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dimanche 12 avril 2026

Maître...

 

MAÎTRE ! De qui ou de quoi parle-t-on ?


Ce mot désigne généralement une personne qui a le pouvoir, l'autorité, la maîtrise ou le talent.

Lorsque j'étais à l'école primaire (entre six et douze ans), on s'adressait à l'instituteur en l'appelant maître. Époque révolue. Aujourd'hui l'enfant s'adresse au professeur des écoles en l'appelant par son prénom.

Certains notaires ou avocats aiment se faire appeler maître. Dans le monde artistique ou artisanal, on respecte toujours encore le maître de danse, le maître de musique, le maître sculpteur.

Le maître Zen !

Dans la langue japonaise nous devons distinguer deux termes : Sensei et Rôshi.

Sensei c'est" l'ancien" qui pratiquant une activité artistique, artisanale ou martiale depuis des dizaines d'années partage son savoir et son savoir-faire avec ses élèves.

Rôshi c'est la personne qui, à force de renouveler sans cesse le même exercice, partage sa connaissance avec ses disciples.

Quand le maître parle...

* 1970. Rütte. "Graf Dürckheim quelle est la différence entre le maître et le disciple ?" Réponse : "La différence entre celui qu'on appelle le disciple et celui qu'on appelle le maitre ? Il n'y en a pas ; les deux sont sur le même chemin".

Mais après quelques secondes, le temps qu'il me fallait pour me défaire d'une crainte : la subordination, l'emprise, la dépendance, le vieux sage de la Forêt Noire, en souriant, reprend la parole : "Les deux sont sur le même chemin. Mais il me faut vous dire que chez celui qu'on appelle le maître cela se voit déjà un petit peu plus".


*1980. Session de tir à l'arc animée par le maître Satoshi Sagino. 
Sept heures chaque jour nous reprenons les quelques gestes qui permettent d'encocher une flèche pour ensuite la décocher. Lorsque je tire, il est un moment que je considère comme étant crucial. C'est lorsque l'arc est sous tension maximum et qu'il est important de laisser la main qui retient la corde s'ouvrir comme une fleur s'ouvre ("Ne tirez pas, laissez cela tirer !).

Et voilà que maître Sagino (que je n'ai pas vu s'approcher) profite de ce moment pour me pousser légèrement et ... la flèche tombe devant mes pieds. Un peu plus tard rebelotte, et... cette fois la flèche prend la direction des nuages.

Le soir, partageant un thé, je me permets de lui dire mon étonnement. Voilà quatre ans que je m'entraine et cette fois vous me faites perdre l'équilibre au moment crucial du tir ! Pourquoi ?

"Parce que lorsque tu tires tu es animé par le désir de réussir à tout prix qui nécessairement éveille la crainte d'échouer ... !".

Merci maître Sagino ! Ce jour-là j'ai non pas compris mais réalisé que la technique, le travail extérieur, a pour sens la libération d'un travail intérieur, lequel transforme la personne qui s'exerce.

* 2011. Mirmande. Dans mon bureau une photo : le visage d'un moine Khmer. Hirano Roshi qui anime une sesshin au Centre me demande : "Pourquoi cette photo ?"

Parce que lorsque je m'arrête devant ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui doit encore travailler beaucoup sur lui-même.

Hirano Roshi regarde la photo et après un moment il me dit "C'est curieux lorsque je regarde ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui travaille bien sur lui-même..." !

Merci Hirano Roshi ! La photo, désormais, m'incite à pratiquer SANS but.

* 2013 Mirmande. Sesshin animée par Hirano Rôshi. Nous avons, à deux années près, le même âge. Je lui dis que, vieillissant, j'ai de plus en plus de difficulté à réaliser et à maintenir la verticalité au cours de la pratique de zazen et de la pratique de Kin-Hin.

Il sourit et me dit "Jack San, à notre âge, la verticalité c'est accepter d'être de travers... !"

Il me fallait cette réponse pour reconnaître que je pratique encore en étant attaché au passé qui n'est plus et plus jamais ne sera.

Il me fallait cette réponse pour réaliser que la vie m'est donnée ici et en ce moment, que vieillir m'est donné ici et en ce moment. Et que mon devoir vis-à-vis de moi-même et des élèves que j’accompagne est d'être assis le mieux possible de travers et de marcher le mieux possible de travers !

Tomber sept fois, se relever huit ! Tel est le chemin.

Le chemin ?

Depuis plus ou moins un siècle, diverses voies de la Sagesse ont abordé les côtes occidentales. Parmi celles-ci les plus connues : Yoga, Tai Chi, Aïkido, Kyudo, Chado, Zado (zazen)...

La particularité de ces voies de la sagesse est d'allier la maîtrise d'une technique corporelle à la connaissance de soi. Et cela dans un seul but : la réalisation du vrai SOI.

Pourquoi pratiquer zazen ? Hirano Roshi répond : « Si vous pratiquez -vraiment- zazen, le corps prend la forme du calme ! »

Vraiment !

Christian Bobin, dans la préface d'un ouvrage que nous devons à Yoko Orimo (Comme la lune au milieu de l’eau - Art et la spiritualité du Japon, éd. Sully) écrit : « L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur SAGESSE. Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il COMPREND : des techniques, des recettes, des savoirs. »

Si vous pratiquez vraiment ! Au début de l'année 1970, à l'occasion d'un séjour à Paris, Graf Dürckheim assiste pour la première fois à un entrainement d'Aïkido animé par maître Masamichi Noro. Je participe à cette séance et j'avoue ressentir une certaine fierté. Mon arrogance n'a pas fait long feu. L'entrainement terminé, Graf Durckheim me pose une question :

« Jacques, êtes-vous sûr que l'Aïkido comme vous le pratiquez c'est VRAIMENT l'Aïkido ? ».

Il est des remarques qu'il est difficile d'avaler. Mais l'ayant digérée, je me dois de dire : Merci Graf Dürckheim. Votre question a non seulement changé ma manière de pratiquer et ma manière d'enseigner mais a transformé et transforme aujourd'hui encore ma manière d'être au monde.

Jacques Castermane

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vendredi 10 avril 2026

Se laisser trouver


Karlfried Graf Dürckheim  : ''On ne peut pas « chercher » son Être essentiel… Bien sûr, il est tout à fait naturel de dire « je le cherche », mais en vérité, il y a là un mouvement qui le repousse ; donc, au contraire, il faut dire « je dois me laisser trouver » parce que l’Être ne fait rien d’autre que nous chercher. Si vous prenez l’exemple d’une plante, celle-ci ne fait rien d’autre que de grandir jusqu’à ce que la fleur puisse sortir… c’est comme cela que nous avons tous, êtres vivants, une force qui prend la direction de ce qu’on doit devenir finalement.

