Affichage des articles dont le libellé est Gurdjieff. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gurdjieff. Afficher tous les articles

jeudi 11 juillet 2024

La transmission et "le monde"

 LA TRANSMISSION ET « LE MONDE » (partie 1, texte à suivre, extrait du "carnet" - dont un livre devrait être tiré courant 2025 ...)

Gardons nous de toute « parano », de tout élitisme spirituel et autres tendances sectaires. 

Gardons nous de toute dynamique « eux et nous ». 

Reste que, si l’on a vocation de transmettre une voie, surtout dans un contexte de ce que j’appelle le lien à durée indéterminée (LDI), il est lucide et judicieux de s’attendre à ne pas être vu d’un très bon œil par « le monde »

Qu’est ce au juste que « le monde » ? 

 « Vous aurez des tribulations de par le monde, mais prenez courage, j’ai vaincu le monde »

« Le monde », l’esprit du monde, c’est toute la dynamique de l’identification , de l’évitement, de l’émotion toute puissante, de la réaction, de l’ignorance et du déni. 

C’est l’ego et le mental constamment brandis en étendard et justifiés. 

C’est la mécanique du jugement, de l’exclusion, de la séparation, de l’exploitation, du mépris, de la violence sous toutes ses formes, toujours légitimées au nom du « bien », des « valeurs », de l’ « identité », de « la tradition » ou à l’inverse de la révolution, d’un « ordre nouveau » … 

Le monde, c’est ce que nous voyons quand nous allumons la télévision, la radio, quand nous allons sur les réseaux sociaux, ce nouveau tribunal populaire… 

Et le monde  bien entendu commence en nous même, c’est en nous même qu’il prend racine, dans notre fonctionnement mécanique et aveugle, notre méconnaissance de nous mêmes, nos illusions et prétentions. 

Il serait ainsi fort dangereux et arrogant de s’imaginer libre « du monde » ou en dehors de lui sous prétexte que nous nous vouons sincèrement à un travail d’ordre spirituel. 

Si il y a un « travail » digne de ce nom, " le monde " s’en trouve peu ou prou menacé dès lors qu’il croise sa route, fût ce fortuitement. 

Ce qui ne manque pas de le faire réagir. 

Sachons le, le « monde », n’accueille  pas « le travail » lorsqu’il le rencontre. 

Au mieux le tolère-il, ce qui n’est déjà pas mal, du moins tant que le travail demeure discret, ce qui est d’ailleurs une excellente idée. 

Monsieur Gurdjieff à qui ses contacts avec la sphère publique valurent bien des injures et diffamations  * (* notamment lorsque, par pure compassion, sachant pertinemment qu’il n’aurait à y gagner que des calomnies, il céda à la demande de Katherine Mansfield, célèbre autrice consumée par la tuberculose, de venir vivre ses derniers mois au Prieuré ; ou lorsque le journaliste Louis Pauwells, après un rapide et superficiel passage par les groupes, entreprit d’user de sa notoriété médiatique pour écrire un livre à charge dont il se repentit sur ses vieux jours mais qui entre-temps fit bien du mal … ) enjoignait ses élèves à ne pas parler du « travail ». 

Car si "le monde" n’est pas nécessairement  l’ « ennemi » du « travail », il  ne doit pas non plus être naïvement considéré comme son ami.

Gilles Farcet

--------------


vendredi 21 avril 2023

Exigence en rappel

 Gurdjieff parlant à un membre du Groupe Français, fin des années 40 :


"Pour chaque homme travaillant pour sa libération, chaque minute vécue maintenant doit servir à réparer ce qui n'allait pas hier et à préparer ce qui sera demain.  Je dois éprouver du remord pour ce qui n'allait pas hier et rester là, face à ce matériau.  C’est là que je trouverai la force nécessaire pour agir différemment, force qui me permettra peu à peu de changer mon être.  Et cela doit être une tâche à chaque instant… Je ne peux que partir de ce matériau, des choses vécues, ressenties, qui sont pour moi une certitude.  Je dois aller assez profondément en moi pour trouver cette certitude, dans un endroit où je ne suis plus happé par l'extérieur, un endroit où tout est calme.  Je dois rester là et faire des efforts désespérés pour rester en moi, afin de moins m'identifier aux choses et aux gens.  Je dois choisir - décider intérieurement - de comprendre ce qui a une valeur réelle pour moi et de vivre conformément à ce que j'ai compris, pour servir ce que j'ai reconnu comme ayant une réelle valeur pour moi.  Et cette décision doit être constamment renouvelée;  il est nécessaire de s'en convaincre encore et encore."

" For every man working for his liberation, every minute lived now must serve to repair what was wrong yesturday and to prepare what will be tomorrow. I must experience remorse for what was wrong yesturday and stay there, in front of this material. Only there will I find the strength necessary to act differently, the strength which will allow me, little by little to change my being. And this must be a task for every instant.... I can only start from this material, from things experienced, felt, which are for me a certainty. I must go enough into myself to find this certainty, to a place where I am no longer swallowed up by the outside, a place where everything is quiet. I must remain there and make desperate efforts in order to stay inside myself, in order to identifie less with things and people. I must choose - decide inwardly - come to understand what has real value for me, and live accordly to what I have understood, to serve what I have recognized as having real value for me. And this decision has to be constantly renewed ; it is necessary to convince oneself of it again and again."

Gurdjieff Reconsidered page 204-205

------------

lundi 23 janvier 2023

Rai de lumière sur la pratique

 Question :


J'ai vu, en moi, la mécanicité dans une de mes fonctions, une négation qui apparaît dans la relation avec les autres et avec des faits extérieurs. Cette négation a un effet paralysant. Elle a réussi à me porter jusqu'à perdre la sensation de moi-même. Je suis déconcerté par ces aspects de moi-même que je ne connais pas.

Mme Lannes 

Le moment où apparaît une résistance est un moment très important. Habituellement, on ignore la résistance, on s'arrange pour la contourner. Il y a en nous des choses qui ne veulent pas être dérangées, et qui se posent une couronne sur la tête. Mais, qu'est-ce que c'est moi ? D'un côté j'affirme, c'est moi, et de l'autre je résiste, c'est aussi moi. Je cherche à rencontrer ma résistance comme elle est, et où elle est. Je m'approche davantage des forces qui animent ma vie et j'essaie de me voir vivre d'une manière aussi impartiale que possible.

