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mardi 11 août 2026

Eclipse

 ÉCLIPSE DU 12 AOÛT : FAUT-IL VRAIMENT RESTER À L’INTÉRIEUR SELON LA METAPHYSIQUE CHINOISE ?

En parcourant les publications qui circulent actuellement dans les milieux de la métaphysique chinoise moderne, je suis tombé sur plusieurs avertissements concernant l’éclipse solaire du 12 août. Il faudrait rester chez soi, fermer les rideaux et éviter toute exposition. Certaines publications affirment qu’une minute passée à observer l’éclipse pourrait entraîner une année de malchance. D’autres désignent les personnes qui seraient particulièrement vulnérables en fonction de leur BaZi.
Chacun reste libre de suivre ces recommandations. Si vous ressentez le besoin de vivre cette éclipse dans le retrait, je ne vois aucune raison de vous forcer à sortir. Un geste peut avoir du sens pour nous sans devoir s’imposer à tous.
Il devient toutefois nécessaire de vérifier les sources lorsque ces conseils sont présentés comme des règles anciennes de la métaphysique chinoise.
Les éclipses étaient effectivement prises très au sérieux dans la Chine traditionnelle. Le Soleil représentait notamment le souverain. Son obscurcissement pouvait être interprété comme un avertissement du Ciel et amenait l’empereur à suspendre certaines activités, à adopter une tenue plus sobre et à examiner sa manière de gouverner.
Le Zuozhuan décrit déjà le rite destiné à « secourir le Soleil ». Le Fils du Ciel ne tenait pas de grand banquet et faisait battre le tambour à l’autel du sol. Les seigneurs y présentaient des étoffes et faisaient également battre le tambour dans la cour. Sous les dynasties suivantes, ces cérémonies furent organisées dans les bâtiments officiels, sur des plateformes découvertes et dans les cours des administrations. On y disposait une table d’encens, tandis que les tambours résonnaient jusqu’au retour complet du disque solaire.
La tradition connaît donc la gravité, l’abstention et la rectification. Elle connaît aussi des rites accomplis publiquement, devant le phénomène. Je n’y ai pas trouvé de règle générale demandant à toute la population de se barricader chez elle pour échapper à une influence nocive.
Xunzi allait beaucoup plus loin. Il rangeait les éclipses parmi les transformations rares du Yin et du Yang. Nous pouvons nous en étonner, écrivait-il en substance, mais nous n’avons pas à les craindre. Un gouvernement éclairé ne sera pas renversé par une éclipse, tandis qu’un pouvoir désordonné ne sera pas sauvé par l’absence de signes célestes.
Il connaissait parfaitement le rite du « secours au Soleil », mais lui attribuait une fonction culturelle et morale plutôt qu’une efficacité magique. Le rite donnait une forme à l’événement et rappelait aux êtres humains leurs responsabilités. Croire que les tambours obligeaient réellement le Soleil à revenir relevait, selon lui, d’une confusion.

