise. Deuxièmement, le monde psychique fait partie de la réalité objective : il contient les images archétypiques qui reflètent le Réel lui-même (au-delà de la distinction sujet/objet, esprit/matière…), source de toute joie. Troisièmement, il existe une analogie profonde entre les réalités supérieures (la lumière, le bien, la rationalité…) et inférieures (l’ombre, le mal, la subjectivité…) : les lois sont identiques d’une extrémité à l’autre de l’univers, parce que tout réside dans l’Esprit intemporel, dont la nature est d’Être.
Le chapitre 2 invite à prêter attention aux passeurs de l’Esprit, souvent peu visibles, qui œuvrent discrètement pour la guérison du monde, même à notre époque : l’effondrement de nos repères rejoint la notion d’Apocalypse, qui signifie « révélation », laquelle ne peut s’opérer que par ces passages vers un autre monde que nous vivons au long de notre existence, entre les deux transitions les plus spectaculaires que sont notre naissance et notre mort, et dont nous avons à saisir la symbolique au moment où nous les traversons.

Le chapitre 3, le plus long, expose en détail la symbolique de l’Apocalypse, le dernier livre de la Bible de Jérusalem. Il s’agit d’un récit visionnaire et prophétique de la fin du premier siècle après J-C. C’est un message de grande Espérance, qui traverse les âges par la puissance de ses symboles. Lily Jattiot commence par nous résumer ce mystérieux récit, depuis la libération des catastrophes par l’ouverture des sept sceaux du Livre de l’Alliance jusqu’à l’avènement de la Jérusalem céleste. Ensuite, elle nous livre une interprétation, parmi d’autres possibles, précise-t-elle, des principaux éléments de ce récit :
1) Les justes, parmi lesquels on distingue les êtres célestes (les anges, dépositaires de la hiérarchie des valeurs) et terrestres (les quatre Evangélistes, témoins de l’Unité et exemples d’humanité, et la femme enceinte, symbole de la puissance du féminin dans notre monde et de l’enfantement de l’Esprit).
2) Les êtres mauvais, dont le dragon (qui représente les forces archaïques de la psyché, la libido, l’énergie vitale, la dévoration et la démesure), la Bête immonde (qui terrorise et fascine par cet instinct de mort et cet aveuglement qui sévit jusqu’en nous-mêmes), les quatre cavaliers (symboles des principales folies de l’humanité : l’esprit de conquête, la colère haineuse, le désir calculateur et la maladie) et la Grande Prostituée (celle qui fait commerce de tout, crée de faux besoins et, au fond, se méprise elle-même).
3) La source divine, incarnée par l’Agneau : la reconnaître, c’est consentir à mourir à soi-même, à faire offrande, à se sacrifier (faire sacré) en renonçant à l’inessentiel, pour gagner la Jérusalem céleste, « lieu du grand repos dans la lumière divine »
4) Les nombres, qui gouvernent le rythme de la vie universelle : certains symbolisent l’achevé (1, l’unité, 4, la solidité, 7, la totalité parfaite, 12, le cycle parfait) et d’autres, l’inachevé (2, la dualité, 6, l’insatisfaction, 666, la séparation diabolique). Le nombre 3, lui, représente les deux à la fois : c’est le nombre du paradoxe divin.
Quant au chapitre 4, il propose trois perspectives : à la nécessité de s’unifier, collectivement et individuellement, pour accéder à un plan de conscience plus vaste, fait de clairvoyance et d’amour, succèdent le recours à la spiritualité (à condition d’en percevoir les pièges, tant en Orient qu’en Occident) et ce que l’auteure appelle la « voie de la Personne ou du Sujet » : « notre capacité de dire « je » toujours relié au grand « Je » », fruit de la spiritualité occidentale.

Sabine Dewulf
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mardi 17 septembre 2024

Swami Prajnanpad , mon maître

 


Swami Prajnanpad, mon maître-Quarante ans d'enseignement / Sumangal Prakash / Editions Acarias-L'Originel

Ce livre-témoignage raconte le parcours d'un journaliste indien de Gandhi à Svâmi Prajnânpad. Il retrace plus de 40ans d'enseignement de Svâmiji avec le même disciple.

