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jeudi 9 novembre 2017

La vérité de la Douceur...


" La douceur apparaît d'abord comme une défaillance.
Elle déroge à toutes les règles du savoir-vivre social.
Les êtres qui en font preuve sont parfois des résistants mais ils ne portent pas le combat là où il a lieu habituellement. Ils sont ailleurs.
Incapables de trahir comme de se trahir, leur puissance vient d'un agir qui est constamment une manière d'être au monde.(...)
De l'animalité, elle garde l'instinct, de l'enfance l'énigme, de la prière l'apaisement, de la nature, l'imprévisibilité, de la lumière, la lumière. (...)
Dessous est la douceur, tapie. Sous chaque chose regardée, juste la ligne en dessous, c'est là, sous chaque chose touchée, chaque mot prononcé, chaque geste commencé, comme la ligne mélodique qui accompagne une ligne chantée.(...)
...Attenter à la douceur est un crime sans nom que notre époque commet souvent au nom de ses divinités : l'efficacité, la rapidité, la rentabilité. (...)
La douceur a fait pacte avec la vérité ; elle est une éthique redoutable.(...)
Comment faire entendre le manque de la douceur dans l'existence, la mémoire, la fragilité des êtres ?
Ce manque n'est presque pas audible, je ne sais même pas s'il est vraiment perçu. Il apparaît en creux dans la norme de plus en plus présente que fait peser une société qui se veut démocratique et libérale mais dont la logique consumériste fait s'indifférencier les êtres dans une économie qui ne souffre aucun "état d'âme"....(...)
ANNE DUFOURMANTELLE
" puissance de la douceur "
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photo de Ged Rudrau

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mardi 8 août 2017

Hommage à Anne Dufourmentelle (2)

D. L. : Quels sont les risques nécessaires pour vivre pleinement?

A. D. : Aimer. Etre autonome. On brade trop sa liberté. On demande toujours aux autres de nous prendre en charge.


D. L. : Faut-il renoncer à vouloir tout maîtriser et accepter l’incertitude ? 

A. D. : Absolument ! L’incertitude est ce dont la névrose a le plus horreur. Toute notre organisation névrotique (et nous sommes tous névrosés) consiste à faire barrage à l’inattendu. L’inconscient est un GPS qui intègre toutes les données de votre généalogie, de votre enfance et de ce que vous avez vécu. Il vous indique des chemins et des routes qu’il trouve plus sûrs ou moins encombrés. Si vous lui donnez un itinéraire ou un lieu inconnu, il va tout faire pour que vous n’y alliez pas parce qu’il y a trop de risques. Par contre, ce qui est sympathique avec l’inconscient c’est que, de la même manière qu’un GPS, il va intégrer la nouvelle route la deuxième fois, il va y aller. L’inconscient fonctionne dans la répétition.

D. L. : Oser lâcher prise ?

A. D. : Cette capacité à l’inattendu c’est quelque chose qu’il faut trouver dans l’aptitude à être au présent. Et le lâcher prise est fondamental. Le problème, c’est que cela ne se décide pas. Ce n’est pas une question de volonté. Le lâcher prise n’empêche pas la vigilance. Au contraire, il l’appelle. Le risque met sur le qui-vive, puisqu’il y a du danger. Celaa met en éveil . Il faudrait lutter contre les deux piliers de la névrose qui, pour éviter l’inattendu, se repose à 90% sur deux grosses ficelles – à savoir « la vie commence demain » ou dans deux heures ou dans une heure. C’est-à-dire qu’elle vous dit : « Oui, bien sûr, on va changer ci et ça ». Elle est très accommodante, la névrose. Elle veut bien changer, mais pas tout de suite. L’autre ficelle, c’est le tout ou rien. « C’est noir ou blanc ». D’où l’idée qu’il n’y a pas de petit choix, comme s’il n’y avait pas de gris entre les deux. Or, dès que vous commencez du gris, vous amorcez quelque chose.