Le corpus taoïste adopte une position plus rituelle. Le Duren Jing et ses commentaires mentionnent les éclipses parmi les désordres célestes qui peuvent donner lieu au jeûne rituel, à l’offrande d’encens et à la récitation de textes sacrés. Nous sommes alors dans le cadre précis d’une pratique spirituelle transmise. Ce passage ne parle ni de rester derrière des rideaux ni d’une contamination frappant ceux qui se trouveraient dehors.
Je n’ai trouvé aucune origine classique taoïste ou métaphysique à la règle selon laquelle une minute d’observation vaudrait une année de malchance.
Je n’ai pas davantage retrouvé de méthode ancienne permettant d’établir les listes de Troncs célestes et de Branches terrestres actuellement présentées comme particulièrement menacés. Il peut exister des interprétations contemporaines intéressantes, mais leur caractère récent devrait être annoncé.
Cela ne retire pas toute portée métaphysique à l’éclipse. Connaître son mécanisme physique ne nous oblige pas à rester indifférents à ce qu’elle représente.
Pendant quelques instants, la lumière du Soleil nous parvient à peine. Pourtant, le Soleil n’a rien perdu. Quelque chose s’est simplement interposé entre lui et nous.
Il arrive que nous vivions une expérience semblable. Une part de nous demeure présente, mais toute notre existence s’est organisée de telle manière qu’elle ne trouve plus d’espace pour apparaître. Nous finissons parfois par croire qu’elle est morte, alors qu’elle est seulement recouverte.
L’éclipse peut nous offrir un moment pour regarder cela sans fabriquer une prédiction ni chercher un message personnel caché dans le ciel. Qu’est-ce qui s’est interposé entre nous et notre propre lumière ?
La réponse ne sera probablement pas spectaculaire. Elle peut concerner une décision continuellement reportée, une parole que nous n’osons plus prononcer ou une orientation dont nous nous sommes progressivement éloignés.
Le retour de la lumière mérite autant d’attention que son obscurcissement. Une prise de conscience ne change rien si elle disparaît dès que nous reprenons nos occupations. Lorsque ce qui était caché redevient visible, encore faut-il accepter de lui faire une place concrète.
Ceux qui souhaitent vivre l’éclipse dans le retrait pourront s’asseoir en silence quelques minutes avant son maximum. En Suisse, celui-ci aura lieu approximativement entre 20 h 15 et 20 h 20.
Nous pouvons observer intérieurement ce qui s’est obscurci, puis choisir, au retour de la lumière, un geste simple qui lui rendra un peu de place dans notre vie. Cette proposition est une pratique contemplative inspirée par le phénomène, et non un ancien rituel taoïste, précisons le.
Ceux qui préfèrent sortir et observer l’éclipse peuvent naturellement le faire, en protégeant leurs yeux selon les recommandations officielles.
Les pratiquants ayant reçu des consignes particulières suivront les indications de leur lignée.
Il vaut mieux ne pas improviser des talismans ou des invocations à partir de fragments recueillis sur Internet, surtout lorsque plusieurs règles rituelles différentes sont mélangées.
Rester à l’intérieur peut être un choix de recueillement parfaitement respectable. Sortir pour regarder le ciel ne constitue pas davantage une faute spirituelle. Je ne vois aucune raison d’ajouter de la peur à un phénomène qui nous offre déjà une image suffisamment forte.
Pour ma part, je profiterai de cet obscurcissement pour regarder ce qui, en moi, est toujours vivant, mais attend encore que je lui rende une place.
Bonne réflexion et pratique.
Fabrice Jordan
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jeudi 6 août 2026

Le système le plus difficile à voir



Le plus grand piège que nous tend l'ego est de nous faire croire que nous n'avons plus d'ego.
Je crois qu'il existe un piège très proche: le plus grand piège que nous tend un système est de nous faire croire que nous n'avons plus de système.
Toutes les grandes traditions proposent une manière de comprendre le monde.
Le taoïsme, le bouddhisme, l'hindouisme, le soufisme ou le christianisme en sont des exemples.
Les grandes philosophies occidentales, la psychologie, la psychanalyse ou les sciences cognitives également.
Chacune possède son langage, ses présupposés, ses outils et sa façon d'interpréter l'expérience humaine.
Cela n'a rien de problématique.
Nous ne pensons jamais dans le vide. Nous avons besoin de repères pour comprendre ce que nous vivons. Un système est d'abord une carte. Comme toute carte, il simplifie le territoire afin de le rendre lisible.
Depuis quelques années pourtant, un autre discours s'est largement développé dans la néo spiritualité. Il affirme qu'il faudrait abandonner toutes les traditions, toutes les méthodes et tous les enseignements pour revenir à la simple expérience de la vie.
L'intention est certainement louable, mais elle a un angle mort important.
Car à partir du moment où une idée prétend expliquer toutes les autres, elle cesse d'être une simple idée. Elle devient une grille de lecture du monde. Autrement dit, un système.
Le paradoxe est là.
Plus un système devient invisible pour celui ou celle qui le porte, plus il exerce d'influence sur sa manière de penser. Non parce qu'il serait plus juste, mais parce qu'il n'est plus perçu comme une interprétation. Il devient une évidence.
C'est probablement ce qui rend les systèmes invisibles plus difficiles à remettre en question que les systèmes assumés.
Une tradition vivante (je précise) qui connaît ses limites accepte d'être discutée. Elle sait que ses concepts sont des outils, pas la réalité elle-même. Elle peut donc évoluer, se corriger, parfois même abandonner certaines de ses formulations.
Lorsqu'un système se présente comme une simple absence de système, cette possibilité disparaît presque entièrement.
Nous avons tous un système de lecture du monde et il est obligatoire pour ne pas sombrer dans la folie : nos expériences doivent pouvoir être interprétées de manière à les rendre cohérentes et intelligibles.
La question n'est donc pas de savoir si nous en avons un ou pas.
La question est plutôt de savoir si nous sommes encore capables de le voir.
Car un système que nous reconnaissons peut évoluer, tandis qu'un système que nous croyons avoir dépassé cesse souvent d'être remis en question et se fige.
Or le vivant ne va jamais dans la direction d'une fixation...
Bonne réflexion et pratique.
Fabrice Jordan

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vendredi 8 mai 2026

S'arrêter de vivre

 Traduction d'un post de Jeff Foster par Fabrice Jordan

NE DEVIENS PAS UN ZOMBIE SPIRITUEL !