C’est une force qui nous cherche et pas que nous devons chercher ; alors si nous disons « je cherche mon Être », il faut faire attention, car nous faisons là un mouvement existentiel alors qu’il s’agit justement d’une expérience essentielle, et nous ne pouvons pas remplacer le mouvement qui vient de notre essence par un effort existentiel. Il faut pouvoir se mettre à l’écoute de quelque chose qui nous appelle. Vous êtes appelé à réaliser quelque chose, vous n’appelez pas vous-même. Se mettre à l’écoute de ce qui vous appelle et se laisser trouver.

Q : Mais c’est là une démarche qui va tout à fait à l’encontre de notre manière occidentale d’appréhender la vie !

KGD: Absolument ! L’homme de notre civilisation s’imagine pouvoir « faire » quelque chose pour trouver son Être. Non ! non, c’est l’Être qui le cherche, il doit se laisser trouver.

Q. Peut-on dire là qu’il s’agit d’une attitude Yin ?

KGD. Oui et non. Dès qu’il y a le Yin, il vous faut le Yang : dès que vous êtes trouvé parce que vous êtes passif, dans une attitude ouverte, vous devez alors vous emparer de ce qui vient vous chercher, en prendre la responsabilité ; car lorsque quelque chose vous touche, il faut non seulement pouvoir l’accepter mais aussi le prendre en main et l’aider à devenir fructueux.

- Karlfried Graf Dürckheim

Extrait de ''Le chemin est le but, entretien avec Karlfried Graf Dürckheim'', Revue Itinérance. No 1. 1986.

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mardi 6 janvier 2026

Au cœur de l’existence, l’essence

 

La vigilance, qualité naturelle d’attention du corps vivant, est une présence au réel par la sensation. Vivre dans cette attention ouverte et inclusive ne demande pas de rajouter des surplus à l’existence : plus de sensations, fortes si possible, plus d’expériences, plus de variété dans nos activités. Cette recherche du toujours plus ne nourrit que le faire et le paraître à la surface de nous-mêmes mais reste vide de sens quant à notre relation à l’être profond que nous sommes. L’Être n’est pas quelque chose, Être est une action : c’est ce que je fais, sens, vis et ressens en tant que Personne.

Ce terme de Personne est très important pour Dürckheim, qui emploie ce mot pour qualifier un être humain devenant conscient de sa vraie nature, de son appartenance à la « Grande Vie », et pas seulement un individu mené par le moi existentiel et ses performances dans le monde : avoir plus, savoir plus, pouvoir plus.

La pleine attention sensorielle au réel affine le sentir, le goût du vrai soi-même, rafraichit notre rapport à l’ordinaire du quotidien et donne un sens plus intérieur, plus intime à notre existence.

Ainsi, tout au long d’une journée, il y a ce que je fais et comment je le fais ?

Ce « comment » est le domaine de l’être : plutôt crispé ou détendu ? Fermé ou ouvert ? Dans un rythme juste ou précipité ?

Ce que je suis en train de faire, qu’est-ce que cela me fait ?

Suis-je en contact avec ce que je sens et ressens ?

Suis-je toujours désireux de vite passer d’une activité à une autre ?

Suis-je toujours intérieurement dépendant de la situation extérieure ?

Bien des aspects de sécurité et de maitrise de notre existence sont illusoires et nous éloignent de notre profondeur, du vrai point d’appui de notre existence - Être-, source intérieure d’indépendance, de stabilité et de force d’être soi au sein des activités mondaines. D’où cette question récurrente de Dürckheim : « Quand allez-vous cesser de fuir l’essentiel ? » L’essentiel ? Je suis un être vivant porté par la vie, et chacun de mes gestes me rapproche ou m’éloigne de cette profondeur.

Revenir à l’essentiel, c’est se confier au calme intérieur qui nous attend au cœur de nos existences.

Est-il juste de vivre toujours inquiet, agité, angoissé, fatigué, de vivre dans la fuite en avant ? De vivre constamment dans un esprit de possession ?

Lâcher prise du besoin de faire, de contrôle, d’acquisition, ne peut pas être une action volontaire que « Moi » je peux faire.

«Le lâcher dont il s’agit sur la Voie et un -se confier-» disait Maître Eckhart.

La voie du zen nous invite à porter notre attention sur une attitude plus juste, juste parce qu’en contact avec ce qui nous soutient en profondeur, notre être essentiel, tout en étant pleinement investis dans nos activités existentielles. Ce « plus juste » est le domaine corporel du geste et de la sensation, de notre manière d’être, de ce que je fais et comment je le fais.

« S’exercer, c’est développer l’intuition de ce qui est juste » nous dit Dürckheim, aussi bien dans la pratique d’un exercice spécifique que dans un quotidien vécu comme exercice, afin de sentir que « l’extraordinaire se cache au cœur de l’ordinaire ».

L’exercice spécifique, c’est reprendre za-zen tous les matins, une activité qui, extérieurement, peut sembler stricte et sévère, mais qui révèle une vie intérieure foisonnante. Pratiquer za-zen est stérile si ne se dévoile pas une intériorité riche de cette vérité : enfin je m’abandonne à ce qui ne dépend pas de moi, à la source de mon humanité : « Quel mystère, j’inspire … j’expire…et moi, je n’y suis pour rien !

L’exercice, c’est aussi affiner encore et encore notre relation à l’Essence - ce qui intérieurement nous porte, nous soutient - dans les activités du quotidien, en renouvelant l’attention au tout simple par la pratique des quatre attitudes dignes - marcher, être debout, être assis, être allongé – et découvrir qu’un « exercice que l’on fait tout le temps n’est plus un exercice, c’est une autre manière d’être au monde. »


Nous reprenons un même exercice, un même geste, afin de goûter la Personne que nous devenons.

Une Personne consciente de sa complétude, de son unité avec l’être essentiel qui la porte et la nourrit, mais aussi consciente de son appartenance à l’existence. « Un homme qui se dit spirituel et qui n’a pas de contact avec la matière est quelqu’un dont on peut douter » nous rappelle Dürckheim.

Dans le zen, nous ne multiplions pas les exercices, mais nous reprenons un seul exercice, nous portons une attention de plus en plus fine à nos actions quotidiennes les plus banales, afin de sentir ce qui nous anime en profondeur : souffle, renouvellement de la forme et de la tenue, relation à nous-mêmes et au monde réactualisée sans cesse.

Un geste est une action unique, une création de l’instant, qui nous ramène constamment au processus de transformation voulu par la vie et animé par la loi universelle de l’impermanence : tout change tout le temps.

Une loi naturelle dont l’ego ne veut pas entendre parler, cherchant à se fixer dans des acquis, des croyances ou des postures. Le souffle, premier geste vital, infaisable, nous montre le chemin de cet abandon à la Grande Vie, source de la pleine confiance.