---------------


Question : J'ai été amené à approcher plusieurs de mes personnages et j'ai été surpris de voir avec quelle bonne foi ils parlaient de choses contraires. Et moi, où étais-je au milieu de tout cela ? J'ai travaillé sur une tendance à m'impatienter, à exploser. J'ai pu voir d'où partait l'impulsion et ce qui allait arriver. Mais je n'ai aucun contrôle, aucun pouvoir d'arrêter ce déroulement. 


Mme Lannes

Il n'est pas désirable d'arrêter quoi que ce soit. Ce qui est désirable c'est d'observer, d'acquérir une connaissance de moi dans ce contexte, c'est de constater que je ne suis jamais présent. A certains moments, un étrange sentiment de moi-même n'est pas absorbé par mon fonctionnement mécanique. Il disparaît et avec lui disparaît mon attention. Étudiez votre attention et essayez d'établir une relation avec le personnage que vous avez en vous. Rien ne peut être connu si tout est divisé en moi. Mes différents moi ne se connaissent pas, mais ils peuvent être connus par quelqu'un au-dedans de moi. A ces moments-là, je sais bien que je suis autre chose que ce personnage. Essayez que votre travail ait un sens plus précis. Laissez un rai de lumière éclairer un des aspects de votre fonctionnement habituel.

Henriette Lannes Tracol - Retour à maintenant

--------------------

Question : 

Quand j'essaie de m'ouvrir à la sensation de mes membres, il m'arrive souvent d'être entraînée par une image, par des associations mentales. A d'autres moments, je me sens plus ouverte et c'est comme si une partie de moi fonctionnait plus doucement. Puis-je faire confiance à cette partie ? 

Mme Lannes

C'est elle qui vous est la plus nécessaire. Mais rappelez-vous que vous ne pouvez pas aller contre les autres parties de vous-même. Pour le moment, il faut vous accepter telle que vous êtes. C'est ce qui est le plus difficile. Nous sommes prêts à nous dresser contre et ce mouvement n'est pas authentique. Ce qui nous est demandé, c'est de maintenir notre attention dans le sens d'une décontraction plus profonde. Protégez votre attention contre ce qui veut la prendre, mais sans animosité. La force du Travail est positive. Elle se développe en nous dans le sens du pour, jamais du contre. La partie mécanique, en nous, qui juge, mais dont nous avons encore besoin dans notre vie, n'a pas été façonnée par nous. Aujourd'hui, nous lui accordons moins notre confiance. C'est ce qui importe. Que signifie pour nous le mot libération si nous ne connaissons pas notre esclavage ? Nous sommes au pouvoir de nos associations mentales, émotionnelles. Patiemment, nous essayons de le voir et de ne pas l'oublier.

Henriette Lannes

Élève de Gurdjieff

**************


dimanche 2 octobre 2022

Maurice Nicoll à propos de la pratique (1)

 Arnaud (Desjardins) à la fin de sa vie parlait souvent des « Psychological Commentaries » de


Maurice Nicoll (1884-1953 ), élève de Gurdjieff et d’Ouspensky. 

J’ai récemment  eu sous les yeux  les six volumes annotés de sa main. 

Mieux vaut tard que jamais, je commence à m’y plonger, après me les être procurés (un peu difficile mais pas impossible en cherchant) et je n’en reviens pas. 

Quelle clarté, quelle intelligence de ce qu’il nomme « le Travail », quelle perspective sur le fonctionnement de l’humain et sa possibilité d’échapper à la « machine » On est loin des berceuses « non dualistes » qui fleurissent à tous les coins de rue. 

Je ne dis pas que je ne publierai pas un jour un nouveau livre de « pédagogie » de ce que nous appelons l’enseignement, mais lire ces commentaires de Nicoll me conforte plutôt dans ma tendance actuelle à l’écriture poétique et littéraire qui me fait évoquer ce qui m’importe autrement, car , là,  en matière de « Travail », tout a été formulé, et si magistralement !


Je me propose donc d’en offrir de temps à autres quelques extraits choisis,  rapidement traduits par mes soins - ces commentaires ne sont pas disponibles en français. 

Pour inaugurer ce « feuilleton », un premier extrait à propos d’un aspect essentiel : la nécessite d’admettre que nous ne sommes pas « un » mais multiples (ce qu’Arnaud appelait « les personnages »), la mise en cause de notre sacro sainte image de nous mêmes et la pratique en elle même très simple  mais , pour le coup, radicale , de la non identification. Cet extrait figure dans le volume 2, sous le titre « Self Observation », il date du 13 mai 1944 …  Au passage, voilà bien la « voie directe » , celle qui, comme disait Arnaud,  traite directement des obstacles … 

"J'ai souvent pensé à ce que Gurdjieff enseignait, à savoir que beaucoup de moments d'observation de soi nous amènent à la longue à des photographies complètes.

 Cela signifie que la pratique du Travail nous conduit à prendre en temps réel des photographies de la manière  dont nous nous comportons réellement , ainsi que de notre comportement passé sur des années. Cela peut de fait s’avérer ébranlant… mais c'est dangereux,  à moins que l'on sache comment ne pas s’identifier,  comment ne pas être négatif ; autrement,  je l'affirme ce sera une affaire fort délicate. 

Vous vous identifiez seulement quand vous tenez à vous considérer comme une seule personne et par conséquent  vous attribuez tout ce que vous observez en vous-même. Vous l'attribuez à quelque chose que vous appelez « je » ou « moi ». Le Travail nous enseigne que ce je est imaginaire.  Bien sûr, si vous prenez tout ce que vous observez comme étant « je », alors vous serez en grande difficulté. Mais, comme vous le savez, le Travail commence par vous enseigner avec insistance qu’en vous-même il y a beaucoup de « je ». 

Si réaliser cela vous est insupportable, vous ne pourrez pas aller au-delà d'un certain point dans le Travail. Vous ne pourrez pas vous distancier de vous-même et si tel est le cas vous ne pourrez pas réellement saisir le Travail. 

Tout va demeurer personnel. Vous allez-vous sentir offensé. Supposez par exemple que vous vous identifiez toujours avec les « je » qui sont opposés à ce travail. Vous allez alors souffrir d'une souffrance tout à fait inutile. Avez-vous déjà réellement observé et appris à connaître les « je » négatifs qui disent toutes sortes de choses vis-à-vis du Travail,  souvent jusqu’au blasphème ? Allez vous considérez que ces « Je » sont vous-même ? 

Il y a toutes sortes de « je » petits et ignorants qui essaient de nous dévorer toute la journée. Savez-vous ce que signifie la distanciation intérieure ? Si tel n'est pas le cas alors ces petit « je » négatifs, ignorants, et stupides vont manger votre force de travail tel des souris et des insectes nuisibles. Quel dommage de leur attribuer l'autorité du « je »–vous-même !  À ce moment-là, vous allez être tiré vers le bas dès le moment du lever. 