J’ai rencontré beaucoup de personnes spirituelles au fil des années. Des enseignants. Des élèves. Des chercheurs.

Ils semblent très calmes. Très « présents ».

Et pourtant… quelque chose d’important semble manquer.

C’est comme s’ils avaient perdu leur vitalité, leur tranchant. Leur humour. Leur maladresse. Leur spontanéité. Leur passion.

Toutes les aspérités ont été lissées.

C’est comme s’ils n’avaient plus de personnalité.

Plus d’individualité.

À la place, il ne reste qu’une sorte de neutralité prudente, polie, légèrement absente.

Ils appellent ça la paix. Ils appellent ça l’éveil.

Ils appellent ça « l’écoute profonde sans jugement ».

Ils appellent ça « l’absence de soi ». Je n’y crois pas.

Quelque part en chemin, la spiritualité est profondément mal comprise.

On entend que l’ego est faux. Que la persona est un masque. Que juger est mauvais. Que les opinions sont non spirituelles. Que rien n’est bon ni mauvais.

Alors : repose-toi simplement dans la conscience. Écoute simplement. Reçois simplement. Sois simplement. Vis dans l’immobilité.

Ce sont de belles idées, bien sûr. Certaines peuvent transformer une vie.

Mais prises trop littéralement, elles peuvent commencer à aspirer la vie hors de toi. C’est le côté sombre de la spiritualité.

Les gens commencent à s’auto-censurer. À se lisser. À cacher tout ce qui semble trop intense, trop tranchant, trop humain, trop brut, trop audacieux, trop imparfait.

Et peu à peu, quelque chose d’essentiel disparaît.

Leur humour. Leur maladresse. Leur honnêteté. Et surtout, leur vulnérabilité.

Ce qui reste peut sembler très « paisible ». Mais souvent, cela paraît figé. Engourdi. Éteint.

J’ai rencontré trop de « zombies spirituels ». Bon sang, j’en ai été un moi-même !

Voix douce. Mots mesurés. Aucune opinion.


Aucun risque. 
Aucun véritable contact. Aucune vie.

Les personnes les plus vivantes, enracinées, réellement heureuses que je connaisse débordent de personnalité. Elles rient, elles se trompent, elles ont des opinions, elles montrent leur vulnérabilité, elles ressentent pleinement.

Elles n’ont pas disparu. Elles se sont éveillées à la vie.

Oui, certaines parties de la personnalité tombent. Le faux, le défensif, le théâtral, l’inconscient, l’inauthentique, le conditionné aveuglément.

Mais pas tout. C’est là le point crucial.

Pas tout. Une personnalité saine et vivante demeure.

Tu n’es pas ici pour t’effacer au nom de la spiritualité.

Tu es ici pour être réel. Pour être humain. Un peu désordonné, un peu maladroit, un peu sauvage, un peu indompté.

Un peu foutrement bizarre.

Alors garde ton humour. Garde ton tranchant. Garde ta vulnérabilité. Garde ta passion.

Ne laisse pas ta spiritualité faire de toi un mort-vivant.

Laisse-la t’ouvrir.

Laisse-la réellement te ramener à la vie.