« Aussi longtemps que l’on ne voit pas une situation particulière comme elle est en réalité, quelque chose d'autre va apparaître à sa place. Quand vous n’acceptez pas ce qui est actuellement ici, vous avez besoin de créer quelque chose d’autre... Où que vous soyez, vous êtes en contact direct avec votre environnement. Chaque fois que vous sentez que ce contact direct manque, le mental a commencé ses mauvais coups. ››

C’est en partant de l'expérience du disciple, de son ressenti, sans ajouter quoique ce soit d’autre, que Svâmi Prajnânpad avance pas à pas avec lui : « Pourquoi un tel choc ? Parce que vous avez cru que tout doit arriver selon vos désirs. Mais la vie existe dans les deux états de favorable et de défavorable : le plaisir et la peine, la bonne santé et la maladie, etc. Le positif et le négatif sont indissolublement liés. Vous avez reçu un choc, parce que votre esprit avait pris l’aspect positif comme la seule vérité et n’était pas préparé à recevoir l’aspect négatif. C’est inévitable quand on vit dans le mensonge. Il n’y a alors que faiblesse, absence de joie et agitation. ››

En ayant l’esprit préparé aux deux aspects de la vie, on développe force, joie et paix. La joie est l'essence de la vie. Une vie sans joie n'est pas une vie pour un être humain. Une vie humaine se reconnaît au flux d’énergie pure et spontanée qui apporte la béatitude. Se sentir à l’aise et léger est votre véritable nature. Sumangal Prakash a été d’abord disciple de Gandhi, il a lutté pour l’indépendance de son pays et fait de la prison. Gravement déprimé, il s'est souvenu avoir rencontré à l 'université de Bénarès en 1923 un étrange professeur que l’on disait versé dans la psychanalyse. Entre temps ce professeur était devenu Svâmi Prajnânpad. Profondément athée, Sumangal s'est néanmoins engagé auprès de cet homme d'exception. Il raconte ici son parcours qui l'a conduit au succès journalistique et littéraire et des fonctions politiques de haut niveau. Il est l'auteur de L’expérience de l'Unité.

"Maintenant essayez seulement de voir ce que le mental fabrique. Il recouvre du sens du “moi” - qui est particulier - tout ce qui se passe dans le monde dans le jeu éternel de manifestations infinies, et il le cache à la vue. Il place là une seule forme, un seul “je” et en recouvre les manifestations infiniment variées. Que fait le mental ? Il transforme ce qui est si large et si vaste en une entité rudimentaire et mesquine. C'est pourquoi vous ne pouvez voir rien d'autre que vous-même. Vous transportez toujours un “devrait” avec votre “je” : “cela devrait être comme ceci”, “il devrait agir ainsi", etc.

Et à une autre place : chaque position est ce qu'elle est. Quand vous dites “je suis petit” vous oubliez que vous êtes grand aussi. Petit n’a donc aucune entité. La petitesse implique un absolu. Mais ce n'est pas ainsi ; vous ne faites que comparer. Ce n’est que le mental qui compare, il ne vous permet pas de voir la réalité. Et l’attente seule est sa mesure ou son étalon. Pour celui qui possède cent, cinq cents est au-delà de ses espérances. Mais pour celui qui ne possède que dix, cent est le chiffre le plus élevé qu’il puisse imaginer. Quelle est alors la plus grande quantité ? 1 cent, ou un million de roupies ? Tout cela dépend en fait de la fantaisie du mental. Selon ce que le mental pense, il le croit. Tout dépend de son mental. Le mental ne fait que penser, jamais il ne voit. »

« Ainsi, il y a toujours cette dualité, toujours une comparaison… Mais comment s'en sortir ? », demandais-je alors.


« Maintenant ne voyez-vous pas seulement “deux” ? répondit Svãmiji. Très bien, voyez seulement “deux ”alors. En fait, cependant vous ne les voyez pas comme « deux”, vous insérez un élément de votre propre « moi ›› dans l’autre ; vous ne voyez pas réellement “deux”. Voir deux en tant que deux, c’est être libre de deux. Cela devient Un. Bien entendu cela semble contradictoire. Ayant vu “deux', comment peut-on être “Un” ? Mais essayez seulement. ››

À une autre occasion encore Svãmiji dit : « Qui met l’obstacle sur votre chemin ? Le mental en réalité. Car le fait est que, où que vous soyez, vous êtes en contact direct avec votre environnement. Chaque fois que vous trouvez que ce contact direct manque, le mental a commencé ses mauvais coups. C’est de cette activité malfaisante dont on doit se rendre libre. ››

Svãmiji faisait une différence très claire entre penser et voir, les considérant comme opposés l'un à l’autre, le premier venant du mental et le second étant le moyen à travers lequel on devient un avec la réalité. « Pour aller plus profondément, pour savoir si on a vu ou si on n’a fait que penser à travers le mental, disait-il, il n'y a qu’un seul critère : Y a-t-il une quelconque émotion de quelque nature que ce soit ? Si c'est le cas, cela signifie que le mental a commencé son travail. Lorsqu’on voit, il n’y a aucune émotion.››