Joël PAUL

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samedi 6 décembre 2025

A mon âge …

 

Des personnes qui ont dépassé la soixantaine me disent que la Voie tracée par Graf Dürckheim les attire. Nombreuses sont celles qui regrettent de n'avoir pas entendu parler de ce chemin qui a pour but l'éveil au vrai soi-même plus tôt et pensent qu'à leur âge c'est sans doute trop tard. Je ne pense pas qu'il soit trop tard.


Lorsqu'on fête son 60ième , son 70ième anniversaire ou comme c'est mon cas son 90ième anniversaire, c'est qu'on respire encore. Et je vous pose une question qui va vous paraître 
curieuse : - Quel âge a votre respiration ?

Au cours d'une journée, que vous soyez allongé, assis, debout ou en train de marcher vous respirez ! Jour et nuit vous respirez. Et cette action vitale n'a pas d'âge. Elle s'organise et se réalise d'instant en instant selon un ordre des choses qui dépasse tout ce que nous sommes à même de faire. Respirer est inné. Respirer est naturel. Respirer relève de l'ontologie. Respirer est infaisable. Je suis obligé de respirer ... même la nuit. Respirer est non seulement existentiel mais essentiel. Respirer relève de l'ontologie, du verbe être, de l'acte d'être.

Ce qui importe lorsqu'on chemine sur la Voie qu'est le zen est la découverte de cette part essentielle de nous-mêmes qui est faite ... d'infaisable. Il n'est pas d'âge pour se mettre en chemin vers une telle découverte.

Quelle que soit la couleur de ma peau, quel que soit mon âge, quel que soit mon vêtement de métier, que je sois croyant, agnostique, athée en ce moment je inspire et moi je n'y suis pour rien ; je expire et moi je n'y suis pour rien.

C'est ce qu'il y a d'infaisable qui est la source de ces qualités d'être qui ont pour nom : le calme intérieur, la confiance en soi et la simple joie d'être. Il n'est pas d'âge qui empêcherait ou favoriserait l'expérience de notre état de santé fondamental.

Pas d'âge mais un devoir incontournable : cesser de fuir l'essentiel.

Ce devoir implique de prendre un chemin inhabituel : la pratique d'un exercice. Le chemin est la technique ; la technique est le chemin.

Quel exercice ? Le premier consiste à porter attention à la respiration. L'homme occidental pense que la respiration est quelque chose : une fonction physiologique.


Dans ce cas il y a moi et il y a quelque chose qui n'est pas moi, la respiration. Point de vue dualiste sur le réel.

Le jour où j'ai entendu Graf Dürckheim dire "La respiration est la signature de la Vie" je ne pouvais plus penser la respiration comme étant quelque chose. Au moment même, sans l'avoir prémédité, je me sentais emporté par ce geste de la Vie toujours en train de créer des formes vivantes. Je me sentais habité par cette loi qui veut que être c'est devenir et que devenir c'est être. Et qui plus est, être c'est maintenant, en ce moment au cours duquel j'inspire ... en ce moment au cours duquel j'expire ! Il n'y avait plus le passé, le présent, le futur. Il n'y avait plus que le présent.

Lorsque l'attachement au passé (qui existentiellement a été, et plus jamais ne sera) et lorsque l'attachement au futur (qui existentiellement est à venir peut-être) laisse place au moment présent vous êtes libéré des désirs et des craintes qui polluent votre vie intérieure.

" Si vous pratiquez vraiment zazen le corps prend la forme du calme". Je ne cherchais plus à comprendre cette indication que renouvelait le maître Zen qui est venu au Centre pendant une dizaine d'années. Je me sentais immergé dans ce grand calme qui n'est pas le contraire de l'agitation mais l'absence de toute agitation.

Malgré ces quelques indications des personnes pensent qu’à cause des désastres propres au grand âge elles ne pourront pas bénéficier de certains exercices. À la personne qui m'a écrit qu'il lui était impossible de s'asseoir dans la position du lotus j'ai répondu que je lui interdirais de s'asseoir dans un positionnement inconfortable et quelle pourrait pratiquer zazen sur une chaise. Le zen qui est envisagé comme étant une ascèse mortifiante n'est pas le zen. Le zen est une ascèse vivifiante accessible à tout âge.

Aux membres du troisième et du quatrième âge je me permet une confidence. C'est la toute première fois de ma vie que je fais l'expérience de vivre à quelques semaines d'un 91ième anniversaire. Oui, la toute première fois. Ce que je vis et comment je le vis est absolument ... neuf. Et c'est loin d'être inintéressant.

Pour le décrire je suis obligé de sortir du carcan qu'est la grammaire. Je ne peux plus écrire Je-suis ou Je-inspire. Pour exprimer ce que je sens et ressens me voilà obligé d'écrire JeSuis et d'écrire JeInspire.

Parce que, en vérité, il n'y a ni distance ni écart de temps entre le sujet et le verbe. Pas de séparation. Pas d'opposition. L'expérience d'être UN en soi-même et avec tout. La pensée divise et oppose. La sensation unit, joint.

Et, comme le rappelle l'histoire de la vague qui lorsqu’elle se sent unie à l'océan vit son parcours dans le monde dans un sentiment de sécurité, il est vrai que lorsqu'on pratique vraiment zazen, le corps vivant, le corps que nous sommes prend la forme du calme.

D'autant plus si le grand âge vous emporte on ne sait ni où ni quand, ne demandez pas qu'on vous explique ce qu'est le zen et pourquoi pratiquer zazen afin d'avoir de bonnes raisons pour pratiquer.

Lorsque j'ai demandé à Graf Dürckheim s'il pouvait me donner une bonne raison pour pratiquer zazen quotidiennement il m'a répondu " Oui. Je peux vous donner une bonne raison ... pratiquez parce que c'est l'heure de pratiquer".

(C'était le jour de mon 30ième anniversaire !)

 Jacques Castermane

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vendredi 3 octobre 2025

"Les deux ensemble !"

 

Avant de « faire », se mettre à « l’écoute de l’infaisable » !

Lorsque la personne occidentale décide de s'engager dans la pratique du Yoga, du TaïchiChuan ou dans une discipline artistique, artisanale ou martiale qui a ses racines au Japon, il s'attend à devoir "faire" un exercice. D'où ma surprise lorsque j'entends le vieux sage de la Forêt Noire me dire que sur la Voie qu'il propose, il ne s'agit pas tout de suite de s'appliquer à "faire" quelque chose, un exercice inventé par l'homme.

Avant de faire, il importe tout d'abord de se mettre à l'écoute afin de laisser advenir "l'infaisable".