Jeff Foster

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lundi 27 avril 2026

Progrès spirituel

 LE VRAI PROGRÈS SPIRITUEL N’EST PAS CE QUE L’ON CROIT

Il y a aujourd’hui une confusion massive entre trois choses qui n’ont rien à voir : vivre un état de conscience, évoluer psychologiquement, et progresser spirituellement.
On les mélange, on les empile, et on finit par appeler “éveil” à peu près n’importe quelle expérience un peu intense ou un peu lucide.
Le problème, c’est que ces trois dimensions n’obéissent pas aux mêmes lois. Et surtout, elles ne produisent pas les mêmes effets dans une vie.
Un état de conscience, d’abord, ne prouve rien. On peut vivre une expérience d’unité, de silence profond, de disparition du “moi”… et redevenir exactement la même personne quelques heures plus tard. Plus calme momentanément, peut-être. Mais structurellement identique.
L’histoire des traditions est remplie de gens ayant vécu des expériences dites “éveillées” sans que leur comportement, leur éthique ou leur capacité relationnelle n’en soient réellement transformés.
L’expérience touche l’état. Le progrès touche la structure.
La confusion commence souvent ici : on prend l’intensité d’une expérience pour un signe d’évolution. Alors que c’est souvent juste une ouverture ponctuelle — parfois même une fuite raffinée.
Deuxième confusion : la psychologie.
Travailler sur ses blessures, comprendre ses schémas, réguler ses émotions — c’est utile, et très souvent nécessaire.
Mais ce n’est pas encore du spirituel. C’est du réajustement de fonctionnement. On peut devenir beaucoup plus stable, plus conscient de soi, plus “fonctionnel”… tout en restant entièrement guidé par ses émotions : ses peurs, ses attachements, etc... ou ses besoins de contrôle, simplement de manière plus subtile.
Le psychologique améliore l’ego. Le spirituel modifie le rapport à l’ego. Ne pas confondre.
Troisième point, souvent mal compris : on ne change pas de caractère.
C'est peut-être ce qui étonne le plus les gens, mais c'est ce que je constate sur moi et sur les très nombreux maîtres et cheminants rencontrés.
Un impatient reste un impatient. Un colérique reste un colérique. Un anxieux reste un anxieux. Croire qu’un chemin spirituel va lisser le tempérament, c’est projeter un idéal moral ou social — pas décrire une réalité. Ça peut éventuellement adoucir le caractère, mais pas plus.
Ce qui change, ce n’est pas la nature des mouvements internes, mais le fait qu’ils ne décident plus à notre place.
L’impatience peut être là, mais elle ne prend plus le volant. La peur peut surgir, mais elle ne structure plus les choix.
La colère peut apparaître, mais elle ne dicte plus la manière d’agir. On peut alors commencer à parler de progrès.
Alors quels sont les vrais critères ?
D’abord, la désidentification réelle — pas conceptuelle.
Pas “on sait que l’on n’est pas ses pensées”, mais une capacité concrète à ne pas leur obéir automatiquement. À sentir l’impulsion… et à ne pas être entraîné.
Ensuite, la stabilité dans la durée.
Pas des pics, pas des états exceptionnels, mais une transformation qui tient dans le quotidien, et surtout dans les moments sans intensité, sans inspiration, sans “énergie particulière”. Le progrès spirituel se voit surtout quand rien n’est extraordinaire.
Troisième critère : la cohérence dans la relation.
C’est facile d’être “aligné” seul, dans un cadre maîtrisé. Beaucoup plus difficile dans le lien à l’autre, là où les enjeux d’image, de pouvoir, d’attachement ou de rejet se rejouent. Si le travail ne passe pas l’épreuve du relationnel, il reste superficiel.
Quatrième point : la diminution de l’auto-illusion.
Pas au sens moral, mais au sens structurel. Moins de justifications internes, moins de récits pour se protéger, moins de distorsions pour maintenir une image de soi. Une forme de lucidité plus nue, parfois inconfortable.
Enfin — et c’est peut-être le plus exigeant — une capacité croissante à rester en contact avec ce qui est réel, même quand ce n’est pas avantageux pour soi.
Pas seulement voir. Mais ne pas ensuite détourner le regard. Et ne pas réorganiser le narratif pour qu’il soit plus supportable une fois qu'on a vu.
Le progrès spirituel ne consiste pas à devenir plus “agréable”, plus lisse, plus confortable — ni pour soi, ni pour les autres.
Il consiste à devenir plus lucide, plus stable, et moins manipulé par ses propres mouvements internes.
Et c’est pour ça qu’il est rare.
Parce qu’au fond, beaucoup de démarches cherchent une amélioration d’état, un apaisement, une expansion…
Mais beaucoup moins acceptent une transformation de la position intérieure, là où il ne s’agit plus de se sentir mieux — mais de ne plus se mentir.
Dans la vision taoïste, cela rejoint directement la notion de Xuán (玄).
Le Xuán est souvent traduit par “mystère”, mais cette traduction est trompeuse si on la comprend comme quelque chose de vague ou d’ésotérique.
Le caractère 玄 contient une clé essentielle : celle du fil de soie (糸/纟), quelque chose de fin, de presque invisible, un fil extrêmement subtil qui relie et structure en profondeur.
Le Xuán, c’est le “tout petit” — non pas au sens de faible, mais au sens de fondamental. Ce qui est si fin qu’on ne le voit pas, mais qui conditionne tout le reste.
Le progrès spirituel, dans cette perspective, n’est pas une montée vers des états élevés.
C’est une descente vers ce niveau de finesse.
Plus on se rapproche du Xuán, plus on devient sensible à ce qui, en soi, est habituellement invisible : micro-impulsions, micro-attachements, micro-déformations du réel. Et c’est précisément ce raffinement qui permet de ne plus être piloté par ces mouvements.
Ce n’est pas une fuite du réel.
C’est une pénétration plus profonde du réel.
Beaucoup se trompent sur le Xuán Xué (玄学), souvent traduit par “magie taoïste”.
Si on comprend le Xuán comme ce niveau fondamental de structuration, alors agir sur le Xuán — ce que fait le Xuán Xué — n’est pas une fuite dans le surnaturel. C’est intervenir directement à la racine des configurations.
Autrement dit :
ce n’est pas contourner le réel.
C’est agir là où le réel se FORME. C'est prendre part à la danse de l'émergence de ce réel en se mettant consciemment dans l'équation.
Il n’y a donc aucune contradiction entre une voie qui rend “de plus en plus réel” et une pratique qui agit sur le Xuán.
Le vrai progrès spirituel ne consiste pas à s’éloigner du monde, ni à s’élever au-dessus. Il consiste à entrer dans une relation plus précise, plus sobre, et plus directe avec ce qui est.
Il est paradoxalement moins spectaculaire, mais infiniment plus opérant.
Bonne réflexion et pratique
Fabrice Jordan