D. L. : Donc, le risque c’est de sortir de nos habitudes ?

A. D. : On fonctionne tous, même mentalement, sur les mêmes trajectoires. Prenez l’exemple d’une dispute. Dix ans après, ce sont les même arguments que se renvoient les deux personnes. Parfois, quand les êtres sont extraordinairement déprimés, qu’ils n’ont plus la force de rien, il suffit de leur dire : « Voilà. Aujourd’hui, vous prenez une rue différente. C’est tout ». Il suffit d’une modification minuscule et ça va mettre en route quelque chose. Ou une pensée différente.

D. L. : Faire une psychanalyse, c’est un risque ?

A. D. : J’espère ! Dans l’analyse, il y a deux mouvements. Dans un premier temps, il s’agit d’identifier ce qui a été négatif, par exemple, dans notre enfance pour essayer de comprendre, d’entendre et de voir ce qui s’est passé. Après, il faut tout reprendre en soi et se demander « Mais pourquoi ai-je accepté d’être là ? » Pourquoi me suis-je mise dans ce scénario-là ? C’est sortir de la plainte, du « C’est la faute de l’autre ». Vous avez en mains les clés de votre liberté, vous seule. Vous ne pourrez pas faire que l’autre soit différent. Vous ne pourrez pas faire que votre enfance ait été autre. Mais vous pouvez vous situer autrement dans ce paysage et, du coup, découvrir des chemins de traverse extraordinaires dans n’importe quel paysage donné. Il faut explorer. Ensuite, une fois qu’on l’a reconnu tel qu’il est, on peut s’y promener autrement. Et ça, c’est un risque. On a toujours peur de déplaire, de ne plus être aimée, de souffrir, d’être abandonnée.

D. L. : Parler, est-ce un risque ? Faut-il se taire ?

A. D. : Parler est un des plus beaux risques. On ne dit pas assez à quel point la parole érotique, les mots de l’amour sont importants parce qu’ils relient le corps de l’autre, notre corps et notre intériorité. Mais pouvoir se taire à un moment donné, ne pas tout dire à l’autre, est absolument essentiel. Sinon, on fait de l’autre un parent. A qui doit-on transparence quand on est enfant ? Aux parents.

D. L. : Dire « Je t’aime », est-ce un risque ?

A. D. : Oui, et ce que je trouve assez joli, c’est que ça reste un risque pour toutes les générations. Le moment où on dit « Je t’aime » reste une espèce de saut dans le vide vertigineux. C’est étonnant que cette parole ait perduré le long de toutes les métamorphoses des siècles comme un des moments les plus intenses du risque. Le seul vrai « Je t’aime », c’est celui qui est donné et qui n’attend pas de réponse.


A lire aussi : A quoi peuvent nous servir nos rêves ?



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lundi 7 août 2017

Hommage à Anne Dufourmantelle (1)

Inspirée, inspirante, aimée et aimante, c'est peu dire d'Anne Dufourmantelle. La philosophe et psychanalyste, décédée le 21 juillet en sauvant des enfants de la noyade, avait de surcroît, le don rare de joindre l'acte à l'élégance de sa parole. Lorsqu'elle a publié Eloge du risque, (Manuels Payot), la journaliste Danièle Laufer a réalisé cette belle interview pour le magazine Prima. Nous la partageons avec vous.

Danièle Laufer : Anne Dufourmantelle, comment définiriez-vous le risque ?

Anne Dufourmantelle : C’est une projection de soi-même dans une situation inédite, nouvelle, qui déchire le temps en deux : le temps d’avant et le temps nouveau. Il y a toujours une part de hasard, de pari et la perte d’un état ancien auquel on ne pourra pas revenir. La rencontre amoureuse est un exemple type. Un joueur qui mise sur un numéro à la roulette sait ce qu’il risque tandis que dans la rencontre amoureuse, on n’est pas en temps réel dans la perception du danger. C’est pour ça qu’il est parfois difficile de se rendre vraiment compte de l’enjeu dans l’instant. Parfois, c’est dans l’après-coup que l’on se dit : « J’ai couru un risque », « J’ai pris à ce moment-là un risque qui a déterminé ma vie».

