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samedi 16 janvier 2016

Les conseils de Patrick Pelloux pour chercher le bonheur


L’urgentiste et chroniqueur à Charlie Hebdo a perdu ses amis dans l’attentat perpétré le 5 janvier 2015 contre le magazine satyrique. Un an après, il s'est confié à La Vie sur sa quête spirituelle. Voici ses conseils spirituels.

1. Prenez soin de vous et des autres
Par mon métier, j’avais déjà conscience de la fragilité de l’existence, mais maintenant c’est autre chose. Tel un parfumeur qui extrait le nectar des plantes, je tente désormais de savourer chaque instant. Prendre soin de soi, c’est aussi s’écouter et respecter son corps en faisant du sport, en pratiquant une forme de méditation, en dormant suffisamment. Prenez soin des autres aussi, en essayant de soulager leur souffrance, en leur offrant votre présence. Une mode dirait que d’être gentil est ridicule. C’est un des plus beaux compliments que l’on puisse faire à quelqu’un.

2. Soyez dans l’action
Certains jours, je n’ai qu’une envie : rester avec mon chat, dans mon lit. Mais je m’oblige à y aller, à me lever. C’est là que je puise ma force. La force dans l’action. J’ai toujours été comme ça, avec un petit côté soldat de la santé ! C’est ça qui m’a aidé à tenir. Là-dessus, Charb m’a beaucoup appris : pour cet homme courageux, vaillant, discipliné, il fallait toujours travailler, continuer, ne pas se lamenter. Son enseignement est un moteur.

3. N’ayez pas peur du changement
J’arrête mes chroniques à Charlie Hebdo car je dois passer à autre chose. Ce choix n’est pas facile mais il est essentiel dans la vie de savoir rompre, se séparer, pour avancer. Peu à peu, je réoriente ma vie, je m’attèle à d’anciens projets laissés de côté. Je suis moins dans l’immédiateté, lis davantage, renonce aux choses qui n’ont, à mes yeux, plus d’intérêt pour moi. Je fuis ce qui est désagréable aussi, comme la méchanceté que certains peuvent avoir. Je n’ai pas de temps à perdre.



vendredi 15 janvier 2016

Patrick Pelloux : "Je suis un athée compliqué"(2)


Mon métier comporte en fait un caractère religieux : l’aide au prochain. J’ai toujours voulu être docteur. Lorsque j’avais 17 ans, la mort accidentelle d’un neveu âgé de 2 ans a sans doute dynamisé cette nécessité de faire médecine. Ma vocation vient des boat people de la fin des années 1970. J’appartiens à la génération Charlie Hebdo, Balavoine, Coluche… Ne pouvant pas partir en mission humanitaire – j’ai eu deux enfants assez tôt –, j’ai finalement réalisé que ce type d’action pouvait être mené en France, en bas de chez soi. Pendant 15 ans, notre combat avec des amis a été de faire naître et exister la discipline d’urgentiste.

J’ai toujours été dans un état d’esprit cartésien. Mon père ne croyait pas, ma mère si. Elle m’a transmis sa gentillesse. Pour moi, la spiritualité est un peu au-dessus de la religion : elle transcende quelque chose. Plus j’avance, plus je mesure l’énormité du problème, de la complexité des personnes et de l’existence. Mystère d’une vie après la mort, mystère des pouvoirs de l’esprit. Je me pose toutes ces questions. Celles relatives à la souffrance et à Dieu ont toujours été chez moi obscures. Comment peut-il laisser faire ? En fait, je suis un athée compliqué. Sans cesse, je suis confronté au lien entre la religion et la mort. 54 % des certificats de décès en France sont remplis par les urgentistes. L’expression religieuse ressort souvent dans ces moments extrêmes. Je vois des prêtres au chevet de catholiques, des Africains aux rites étranges, des musulmans préparer l’enterrement qui aura lieu en Tunisie, des juifs organiser des cérémonies à même les chambres... Oui, j’aide à ça. J’ai tendance à croire que les gens vont chercher dans la religion de la bienveillance. Un réconfort. Et je le respecte.

En tant qu’urgentiste, je dois me battre pour la vie. Malgré son absurdité, du fait de sa finalité. C’est assez étonnant. Quelque chose d’absurde n’est pas forcément négatif... Cette vie est magnifique, belle comme un feu d’artifice. Beauté de la culture, de la rencontre, de la nature... Beauté des sourires, des rires, de la gentillesse, des combats contre les souffrances. Un des secrets de l’existence est que le bonheur n’est pas une chose acquise. Il est très difficile d’être heureux. Garder son âme de môme pour être capable de s’émerveiller demande un véritable travail. Moi qui aurais dû être tué le 7 janvier, je vois chaque jour comme un cadeau. Comme une chance renouvelée pour un monde meilleur. Chaque matin doit être le premier.