L’émotion comme le mental lui-même n’a pas d'entité qui lui soit propre. Elle est, comme Svâmiji l'a démontré avec tant de force, aussi illusoire que le mental. Pour le prouver, il en donna un exemple concret : « Maintenant qu’est-ce que ceci ? « Il cogne alors sur la petite table de bois à côté de lui, une ou deux fois avec son doigt. ›› Du bois ! Une émotion quelconque est-elle apparue ? Non. Mais s’il y a le moindre doute dans votre esprit sur le fait que c'est du bois, que cela pourrait être de l'acier, que se passe-t-il ? Celui qui sait que le bois n’est rien d’autre que du bois n'aura aucune émotion, il n’y aura pas d'exagération dans son affirmation, alors que quelqu'un d'autre argumentera que ce n'est pas du bois, mais de l’acier ou de l’or ou autre chose. Chaque fois qu’il y a une exagération, cela montre qu’il y a un refus caché derrière. Ce n’est que lorsqu’on a des doutes dans l’esprit concernant la nature de l'objet, du bois ou de l'acier, qu'on en fera toute une histoire en criant, en s'excitant et en affirmant son point de vue de manière excessive. Quand on voit, quand on n’a aucun doute dans son esprit, il n'y a rien par quoi on puisse être troublé, car on sait ce que cela est en réalité. Chaque fois qu'il y a un doute ou un refus, le mental apparaît. La définition du mental est : “Différent de ce qui est, autre chose que ce qui est. ” ››

Pour savoir si le mental a commencé son travail, c’est le seul moyen. Car de manière ultime l'émotion est le seul critère. Là où l’émotion a disparu tout le reste disparaît, le mental lui-même disparaît. La vérité ou la réalité apparaît. L’émergence de l'émotion elle-même est le mental. Et cela commence à exister seulement quand autre chose que ce qui est a été créé. Voilà ce qu’est le mental. Et ce« quelque chose d'autre ›› qui est créé par lui est maintenant attaché ou lié au moi. Et la forme la plus subtile de ce lien est l'attente.

« Quand on ne tient aucun compte de la réalité, quand on crée autre chose à sa place, on commence à attendre quelque chose de ce qu'on a créé, dit Svãmiji. Avec quel résultat ? Vous ne voyez pas maintenant celui dont vous attendez quelque chose, vous avez créé quelqu’un d’autre à sa place et vous construisez vos attentes sur lui.

Est-ce que je vous parle ? Si oui, comment puis-je me plaindre et dire : “Pourquoi parlez-vous de cette façon ? …Pourquoi faites-vous ceci ?” Alors pourquoi est-ce que je me plains ? J'admets moi-même que je parle à « vous ». Mais est-ce que je vous parle vraiment ? Si c'était le cas, j’aurais dû vous parler, après avoir découvert ce que vous étiez. J’aurais dû choisir la manière appropriée de parler avec vous. Alors il n’y aurait plus aucune possibilité d’éprouver le moindre ressentiment contre vous. D'où vient le ressentiment ? Du fait je n’ai pas vu “vous” en vous. En réalité j’ai parlé à une personne qui était ma propre création mentale. C’est ainsi que la contradiction s’installe et que le conflit s'ensuit.

Je dis : “Vous êtes ma bien-aimée”, mais ensuite je me plains de vous “Pourquoi avez-vous agi ainsi ?” Eh bien, elle a fait ce qu’elle a fait. Mais qu'est-ce que je voulais ? L’image d'elle que j’ai créée dans mon esprit ne doit pas agir de cette façon. J’étais supposé être en relation avec elle, mais en réalité j’étais en relation avec une création de mon mental.

C’est pourquoi Svãmiji ne demande rien d’autre que voir. Ne pensez pas, mais voyez. Ne faites pas de suppositions, mais voyez ce qui est. Ne pas voir montre que le mental est là. Il pense. Mais que signifie penser ? Créer quelque chose d’autre. Quand le mental crée quelque chose d'autre, il établit un lien avec son propre soi : l’action et la réaction commencent ainsi. Cette émotion seule est à la racine de ce que vous pouvez appeler existence, vie, ou individualité ; elle est en fait à la racine de toute la création. »

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mercredi 27 mars 2024

La conscience éveillée

 Article rédigé par Sabine Dewulf

Je viens d’achever la lecture du tout nouveau livre des éditions Accarias-L’Originel : Râmana Mahârshi et J. Krishnamurti, « La conscience éveillée – Instructions spirituelles, entretiens, témoignages inédits », Présentation, traduction et notes de Patrick Mandala, éditions Accarias L’Originel, 2024, 155 pages, 16 €. Et je partage avec plaisir ma recension de cet ouvrage.