D. L. : On n’est donc pas toujours conscient qu’on court un risque ?

A. D. : Non. Je pense d’ailleurs que beaucoup de séparations ne se passent pas en réalité au moment où l’on en est conscient. En fait, cela commence souvent bien avant que l’on se quitte. De la même façon, on est préparé à l’amour avant de rencontrer effectivement la personne. Il y a une sorte de présage.

D. L. : Vous faites l’éloge du risque à une époque qui nous enjoint d’en prendre le moins possible. Pourquoi ce paradoxe ?

A. D. : Nous vivons en effet dans une société ultra sécuritaire où l’on nous enjoint en permanence de nous protéger et, quand on n’en a pas envie, on nous dit « Mais faites-le au moins pour vos proches ». Cela joue sur la peur. C’est la logique de la dépression. Quand on est déprimé, une partie de soi a envie de changer sa vie, tandis que l’autre est empêchée et c’est ce statu quo qui l’emporte dans un régime de tristesse et de paralysie. Très concrètement, ne pas prendre de risque, c’est ne pas oser la liberté. Le risque le plus grand, on le sait depuis toujours, c’est aimer ! On n’est jamais sûr de l’issue.

D. L. : Vous dites que le risque, c’est la liberté...

A. D. : Oui, c’est l’épreuve par excellence du courage et de la liberté. Nous sommes tous très angoissés par l’idée de la perte et de l’échec. Quand on prend un risque, on échoue parfois (par exemple, on tente un concours et on le rate) mais on est toujours grandi de l’avoir pris. Cela nous modifie intimement, de façon positive. La force intérieure que l’on en retire est, de toute façon, plus importante, à mon sens, que le danger de l’échec encouru.

D. L. : Y a-t-il des risques insignifiants ?

A. D. : J’ai vu plusieurs de mes patients commencer à opérer des revirements très importants dans leur vie en décidant tout d’un coup de prendre une heure par semaine pour faire du yoga ou aller déjeuner avec leur meilleur ami, eux qui n’avaient jamais le temps. Où est le risque là-dedans ? Après-coup, vous vous rendrez compte que c’en était un parce que ça vous a fait sortir de vos habitudes et de votre carcan. Cela ouvre un corset et on ne sait absolument pas jusqu’où ça va aller. En général, c’est un premier pas qui vous emmène vers une métamorphose intérieure. Alors non, je dirai qu’il n’y a pas de petits risques.

D. L. : Mais il y a des risques dangereux – faire du saut à l’élastique, quitter sa famille pour un homme que l’on rencontre. Parfois, l’enjeu est énorme... 

A.D. : Il y a des risques dangereux et des issues très négatives. Mais on ne le sait qu’après-coup. C’est pris dans une logique auto-destructrice. Pour moi, ce sont de « faux risques », des fuites et des situations dans lesquelles on est toujours perdant. Prenons l’exemple d’une femme qui quitterait mari et enfants pour un homme qui la mettrait sous son emprise. Rien ne garantit que cette femme ne se retrouvera pas peu de temps après, très malheureuse, pieds et poings liés à cet homme. Cela arrive. Est-ce un risque ? Comment évaluer le danger ? En allant vers cet homme, une part de cette femme savait qu’elle aliénait déjà sa liberté. Dès lors que quelqu’un devient votre raison de vivre, on peut se demander ce que vous êtes déjà en train d’abdiquer de vous-même. Cela peut aussi arriver dans la vie professionnelle. On peut être pris par les sirènes de la séduction, d’une situation, d’un patron qui vous attire et se retrouver avec un travail qui s’avère absolument destructeur. Mais en principe, si on est relié à elle, notre boussole intérieure nous signale très vite si l’on est en train de se tromper. Encore faut-il y avoir accès, ne pas avoir perdu la clé. Quelqu’un qui est très gravement déprimé ne sait vraiment plus même ce qu’il aime ou ce qu’il désire.