Se mettre à l'écoute de l'infaisable ?

Il est important de distinguer deux forces. Il y a la force qu'on développe et qu'on "fait" et l'autre qu'on ne peut absolument pas faire. Ainsi, on ne peut pas faire battre son cœur, il y a là une force que nous devons admettre. De même, Il est important pour la personne occidentale de distinguer deux niveaux d'actions. Ainsi, je ne peux pas "faire" cette action vitale qu'est la respiration, il y a là une action infaisable que je me dois tout simplement d'admettre.

Ce qui n'est pas de l'ordre du "faire" et que nous avons à laisser advenir, révèle ce qu'il y a d'universellement humain en l'homme. C'est un premier pas important sur le chemin que de reconnaître cette part de nous-mêmes qui nous dépasse.

Ceci dit, il faut se rendre compte que le caractère de la réalité qui transcende ce que l’être humain peut faire, dépend de notre vision du réel et pas d'une cause extérieure. D'où l'absolue nécessité lorsqu'on se met en chemin de distinguer deux approches du réel.

Graf Dürckheim distingue ce qu'il appelle l'esprit occidental et l'esprit oriental. L'esprit occidental PENSE le réel comme étant un ensemble d'objets. L'esprit oriental VOIT le réel comme étant un ensemble de processus.

Il voit là deux usages de ce qu'on appelle la conscience : la conscience DE et la conscience SANS de. « Se mettre à l'écoute implique une approche du réel autre que celle de notre conscience ordinaire : la conscience DE. La mise à l'écoute implique l'usage de la conscience SANS de. C'est vraiment important lorsqu'on va pratiquer un exercice. En effet, l'usage de la conscience DE me conduit à -penser- que "j'ai un corps" ; l'usage de la conscience SANS de me conduit à -voir- que" corps je suis" ».

Je ne comprends pas ! Le corps qu'on "a" // le corps qu'on "est" ? La conscience DE // la conscience SANS de ?

Mieux que les mots par lesquels nous cherchons à comprendre, une image peut bien souvent nous permettre de voir ... ce qui n'est pas à comprendre.

Regardez ce cylindre !

La lumière qui le rend visible projette sa forme sur deux écrans différents ; ce qui nous amène à envisager qu'un cylindre est circulaire ou qu'il est rectangulaire.

L'image ci-dessus semble démontrer qu'un cylindre dispose des mêmes propriétés qu'un rectangle ou qu'un cercle. Cette incompatibilité résulte non pas de la chose en soi mais de notre manière de la conceptualiser, de notre manière d'en être conscient.

En physique classique, des années durant, des scientifiques ont affirmé que la lumière est un phénomène ondulatoire alors que d'autres scientifiques affirmaient que la lumière est un phénomène corpusculaire.

Jusqu'au jour où en physique quantique, ces deux phénomènes sont considérés comme coexistants. En fonction du contexte expérimental, un électron peut donc se présenter soit sous forme de particule, soit sous forme d'onde.

Mais enfin ! La lumière est-elle faite d'ondes ou de particules ? Un maître Zen répondra : "Les deux ensemble!". Les deux ensemble !

Cette exclamation est insupportable pour tout être humain doué de raison. D'autant plus lorsqu'elle associe des oppositions qui nous paraissent inéluctables : le corps (et) l'esprit ... la santé (et) la maladie... le bien (et) le mal ... l'inspiration (et) l'expiration ... le calme (et) l'agitation... la vie (et) la mort ...

Dès qu'il vous est possible de faire usage de la conscience SANS de (déjà à notre disposition tout au long de la gestation) vous pouvez maintenant "faire" zazen! C'est à dire faire... rien ! Si ce n'est être à l'écoute (zen) de ce qui se présente lorsque vous êtes là assis absolument immobile (za.)

Grâce à une pratique régulière et renouvelée de l'exercice, l'expression "Les deux ensemble " est vue non seulement comme un principe constitutif de notre existence mais comme étant la source de cet état d'être qui manque cruellement à la personne occidentale : le CALME intérieur. Le grand calme qui n'est pas le contraire de l'agitation (dualité) mais l'absence de toute agitation (symptomatique de notre vraie nature).

Jacques Castermane

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mardi 9 septembre 2025

Une conscience insaisissable par la pensée

 

« Le zen nous apprend ceci : lorsque l’homme lâche le moi ordinaire – et il le peut – ce qui reste n’est pas rien. Au contraire, toute la vie devient présente d’une autre manière. L’homme n’est plus un sujet percevant la vie comme une multiplicité d’objets délimités, mais un sujet dans lequel la vie est intimement présente au-delà de l’objectivité et des contraires. Cette nouvelle vision exige un élargissement de la conscience. »

Immanquablement, lorsque l’on parle dans un enseignement spirituel de changement de niveau de conscience, restant identifiés à notre conscience ordinaire, nous ne raisonnons qu’en termes d’acquisitions de performances supérieures gratifiantes pour MOI : « Enfin je vais élargir mes savoirs et mes pouvoirs ! ». Or, d’une part, cette autre conscience n’est accessible que si le moi relâche son emprise, et, d’autre part, cet élargissement de conscience est beaucoup plus simple et naturel que ce que le mental peut en penser et imaginer. Il n’est pas question d’augmenter ou de gagner quoi que ce soit, mais de retourner à la source de la conscience première, une et inclusive, noyau essentiel que nous sommes en vérité et que nous connaissons, car nous l’avons déjà connu et goûté.

D.T. Suzuki parle du satori, expérience fugace et momentanée de notre vraie nature, comme « d’une expérience à la fois nouvelle et ancienne ». Nouvelle, car l’expérience d’être est sans arrêt renouvelée et renouvelable. Dans un même temps, ce goût du vrai soi-même nous ramène à la conscience océanique dans laquelle nous avons commencé notre existence, baignant dans une inconscience vitale soumise aux seules lois du vivant. Ce sentiment océanique d’unité et d’appartenance à plus grand, nous pouvons, « consciemment cette fois », insiste Durckheim, le retrouver étant adultes : c’est le sens de la pratique et de l’engagement sur la Voie.

Cette possibilité, qui fait la grandeur et la richesse de « la précieuse vie humaine » (expression chère aux bouddhistes), nous ouvre « à la grande vie » et dépasse notre conscience ordinaire rationnelle avec laquelle nous abordons le monde habituellement. C’est pourquoi Durckheim l’appelle conscience sensitive supérieure ou conscience surnaturelle.

Ce retour à la conscience sensitive, « insaisissable par la pensée mais pas inconnaissable », est souvent vécu comme une régression pour la conscience rationnelle propre à l’être humain adulte ; conscience qui sait tout, peut tout, contrôle tout, et, de son point de vue, aura, saura, pourra encore et toujours plus.