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dimanche 19 avril 2026

Choisir

 LA SPIRITUALITÉ NE NOUS ÉPARGNE PAS. ELLE NOUS APPREND À CHOISIR

Il y a une attente sourde chez beaucoup de cheminants spirituels : que comprendre suffise à alléger. Que voir les choses clairement permette de ne plus les subir. Que l'éveil soit une sorte de sortie de secours.
Mais ce qui se passe est plus étrange et plus exigeant.
La pratique ne désamorce pas les obstacles.
Elle modifie le terrain sur lequel on les rencontre. Et progressivement, elle rend visible quelque chose qu'on préférait ne pas voir : une grande partie de nos souffrances ne nous tombent pas dessus. Nous les reconduisons.
Pas par masochisme. Par habitude. Par familiarité avec ce qui nous épuise.
Il y a des difficultés qui ne mènent nulle part. Les disputes qu'on rejoue pour ne pas affronter quelque chose de plus profond.
Les liens qu'on maintient parce que les rompre engendrerait des conséquences, souvent supposées, que nous ne sommes pas prêts à assumer.
Les résistances qu'on appelle des principes. On s'y abîme, mais elles ont la forme rassurante du connu.
Et les autres difficultés. Celles qui demandent quelque chose de réel : un renoncement, un positionnement, une rupture avec une image de nous-mêmes. Elles ne sont pas douces. Souvent, elles sont bien plus déstabilisantes que les premières. Mais elles ont une orientation. Quelque chose se transforme pour de bon dans celui ou celle qui les traverse.
La tradition taoïste parlerait ici de 辨 (biàn) — le discernement, la capacité à distinguer. Non pas le bien du mal, mais le fécond du stérile. Ce qui nourrit le mouvement, le vivant en nous, de ce qui l'entrave sous des apparences de profondeur.
Ce déplacement-là ne se fait pas une fois pour toutes. Il se refait, à chaque carrefour.
Choisir l'inconfort qui structure plutôt que celui qui disperse.
Tenir une direction même quand elle coûte.
Cesser de spiritualiser ou de rationaliser ce qui demande simplement du... courage.
Le critère change. Ce n'est plus "est-ce difficile ?", parce que de toute façon, tout finit par l'être.
C'est "est-ce que cette difficulté nous engage dans quelque chose de vivant ?". Ou à minima, fait à nouveau renaître une étincelle?
La spiritualité ne simplifie pas la vie, au contraire.
Elle nous rend simplement moins disponibles pour ce qui nous consume sans nous nourrir.
Et après de nombreuses années de pratiques, souvent plusieurs dizaines, plus disponibles du tout pour autre chose que ce qui nous nourrit, tout en servant l'ensemble, et l'indicible.
Fabrice Jordan

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vendredi 13 février 2026

Quand rien ne transforme

 On entend souvent dire que l’Orient valorise l’efficacité tandis que l’Occident cherche la vérité. La formule est séduisante, mais elle devient dangereuse lorsqu’elle est simplifiée et récupérée par la néo-spiritualité contemporaine. Car si tout ce qui « fonctionne » devient vrai, alors plus rien ne sert de repère. Et sans repère, il n’y a pas de transformation durable.