Pour tous ceux qu’intéressent ces deux sages, voici un livre particulièrement intéressant, pour différentes raisons. D’abord, comme tous les livres de cet éditeur, il s’agit d’un ouvrage très précisément documenté. En outre, il met leurs enseignements respectifs en perspective, l’un par rapport à l’autre. Enfin, il apporte également des éléments relatifs à chacun d’eux, envisagé séparément. Notons que tout cela s’organise sans provoquer de lassitude : les comparaisons comme les présentations séparées alternent avec souplesse ; elles sont d’ailleurs écrites par différents témoins ou spécialistes et occupent des espaces assez brefs, pour une lecture très agréable…
Dans les deux premières sections du livre, les articles de divers auteurs tracent des parallèles entre le Mahârshi et Krishnamurti, sans négliger leurs divergences : Douglas Harding (un sage anglais dont l’enseignement fut des plus précieux) expose des « différences et rencontres sur le fond » ; puis Patrick Mandala nous propose des « Regards croisés » entre le « questionnement » de Krishnamurti et l’« investigation » de Râmana Mahârshi et leurs « méthodes d’enseignement ». Plus loin, grâce à Robert Powell, l’un des pionniers de la transmission des enseignements non-duels en Occident, nous découvrons un chapitre consacré aux divergences et convergences des conceptions de « la conscience éveillée » chez ces deux maîtres. Plus loin encore, le petit-neveu de Râmana Mahârshi, Swâmi V. Ganesan, explore leur approche de l’« investigation » et de l’« identité ».
Quant à la troisième partie, elle est entièrement consacrée à Krishnamurti, à travers une discussion que le sage mena avec des philosophes et des scientifiques, un entretien qu’il eut avec un journal de New York, aujourd’hui disparu, puis des textes littéraires très rafraîchissants : un poème datant de 1928 et cinq extraits des « Petites pièces » écrites spontanément, sans subir de retouches.
Dans la deuxième partie du livre, Krishnamurti est encore présent, à travers deux articles : l’un est écrit par Maurice Frydman, devenu Swâmi Bharantânanda, et dont l’un des intérêts est de pointer du doigt certaines similitudes avec l’enseignement d’un autre grand sage, Swâmi Prajnânpad, dont Arnaud Desjardins fut le disciple ; l’autre est de la main du Dr. Susunaga Weeraperuma, son biographe. En ce qui concerne Râmana Mahârshi, une part de son enseignement est disponible sous la forme d’un Satsang décomposé en 19 questions-réponses qui occupent une vingtaine de pages, dans cette même deuxième section.
Pour ma part, j’ai été frappée par les convergences qui relient ces deux enseignements, même si Krishnamurti est présenté comme un sage moins constant, avec des moments de retour à notre condition duelle, que le Mahârshi. Mais j’ai aussi été intriguée par une divergence majeure, perceptible à travers les deux définitions que nous offre Robert Powel du terme « conscience » tel qu’il est employé par les deux hommes. En effet, pour Krishnamurti, « la conscience est le sens du « je suis », de l’Êtreté – l’Être ou la Conscience universelle -, résultant de la transcendance de l’observateur psychologique ou du « je » ». Pour Râmana Mahârshi, en revanche, ce mot semble désigner le stade ultime de la réalisation dans la mesure où « la conscience est identique au Soi ou à l’Absolu, qui est réalisé lorsque, à terme, le « Je suis », ou la Conscience Universelle est transcendé. » (p. 61-62)
Pour terminer, voici deux citations de ces sages qui ont retenu mon attention.
« Vous ne pouvez pas atteindre le Soi puisque vous l’êtes déjà !
Le changement n’est qu’une pensée. Dès l’instant où apparaît la pensée « je » toutes les autres pensées se manifestent. Aussi, voyez bien à « qui » elles se présentent. Dès l’instant où vous les transcendez et demeurez à la Source, elles disparaissent, c’est-à-dire qu’en remontant à la Source de la pensée « je », le Moi parfait est réalisé. « Moi », c’est le nom du Soi. »
(Râmana Mahârshi, p. 42)
« Immobiles étaient mes membres,
Détendus et en paix.
Une joie d’une profondeur insondable
Remplissait mon cœur.
Ouvert et vif était l’esprit – concentré.
Oublieux du monde transitoire,
Une force tout entière me pénétrait.
Comme la brise d’Orient,
Qui soudain surgit,
Et apaise le monde fatigué
Là, devant moi,
Assis, jambes croisées, tel que le monde le connaît,
Dans ses robes jaunes, simples et magnifiques,
Se tenait le Maître des Maîtres. »
(Krishnamurti, extrait du poème intitulé « L’Ami immortel », p. 138-139.)