C'est vraiment tragique de voir une personne investie dans le Travail, qui y aspire réellement, se montrer tout à fait incapable de réaliser qu'il y a en elle-même différents « je ». J'affirme que c'est une tragédie quand une personne ne comprend pas ce sur quoi le Travail insiste avant tout,  à savoir que nous ne sommes pas un mais plusieurs.  si vous ne pouvez pas commencer à voir cela , tout votre travail sera perturbé. Chacun d'entre vous a beaucoup de « Je » qui sont inutiles et pires qu'inutiles. Chacun a en lui des « Je » qui haïssent ce travail parce que ils savent que le Travail les affamera et même les tuera. Aussi luttent ils pour leur vie en essayant de vous persuader qu'ils sont vous-même.

Si vous dites « je » en vous référant à eux, à votre avis que va-t-il se passer ? Par contre si vous pouvez les voir comme des « je » en vous- même auxquels vous n’accordez aucun crédit , si vous décidez délibérément de ne pas croire à ce qu'ils disent et de ne pas agir selon leurs directives,  alors vous commencez à emprunter le chemin du Travail même si, pour l’instant,  ils sont  très souvent plus forts que vous. Il y a une formule dans le Travail  : « ceci n'est pas « je" Comprenez-vous ce que cela signifie ?  

C'est intéressant de remarquer à quel point la vanité et l'orgueil entrent en jeu à ce stade , si bien qu’ une personne proclame qu'elle est pleinement consciente , se connaît elle-même et agit toujours délibérément à partir d'un je réel . Bien sûr , ce n'est pas le cas.  C'est stupide d'imaginer que ce soit le cas ;  par contre c'est intelligent de remarquer que ce n'est pas le cas et c'est là que commence le travail sur vous-même.  C’est une expérience très extraordinaire de commencer à passer par cette perte du je imaginaire.  Cela signifie qu'on perd la face . Mais cela ne peut pas être entrepris - en fait ce n'est pas possible-  tant que la valeur que vous accordez au travail n’est pas suffisamment forte pour vous soutenir durant cette perte,  cette forme de dépersonnalisation.  Le Travail ne peut vous aider que si une part de vous a été réellement touchée par lui , assez pour vous maintenir debout quand vous commencez à désinvestir la fausse personnalité. 

Prenons des personnes qui se considèrent elles-même comme des hommes ou des femmes solides , cohérents. Pour elles l'idée qu'elles ne sont pas une personne mais beaucoup de personnes différentes, souvent contradictoires, sera quelque chose de repoussant. Ils vont soutenir qu’ ils se connaissent eux- mêmes qu'ils sont toujours une seule et même personne etc. etc. Et si des contradictions trop transparentes apparaissent ils se justifieront . Pourquoi ? Pour préserver cette idée imaginaire qu'ils se font d'eux-mêmes, la garder intacte et inviolée. 

C'est un tel travail que d'amener une personne à réaliser sur ce chemin l'existence en elle de bien des «je » différents et de lui faire ressentir leur existence. Certains d'entre vous se souviennent de questions qui était posées dans les premiers temps du Travail. Disons qu'une personne formule ainsi sa question : « je pense toujours que… » La réponse donnée était : quel « je » penses de cette manière ? » Vous conviendrez que c'est assez déconcertant de recevoir une tell réponse. Mais ne s’agit--il pas d'une réponse vraie? N'est-elle pas fondée sur cet enseignement qui commence en nous enjoignant de réaliser que nous ne sommes pas  un seul « je » mais beaucoup de « je »?  Une telle réponse est une réponse réelle. Si la personne en question avait formulé les choses autrement : «un certain je domine en ce moment en moi qui paraît penser comme ceci… » Alors la réponse aurait été différente . 

Cela signifierait que la personne à ce moment-là n'est pas identifiée. Mais qui parmi nous peut atteindre cette étape où il voit clairement qu'il ou elle est dominé à différents moments par différents « je » ? Qui d'entre nous est capable de voir la rotation des différents « je » en lui-même et à partir de cette vision de ne s'identifier avec aucun d'entre eux ;  ne pas toujours les considérer comme vous-même, vous,  solide,  permanent. Penser, imaginer que nous comme les autres sommes toujours identiques est une violence envers nous-mêmes comme envers les autres. Par contre si vous avez atteint  un stade  où vous pouvez ne plus considérer que chaque événement psychique, chaque point de vue , chaque pensée,  chaque état , chaque humeur est « vous », alors vous commencez à comprendre ce que dit le Travail à propos de la distanciation intérieure et de la sélection. Certains « je » sont vos amis ; d'autres « je » sont vos ennemis.  Certains « je » vous donnent de la force ; d'autres vous enlèvent de la force. Et certains, en fait, vous dévorent. Comment une personne investie dans le Travail peut-elle vivre dans un sommeil complaisant ou elle considère que tout ce qui survient en elle est « je ? 

Tout développement s'accomplit par un processus de tri, de sélection et de rejet. Mais si pour vous, tout est « je », comment pouvez-vous faire le tri ? Si vous vous occupez d'un jardin, vous enlevez les mauvaises herbes et prenez soin des plantes utiles. Mais si dans votre vie intérieure vous prenez tout comme vous, ce processus est impossible. Vous avez de mauvaises pensées ou de vilains sentiments …  Ne voyez-vous pas que si vous les considérez comme «je », comme vous-même, vous les renforcez ? Mettons que vous commenciez à comprendre ce grand enseignement au sujet des nombreux « je » et de la non identification : où cela va-t-il vous mener si vous vous identifiez avec les pensées et émotions négatives qui proviennent de ces différents « je » ? 

« D’accord", direz-vous : « oui, mais ces mauvaises pensées et ces émotions négatives sont en moi, donc que puis-je faire ? » Que pouvez-vous faire ? Vous pouvez être d'accord avec elles consentir à ce qu'elles vous disent,  vous identifier à elles et ainsi leur donner l'autorité du « je ». Mais supposons que vous ne soyez pas d'accord avec elles,  que vous ne consentiez pas à ce qu'elles vous disent , que vous ne vous identifiez pas avec elles,  et que,  les concernant,  vous ne disiez pas « je » ? Ces pensées et émotions vont-elles se renforcer ou s'affaiblir ? À votre avis ?