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dimanche 6 août 2017

Hommage à Anne Dufourmantelle par sa fille Clara

Réseau de lumières éparses dans la nuit je vous cherche encore 
Réseau de lumières amies venez pressez-vous autour de nos visages 
L’ombre nous avale 
Et le rire de maman contre mon épaule 
Me montre le chemin. 
Eteignez les lumières de la ville 
Eteignez les bougies 
Les phares de vos voitures 
Je cherche le rayon vert qui part du cœur 
Comme un ange 
J’ai attendu toute la nuit 
Je voulais entendre ta voix encore une fois 
Et c’est ton rire qui a explosé dans mes pensées 
Comme un bateau 
En deuil 
Au milieu de l’espace


Maman,

Tu m’as appris à me réjouir de chaque imprévu

Tu m’as appris à dire oui

A plonger la tête dans l’invisible et tu m’as donné une soif de vivre, une soif de célébrer la vie, qui m’habite inépuisablement et qui est au cœur de mon désir de travailler avec la scène. De créer des communautés enthousiasmées et enthousiasmantes autour de la musique, de la parole. On a écumé ensemble les musées et les opéras, tu m’as donné l’amour de la renaissance italienne, l’amour des romans, de la philosophie, l’amour de l’amour. Un jour je t’ai dit que ce qui nous différenciait toi et moi, c’était le rapport qu’on avait à la vérité. Je pensais que tu n’y croyais pas et je trouvais ça facile. J’avais tort je crois. A ta façon, un slalom tout en douceur, tu restes libre. Tu passes dans nos vies avec ton amour et tu disparais maman. Une histoire de karma. Mon problème, tu disais, c’est que je veux toujours être une fée.

Tu as toujours fait ce que tu désirais maman. Je me souviens d’une discussion sur l’héroïsme qu’on avait eue ensemble. J’étais très excitée après avoir lu un passage des séminaires de Lacan. Je trouvais ça merveilleux de définir la figure du héros comme celui qui ne cède pas sur son désir. Je crois que tu es une belle héroïne maman.

Tu as publié ton premier roman (1), tu as aimé follement et toujours comme tu le voulais toi.

Tu as ta façon bien particulière d’être hors-la-loi maman. Tu fais toujours les choses un peu à côté, avec un sourire tendre, comme pour t’excuser d’être celle qui regarde dans le sens inverse. Comme si c’était involontaire, comme si tu n’y pouvais rien. Tu as cette façon de te tromper toujours de mois ou de jour quand tu achètes des billets d’avion, de taper le rythme des chansons avec la pédale de frein dans la voiture. Tu te débrouillais toujours pour couper toutes les files, mais avec une telle tendresse que personne ne disait jamais rien. Tu avais cette façon de défendre les positions anarchistes les plus belles, les plus courageuses, avec ce petit rire d’excitation que tu as quand tu t’enthousiasmes. Tu as une force et un courage et une puissance inouïs, maman. Tu montres souvent pattes blanches mais personne n’est dupe. Moi, je ne suis pas dupe. Ta puissance, je l’accueille dans mon cœur, et j’espère que de là-haut, tu seras fière des fêtes à venir.