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dimanche 11 février 2024

Svâmi Prajnânpad, "Six portes vers le présent"

Ecrit par Sabine Dewulf

Ce week-end, j'ai le grand plaisir de vous présenter ce nouveau livre des éditions dirigées par Jean-Louis Accarias dont je viens d'achever la lecture : Svâmi Prajnânpad, "Six portes vers le présent – Entretiens avec Daniel Roumanoff", Traduction et mise en forme de Colette Roumanoff,  ACCARIAS / L’ORIGINEL, 2024.


Svâmi Prajnânpad est l’un des grands maîtres spirituels de l’Inde. Aussi un livre portant sur ses enseignements est-il toujours bienvenu et précieux. Mais celui-ci est d’autant plus important qu’il correspond aux seuls entretiens que Daniel Roumanoff, l’un de ses élèves français, ait enregistrés. Nous tenons donc entre nos mains un document d’un intérêt exceptionnel.
Ces portes vers le présent sont six conversations qui se sont déroulées en 1972, avant et après une troisième (et dernière) série de lyings auprès de Svâmiji. Elles sont précédées d’un avant-propos de Colette Roumanoff, qui replace ces entretiens dans leurs différents contextes, du plus restreint au plus large, et d’une introduction rédigée par Daniel Roumanoff lui-même en 1986, en réponse à des critiques formulées par deux philosophes après la soutenance de sa thèse, laquelle portait sur l’enseignement de Svâmi Prajnânpad.
Chaque dialogue est présenté par un petit texte de Colette Roumanoff qui récapitule très utilement les différents thèmes qui y sont abordés. Le livre se conclut par sa postface qui, elle-même, s’achève par cette phrase importante : « C’est le travail de toute une vie et un nouveau travail pour chaque journée. »
Les paroles du maître se caractérisent par une grande brièveté et sont dépourvues de liens logiques. Cet enseignement toujours vivant (très précisément adapté à l'élève) est dispensé par touches successives, juxtaposées, régulièrement entrecoupées d’une histoire notée en caractères italiques (une sorte de fable ou une anecdote vécue par le maître) et destinée à illustrer le propos d’une manière à la fois imagée et concrète. En effet, Svâmi Prajnânpad cherche à entrer peu à peu dans le détail de ce qui lui est exposé en épousant de près le mouvement que prend l’entretien. Tour à tour, il répond et interroge, dans un esprit socratique.
En début de réponse, la répétition d'une formule de Daniel Roumanoff ou encore un « Oui » interviennent souvent. Ce OUI est au fondement d'un enseignement qui consiste, pour l’essentiel, à accueillir le réel tel qu’il se présente - ou encore « la nature ». Cependant, dans le discours du maître, les nuances sont constamment à l’œuvre, à l’image exacte des nuances dont est faite la complexité des situations. Ainsi le non et le oui demandent-ils à coexister : « Non également dans la vie professionnelle. Mais oui relativement dans une certaine mesure. »
Il est intéressant aussi de suivre le cheminement de l’apprenti disciple dans ces entretiens. Daniel Roumanoff fait ainsi part de ses découvertes et de ses tentatives, de ses échecs momentanés également, qu'il s'agisse de sa vie de couple, de père de famille ou de ses activités professionnelles. Le dialogue restitue le mouvement dans lequel cette quête s’accomplit, avec ses ébauches et ses réussites, et tout le recommencement que supposent certaines étapes : « D. Comme il y a eu tant d’années de refoulement, des émotions peuvent encore être réprimées. / S. Oh ! Oui. […] Et vous verrez que la durée de l’expression de l’émotion va se raccourcir de plus en plus. »
A ces six portes correspondent six grandes thématiques, que je reformulerai ainsi :
1. Le rôle du ressenti dans les relations effectives.
2. L’action véritable, dégagée des obligations et de la division intérieure.
3. La manière dont il convient de se situer par rapport aux émotions.
4. Les critères concrets d’une action authentique.
5. L’organisation de la vie pratique au quotidien.
6. L’importance de l’attention consciente pour vivre le présent.
Et pour terminer, voici mon florilège de citations de Svâmi Prajnânpad, dans ce livre :
« Une super personne est celle qui ne fait que donner. Il n’y a plus que le don. »
« En fait, toutes les relations naissent du vécu des relations de l’enfance. Et ce sentiment se prolonge dans la vie en société. »
« La nature n’a pas été autorisée à faire son travail. Dans le lying, que fait-on ? On permet à la nature de travailler. Dans ce processus, la cause et l’effet sont présents. Cette loi de la cause et de l’effet est généralement niée dans la vie consciente. »
« Dans la vie sociale, la règle fondamentale ou le fondement est de donner et de recevoir. Pas prendre d’abord et donner ensuite. Voyez toujours comme fonctionne la nature. »
« Allez à la racine fondamentale : « Pourquoi cette émotion ? » L’émotion n’apparaît que lorsque je ne vois pas une chose telle qu’elle est, mais que je la prends pour quelque chose d’autre. »
« Vous ne devez pas faire de suppositions. »
« Mais voyez, l’émotion vient, vient. Et quand elle s’apaise, la compréhension vient. Et quand la compréhension vient, l’émotion s’en va. »
« Répéter… répéter… répéter… en ne tenant aucun compte du temps… en ne tenant aucun compte du nombre de fois. »
« Aujourd’hui ne s’arrête jamais. »
« Tout est si simple et si facile mais le mental rend tout complexe. »
« Il faut être strict et non pas sévère. »
« […] essayez toujours d’être sincère envers vous-même et vous ne pourrez qu’être sincère envers l’autre. »
« Vous devez voir. Vous devez questionner et prenez chaque point.»
« Avant d’agir, il faut sentir. Sentir d’abord, puis décider, ensuite agir. Mais ce sentiment doit être un sentiment et non pas une identification émotionnelle. »
« Je suis ce que je suis, sans aucune référence à personne d’autre. »
« Si vous n’êtes pas conscient, vous ne pouvez rien connaître. C’est le point essentiel. »
« Accomplissez le présent pleinement et alors la croissance est inévitable. Sinon cette croissance apparente sera fausse. »
« L’indépendance vraie, c’est l’auto-dépendance. »
« Vous ne pouvez pas vous fermer, mettre un mur entre vous et la société. »
« Tant qu’il n’y a pas d’expérience et de contact direct, on ne peut pas dire ce que c’est. »