L'objet de ce Travail est de nous rendre conscient en nous-mêmes et conscient de nous-mêmes , conscient de ce qui se passe en nous, conscient de la grande circulation de pensées et d'émotions qui prend place à l'intérieur dans le royaume psychique invisible ,distinct du vaste monde extérieur, le monde physique peuplé de choses et de gens que les sens nous révèlent. C’est là, dans ce monde intérieur dans ce que nous y  choisissons et y rejetons, que réside la clé du Travail et donc de l’évolution.  Vous savez tous comment rejeter et sélectionner des choses dans le monde extérieur. Vous vous débarrassez des choses inutiles et veillez à garder les choses utiles. C'est la même idée. Supposez que, par une longue observation vous en veniez remarquer que certains « je » créent des humeurs,  des pensées et des émotions qui vous dépriment,  vous dévorent, vous rendent abattu, négatif, soupçonneux ou mal intentionné. Qu’allez vous faire ? Allez-vous donner votre pleine approbation à de telles humeurs , à de tels états,  allez-vous les considérer comme vous-même ? Pourquoi le feriez-vous ? Allez-vous pratiquer la non identification avec ces états intérieurs négatifs,  allez-vous vous exercer à ne pas les suivre, à ne pas les écouter ?

 Cependant, si vous ne parvenez pas à voir que vous êtes multiples et tenez absolument à vous considérer comme un, alors vous ne pourrez rien faire quant à votre vie intérieure.

Gilles Farcet

mardi 27 septembre 2022

Exercice présent

 A. R.: M. Gurdjieff, au cours d'un exercice qui m’avait été donné par Mme de Salzmann, j’ai compris que je n’étais jamais présent, que j’étais toujours dans la seconde future ou dans la seconde passée, mais que je n’étais jamais présent, que je ne réalisais jamais la présence. Ça m'a donné un nouveau fond et un nouveau désir dêtre présent. "Présent" a pris un nouveau sens pour moi. Seulement je ne peux pas arriver moi-même à retrouver le désir et le goût d’être présent. Je voudrais un exercice qui m'aide à avoir ce goût, ce désir de me rappeler moi-même.

M. G.: Vous avez le goût?


Le même: Oui. Je sens qu’être présent a un nouveau sens pour moi. Jusqu'ici je ne le voyais pas comme ça.

M. G.: Entre autres, je me rappelle cette phrase d’un philosophe persan, celui qui a formulé pour la première fois cette pensée sur le passé, le présent et le futur. Il existe en Perse, près d'une ville, un monument où il est écrit: "Le présent existe pour réparer le passé et préparer le futur". C’est un monument comme ça, simple chose hein? Et en même temps, quelle grande chose !

Maintenant pour vous, c'est exactement la même chose. C’est seulement avec le présent que vous pouvez réparer le passé et préparer le futur. Le futur et le passé n’existent pas sans le présent. Le présent existe pour réparer toutes vos erreurs, et préparer le futur, c'est-à-dire une autre vie qui est désirable pour vous. Il est très important pour vous de sentir le présent. Pour avoir un présent, il faut prendre toutes les mesures et faire les exercices. Cela vaut pour tout le monde, mais spécialement pour vous. Il faut avoir un présent. Le passé, c'est le passé : hier, fini, ça ne reviendra plus. Demain peut arriver : un autre demain dépend du présent, d’aujourd’hui. Il faut tout faire aujourd’hui. Oubliez hier et oubliez demain. Avec aujourd'hui, vous réparez hier et vous vous donnez la possibilité de faire demain ce qu'il faut.

Pour commencer, je vais vous donner un petit exercice, très petit. Vous prenez une personne proche, un camarade, un ami, quelqu’un. Vous l'employez pour cet exercice sans qu’il le sache. C'est seulement pour votre intérieur. Vous pensez à lui comme tâche. Vous ne l’oubliez jamais : quelles relations il avait avec vous dans le passé et comment vous avez été envers lui. Cela, pour le passé. Et pour le présent : il a avec vous la même relation aujourd’hui que dans le passé. Mais vous, aujourd'hui, vous voulez changer cette relation et vous ne faites pas avec lui ce que vous avez fait hier. Par exemple, vous répondiez à ses manifestations d’une façon purement extérieure. Aujourd’hui, dans le présent, consciemment, vous aurez envers lui une relation intérieure. Lui, il continuera à avoir la même relation avec vous, mais vous la changez consciemment. Intérieurement, aujourd’hui, vous vous rappelez comment vous étiez hier, et de toute votre présence vous essayez d’avoir une relation nouvelle avec lui. Et vous pensez que c'est lui qui vous donnera peut-être la possibilité de réparer votre passé mauvais, et que c'est lui qui vous aidera automatiquement.

Et alors, demain, vous vérifierez intérieurement les résultats et vous constaterez que lui aussi aura changé envers vous et en même temps qu'il aura changé sans travail, sans rien faire de spécial. Et quand il se rappellera ses relations passées avec vous, il viendra vous demander des excuses.

Vous pourrez constater qu’avec le présent vous avez changé ce qui était dans le passé et que dans le futur il sera votre esclave. Vous m’avez compris ? Faites cet exercice en choisissant une personne avec qui vous avez beaucoup de relations.

G.I.Gurdjieff /Groupes de Paris

-----------


vendredi 11 mars 2022

Autour de Mr Gurdjieff

 En présence de Roger Lipsey, Gilles Farcet, Frédéric Blanc et Jean-Pierre Chometon. 


***********

jeudi 12 août 2021

Des "faire"...

 


Je viens d’employer le mot « faire ». C’est un mot particulièrement important sur le chemin. Je l’ai beaucoup entendu en anglais, « to do ». En anglais, il existe deux mots, qu’on traduit en français communément par « faire » : « to make », qui veut dire faire au sens de fabriquer et « to do » qui veut dire faire au sens de agir. Et ce mot faire ou agir vous demandera une réflexion poursuivie pendant des années et une compréhension qui changera d’année en année. Par exemple, dans le premier enseignement vivant avec lequel j’ai été en contact à l’âge de vingt-quatre ans, celui de Gurdjieff, exprimé dans le livre Fragments d’un enseignement inconnu, le mot « faire » est le terme essentiel. Gurdjieff affirme : « On ne fait rien, tout arrive. » L’homme (en tout cas l’homme actuel) est incapable de faire et « il n’y a qu’un seul pouvoir miraculeux : la capacité de faire ». À l’autre extrémité, l’enseignement hindou, tel qu’on l’entend répété dans les ashrams divers et auprès de pandits, de shastris et de swâmis, insiste sur l’illusion du « faire » et, quand, en 1959, j’ai découvert l’Inde et le vedanta, j’ai été quelque peu surpris en entendant un langage nouveau. L’expression que je retrouvais au cours de différents entretiens, aussi bien au nord de l’Inde qu’au sud, était : « free from the “I am the doer” illusion », libre de l’illusion : « je suis l’agissant, l’auteur des actions ».