J’ai envie de partir de l’autre côté du monde

Maud et Gabriel dans les poches

A la recherche de la tendresse évanouie

Je fais partie de celles qui ne tombent pas maman

Je continuerai à danser comme si la Terre allait arrêter de tourner

Comme tu me l’as appris

Fontaine végétale tes mains délicates portent l’anneau colombien

Depuis des années

J’ai peur des départs maman

J’ai peur de ton départ

J’ai constitué une armée d’enfants soldats qui dans cette maison ont fait venir les aurores boréales dont tu me parlais quand j’étais petite

Tu étais là, assise par terre, derrière la table de papy Alain

Et ce goût de liberté tendre et joyeuse

Arrimée à tous ceux qui t’entourent

Etait là, avec nous

On refait le monde maman. On refera le monde maman, comme tu m’as appris, toujours à la pointe de l’épée. Je regarde papa peindre depuis petite tu sais. Il fait toujours venir la lumière de l’obscurité. C’est grave et léger à la fois, la joie.

Ode à toi maman. Ode à la joie partagée. Ode à nos fous rires qui nous faisaient quitter les salles d’opéra. Je le convoque aujourd’hui autour de ton corps que j’aime et qui repose tendrement à côté de cette maison que tu aimes tant.

Le monde entre comillasnous arrive toujours avec un temps de latence, les monstres se cachent derrière le figuier du jardin

J’ai appris à leur parler dans la nuit

La peine comme un trou au milieu de la poitrine duquel Salen flores mama

Salen flores y ojos verdes abiertos en el río

Les magiciens aux voix blessées écrivent des comptes dans les placards

Un jour, je te les murmurerai à l’oreille

J’ajoute une chose,

Hier, le grand feu a embrasé l’horizon. J’écoutais les merveilleux amis s’inquiéter pour nous et préparer les bagages, au cas où. L’électricité était coupée à la maison. J’ai eu envie de rire, et de pleurer aussi un peu. Je me suis dit : elle nous a fait le coup de l’incendie. Horizon rouge, gris, les flammes, et le vent qui emporte tout sur son passage. Je savais bien que tu ne pouvais pas partir sans nous faire un signe à 15 000 volts. J’ai pensé au prologue de ton roman : «Les grands feux sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.

Dévastation. Régénération. Nous sommes de même nature ; des feux.»

Tu es notre maman aimée J’ai prié pour toi toute la nuit 
 Je t’aime. 


Clara Dufourmantelle
(Clara, la fille aînée de la philosophe Anne Dufourmantelle, rend hommage à sa mère disparue le 21 juillet.)
(1) L’Envers du feu, éditions Albin Michel, 2015.

source : Libération

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lundi 8 juin 2015

Anne Doufourmentelle et l’intelligence du rêve...


Essayer de se pincer (ou vérifier que la toupie s’arrête bien), 
pour être sûr que l’on n’est pas « en train de rêver »... 
personne n’y a jamais cru. 
Et pourtant le rêve travaille bien, de l’intérieur, 
la réalité de celui qui croirait ne pas rêver.




Anne Dufourmantelle, docteur en philosophie (Sorbonne) et diplômée de Brown University, a enseigné à l’Ecole d’architecture UP6-la Villette. Elle dirige une collection d’essais chez Stock intitulée « L’autre pensée » et exerce en tant que psychanalyste à Paris. Elle est aussi auteur de plusieurs livres.


jeudi 19 février 2015

La vraie vie commence aujourd'hui... avec Anne Dufourmantelle


Psychologies : Le manque de confiance en soi que nous sommes nombreux à ressentir est-il seulement lié au contexte incertain dans lequel nous vivons ? : 

Au risque de paraître radicale, selon moi, le « manque de confiance en soi » n’existe pas. Lorsque nous croyons manquer de confiance en nous, ce qui manque, en réalité, c’est la confiance en l’autre. Et c’est d’abord le résultat de notre histoire personnelle, même si, effectivement, aujourd’hui, la défiance règne, les relations se déshumanisent, les solidarités sont attaquées. Le sentiment de ne pas être assez performant, pas assez affirmé, pas assez séduisant - pas à la hauteur - est la conséquence de premiers liens insécurisants dans l’enfance. Les impératifs angoissants, les « il faut », les « je dois » face auxquels nous nous sentons défaillants sont les héritiers de toutes les injonctions morales, parentales que nous avons intériorisées et qui composent le surmoi (notre loi intérieure). L’enfant que nous étions a été entamé dans ses capacités par ces peurs que l’autre, l’adulte, a fait peser sur lui. Dans certaines situations, pour être aimé, il n’avait d’autre choix que de se comporter comme on le lui prescrivait. Au point, parfois, de perdre sa propre boussole, le sentiment de son être, le sens de son véritable désir.