Que reste-t-il chez les gens à la frontière de la mort ? Que reste-t-il sur leur table de chevet ? Une Carte bleue, des projets immobiliers, des bijoux ? Rien de tout ça. Il ne reste que l’amour. Une photo ancienne d’un proche, une boîte ayant appartenu à leur mère, de petits objets, de petits riens, essentiels à leurs yeux. Cette idée de la croissance selon laquelle il faut à tout prix consommer est une erreur philosophique. J’ignore si c’est l’amitié qui est la succursale de l’amour ou le contraire, mais c’est ce qui me fait vivre. Depuis les attentats, mon détachement pour les choses matérielles a pris un autre niveau. Je me concentre sur l’essentiel : la vie. Je suis un scientifique mais je dois reconnaître que l’amour est immatériel. En fait c’est ça : l’amour est ma religion ! »

> Les étapes de sa vie :
1968 Naissance à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne).
1993 Intègre les urgences de l’hôpital Saint-Antoine à Paris.
1998 Création de l’Association des médecins urgentistes de France.
2000 Rencontre Charb.
2003 Alerte les médias sur les conséquences de la canicule.
2003-2015 Chroniqueur à Charlie Hebdo.
2008 Muté au Samu de Paris.
2010 Publie Histoire d’urgences, tome 2 (Cherche-Midi).
2014 Publie On ne vit qu’une fois (Cherche-Midi).
2015 Attentats à Charlie Hebdo. Reçoit la Légion d’honneur.

(source : La Vie)



jeudi 14 janvier 2016

Patrick Pelloux : "Je suis un athée compliqué"(1)


Il y a un an, l’urgentiste et chroniqueur à Charlie Hebdo a perdu ses amis dans l’attentat perpétré contre le magazine satyrique. Dans la douleur de la perte, il a renoué avec la vie. Pour la première fois, il confie sa quête de sens.

« Depuis le 7 janvier 2015, un cimetière intérieur siège en moi. En quelques secondes, mes amis ont été sauvagement abattus. Lorsque je suis arrivé à la rédaction de Charlie Hebdo, ils étaient tous là, gisant dans leur sang. Moins de deux heures avant, j’avais Charb au téléphone, pour lui dire que j’arriverais après ma réunion à la Fédération nationale des sapeurs-pompiers, située à deux pas des locaux du journal.

Depuis un an, j’ai envie d’arrêter le temps. Dès le jour du drame, j’ai lutté contre lui, lorsque je tenais la main encore chaude de Charb, mort. Cette chaleur ne devait pas partir... Plus les mois passent, plus la déchirure de l’éloignement s’étire. Je les cherche partout, ces amis de toujours. Parfois j’ai l’impression de voir Charb dans la rue. Le fils d’une amie a la même coupe de cheveux que les Beatles, comme Cabu. Dès qu’on me parle d’économie, je dégaine Bernard Maris. Si l’accord d’un passé composé me fait enrager, je pense à Mustapha Ourrad, le correcteur. Dans un rêve, je suis tombé sur Cabu devant un kiosque. « Que fais-tu là ? », lui ai-je demandé. « Je suis partout », m’a-t-il répondu. Mes proches sont là par les souvenirs. Ma peur est que ces derniers s’étiolent avec le temps.

La sidération épouvantable a laissé la place à un grand vide, accompagné d’un combat médiatico-politique. Nous devions parler de ceux qui étaient morts. Parler de telle manière que l’on ne tombe pas dans la haine. Tous les musulmans ne sont pas terroristes, mais tous les terroristes étaient musulmans. Me reconstruire fut très compliqué. Il a d’abord fallu lutter contre le somatique. J’ai pris 10 kilos, eu d’énormes troubles du sommeil, de concentration, consommé un peu trop d’alcool, dû cesser de travailler pendant près de deux mois.

Le yoga m’a permis de prendre du recul, et a ouvert en moi des espaces nouveaux, que j’appelle « bulles de repos ». Je m’y endormais au début, épuisé. Aujourd’hui, elles sont le lieu de la ­respiration et de l’évasion. Dans ces « bulles » aussi, je parviens à davantage canaliser ma solitude, à la transformer. Cette solitude, proche de l’insatisfaction existentielle, est là depuis toujours, et pouvait d’ailleurs énerver Charb qui ne comprenait pas : comment pouvais-je ressentir ça au milieu d’amis ?

Ces attentats ont radicalisé mon empathie pour la souffrance. Aggravé mon besoin d’aider les gens. Le 13 novembre, je n’ai pas réfléchi : endossant ma blouse de médecin, j’ai accouru au Bataclan...



(à suivre)