Il y avait de quoi être dérouté. Depuis dix ans, dans l’enseignement Gurdjieff, je m’étais donné comme but la capacité de faire, j’étais arrivé à la conviction qu’en effet je ne faisais pas, que tout se faisait mécaniquement à travers moi, sauf à de bien rares moments, et maintenant on me proposait surtout de ne plus faire et de perdre l’illusion que c’était à moi de faire, que je pouvais faire ou que j’avais la capacité de faire. Vous voyez comme on peut être vite désorienté par le langage si on entend des entretiens ou si on lit des livres, à moins d’être pris en charge par un maître qui, peu à peu, comprend, je dirais presque apprend, notre langage, le sens que nous donnons aux mots, dans quelle mesure ceux-ci nous éclairent ou, au contraire, obscurcissent notre vision, et qui nous aide à leur donner un sens vivant puis à les faire disparaître pour les remplacer par des expériences et des certitudes.


Effectivement, il est tout à fait légitime de décrire la libération comme un renoncement absolu à faire ou comme le constat de sa totale impuissance à faire, au vrai sens des mots « faire » ou « agir ». Mais c’est réellement le plus haut accomplissement, que vous pouvez prendre comme synonyme d’éveil, et qui ne peut advenir que si vous êtes allés jusqu’au bout de votre effort pour devenir capables de faire. Ceux qui connaissent un peu cet enseignement de Swâmi Prajnânpad vont reconnaître quelques paroles si importantes que je les cite d’abord en anglais, c’est-à-dire avec les mots mêmes de mon gourou : « to do, there must be a doer », « pour agir, il faut qu’il y ait un agissant » ; ou bien : « first the doer, then the deeds », « d’abord l’agissant, ensuite les actions ». Et, sur ce point, l’enseignement de Swâmiji rejoignait celui des Fragments d’un enseignement inconnu. Le manque d’unité intérieure, la succession de personnages qui se lèvent en nous et disparaissent, remplacés par un autre, la puissance efficace de l’inconscient pour nous pousser à des réactions dont nous ne savons pas les véritables motivations, tout cela nous empêche de « faire » et une première partie du chemin, qui peut durer quelques années, sera la perte d’une série d’illusions à cet égard et la découverte expérimentale de cette incapacité à faire. Vous ne la découvrirez que peu à peu ; même si vous donnez votre adhésion au langage de Swâmiji, vous ne pouvez pas sentir tout ce qui est impliqué dans de telles affirmations. Seules la vigilance, la prise de conscience, la connaissance de soi dans le relatif, peuvent vous convaincre de ce que je reprends à mon compte aujourd’hui. Comment fonctionnent vos impulsions, vos décisions, vos volontés, vous ne le savez pas. Le corps, l’émotion, la pensée, le sexe ont leurs propres mécanismes qui se renforcent ou se contredisent les uns les autres. Pendant longtemps l’inconscient demeure le maître si un effort intense, prolongé, par moments héroïque, n’a pas été mis en œuvre, soit par une plongée directe dans l’inconscient, soit par une vision immensément lucide du fonctionnement de cet inconscient dans l’existence.

Arnaud Desjardins, extrait de « Tu es cela », À la recherche du soi, tome IV

*************

mardi 29 juin 2021

Arnaud Desjardins, être et avoir

 


« Les prestiges de notre société moderne, les prouesses techniques, l’abondance matérielle, les exploits en tous genres – communiquer à distance par le téléphone, franchir dix mille kilomètres en quelques heures avec un Boeing, envoyer des hommes sur la Lune – tout ceci nous aveugle à notre pauvreté spirituelle. Et j’affirme que les peuples sous-développés nous étaient, à bien des égards, supérieurs. Durant mes années de voyages, j’ai abondamment connu professionnellement la veulerie, la corruption et l’inefficacité de l’Asie dans certains domaines. Mais je sais aussi combien ces peuples étaient, dans leur pauvreté, favorisés par rapport à nous sur le plan de l’être. Je pense notamment aux musulmans dans la mesure où les sociétés musulmanes étaient encore non politisées (par exemple l’Afghanistan très à l’écart de la politique internationale jusqu’à l’occupation par les troupes russes), au monde de l’Himalaya (Sikkim, Bhoutan), aux réfugiés tibétains ou aux hindous appartenant à certaines couches sociales encore protégées.
Vous comme moi, nous avons grandi dans une société qui, sur le plan de l’avoir, est unique dans l’histoire de l’humanité mais qui, sur le plan de la décadence de l’être, est unique aussi. Nous sommes allés déjà beaucoup plus loin dans la décadence que les Romains ne l’ont été à l’époque où leur fameuse devise «panem et circences» («du pain et des jeux du cirque») paraissait les éloigner vraiment de toute spiritualité. C’est donc devenu un fait courant que des hommes et des femmes à la fois rêvent de samadhi, de satori, d’états supérieurs de conscience, et soient pourtant très défavorisés sur le plan de l’être.

Le premier enseignement avec lequel j’ai été en contact et que je n’ai jamais renié, l’enseignement Gurdjieff, était éloquent à cet égard. On nous rapportait les paroles de Gurdjieff : « L’homme doit d’abord découvrir sa totale nullité, sa complète “ merdité ”. » Il est difficile pour un Français moderne de prendre vraiment conscience de sa complète nullité. Nous avons trop de raisons universitaires, professionnelles (chacun trouvera les siennes) de considérer que nous ne sommes pas aussi nuls que Gurdjieff osait l’affirmer. Même si ces paroles vous semblent abusives – alors que mon expérience pendant des années m’a confirmé combien elles me concernaient – soyez conscients du divorce entre cette faiblesse de l’être, même si vous êtes bourrés de diplômes ou si vous gagnez énormément d’argent, et la hauteur des ambitions spirituelles.»