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vendredi 12 janvier 2024

Six portes vers le présent

Merci à Colette Roumanoff (et à Jean-Louis Accarias) de nous permettre d'accéder à l'enseignement de Swami Prajnanpad avec six entretiens entre Daniel et Swamiji


Quatrième de couverture :

 Daniel Roumanoff a suivi Svâmi Prajnânpad dès 1959 et l’a fait connaître par de nombreuses publications. Colette Roumanoff nous livre ici un document inédit, l’intégrale de six entretiens enregistrés en 1972. C’est un témoignage pratique, applicable au quotidien, auquel le lecteur pourra s’identifier pour agir, comprendre ses motivations, rétablir son unité intérieure, développer des relations fécondes, faire de ses désirs un chemin vers l’unité.

La voie de Svâmi Prajnânpad est une voie de découverte personnelle inséparable du quotidien. Questionner ses croyances, ses désirs, son savoir-faire, goûter et ressentir la richesse de ses sensations, de ses impressions, de ses satisfactions, de ses dépits et frustrations, permet de grandir et de s’accomplir. Le système est rigoureux, pourtant il ouvre des portes : « Tout est différent, et tout est relié ». On passe ainsi naturellement du matérialisme à la spiritualité : « Tout est Un, tout est neutre. »

A travers ce dialogue entre le sage et le disciple, le lecteur est invité à revisiter son espace intérieur et son rapport au monde. Chacun de ces six entretiens montre comment dénouer ses croyances, se défaire des obligations que l’on s’impose, pour découvrir la source de ce qui nous fait vivre. En se déliant des pesanteurs mémorielles et émotives, des conflits internes, de la répression des désirs incompris, on peut faire du Présent, ici et maintenant, une porte vers le Soi.

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Le chemin peut se résumer en trois mots : 
- Différence, changement, action-réaction 
ou
- Voir, sentir, agir.

En deux mots :
- Non-séparation
ou
- Non-dualité.

En un mot : 
- OUI.