Dans une grande partie de la pensée chinoise classique, la validité d’un enseignement ne se mesure pas à sa capacité à décrire une réalité abstraite, mais à sa justesse dans le réel. Est juste ce qui régule, harmonise, restaure l’équilibre, permet à la vie de circuler. Un modèle médical est valide s’il soigne. Une pratique est juste si elle aligne l’être avec le Dao. La vérité y est relationnelle, opératoire, incarnée.

L’Occident, depuis la Grèce antique, a privilégié une autre approche : la vérité comme adéquation entre l’intellect et le réel. Un énoncé est vrai s’il correspond objectivement à ce qui est. Cette quête a rendu possible la science moderne, le droit, la logique formelle. Elle a aussi installé l’idée qu’un système peut être évalué indépendamment de son utilité.

Dans les voies spirituelles, cependant, ces deux approches se rencontrent et se transforment. L’efficacité d’un chemin ne dépend pas nécessairement de sa vérité ontologique, mais de sa cohérence interne, de sa puissance symbolique et de l’engagement du pratiquant.

Un système cohérent structure le sens, stabilise l’esprit, aligne le comportement, permet l’intégration somatique et émotionnelle. Ce n’est pas la « véracité » du modèle qui transforme, mais la relation vivante que l’on entretient avec lui.

Les recherches en psychologie et en neurosciences confirment aujourd’hui ces mécanismes. Le cerveau humain n’est pas un simple organe d’enregistrement du réel : il construit en permanence des modèles pour orienter l’action. Un cadre symbolique cohérent réduit l’incertitude, apaise le système nerveux et favorise la régulation émotionnelle.

La répétition de pratiques structurées renforce les circuits neuronaux par neuroplasticité. L’engagement et la croyance augmentent la motivation, la persévérance et même les effets psychosomatiques mesurables. Autrement dit, un système peut produire des transformations réelles sans pour autant décrire littéralement la réalité.

C’est ici que surgit le piège majeur de la néo-spiritualité. À force de puiser dans toutes les traditions, de juxtaposer pratiques, concepts et rituels sans cadre unificateur, la cohérence disparaît. Le sensationnel remplace la structure. L’intensité émotionnelle tient lieu de profondeur. On confond expérience forte et transformation réelle.

Picorer dans toutes les assiettes spirituelles donne l’illusion d'ouverture et de liberté, mais produit souvent l’effet inverse : dispersion, instabilité, dépendance aux nouveautés. Sans cohérence, il n’y a ni intégration, ni maturation, ni incarnation. Le pratiquant devient collectionneur d’expériences plutôt qu’artisan de sa propre transformation.

Un système spirituel transforme lorsqu’il crée une continuité, lorsqu’il organise le sens, lorsqu’il permet au corps, à l’esprit et à la conduite de converger. L’efficacité véritable n’est pas l’intensité d’un moment, mais la qualité d’un processus. Elle se mesure à la stabilité, à la lucidité accrue, à la capacité d’agir avec justesse dans le réel.

À l’inverse, l’efficacité apparente peut provenir de mécanismes moins nobles : effet de groupe, suggestion, dépendance affective, fascination pour l’exotisme, fuite de soi. Ce qui produit un soulagement immédiat n’est pas toujours ce qui libère. Ce qui impressionne n’est pas toujours ce qui transforme.

La véritable question n’est donc pas de savoir si un système est « vrai » au sens occidental, ni s’il est simplement « efficace » au sens utilitaire. Elle est de discerner s’il est cohérent, intégrable, et s’il conduit à plus de liberté intérieure plutôt qu’à plus de dépendance.

Dans un monde saturé d’offres spirituelles, la maturité consiste peut-être à renoncer à tout expérimenter pour enfin habiter un chemin, et surtout, habiter enfin sa propre vie. 

Car lorsque tout est possible, rien ne s’approfondit. Et lorsque rien ne s’approfondit, rien ne transforme.

Fabrice Jordan

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jeudi 12 février 2026

Feu sur feu

 Osez ouvrir de nouveaux chemins et prendre pleinement votre place.

Cheval de feu et Tigre de métal...