(Approche de la méditation, chap. 5)
******

lundi 30 mars 2020

Statégie de survie


Gilles Farcet : Etre confiné avec des proches peut, si on le veut, s'avérer propice à se voir soi même...
Allez un peu de nourriture fort "solide" en provenance de Monsieur Gurdjieff qui s'y connaissait...
LE TRAIT PRINCIPAL
« Un jour, après les mouvements, Monsieur Gurdjieff commença à nous parler de la confession, de la vraie confession et de la manière dont elle était pratiquée dans les écoles ésotériques. La vraie confession n’a rien à voir avec la confession dans les églises car son essence consiste en la ,nécessité pour l’homme de voir ses propres défauts non comme des péchés mais comme des obstacles à son développement.
Dans les écoles ésotériques, il y avait des hommes hautement accomplis qui étudient la nature de l’être humain dans son ensemble. Leurs élèves étaient des personnes qui voulaient développer leur être. Ils parlaient ouvertement et sincèrement de leur recherche intérieure, comment arriver à leur but comment s’en rapprocher , ainsi que des caractéristiques qui y faisaient obstacle. Pour aller ainsi à confesse il fallait prendre une décision majeure: voir ses propres défauts réels et en parler. Monsieur Gurdjieff nous dit que c’était absolument essentiel , et particulièrement de voir son propre trait principal, celui autour duquel tournent (comme autour d’un axe) toutes nos faiblesses secondaires, stupides et comiques.
Dès les premières jours, Monsieur Gurdjieff nous avait parlé de ce trait principal. Le voir et le réaliser est très douloureux, parfois insupportable. Dans les écoles ésotériques.. quand son trait principal est révélé à quelqu’un , c’est fait avec beaucoup de soin, car la vérité sur elle même peut parfois amener une personne à un désespoir tel qu’elle pourrait décider d’en finir. C’est le lien spirituel avec le maître qui prévient une telle tragédie. La Sainte Ecriture parle du moment où l’on réalise son propre défaut central quand elle dit que, frappé sur la joue droite il faut tendre la joue gauche. La douleur de découvrir votre défaut principal équivaut au choc de recevoir une gifle en pleine face. Un être humain doit trouver en lui-même la force de ne pas fuir cette douleur mais de courageusement tendre l’autre joue, c’est à dire d’écouter et d’accepter encore davantage de vérité sur son propre compte.
Thomas de Hartmann, 
Our life with Mr Gurdjieff

****

jeudi 29 août 2019

Alliance...



Les deux ingrédients essentiels et indissociables d’une transmission vivante ? Fidélité et liberté.
La liberté sans fidélité n’est pas une vraie liberté mais l’expression d’une prétention
La fidélité sans liberté n’est pas une vraie fidélité mais l’expression d’une peur
La fidélité donne l’enracinement, la liberté donne l’ouverture ; l’alliance des deux seule permet cet envol, cette danse dont la grâce attire tel un aimant.
Gilles Farcet
----------------

mercredi 19 juin 2019

Gilles Farcet donne la direction...

"La voie est une dynamique par laquelle un être humain s'engage dans un processus alchimique de transformation (énergétique)… Il s'agit de faire émerger un sujet responsable et aimant, capable de participer à la guérison plutôt qu'à la maladie du monde" (p.17)
Gilles Farcet est un être ouvert, accessible, à l'esprit clair et éclairé. Nous l'avions interrogé pour la sortie de son fulgurant premier roman en connaissant son passé de chercheur de vérité, d’écrivain et d’instructeur spirituel.
« Une boussole dans le brouillard » paru aux éditions du Relié, combine ces trois aspects de sa personne et constitue de ce fait un livre très personnel, un témoignage qui lui tient à cœur.
L'auteur s'est attelé à « mettre en perspective, clarifier et préciser » des notions et termes à visée spirituelle dont il est coutumier, exercice dans lequel il est crédible et qualifié. Il explicite ce qu'est la voie ou le chemin, le sens du travail sur soi (la sadhana), l’intérêt d'un groupe de travail (lasangha), l'objectif et les bienfaits d'une cristallisation autre qu’ego-centrée mais aussi les différences entre Instructeur, Maître et Libéré vivant, entre la thérapie et la relation au guide spirituel, entre l’expérience et la réalisation ultime (la libération au sens tradition du terme).
On retrouvera ici également l’évocation de son maître spirituel Arnaud Desjardins, son enseignement et sa lignée (Swamiji Prajnapand) mais aussi ceux du siècle passé, de Yvan AmarLee Lozowick à Krishnamurtien passant par Maharshi ou encore Ma Ananda Moyî… ils furent légion.

Gilles Farcet place aussi sa praxis dans la lignée et l'esprit des groupes Gurdjieff dont A.Desjardins consacra dix années de sa vie. On comprend ainsi mieux, dans cette optique, le handicap cuisant dont chacun est nanti (le tyran intérieur) et qui n'est qu'un réflexe, une stratégie de survie pour affronter le monde et son incohérence à vue d'enfant. (L'organe Kundabuffer selon Gurdjieff). On comprend également que l'homme ne peut véritablement agir (et non pas réagir) que sorti de sa mécanicité, ce qui exige la création d' un centre intentionnel.
Cette cuirasse du petit ego souffrant a besoin de l’œil d'un témoin bienveillant pour cesser d'exercer son emprise possessive et de contrôle sur tous les domaines de la vie et surtout permettre à l’individu nouvellement né d'entrer véritablement en relation au lieu de se sentir séparé. « le but c'est de ne plus fonctionner à partir de l'ego mais du Tout, de l'ensemble incluant l'ego (p.245)…être responsable c'est être en mesure d'aimer (p.248)". Voilà pour la boussole.
.......

vendredi 25 mai 2018

Chemin initiatique...




Chacun doit s’initier soi-même. 
Les systèmes et les écoles peuvent indiquer les méthodes et les voies, mais aucun système, aucune école ne peut faire pour l’homme le travail qu’il doit faire lui-même. 
Une croissance intérieure, un changement d’être, dépendent entièrement d'un travail qu’il faut faire sur soi. 

 
Georges Ivanovitch Gurdjieff


****

samedi 12 mars 2016

Entretien avec Lee Lozowick (3)


WIE : J'ai entendu dire que vous parliez de vous comme étant un enseignant de sagesse folle, un bouffon divin, le fou de Dieu.

LL : J'aime me voir comme un enseignant subtil de sagesse folle.


WIE : Qu'est-ce que vous voulez dire ?

LL : Je me vois comme un enseignant subtil de sagesse folle parce qu'en général, ce que je manifeste est extrêmement conservateur. Des élèves me disent «votre énergie est si révolutionnaire». C'est bien bon, et au début, je faisais bien plus de choses avec mes élèves, on allait danser ou je faisais des choses étranges. Mais depuis dix ans, je suis content de vivre à l'ashram, de faire tous les jours la même chose et de manger ma salade. Apparemment, de l'extérieur un enseignant de sagesse folle est quelqu'un qui agit de manière folle pour provoquer ou choquer les élèves dans la perspective d'une sorte de changement de contexte. Je fais maintenant cela si rarement que c'est bien gentil de la part de mes élèves de continuer de me considérer comme un enseignant de sagesse folle. En fait, c'est ce que je suis, mais les subtilités en sont si obscures que je suis toujours surpris quand quelqu'un les voit.

