Affichage des articles dont le libellé est Olga Lossky. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Olga Lossky. Afficher tous les articles

mercredi 7 mai 2014

Enfant pour la vie avec Olga Lossky


Il y a, paraît-il, un seuil de normalité à partir duquel on est autorisé à vivre. L’exemple le plus courant est le nombre de chromosomes 21. Selon la définition contemporaine du bonheur, avoir trois chromosomes 21 ne vaut pas le coup de tenter l’aventure de l’existence, étant donné la lourde charge que ce handicap représente pour les proches, pour le système de santé. Avoir un enfant pour la vie bouleverse de façon irrémédiable le quotidien d’une famille : c’est devoir faire face en permanence à l’imprévisible d’un être dont le développement échappe aux règles planifiées, c’est ne jamais voir le fond du paquet de couches, c’est affronter sans cesse la comparaison avec d’autres destins. Être un enfant pour la vie, c’est comprendre à sa manière que l’on est à part - avec toutes les frustrations -, c’est sentir bien souvent planer autour de soi un climat de curiosité et de gêne, quand il n’est pas de peur ou d’hostilité.



L’enfant vieillie, qui selon la logique de notre société aurait donc mieux fait de ne jamais se trouver là, lève un regard bleu vers les façades et sourit, les yeux accrochés à un détail visible d’elle seule. Elle se fait tirer par la main, d’un geste de tendre impatience. Docile, elle reprend sa marche comme l’aurait fait un bambin de 3 ans. Si la mère porte sur ses épaules le fardeau d’une double responsabilité, la fillette trentenaire qui avance le nez au vent irradie d’une innocence dont peu de gens de son âge peuvent se targuer. Perdue au milieu de la rumeur citadine, elle est épargnée de la course qui agite ses semblables. Elle ne fera jamais fructifier un capital, encore moins produira-t-elle des idées susceptibles de contribuer au progrès général de l’humanité. Elle est pourtant une spécialiste de cette denrée si rare que tous nous traquons par l’entremise de nos comptes en banque ou de nos grands raisonnements : le bonheur. 
Heureuse comme seul un enfant sait l’être. Avec les coups de colère et les moments d’obstination qui vont de pair. Mais capable d’éprouver en un instant ce sentiment de plénitude totale, sans arrière-goût de peur ni de nostalgie, que nous avons tous goûté un jour, il y a très longtemps, sans parvenir jamais à reproduire le miracle.
Plutôt que de statuer sur les conditions du droit à la vie, mettons-nous à l’école de ces experts en bonheur qui bouleversent notre vision commune de l’existence. Apprenons à poser sur le monde - et sur l’autre en particulier, surtout quand il échappe à la norme - ce regard d’innocence, sans préjugé, ouvert à l’émerveillement.

« Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume de Dieu leur appartient, à eux et à leurs semblables » (Marc 10,14). 

Olga Lossky
(source : La Vie)


dimanche 30 décembre 2012

Serviteur inutile par Olga Lossky


Chaque jour, en remontant la rue, je le croise. Toujours debout à la même place, entre un platane et un parcmètre. Le même survêtement délavé, le même pull aux mailles fatiguées, quelle que soit la couleur du ciel. On pourrait croire qu’il guette l’autobus ou qu’il surveille le ballet des voitures. Mais il reste muré dans son silence, le regard lointain, indifférent à l’agitation environnante. Il semble qu’il n’attende plus rien de cette vie, lui qui n’a visiblement ni table où s’accouder, ni toit sous lequel s’étendre. Il a atteint le dépouillement de toute chose, qui est peut-être un état de grande sagesse, peut-être simple hébétude. Il ne cherche même plus à s’activer, à faire mine d’avoir un emploi du temps pour donner le change. Sur cette limite extrême où il marche tel un funambule, on sent le néant proche ; il contemple la vacuité vertigineuse d’une vie réduite aux sensations de l’instant, mais il est possible qu’il ait aussi trouvé là une plénitude de sens. 


Dans nos agendas saturés d’activités que nous impose une existence faite de loyer à payer, de réseau social et d’ambitions professionnelles, aucun créneau disponible pour une telle rencontre avec le vide. Et pourtant, quand surgit sur la route l’imprévu d’une maladie, d’un deuil, d’un événement non programmé – heureux ou tragique – tout peut soudain voler en éclat. Malgré le cadre rassurant de nos habitudes, c’est alors comme si plus aucune perspective ne s’ouvrait face à nous. Nous parcourons d’un œil creux la liste des obligations qui composent notre vie, sans y trouver du sens. Nous pourrions aussi bien être cet homme debout au milieu de la chaussée, qui passe sa journée à ne rien attendre.

C’est alors que peut se produire une rencontre avec le Tout-Autre. Dans ce qui nous semble une descente aux enfers intérieure, nous découvrons, au milieu du vide qui nous habite, une Présence. Présence à laquelle le tourbillon de nos activités nous avait rendus aveugles. Présence si humble que rien sinon la solitude forcée où nous nous trouvons permet d’en discerner les contours. Présence si grande et si éclatante qu’elle est de taille à emplir le néant qui menaçait de nous engloutir. À nous de savoir alors dire oui à cette rencontre, d’y voir du sens. Notre vie pourra ainsi reprendre forme, sans doute pas celle que nous programmions, mais qui sera faite d’un abandon confiant à la plénitude de l’instant vécu sous le regard de Dieu, sans souci de l’incertitude de l’avenir.


« Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire » (Luc 17, 10). Voilà quelle peut être la clef de notre attitude face à la vie : accomplir avec sérieux notre tâche, nos obligations sans nous départir de la pensée que rien n’est indispensable, rien sinon ce face-à-face silencieux au plus profond de nous-mêmes. Chef d’entreprise ou sans-abri, garçon de café ou retraité, nous sommes des serviteurs inutiles, que nous soyons fourmis industrieuses ou cigales dépassées par la cadence trépidante de la société qui nous environne. Qu’il demeure seulement en notre cœur la certitude de cette Présence aimante, transcendante, par laquelle tout devient signifiant et qui donne à chaque seconde de vie, même la plus humble et la moins productive, son véritable contour. Nous ne sommes faits ni pour l’affairement excessif, ni pour le renoncement désabusé à toute forme d’activité ; nous sommes faits pour ce dialogue d’amour incessant mené au plus caché de nous-mêmes avec Celui qui constitue la racine de notre être et qui, de serviteurs inutiles, nous transforme en amis intimes de Dieu.


Issue d’une lignée de théologiens orthodoxes, Olga Lossky, 32 ans, est écrivaine et éditrice. Elle a rédigé la biographie de la théologienne Élisabeth Behr-Sigel. Ses romans Requiem pour un clou et la Révolution des cierges (Gallimard) ont été traduits en plusieurs langues.
(source : La Vie)