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dimanche 7 décembre 2025

Conscience et science

 LA CONSCIENCE AVANT LA MATIÈRE : QUAND LA SCIENCE REJOINT LE TAO

Depuis toujours, les grandes traditions spirituelles — hindouisme, bouddhisme, taoïsme, mystique chrétienne ou soufie — partent d’un même constat : la conscience est première, la matière n’en est qu’une condensation.
Aujourd’hui, la physique commence à effleurer cette intuition.
La physicienne suédoise Maria Strømme a publié en 2025 dans AIP Advances un article intitulé Universal consciousness as foundational field: A theoretical bridge between quantum physics and non-dual philosophy.
Elle y propose un modèle où la conscience universelle serait un champ fondamental, d’où émergeraient l’espace, le temps et la matière. Autrement dit, l’univers serait une manifestation localisée d’un champ de conscience cosmique.
L’article est publié dans une revue réelle et reconnue de l’American Institute of Physics, mais de nature ouverte et spéculative : AIP Advances accueille des travaux théoriques innovants, sans exiger de validation expérimentale.
Il s’agit donc d’un texte sérieux dans sa forme, mais spéculatif dans son contenu. Strømme ne prouve pas que la conscience précède la matière : elle propose une formulation moderne et mathématique d’une intuition ancienne.
Là où la science théorise, les traditions spirituelles expérimentent. Le taoïsme, notamment, a élaboré une véritable méthodologie pour explorer ce champ de conscience par la méditation, le souffle et l’alchimie interne.

Quand des générations de pratiquants, après les mêmes exercices, décrivent les mêmes états et les mêmes transformations, on peut parler d’une science intérieure, fondée sur l’expérience répétée.
Le Dao De Jing l’exprime au chapitre 42 :
> 「道生一,一生二,二生三,三生萬物。」
Le Dao engendre l’Un, l’Un engendre le Deux, le Deux engendre le Trois, et le Trois engendre les dix mille êtres.
Ce passage n’est pas qu’une métaphore : il décrit un processus de condensation du principe indifférencié — le Dao — vers la polarité, puis vers la matière. C’est exactement le mouvement que Strømme tente d’exprimer en langage physique.
Cette convergence rappelle Le Tao de la Physique de Fritjof Capra, qui montrait déjà que plus la science s’enfonce dans la matière, plus elle rejoint les visions spirituelles de l’unité. Strømme va un pas plus loin : elle cherche à traduire cette unité dans les équations mêmes de la physique.
Ce dialogue entre la science et la sagesse laisse entrevoir ce que pourrait être une approche intégrale, où l’observation extérieure et l’expérience intérieure cessent de s’opposer mais se fertilisent mutuellement.
Car, comme le dit la tradition taoïste, celui qui regarde vers l’extérieur rêve ; celui qui regarde vers l’intérieur s’éveille.
C'est en partie vrai, mais sans regard à la troisième personne, le regard vers l'intérieur ne peut produire un éveil complet à lui tout seul, comme l'ont expliqué de manière très convaincante Jack Kornfield ou Ken Wilber.

Fabrice Jordan

« Lux Prima – La Lumière au-dessus des Eaux »
Gravure de Heinrich Khunrath (Amphitheatrum Sapientiae Aeternae, 1609), illustrant la première émanation de la Lumière divine au-dessus des eaux primordiales.

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dimanche 26 octobre 2025

Les feux de paille


 Aujourd'hui, et de plus en plus, une grande partie des cheminants spirituels cherchent une forme d'intensité. 
Physique, au chaud ou au froid extrême, dans l'intensité de l'effort lui-même. Dans les émotions fortes, fussent elles d'amour et de compassion, qui ne sont souvent que des formes de sensiblerie convenues. Dans les états de conscience extraordinaires.

Alors on consomme, champignons, verdures de toute sorte, chants extatiques, rituels néo druidiques si possible au clair de lune. On cherche l'intensité avec le postulat conscient ou pas que celle-ci serait garante de  transformation ou de changement. Il n'en n'est malheureusement rien. Mais il faut des années de pratique pour s'en rendre compte. 

La transformation et le déploiement ne viennent pas de l'intensité, qui entraîne simplement le plus souvent un effet yoyo. Ils viennent non pas de l'intensité et de la motivation, mais de la persévérance.

Ils viennent de la cohérence interne d'une méthodologie éprouvée par des générations à laquelle le ou la pratiquante accepte de s'exposer avec courage et sur le long terme.

