Lorsqu’on prend de l’âge, on se demande parfois comment arrêter le temps, freiner l’accélération des heures que l’on constate. À peine s’est-on retourné que 20 ans sont passés. Déjà ! « Enfant à l’aube et ce soir, un vieillard ! Qu’est-elle d’autre qu’un seul jour, la vie ? », dit Pétrarque dans son poème les Triomphes.
La réalité est que le temps n’existe pas, il appartient au monde de la matière, à nos conditions terrestres, celles que l’on quittera le moment venu.
Le leurre temporel
Toutes les religions parlent du leurre temporel. Un leurre avec lequel on doit pourtant apprendre à composer dans notre incarnation. Comment faire pour prendre distance, ne pas redouter le sablier qui s’écoule mais s’appuyer sur ce qu’il représente ici pour évoluer et s’en détacher ? Ce n’est pas rêver de comprendre qu’un jour, je dirai adieu à Chronos. Mais auparavant, j’aimerais faire en sorte qu’il ne puisse pas me dévorer !
Dans les représentations du temps, Monsieur Chronos est un vieil homme échevelé, à la barbe hirsute, aux ailes noires. Le peintre Francisco de Goya en montre une image effrayante, celle d’un homme aux yeux exorbités en train de déchiqueter de ses dents le corps de son enfant. Ivre de son omnipotence, il redoute que l’un de ses héritiers prenne sa place, aussi préfère-t-il s’en débarrasser. L’image a beau être terrifiante, je pense qu’elle saisit de cette façon extrême pour méditer avant qu’il ne soit trop tard sur cette existence qui passe d’abord lentement et puis trop vite.
Les ailes de Chronos
Le Temps a des ailes noires. Ce signe est double, l’aile désigne le ciel, c’est un attribut du spirituel ; la valeur noire signifie ce qui est caché, ce qui demande à être dévoilé, mis en lumière. Tel le corbeau noir dans l’histoire de Noé, qui montre que le temps de sortir de l’arche n’est pas venu, qu’il faut attendre les ailes blanches de la colombe pour découvrir une terre nouvelle où il fera bon vivre. Les ailes de Chronos m’incitent à la réflexion. Et si le temps n’était pas un simple dévoreur de nos jours mais un allié ? S’il conduit à la mort physique, il permet à l’être une prise de conscience de la fugacité de son existence pour conduire sa vie dans un sens bénéfique.
Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, incite à prendre en compte la valeur philosophique du temps qui permet d’instaurer de l’ordre dans le chaos intérieur de l’être : « La part considérable de la vie se passe à mal faire, une large part à ne rien faire, toute la vie à ne pas être à ce que l’on fait. Me citeras-tu un homme qui attribue une valeur réelle au temps, qui pèse le prix d’une journée, qui comprenne qu’il meurt un peu chaque jour ? » Cette question du philosophe stoïcien vous semble peut-être âpre. En réalité, elle nous éclaire sur ce monde d’apparences que l’on doit apprendre chaque jour à quitter pour comprendre que le réel de la vie est libéré du temps et ne meurt pas.
Louange des jours passés
La grande faux de Chronos donne le choix à l’homme : subir son tranchant ou s’en servir pour la vie. Si j’ai pris le temps de parler ainsi, c’est pour partager avec vous chers lecteurs ce que je crois profondément. Lorsque notre esprit est paisible comme l’eau d’un lac, on peut s’extraire du temps, sentir la vie cachée sous la surface des choses.
On peut arrêter le temps en étant avec son amour, son ami, on peut arrêter le temps en créant, on peut arrêter le temps en goûtant au souffle des mots du beau livre d’Emmanuel Godo, Une si fragile présence (Albin Michel). On peut… Tout ceci est une louange des jours passés et à venir, une prière. La vie est prière.
Paule Amblard
Historienne de l’art, spécialisée dans l’art médiéval et la symbolique chrétienne, elle a publié Un pèlerinage intérieur (Albin Michel), les Enfants de Notre-Dame et la Chambre de l’âme (Salvator), Notre-Dame de Paris, les symboles des pierres (Salvator). Dernière parution : Aube de Jérusalem (Salvator).
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Source : La Vie
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