WIE : Qu'est-ce que la sagesse folle ?

LL : L'un des aspects principaux de la sagesse folle est que l'enseignant utilise tous comportements, peu importe qu'ils soient choquants, irrévérencieux ou perturbants, seulement, et seulement si, ce comportement a une très grande chance de provoquer un changement chez l'élève, un approfondissement en lui. Bien entendu, à notre époque, en raison de l'industrie de la communication, on entend parler partout dans le monde de chaque abruti dont l'ego s'arroge un rôle de sagesse folle et qui s'en va, utilisant des techniques de choc quand bon lui semble, en négligeant totalement le choix du moment. Tout est dans le choix du moment. Gurdjieff était un maître en la matière. Il ne se limitait pas à provoquer un choc comme un chercheur scientifique, pour voir le résultat. Il ne provoquait un choc que lorsque les chances de succès, en termes d'approfondissement de la relation d'un élève au Divin, étaient élevées. Cela ne marchait pas toujours parce qu'il ne s'agissait que d'une probabilité mais il ne le faisait pas au hasard. Et les enseignants que j'appelle des charlatans aujourd'hui sont complètement irresponsables dans leur utilisation de leur pouvoir et de leur manifestation de la folie. J'aurais de la considération pour un enseignant de sagesse folle qui utiliserait n'importe quel moyen, mais jamais de manière arbitraire ni en suivant sa motivation personnelle. Celui-là n'utiliserait des méthodes frappantes et choquantes que dans des circonstances bien particulières et exactement au bon moment. C'est comme de tailler un diamant - si vous ne comprenez pas la structure de la pierre et que vous la frappez d'un coup de ciseaux, vous n'obtiendrez que de la poussière de diamant. Vous devez en connaître exactement la structure, parce que vous devez l'attaquer par un point de fracture particulier. Si vous l'attaquez entre deux points de fracture, vous briserez la pierre au lieu d'obtenir un bijou parfaitement ciselé. Il en va de même pour les êtres humains. Ils ont ce que l'on pourrait appeler des lignes de révélation, ou des lignes d'éveil. Un enseignant de sagesse folle est un maître du ciselage. Un charlatan est quelqu'un qui se contente de prendre le marteau et de frapper et tailler à l'aveuglette en espérant qu'il y aura un résultat positif - ou peut-être qu'il ne s'en inquiète même pas mais qu'il s'en fiche même complètement et adore simplement l'euphorie de l'exercice du pouvoir et que les gens rampent à ses pieds.

WIE : La manière dont vous décrivez la sagesse folle ressemble à une science très précise.


LL : En fait, l'homme de science est spontané et instinctif. Ce n'est pas une science du mental. C'est l'art de tenir son rôle.

WIE : Une manière habituelle de décrire la sagesse folle est de dire que ultimement, nous ne pouvons pas comprendre la Réalité avec l'intellect ; l'enseignant de sagesse folle agit ainsi pour ainsi dire, pour exploser le mental.

LL : C'est l'une des révélations qui peut approfondir la relation d'un élève au divin. Alors on peut faire quelque chose dans une circonstance donnée pour provoquer la réalisation du fait que la réalité n'est pas linéaire. Mais en général on ne fonctionnerait pas comme ça tout le temps simplement pour le prouver. C'est seulement au moment où l'élève est sur le point de vraiment comprendre ce point, au delà de la simple connaissance de la ligne du parti. Une autre considération importante est que le comportement qui démontre l'absurdité de la linéarité ne serait pas nécessairement un comportement violent ou le type de comportement qui laisserait des cicatrices psychologiques.

WIE : Beaucoup d'enseignants de sagesse folle dont on entend parler n'adopteraient pas nécessairement cette position. Je sais que vous êtes connu pour votre côté extrême, provocateur, et parfois imprévisible, alors vous êtes en un sens dans le camp de la sagesse folle. Je sais aussi qu'avec vos élèves des exigences particulières, ou des règles sont requises. Par exemple être célibataire ou monogame. Vous n'autorisez pas les relations passagères.

LL : Je ne dirais pas que nous ne les autorisons pas, nous ne les recommandons pas. Cela ne signifie pas que si quelqu'un a des relations passagères, il perdra son statut d'élève et sera exclu de l'école. Mes élèves ont très peu de relations passagères, parce que je suis si puritain dans mes attitudes. Mais les règles ne consistent pas à exclure les gens qui les enfreignent.

WIE : Vous recommandez à vos élèves de ne pas boire d'alcool, au moins dans l'ashram.

LL : Ni cigarettes, ni caféine. Ce n'est pas drôle ! Ni sexe, ni alcool, ni caféine, ni tabac, ni drogues. C'est pour ça qu'on va si souvent au cinéma.

WIE : Mais quand on pense à des personnes comme Trungpa Rinpoche ou Osho, c'est bien différent. Alors, vous mettre dans le camp de la sagesse folle ne me semble pas complètement juste. Vous avez l'air d'être différent de tous ceux que l'on identifie à la sagesse folle.


LL : Cela fait partie de mon style sagesse folle. C'est drôle parce que j'ai une estime absolue pour Trungpa, absolue. A mon sens, il ne pouvait pas mal agir, même s' il a fait des trucs vraiment nuls. Il y en a d'autres qui font bien moins que Trungpa n'a fait et que je ne considère même pas comme des enseignants à quelque degré que ce soit, dont je pense qu'ils sont complètement dupes d'eux-mêmes, et que j'appellerais des charlatans. Alors, entre ceux que je respecte et ceux que je ne respecte pas, c'est vraiment instinctif. Cela ne repose pas sur une quelconque linéarité, parce que certains enseignants sont considérés comme des enseignants de folle sagesse à cause de leur comportement alors que je pense qu'ils sont tout simplement fous, et absolument pas des enseignants. Et pourtant envers Trungpa, dont le comportement était complètement insensé, j'ai une estime absolue.

WIE : Beaucoup d'entre nous au moins ne remettent pas en question le fait que Trungpa avait atteint un degré de réalisation élevé. Il avait un effet immense sur bien des personnes. Et ses étudiants prétendaient bien sûr qu'il était un enseignant de sagesse folle, aussi précis qu'un ciseau à diamant. Et pourtant le résultat de certains de ses comportements n'a pas été si concluant. Voyez le scandale lié au sida et au sexe qui a mis en cause son successeur, Osel Tendzin. Et Osel Tendzin et d'autres élèves sont également devenus alcooliques. Je pense que souvent les élèves essaient d'imiter leur enseignant, et reproduisent, peut être inconsciemment, les attitudes de leur maître. Quand on voyait Trungpa, il était presque inévitable que ses élèves feraient de même.