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lundi 20 novembre 2023

Vers la diminution des illusions

Aujourd'hui, je vous propose la note de lecture que j'ai rédigée à propos du dernier livre de Jean-Marc Mantel, "L’immédiateté d’être", paru aux éditions Accarias-L’Originel en 2023 (190 pages, 18 euros). Un ouvrage réellement vivifiant.


Ouvrir un livre de Jean-Marc Mantel, c’est être immédiatement immergé dans une clarté concise. Disciple de Jean Klein, cet instructeur se situe dans la perspective d’un enseignement non duel. En dépit de mes (vives) réticences vis-à-vis des facilités et de la superficialité qui caractérisent souvent ce mouvement spirituel en vogue, il me semble pouvoir reconnaître l’authenticité de certains enseignants. Tel est, à mes yeux, le cas de Jean-Marc Mantel, dont les livres ne sont pas des objets à consommer intellectuellement mais des bains revigorants, à tenir près de soi pour s’y replonger régulièrement. 

Cet ouvrage est composé d’une note aux lecteurs qui en précise le contexte (des discussions présentes dans le forum du site de cet instructeur), de dédicaces, au premier rang desquels apparaît le nom de Jean Klein, d'une introduction précise, rédigée par Bernard Seghezzi, puis de trois grandes « parties », respectivement intitulées « Le monde en soi », « La réalisation spirituelle » et « La grâce ». Chacune de ces sections est divisée en chapitres numérotés (une dizaine environ) et titrés, ce qui permet aussi d’entrer dans le livre d’une manière non linéaire. Le livre s’achève sur un choix de citations de Jean-Marc Mantel. 

Dans son introduction, Bernard Seghezzi met en lumière les points saillants de cet enseignement : « l’accent est mis, en priorité, sur l’écoute du corps et du souffle. » L’« ancrage au corps énergétique », ajoute-t-il, « mérite d’être maintenu non seulement lors de méditations formelles, mais également au cours des activités de la journée ». Il insiste sur l’importance de « l’accueil vigilant de l’activité projective des pensées et des mémoires » et sur la nécessité d’un « apprentissage » et d’une « écoute sans relâche »… À ce sujet, Jean-Marc Mantel précise dans le livre qu’il est question d’ « apprendre à vous libérer de ce que vous n’êtes pas » et non d’apprendre « à être ce que vous êtes » : il n’y a pas d’« effort » à fournir, mais un « total abandon ». Le paradoxe réside donc dans le fait que cet apprentissage se fait sans « objet » ni « chemin », précise encore Bernard Seghezzi, si l’on veut voir s’accomplir « le retournement de perspective » qui permet de revenir à « notre identité sans forme ».

Dans la première grande partie, Jean-Marc Mantel répond à des questions liées à notre incarnation. Il évoque la « sincérité » et la « détermination » nécessaires à la remise en cause des « habitudes d’identification au spectacle objectif ». Il définit le critère de reconnaissance du « bien » comme le « ressenti indéniable de ce qu’est la justesse dans l’action », contrairement au fait de « répéter mécaniquement ce qui est dit ». Notons au passage que ce ressenti n’est pas de nature émotionnelle puisque l’enseignant le compare à celui d’un « musicien averti », qui « reconnaît instantanément la fausse note qui jaillit de son instrument ». Il importe que toute action soit « vue dans sa totalité, incluant les fruits dont elle porteuse » et qu’il y ait des « ajustements » en direction d’une « cohérence entre la conscience, l’action et ses fruits ». Jean-Marc Mantel s’inscrit volontiers dans le cadre de nos expériences quotidiennes en répondant à des questions sur l’éducation des enfants, sur l’intérêt de la physique moderne, sur la méditation, notamment en tant que travail sur les pensées, ou sur la béatitude du sommeil profond. Il redéfinit aussi certains concepts et incite à la prudence lorsque l’on utilise le terme de « réincarnation ».