Tout miser sur une compréhension intellectuelle est une impasse sur la Voie du zen.

Nous ne cherchons pas avec la tête une réponse à la question - qui suis-je ? -, nous nous efforçons de sentir, de vivre corporellement la réponse à la question - que suis-je ?

« La volonté de conservation du moi est une preuve du manque de transparence de l’homme à sa nature essentielle ; c’est un refus de s’abandonner aux forces de vie, au cycle de transformation qu’est la Vie. C’est précisément cela qui étouffe en lui la vie authentique. »

Pratiquer le zen, c’est passer de la recherche d’un idéal, fausse représentation mentale de la réalité, à une expérience corporelle concrète et vraie.

« La vérité est une qualité sensorielle indépendante de la volonté de comprendre » rappelle Jacques Castermane. Alors, plutôt que de chercher à acquérir des facultés en plus, il s’agit de se défaire de tout ce qui voile notre profondeur, afin de sentir « cette vie intimement présente » qui nous anime. Ce que nous savons, ce que nous attendons, ce que nous espérons sont des idées, des concepts, des « contenus » de notre conscience ordinaire. Nous devons laisser tomber cette habitude de saisir le monde par la pensée si nous voulons goûter l’enseignement du corps vivant, Leib : une expérience sensorielle et vivante.

On oppose constamment corps et esprit, d’autant plus si l’on se dit sur un chemin spirituel : il y a les bassesses matérielles d’un côté, peu intéressantes, et, heureusement, l’esprit spirituel pour nous tirer vers le haut.

« C’est un grand malentendu de croire que l’exercice spirituel est une concentration sur un contenu transcendant, un effort pour s’identifier à une image transcendante. Cette identification peut être un très beau moment, mais c’est une illusion totale de croire que la présence d’un contenu transcendant dans la conscience transforme l’homme. Le sens du chemin est la transformation de l’homme, pas de le remplir avec des contenus sacrés. L’exercice spirituel a pour sens de devenir un autre, et c’est en devenant un autre qu’on verra autrement et qu’on verra autre chose.»

En engageant le corps dans l’apprentissage d’une technique, d'un exercice régulier (ce que nous nommons exercice spécifique sur la Voie), ou dans une présence attentive aux activités quotidiennes les plus simples (ce que nous appelons le quotidien comme exercice), nous pourrons nous transformer. Une attention soutenue nous permet de renouer, instant après instant, avec le geste vivant qu’est être. « Faites tout peu plus lentement ! Prenez soin du Geste ! Plus de fluidité et de dignité dans le geste ! » Ces instructions maintes fois répétées dans la pratique participent à « mettre de l’être dans chaque action ».



La voie du Zen nous ramène au vécu sensoriel, à la subjectivité, au sentiment intime d’être, qui ne s’appuie pas sur des théories, des dogmes ou des idées, mais sur l’expérience corporelle immédiate du pratiquant.

La technique renouvelée maintes fois nous montre comment renouer avec notre profondeur en nous appuyant sur des forces que nous avons oubliées au profit des seules forces de l’esprit.

S’ouvrir aux « ressources du corps », c’est le sens sacré du retour au bassin, au ventre, aux pieds, dans la pratique d’un exercice, aussi simple soit-il : retrouver et libérer les forces du centre vital, Hara, qui portent et accompagnent l’homme dans son lien à la vie universelle.

Corps, « champ de sensations, champ d’actions, champ de conscience », de plus en plus libre des tensions physiques, émotionnelles, mentales, nous relie à l’intelligence vitale.

Corps nous plonge dans nos racines, par un retour à la conscience originelle, et réalise pleinement notre complétude d’être humain. Seule source de réel apaisement ?

Et si la reconnaissance et la libération du point d’appui vital, Hara, était la clé pour retrouver un esprit clair et apaisé, un cœur confiant et ouvert ?

Les réponses à ces questions ne peuvent être qu’exercées, goûtées, renouvelées.

 

Joël Paul

 Tous les textes ou expressions en italique sont de K.G Durckheim

Livres : « Le centre de l’être » - « Méditer pourquoi, comment ? »

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jeudi 7 août 2025

L'essentiel noyau

 L’essentiel est là où nous l’avons laissé !

Si nous ne savions pas ce que sont les tragédies propres à l'être humain, il nous suffit d'écouter — entre deux publicités — les informations proposées en boucle par les médias.

De quoi nourrir l'angoisse et les états qui l'accompagnent pour le reste de la journée. Il y a de quoi se demander si notre existence a un sens ? À cette question, Graf Dürckheim répond ainsi : « Autres que les tragédies humaines du passé, du présent ou de l'avenir qui nous émeuvent, nombreuses sont aujourd'hui les personnes qui ont l'intuition ou pressentent par-delà l'espace et le temps un noyau secret. Un noyau secret qui peut donner sens à notre existence dans le monde tel qu'il est sans attendre qu'il change. Ce noyau secret est ce que le maître Zen désigne comme étant notre vraie nature et que j'appelle notre être essentiel. »

L'essentiel ! Qu'est-ce que c'est ça ? Les réponses, lorsqu'elles sont proposées par un philosophe, un psychanalyste, un scientifique ou un membre du clergé, divergent grandement.

Si l'essentiel est invisible je ne le verrai jamais ; si l'essentiel est indicible, incommunicable, à quoi bon chercher à le décrire ; si l'essentiel est métaphysique, transcendant et donc abstrait du réel, il va prendre place dans un credo que chacun est en droit de renier.

…Où trouver notre être essentiel ?

« Là où nous l'avons laissé... là où il nous attend. » répond Graf Dürckheim.

La voie qui prépare les conditions qui permettent et favorisent la dé-couverte de notre être essentiel est un chemin d'expérience et d'exercice. L'exercice qui vous est proposé au Centre Dürckheim s'appelle "zazen".

Zazen c'est attendre ... sans rien attendre ... ce qui en réalité nous attend !

C'est en pratiquant l'exercice appelé zazen qu'un beau jour, assis dans l'absolue immobilité et ne faisant rien d'autre que faire face à ce à quoi je fais face, c'est dévoilé une vérité inéluctable : Je inspire et moi je n'y suis pour rien ; je expire et moi je n'y suis pour rien!

Une évidence éclatait sous mes yeux : Je suis et moi je n'y suis pour rien ! L'essentiel se révélait dans la présence de l'INFAISABLE.

L'infaisable ? Ce n'est pas une vérité conceptuelle, c'est la vérité vraie.

L'infaisable s'offre à la sensation. Aussi vraie que celle qu'on éprouve lorsque on plonge malencontreusement la main dans l'eau bouillante. Personne ne pourra vous dire que ce que vous sentez n'est que subjectif. C'est une expérience qui s'impose à vous en tant que sujet.