LL : Oui c'est un danger et on ne peut rien y faire, j'imagine. Un véritable enseignant essaierait de décourager ses élèves, mais on ne peut rien y faire. Les élèves vont copier l'enseignant, et parfois, ils amèneront l'intégrité, mais dans la plupart des cas, non. Alors ce que l'on voit ce sont ces cas où il n'y a aucune intégrité. De mon point de vue, le fait que les élèves copient l'enseignant et que l'enseignant ne peut les en empêcher, n'est pas nécessairement à mettre au passif du maître. Chaque nouvel élève doit comprendre cela dans mon école : «Fais ce que je dis, pas ce que je fais». Je décourage vivement les élèves à copier mon comportement.

WIE : Ne vous imposez-vous pas les mêmes critères que ceux que vous aimeriez voir respectés par vos élèves ?

LL : Absolument pas.

WIE : Pourquoi ?

LL : Je pourrais vous donner une bonne raison, mais il se pourrait que ce ne soit pas la vraie raison. La manière dont j'enseigne est instinctivement faite pour optimiser la possibilité pour mes élèves de dupliquer mon état de conscience. Le comportement n'a rien à voir avec ça. Alors je les décourage vivement de m'imiter. De toute façon, certains le font à un certain niveau. La fonction de l'enseignant est d'optimiser la duplication d'un état de conscience, pas nécessairement de produire une copie conforme de l'enseignant.

WIE : Mais il semble que le comportement pourrait être pertinent pour expliquer «cet esclavage spontané à la volonté de Dieu» dont vous parliez. Et c'est le type de comportement que vous voudriez trouver chez vos élèves.

LL : Non, parce que ma fonction est différente de celle de mes élèves. Ma fonction est de les amener à un alignement avec la volonté divine. Leur fonction après cela dépendra de la volonté de Dieu. Cela n'a rien à voir avec moi ou avec eux. Je n'entraîne pas des enseignants. Si l'un d'entre eux ou plusieurs s'éveillent, ils deviendront peut-être enseignants, mais peut-être pas. Cela dépend de la volonté de Dieu. Cela n'a rien à voir avec ce que je veux ou ce qu'ils veulent. Je ne pense pas que tous les éveillés enseignent.

WIE : Mais tout de même il doit y avoir une essence, quelqu'en soit la définition ou les manifestations, de la manière dont fonctionne l'état d'éveil dans le monde.

LL : Je suis intègre dans mon travail. Peu importe ce que manifeste mon activité, si les gens réussissent à voir mon intégrité dans ce que je fais, c'est quelque chose qu'ils peuvent apprendre. C'est un modèle pour eux. Il y a, je suppose, des aspects subtils ou internes dans mon travail qui agissent comme un mécanisme à reproduire, mais pas mon activité. L'intégrité de mon engagement envers mon travail, l'intégrité de mon engagement envers mon maître, ces choses là - oui.

WIE : Vous avez aussi un groupe rock. Pour autant que je sache, vous êtes le seul enseignant spirituel à faire cela.

LL: J'espère bien. Je ne voudrais pas que le fait d'avoir un groupe rock devienne galvaudé.

WIE : Est-ce que vous essayez avec votre groupe, «Menteurs, Dieux et Mendiants», de communiquer votre enseignement, peut-être même à une plus grande échelle?

LL : Je pense que «Menteurs, Dieux et Mendiants» peut communiquer une essence de l'enseignement, même de manière subtile, à une plus grande échelle. Mais je ne me permettrais jamais de penser que le vrai travail et le yoga de l'enseignement puissent être communiqués à une grande échelle - bien que je perçoive le groupe comme un virus subtil capable de toucher un large public. Mais bien des personnes ne sont tout simplement pas attirées par le type de pratique qui mène aux effets envisagés par ce type de travail.

WIE : Qu'est-ce qui fait qu'une personne est vraiment sérieuse dans sa pratique?

LL : Etre prêt à tout sacrifier pour la réalisation divine.

WIE : Après vingt cinq ans d'enseignement, êtes-vous satisfait du résultat ?

LL : Je suis relativement satisfait du résultat, mais je ne peux être entièrement satisfait parce que les résultats sont relatifs. Je suppose que ce qui me satisferait vraiment objectivement serait de voir mon rôle dupliqué en un ou plusieurs de mes élèves. Pour l'instant, ce n'est pas le cas. J'ai eu des élèves qui ont passé des mois dans un état d'éveil mais qui, d'une manière ou d'une autre, ont adopté des comportements qui prouvent qu'ils ne sont pas entièrement réalisés. Je suis satisfait si je compare ces résultats avec ceux de n'importe quelle autre communauté, ou si je regarde la manière dont mes élèves vivent l'enseignement et leur capacité à le transmettre, mais c'est une satisfaction relative. Tant reste à faire. Et voyez-vous, même si un élève y parvient, il y a toujours plus de personnes qui en ont besoin. Je pense que la question n'est pas le bonheur ou la satisfaction. Je suis aussi occupé que je peux l'être. Le travail ne manque pas .

WIE : Quel serait l' ultime accomplissement pour vous au sein de la communauté ?

LL : Je voudrais voir chacun heureux, dans une relation équilibrée. S'aimant les uns les autres, sans aucune violence ni compétition. Ce serait suffisant. Ou sans relation, mais par choix. Avoir une relation de couple par choix ou ne pas avoir de relation de couple par choix, mais vivant une vie complètement nourrie et libre de violence et de manipulation. Ce qui a changé en vingt-cinq ans, c'est la façon dont j'utilise le langage. Au début, c'était tout le temps «Réveillez-vous, réveillez-vous, réveillez-vous». Et maintenant, c'est comme si la grâce nécessaire à l'éveil était telle qu'elle semble se produire dans le cours de nos vies mêmes, ensemble. Nous n'avons pas besoin d'y penser tout le temps, mais c'est la raison même pour laquelle nous sommes ensemble. Nous ne serions pas ensemble si cela n'en était pas la raison, alors nous n'avons pas besoin de nous appesantir dessus. Nous nous appesantissons en revanche sur le fait d'être attentifs les uns envers les autres d'une façon générale, de développer une intimité qui soit libre de toute relation passagère, de toute séduction et de tout enfantillage. C'est bien assez. 



 Cet entretien date approximativement de l’année 2000. Il a été initialement publié le 10 décembre 2014 sur la page « Lee Lozowick Tribute ».



*******************