Pas d'une vague juxtaposition de 12 outils issus de 8 traditions incohérentes entre elles. Qu'on change quand un angle de notre ego risque d'être démasqué. 

Qu'on pratique cette juxtaposition pour soi est une chose, on n'expose que soi-même au principal risque d'un tel choix : la stagnation. Qu'on veuille en faire un chemin pour d'autres procède par contre d'une forme d'aveuglement.

Les feux de paille peuvent être très beaux, parfois fascinants.

Ils ne sont malheureusement pas de la même nature que le Feu alchimique, Transformateur, même s'ils peuvent faire illusion quelque temps. 

Bonne réflexion et pratique

Fabrice Jordan 

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jeudi 31 juillet 2025

Soleil et Lune, Clarté...

 LA SIGNIFICATION SPIRITUELLE DES CARACTÈRES CHINOIS — LE SOLEIL「日」ET LA LUNE「月」— LUMIÈRE「明」— CHANGEMENT「易」— YANG「陽」

Le caractère ming「明」 est composé des symboles du soleil「日」, à gauche, et de la lune「月」, à droite. Le dicton chinois « Soleil et lune, clarté » désigne précisément le caractère ming「明」. Ming signifie clarté, brillance. Le caractère guang「光」 désigne la luminosité d’une lumière. Ming indique la clarté ou la brillance de l’esprit, l’intelligence et la vertu d’une personne, et se rapporte également à la compréhension.
— Alfred Huang, commentaire de l’hexagramme #36 L’Obscurcissement de la Lumière「明夷」
> L’être humain a tout en lui. J’ai en moi le soleil, la lune, Dieu. Je suis — toute la vie dans sa totalité.
— Gurdjieff, maître du Quatrième Chemin, XXe siècle
L’un des noms du Singe, personnage principal du roman chinois du XVIe siècle Le Voyage en Occident, est Sun Wukong「孙悟空」, ce qui signifie « Singe Éveillé au Vide ». Dans le chapitre 86, il déclare :
> « Ma naissance ne fut pas celle d’un être ordinaire — mon corps fut formé lorsque le soleil et la lune s’unirent. »
Cela montre que le Singe est un symbole de l’esprit du Tao, l’esprit qui applique la conscience tournée vers l’intérieur.
> Le Singe dit : « Tournant mon regard vers l’intérieur, je m’assis pour calmer mon esprit,
Tandis que le Soleil et la Lune, l’Eau ☵ et le Feu ☲, s’unissaient en moi. »
— Le Voyage en Occident, ch.17
Lorsque la conscience「明」 est dirigée vers l’extérieur, sa lumière ne retourne pas à la racine ; des émotions arbitraires surgissent et le sens véritable s’obscurcit. Mais lorsque la conscience 「明」 est tournée vers l’intérieur, sa lumière retourne à la racine ; l’artificiel devient réel, le tempérament se dissout et la nature véritable apparaît.
— Liu Yiming, commentaire de l’hexagramme #38 La Discorde
La signification spirituelle du caractère ming「明」 est liée à la compréhension qui naît de la conscience de soi. Ordinairement, l’esprit humain est plongé dans l’obscurité, privé de lumière intérieure. Mais lorsque la lumière de la conscience de soi émane de l’esprit originel, on commence à voir le monde sous un nouveau jour, découvrant des vérités auparavant cachées.
> Une fois que le yang primordial s’est manifesté chez une personne, le yin conditionné apparaît ; l’esprit originel est obscurci, et l’esprit discriminant agit.
On abandonne le réel pour s’attacher au faux, on utilise l’intellect de manière erronée, ce qui produit toutes sortes d’ingéniosités ;
bien qu’à l’extérieur il y ait de la lumière, à l’intérieur, c’est réellement l’obscurité.
— Liu Yiming, commentaire de l’hexagramme #4 L’Obscurité
Revenir au Tao, c’est d’abord que sa lune intérieure「月」, l’esprit du Tao, commence à s’éveiller, en imitant la lumière de son soleil intérieur「日」, son esprit originel. Lorsqu’on réussit, la lumière de l’esprit originel réapparaît d’elle-même.
> Le Soi en l’homme et dans le soleil ne font qu’un. Ceux qui comprennent cela voient à travers le monde.
— Upanishads



Images : Carte de Tarot #11 La Force — Nikko「日光菩薩」et Gekko「月光菩薩」, Bodhisattvas du Soleil et de la Lune — Plaque murale du jardin Soleil & Lune

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