Je réalisais que c'est en se glissant de la logique de l’entendement dans la logique du sensible que l'homme s’éveille au fondement de lui-même : sa propre essence.

Ce qui m'a bouleversé est qu'au moment même où j'épouse l'infaisable, ma manière d'être au monde se transforme instantanément.

"Si vous pratiquez vraiment zazen le corps prend la forme du calme".

Le calme ! Il ne s'agit pas d'un calme qui n'est que le contraire de l'agitation. Il s'agit du grand calme inné, qui atteste et confirme l'absence de la moindre agitation.

Ce grand calme est le symptôme de notre état de santé fondamental. Où trouver ce grand calme apaisant ? Là où nous l'avons laissé... là où il nous attend. Dans le corps que nous sommes – dès ce moment mystérieux qu'est la fécondation – et que nous devenons tout au long de la gestation et au cours des premiers mois qui suivent la naissance physiologique.

« La métaphysique des bébés est la seule qui ne trahisse ni la terre, ni le ciel » écrit Christian Bobin. Et il ajoute : « Les bébés sont les grands sages. Le vrai savoir est dans leurs yeux. (...) C'est le visage même de la sagesse qui n'est pas un visage de savoir. (...)

Une de leurs grandes vertus est de ne pas être aveuglés par un savoir. Ils regardent sans morale, sans philosophie, sans religion, sans aucune précaution. Il n'y a aucune distance entre leurs yeux et Dieu ou les anges. Ou les atomes de l'air si l'on ne croit pas en Dieu ou aux anges. Les bébés sont à une cloison de riz de la vérité. »

Michiko Nojiri, maître dans l'art qu'est la cérémonie du thé commençait ses leçons par le pratique de zazen. Son introduction à l'exercice était toujours le même « Pratiquer zazen c'est être assis comme un bébé est allongé dans son berceau. »

Jacques Castermane

* Christian Bobin : Le plâtrier siffleur, p. 11-12 – éd. Poesis

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samedi 5 juillet 2025

Zen, calme, frictions et relations

La dernière lettre du Centre parlait de « notre responsabilité de proposer le calme intérieur, le silence intérieur » dans toutes les situations existentielles rencontrées et dans nos relations. Associer calme et relations humaines n’est pas une mince affaire.

A ce sujet, Jacques Castermane nous rappelle que « Le calme n’est pas le fruit de la pratique quotidienne de zazen, mais que la pratique de zazen est, quotidiennement, l’occasion d’exercer le calme.»

Accueillir, embrasser ce qui se présente et goûter le calme qui en résulte ne s’arrête pas avec la fin de l’assise solitaire en zazen. Le calme n’est pas un gain intérieur à atteindre, à garder, à protéger lors de rares moments, mais une manière d’être sans cesse interrogée, remise en cause, bousculée, par les situations de l’existence. Exercer le calme est un geste qui nous confronte à la relation tout au long de la journée, qui nous oblige à nous remettre en cause, à sortir de notre confort, de nos préjugés et de nos habitudes. A ce titre, le calme n’est pas de l’apathie, de la distance, de la passivité, mais une attitude d’éveil à nos capacités d’adaptabilité et d’ouverture, afin de voir et sentir une situation dans son ensemble, et tenter par notre action de « coller au réel ». Ainsi une colère, de la rigueur, un geste ferme s’imposent parfois comme des actions justes.

K.G.Durckheim parle du zen comme d’un chemin de maturité de l’Homme, par la redécouverte de l’être essentiel niché au cœur de chacun de nous, source de complétude, d’apaisement et de confiance. Ce contact intime est à développer dans tous les aspects de l’existence, y compris dans le domaine relationnel. (cf. le livre : la percée de l’être)

Un homme mûr est tout le contraire d’un adulte infantile, soumis à ses humeurs changeantes et réagissant sans arrêt à ce qui le contrarie, intérieurement et extérieurement, faisant subir à son entourage son manque de stabilité et son agitation. Si cette maturité intérieure se renforce peu à peu, au fil d’expériences plus ou moins fugaces et inspirantes vécues lors de moments privilégiés, elle doit aussi nous accompagner dans notre réalité existentielle, car, comme le souligne Durckheim :

« Je dois reconnaitre que si moi je suis cette profondeur, cette possibilité de vastitude, l’autre l’est aussi, quelle que soit sa surface. »

La voie du zen nous ouvre-t-elle, avant même de parler « de bonté immuable », à une certaine chaleur humaine dans nos relations ? Sommes-nous capables, dans la contrariété, de :

« Nous ressaisir en souriant et prononcer des paroles apaisantes plutôt que blessantes. »

« Développer une capacité d’aimer non dépendante de la sympathie ou de la reconnaissance d’autrui. »

« Reconnaitre que le zen, c’est l’amour et la compassion qui énoncent l’unité qui relie tous les êtres, et que le zen veut le dévouement absolu de chacun envers cette unité, au lieu même qui lui est assigné par le destin ». K.G. Durckheim

Retrouver ce lien d’humanité, cette unité, c’est apprendre à s’appuyer sur notre profondeur, voir l’universellement humain en tout être humain, mais aussi reconnaitre l’universellement vivant en tout être vivant, et même traiter avec respect chaque objet du quotidien, partout, tout le temps.

Propos d’un maitre zen à Jacques Castermane lorsque celui-ci claque une porte lors d’une sesshin : « Que vous a fait cette porte pour mériter pareil traitement ! »

Quant à Durckheim, il disait à des religieux venus le trouver : « Vous devez perdre tout intérêt pour ce qui est de l’idée que vous avez d’un créateur, pour vous intéresser à ce que vous avez réellement sous les yeux : la création. »

Sacré programme ! Avant de devenir le cœur d’une pratique sacrée reliant essence et existence, ces paroles nous invitent à sortir de notre monde, de notre façon de penser, à ne pas rester à la surface des réactions et des jugements mécaniques propres au mental.

Si le zen est restreint à l’espace d’un dojo, où, assis en zazen, nous tentons de vivre d’intenses expériences spirituelles (et vivons d’intenses difficultés intérieures !), cela peut développer une certaine image héroïque de la Voie, et nous faire oublier comment vivre une existence ordinaire simple et apaisée. En développant ainsi un « ego spirituel », nous courons le danger de fuir le monde.

