lundi 15 juin 2026

L'oisiveté active

(chapitre extrait du Jardin du Dedans, Une écologie intérieure)

Si on nous conditionne très tôt à être actif, on ne nous apprend pas l’oisiveté fructueuse (à ne pas confondre avec l’inaction porteuse de lourdeur et d’ennui ou encore l’inertie).
Je ne parle même pas de la méditation, que l’on gagnerait certes à enseigner dans les écoles et cela dès le plus jeune âge, mais de cette aptitude, non à ne rien faire du tout (comme en méditation où l’on s’assoit immobile), mais à ne pas faire grand-chose d’« important », sans culpabilité et en y prenant plaisir.
Autrement dit à goûter la simple allégresse d’être en vie.
Cette aptitude, nous l’avons eue dans la petite enfance, quand l’important était de jouer et que nous savions encore être captivé par un rien, quand notre relation à la vie était beaucoup moins mentale, plus immédiate, intuitive et sensorielle. La conspiration pleine de bonnes intentions de l’école, de la société avec, hélas, et la plupart du temps la complicité anxieuse de notre famille, s’est chargée de nous guérir de cette disposition subversive.
Très vite, nous avons eu le choix entre d’un côté le « bien », les journées harassantes, les devoirs jusqu’à l’heure du coucher, les mercredis bourrés d’« activités », jusqu’aux vacances programmées au pas de course, et de l’autre le « mal », l’inertie, l’ennui, le rejet stérile du modèle, aujourd’hui pour tant et tant la fuite dans la réalité virtuelle avec ses simulacres d’actions et de positionnements...
Non, on ne nous a pas appris à être positivement oisif.
C’est pourtant une des clefs de la joie et du bien-vieillir. Combien en connaissons-nous, de ces « jeunes » retraités dont l’existence vire à la débandade à peine ont-ils quitté la vie professionnelle ? il y a aussi tous ceux qui mettent un point d’honneur à être « débordés », avec au fond du regard la terreur du jour où, bon gré mal gré, il faudra bien « en faire moins », voire ne plus faire grand- chose...
L’oisiveté fructueuse, c’est cet état dans lequel, alors que je ne fais rien d’« important », je me sens pourtant si vivant, si accompli, tellement en lien avec moi-même et le tout...
Bien sûr, il ne s’agit pas, encore une fois, de ne « rien faire ». Tant que je ne suis pas malade et contraint au lit, ma nature en tant qu’être humain est bien d’être actif. Mais ne puis-je l’être doucement, sans y mettre un enjeu particulier, sinon celui de la vie ?
D’accord, l’oisiveté fructueuse est un luxe... et ces mots ne seront pas lus par les déshérités de la planète mais bien par ceux et celles qui ont la possibilité et le loisir d’acheter un magazine ou un livre et d’en prendre connaissance ! Elle suppose surtout un savoir-être, une relation bienveillante avec soi-même. Quoique encore très actif, je m’accorde donc de fréquents moments d’oisiveté fructueuse. Figurez-vous que je ne me sens plus tenu de justifier à tout moment mon existence ! La plénitude d’une journée, sa réussite, ne se mesure plus à son « rendement », et à ce que j’aurai fait d’« important ». j’ai d’ailleurs cessé d’accorder autant d’importance à mes activités et entreprises.
Tout est important et rien ne l’est. je fais ce que j’ai à faire mais l’essentiel n’est pas là.
L’activisme nous épuise et nous laisse vide, tout comme l’inactivité subie et l’inertie, nous laissent lourd et morose. L’oisiveté fructueuse nous emplit, elle nous fait aimer la vie et nous aimer nous-même en tant qu’expression évidente de cette vie.
Quelle place cette oisiveté « active » tient-elle dans notre existence ? et si nous nous faisions le cadeau de cette rééducation-là : apprendre à ne pas faire « grand-chose » ou pas grand-chose d’« important », à le faire bien et avec joie ?

Gilles Farcet

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