Dans la deuxième partie (la plus longue), Jean-Marc Mantel aborde l’inépuisable domaine de « l’absolu », qu’il nomme « conscience » ou « essence de la manifestation » : « L’absolu est aussi indissociable de la conscience que l’air pour le vent. » Il indique que cette conscience se distingue à la fois de la « pensée » et de l’« absence de pensée », qui sont toutes deux des objets de conscience. Il prend soin de définir ce que nous nommons « réalité » : « Lorsque vous percevez un arbre, vous n’en percevez que la perception qui émerge en vous : forme, couleur, sensation. » En d’autres endroits du livre, l’enseignant rend synonymes les termes « témoin », « attention», « présence », « écoute absolue », « regard d'arrière-plan », « sans-forme », « vigilance », « Soi sans attribut », « amour » (c’est-à-dire qui « ne connaît pas la division ») ou encore « liberté véritable », celle-ci ne concernant nullement les actions « conditionnées » dont nous croyons être les auteurs : « le libre choix n’est qu’un concept inventé par l’ego pour faire croire que c’est lui qui détient les rênes du pouvoir ». Quant au monde relatif, loin de le renier, Jean-Marc Mantel le remet simplement à la place qui est la sienne, puisqu’il est « l’expression restreinte de l’absolu » ; il n’y a rien d’autre que l’absolu, oui, mais seulement « sur le plan ultime » : « le relatif est nécessairement pris en compte dans le fonctionnement spatio-temporel. Si vous ne savez pas conduire votre voiture, se répéter « je suis le Soi » ne suffira pas à éviter qu’elle ne rentre dans le mur. » Il compare notre mental à un « bavard impénitent » face auquel le mieux est d’« ignorer le contenu de ses paroles »… Tout comme Daniel Morin dans « Je, ne sait pas », publié chez le même éditeur, il affirme : « Le mental ne peut alors qu’abdiquer sa prétention au savoir. Lorsqu’il dit : « Je sais », il ne sait pas. Lorsqu’il dit : « Je ne sais pas », il sait. » Jean-Marc Mantel me semble rejoindre également Swâmi Prajnanpad lorsque celui-ci précisait qu’il s’agit d’être « activement passif » : « Le « laisser-faire » n’est pas une posture passive. » J’aime qu’il réhabilite par ailleurs la notion de « vérité », si discréditée de nos jours : « On ne peut donc pas dire que la vérité n’existe pas, car c’est elle qui fait le constat du faux. Comment le faux pourrait-il se constater lui-même ? »

La troisième partie associe la « grâce » à la « joie propre à la dissolution du moi », à la « gratitude » (comme l’indique l’étymologie) ou encore à la « sainte ivresse ». Pour s’y ouvrir, l’« humilité » du non savoir est nécessaire, l’ « émerveillement » aussi, ainsi que « l’amour purifié de l’objet » : « l’amour est votre nature ». 

Les réponses de Jean-Marc Mantel sont brèves, la plupart du temps. Elles vont toujours droit au but, empêchant notre mental de s’égarer, de se complaire dans les voies sinueuses qu’il affectionne. Nous avons beau avoir entendu maintes fois (et donc penser déjà connaître) le fond de tout ce qui se dit ici, en réalité, nous ne l’écoutons pas vraiment. Il est donc utile de se replonger, encore et encore, dans la vitalité de la parole qui se déploie dans cet ouvrage, afin que ce que nous sommes vraiment se rappelle à nous et que l’épaisseur de nos illusions diminue toujours davantage. 


Pour terminer, voici quelques citations qui m'ont  paru particulièrement incisives :

« Un fait constaté n’est pas un problème. Un fait interprété le devient. »

« La diversité est dans l’expression, mais non dans l’essence. »

« Le regard du Soi surplombe le moi, tout comme le sommet de la montagne surplombe la vallée. »

« L’action surgit comme la foudre dans le ciel, ne laissant ni doute, ni regret. »

« La lucidité est une fonction de la nature autolumineuse de la conscience pure. C’est elle qui reconnaît le faux. »

« Voyez que ce qui perçoit vos sensations, émotions et pensées ne dort pas. »

« Lorsque le sucre est plongé dans l’eau, il peut croire encore, pour quelque temps, à son autonomie, tant que la dissolution n’est pas complète. Une fois dissous, il n’y pas de sucre, juste de l’eau. Il en est de même pour la distance qui sépare le moi du Soi. »

« L’objet agit comme un miroir qui renvoie la conscience à elle-même. »

« C’est l’écoute elle-même qui est la plénitude silencieuse, à partir de laquelle le bruit et l’absence de bruit sont connus. » 

« La lenteur est ce qui s’approche le plus de l’immuable. »

« La tristesse est l’ombre de la joie. »

« Voyez si c’est le moi qui cherche la plénitude, ou bien si c’est la plénitude qui se cherche elle-même. »

« La présence transcende la souffrance et son absence. »

« Le silence est le rire ultime. » 

« La vie active est votre autel d’adoration. Elle est l’espace-temps qui permet l’expression de l’amour que vous êtes. »

Sabine Dewulf (docteur ès lettres, écrivain et psychanalyste)