Si, par la stabilisation du monde émotionnel et mental et la redécouverte d’une étonnante force vitale en « hara », le zen développe un moi plus fort et plus équilibré, ces effets gratifiants de l’exercice présentent un autre danger : celui de s’arrêter aux seuls aspects de maitrise, d’efficacité et de performances dans le monde. La voie est alors mise au service du moi. Le processus de transformation initié par une pratique sérieuse et régulière nous enferme dans l’impasse d’un certain confort relatif, et apparait le risque de « S’arrêter à une certaine forme, et trahir l’être essentiel. »

Il est donc important de se demander si le zen que nous pratiquons n’est pas devenu une confortable habitude nous maintenant hors de la vérité du monde, ou une nécessaire et utile obligation ne servant que la vie mondaine. Pour cela, rien de tel que d’accepter d’être bousculés.

« L’obstacle nous donne la chance de murir, pas l’évitement. » (Jacques Castermane)


Bousculés par le maitre de l’exercice, remettant en cause notre idéal spirituel, ou bousculés par les difficultés soigneusement évitées jusqu’alors que l’existence se charge de mettre sur notre chemin, remettant ainsi en cause notre illusoire maitrise du monde.

La relation à l’« Autre », tout comme zazen, sont de vastes champs d’apprentissage du non refus, domaines où des expressions telles que – Se reprendre, pleine attention, coller au réel, être un avec - sont sans cesse réactualisées.

La Voie se joue donc sur le zafu et dans notre capacité d’ouverture et de rencontre avec toute situation et dans toute relation, équilibre du chemin vers le Grand Calme.

Joël PAUL

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lundi 30 juin 2025

Oui à Zazen


Revue Acropolis : Le premier mot sur le chemin, c’est un OUI. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Jacques Castermane :

« OUI à ce qui est !». On retrouve cette invite chez Dürckheim, chez Arnaud Desjardins comme chez son maître Swami Prajnanpad. Pourquoi ? C’est une question de bon sens. Vous pensez peut-être que c’est du fatalisme. Pas du tout. Au réveil vous ouvrez les volets et la première chose que voyez : Il pleut ! Réaction à la fois mentale et affective : » Quel dommage, je me réjouissais de faire une promenade sous un ciel ensoleillé ». Étant en chemin ou non, une autre attitude s’impose. Il pleut.

OUI à ce qui est pour la simple et bonne raison que cela est. Ce Oui n’est pas du fatalisme. Confronté au réel vous pouvez maintenir votre désir de vous promener et, comme vous êtes astucieux, vous le ferez, enveloppé dans un imperméable et muni d’un parapluie.

J’ai mal aux dents, vraiment mal. OUI à ce qui est. Pourquoi ? parce que cela est. À quoi bon laisser paraître que tout va bien ?

André Comte-Sponville, qui est souvent venu au Centre pour proposer des leçons de philosophie disait : « Je préfère une vraie tristesse à une fausse joie ».

Étant en chemin, il n’est pas question de se mentir, de faire semblant, mais d’affronter la vérité et de l’assumer. C’est l’occasion de découvrir que quoi que ce soit qui est apparaisse, disparaît plus tôt ou plus tard.

Revue A. : Que voulez-vous dire par « quoi que ce soit qui apparaisse, ce qui apparaît va disparaître » ?


J.C. : Quand on dit OUI à ce qui apparaît, en même temps on dit OUI au fait que cela pourrait disparaître. Quel beau temps. OUI. Ce faisant je suis prêt à dire OUI au mauvais temps. En disant OUI à ce qui est, nous ne sommes plus dans un combat contre le NON. Il s’agit d’associer le oui et le non … les deux, ensemble. Ce que je vis comme étant agréable et ce que je vis comme étant désagréable ; ce que j’aime et ce que je n’aime pas. Les deux ensembles. Ce paradoxe est un fondement de la tradition qu’est le zen.

Je pratique l’exercice appelé zazen. En ce moment J’inspire… OUI. Pourquoi ? Parce que j’inspire. Et voilà qu’en ce moment j’expire… OUI. Pourquoi ? Parce que j’expire. Jusqu’à ce jour où, acceptant de ne plus opposer les contraires, je fais l’expérience que je respire et que Moi (qui peut faire mille et une choses) je n’y suis pour RIEN. Découverte de cette part de moi-même qu’est l’INFAISABLE. Expérience que tout au long de mon existence, je suis soumis à cette action vitale paradoxale qui transcende tout ce que le moi peut faire. Mais qui y prête attention ?

Quelqu’un m’a dit : « Respirer ! Vous en faites une histoire. C’est banal, tous les humains respirent ». Je lui ai répondu : « Si vous trouvez cela banal, arrêtez de respirer. Vous n’allez quand même pas vivre dans la banalité tout le reste de votre vie ! ».

Revue A. : Vous avez parlé de l’ordre. Un jour, je crois, Dürckheim vous a dit, probablement suite à l’une de vos questions, ou à une situation ou à une expérience : « Nous ne pratiquons pas zazen pour nous mettre à l’abri des bombes, nous pratiquons zazen pour voir et pour montrer que là où nous sommes, le monde peut encore être en ordre ».

J.C. : L’ordre. Il s’agit de l’ordre des choses que les Chinois désignent par le sinogramme Tao et les Japonais par le kanji Do. Cette phrase : « Nous ne pratiquons pas zazen pour nous mettre à l’abri des bombes, nous pratiquons zazen pour voir et pour montrer que là où nous sommes, le monde peut encore être en ordre », Dürckheim l’a prononcé en 1972. C’était pendant la guerre du Vietnam. Dans tous les journaux en Allemagne, comme dans la plupart des pays du monde, une photo avait été publiée : celle de cette petite fille brûlée au napalm qui courait nue sur la route. C’était l’une des photos les plus émouvantes qu’on pouvait avoir sous les yeux. Rütte, ce petit village de la Forêt Noire, n’était pas un refuge dans lequel on aurait pu se croire à l’écart de ce qui se passe dans le monde. Nous avions tous vu cette photo.

Graf Dürckheim introduisait toujours la pratique de zazen avec quelques mots. Et c’est cette fois-là, lorsque nous commencions la pratique de l’assise en silence il nous a dit : « Nous ne pratiquons pas zazen pour nous mettre à l’abri des bombes. Nous pratiquons zazen pour faire l’expérience et témoigner que là où nous sommes, le monde peut encore être en ordre ».

D’une certaine manière, ces mots légitimaient l’exercice que nous allions faire, sans avoir l’impression de fuir les drames de l’existence auxquels chacun plus tôt ou plus tard peut être confronté.

Ce que dit Graf Dürckheim, concerne le collectif humain et la singularité qu’est chacun (les deux, ensemble). Face à huit milliards d’êtres humains, il serait prétentieux d’imaginer ou d’espérer que, parce que je pratique zazen chaque matin, je vais pouvoir changer le monde. En même temps, grâce à la pratique régulière de zazen chacun, personnellement, peut faire l’expérience d’un ordre qui n’est pas le contraire du désordre ; désordre, l’expérience d’un calme qui n’est pas le contraire de l’agitation. Identifié au moi existentiel, nous vivons à la surface de nous-mêmes, comme on l’observe lorsqu’on est face à l’océan où des petites vagues alternent avec de grandes vagues. Par contre, sous la surface des vagues, le plongeur fait l’expérience d’un calme qui n’est pas le contraire de l’agitation.