En quoi cette sensation de ne pas être à la hauteur, que nous interprétons comme un manque de confiance en soi, nous détourne-t-elle de notre puissance?

A.D. : Bien souvent, elle nous sert d’excuse commode. Nous lui attribuons nos rendez-vous ratés avec la vie - les examens auxquels nous échouons, les réalisations inachevées, les projets sans cesse reportés au lendemain. En réalité, c’est notre névrose qui nous pousse à répéter, à rencontrer toujours les mêmes obstacles, les mêmes déceptions, les mêmes impasses, dans le but de nous garder dans le monde connu, de faire en sorte que rien, jamais, ne change. Evidemment, nous n’en avons pas conscience, nous croyons prendre de grands risques. Nous passons d’un travail à l’autre, d’un compagnon à l’autre, mais c’est toujours la même équation inconsciente qui agit. Cette répétition est motivée par le désir de réparer le passé, mais il s’agit également d’une forme de loyauté à la mère ou au père de notre enfance, ce premier autre que nous voulons protéger, légitimer, même lorsqu’il nous a été néfaste. Retrouver sa puissance supposerait de sortir de cette emprise, d’oser désobéir à cet autre intériorisé.

Comment retrouver notre puissance manquante?

A.D. : Agir audacieusement, prendre des risques et des décisions définitives nous donnerait momentanément une sensation de force et de puissance. Mais ce ne serait qu’une fuite en avant, une manière de faire le jeu d’un surmoi sévère ne tolérant aucune faiblesse. La priorité serait d’abord de marquer un temps d’arrêt : ne rien faire, résister à l’impulsion de juger, de vouloir. Les sagesses orientales savent à quel point ce « non-agir » est agissant.

Ce temps de suspension nous révèle à nous-mêmes, nous informe à la manière d’un rêve. Il s’agit juste de laisser « infuser ». Cela donne naissance à un espace intérieur apaisant grâce auquel nous entrons dans une relation de bienveillance envers nous-mêmes et envers le monde.

Un espace de douceur dans lequel nous pouvons accepter de ne pas savoir, de ne pas comprendre, d’être vulnérables, rassemblant ainsi toutes les facettes de notre être, y compris celles que nous réprouvons, dont nous croyons devoir nous détourner. En tentant d’en faire nos alliées, nous récupérons une marge de manœuvre. Au bout d’un moment, des chemins insoupçonnés se dessinent, qui nous remettent sur la voie de la puissance.

Pour se sentir véritablement puissant, ne faut-il pas malgré tout, à un moment, être dans l’action?

A.D. : Certainement. Cependant, avant de pouvoir agir en toute conscience, nous devons nous affranchir des logiques névrotiques : en cessant de considérer que « la vraie vie commence demain », plus tard, quand nous serons prêts, suffisamment confiants, minces, forts, que sais-je ? Ensuite, nous devons dépasser la logique binaire du « tout ou rien » : être le premier ou rien. La voie de la douceur me paraît ici encore la meilleure stratégie. Commencer à jouer trois notes, sans attendre d’être concertiste. Nul besoin d’avoir confiance en soi pour effectuer ces micropas. C’est ainsi que la puissance intérieure se reconstruit. Un pas après l’autre.

Anne Dufourmantelle est l’auteure, entre autres, de Puissance de la douceur (Payot, 2013).