Zazen ? Une plongée au fond de soi-même là où se révèle le vrai Soi.

Revue A. : Que change la pratique du Zazen pour celui qui la pratique ?

J.C. : J’ai le souvenir d’un chirurgien qui venait au centre régulièrement. Il disait commencer sa journée par une demi-heure de zazen. Un jour je lui ai demandé : « Vous venez régulièrement au Centre depuis plusieurs années, avez-vous l’impression que la pratique quotidienne de zazen change quelque chose dans votre vie professionnelle ? ».

Sa réponse : « C’est considérable. Avant de venir au Centre, avant de connaître la pratique de zazen, lorsque je commençais la journée à la clinique, je faisais le tour des patients opérés les jours précédents. J’ouvrais la porte de la chambre et en restant sur le seuil je m’adressais à la personne alitée : « Alors Madame Untel, vous allez bien, vous avez bien dormi ? Je vous souhaite une bonne journée” ».

Un jour, il s’est dit : « Je ne peux plus faire cela. Ce n’est pas digne ! ». Et Il ajoute : « Depuis que je viens au Centre, j’entre dans la chambre du patient, je m’assieds sur le bord du lit, je prends la main de cet homme, de cette femme, de cet enfant dans la mienne, et nous parlons tranquillement en ayant, comme vous nous le rappelez — infiniment de temps pendant trois minutes —. J’ai vraiment réalisé l’importance de ce que vous appelez une rencontre de personne à personne, une rencontre d’être à être. »

Quand j’ai raconté cette anecdote à Arnaud Desjardins, il m’a dit : « Jacques, ne cherche plus pourquoi tu as la responsabilité du Centre Dürckheim, maintenant tu en connais la raison ».

Ce que vit ce médecin dans le cadre de sa profession concerne de la même manière le maître d’école qui fait face à une vingtaine d’enfants ou le directeur d’une entreprise face à ses employés.

En quoi consiste le changement ? Un moine bénédictin qui avait passé une dizaine d’années au Japon me disait : « Chaque homme est né spirituel. Ce qu’on appelle un chemin spirituel a pour but de devenir un être humain ».

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samedi 5 avril 2025

Quand faire devient être

 


Kyoto, 1941. Un ami japonais avait organisé pour moi une rencontre avec le Maître Hayashi, l'abbé du célèbre monastère zen Myoshinji. Or le Japon pratique la belle coutume du cadeau.

L'invité apporte un cadeau au maître de maison lorsqu'il lui rend visite pour la première fois et repart lui aussi avec un cadeau. Le cadeau le plus prisé est celui qu'on a fait soi-même. Quand l'heure était venue de se quitter Hayashi Rôshi me dit : "Je voudrais vous offrir quelque chose. Une peinture."

Deux moines plus jeunes lui apportèrent le matériel dont les pinceaux et l'encre de Chine. Mais l'encre, solide, n'était pas prête à l'emploi. Il fallait frotter longuement le bâtonnet au creux d'une pierre évidée où un peu d'eau avait été versée, pour le transformer en encre liquide.

Avec placidité et une grande prodigalité de gestes, comme s'il disposait d'un temps infini —et un maître a toujours infiniment de temps intérieur— l'abbé commença à frotter lui-même son encre. Sa main ne cessait d'aller et venir, jusqu'à ce que l'eau fût enfin devenue d'un noir liquide.

Je m'étonnai que le maître fît lui-même ce travail et demandai pourquoi on ne le déchargeait pas de cette tâche. Sa réponse en dit long : "Par le paisible mouvement de va-et-vient de la main, on devient soi-même tout à fait calme. Tout devient silence. Il faut un cœur (ce que nous appelons un esprit) impassible et silencieux pour que ce qui s'épanouit en lui puisse être parfait".

Assis sur les talons, le front serein, les épaules relâchées, le buste droit et détendu, animé de ce tonus vivant qui caractérise une personne entraînée à l'assise basée sur le centre de gravité du corps, d'un geste inimitable, à la fois calme et fluide, le maître saisit le pinceau.

On aurait dit que le maître se libérait totalement en lui-même, afin que l'image qu'il voyait au-dedans de lui puisse sortir librement sans que rien ne l'entrave, ni la crainte d'un éventuel échec, ni la volonté impérieuse de réussir. C'est ainsi que l'image de la déesse Kannon apparut.

Enfin arriva le moment pour lequel je raconte cette anecdote : la peinture de l' «auréole» autour de la tête de Kannon, la peinture du cercle parfait !

Nous tous qui étions témoins retînmes notre souffle. Il faut savoir que sur une feuille aussi fine, la moindre interruption du geste, le moindre arrêt du pinceau provoque une tache qui gâche tout. Sans marquer de pause, le maître plongea le pinceau dans l'encre, l'essuya un peu, se mit calmement en position de départ et, comme si c'était la chose la plus simple au monde, traça sur le papier le cercle parfait, rayonnant de pureté, autour de la tête de Kannon.

Ce fut un moment inoubliable. Il y eut un merveilleux silence dans la pièce. Même le cercle achevé reflétait sous nos yeux le silence émanant du maître. Lorsque maître Hayashi me remit la feuille, je le remerciai avec cette question : Comment fait-on pour devenir un maître ?"

Il me répondit d'un sourire malicieux : "Simplement, laisser sortir le maître qui est en soi. Oui —Simplement, laisser sortir—"si seulement cela pouvait être aussi simple...

Pour parvenir à ce niveau de simplicité, le chemin est long. Cela veut dire que sur le chemin de la transformation l'homme doit apprendre à laisser sortir ce qui est en lui. Qu'il s'agisse de la pratique d'une respiration conforme à la vie ou d'exercices pour la réalisation d'une action ou d'un travail techniquement difficile, l'important au bout du compte est toujours que le résultat ne soit pas le fruit d'un effort du moi mais d'une acceptation de l'être profond dont la manifestation est alors un acte de maître.1 

K. Graf Dürckheim

Cette histoire pourrait intéresser chaque pratiquant et principalement chaque enseignant de disciplines aussi différentes que le Yoga, le Taï-Chi Chuan ou une discipline artistique, artisanale ou martiale qui a ses racines dans le monde du Zen.

La technique est le Chemin. Quelle que soit la technique elle doit avoir pour sens d’atteindre l’harmonie et la paix intérieure. Chaque action, chaque geste peut capturer l’essence même du moment présent. Ce chemin que chacun se doit de tracer (parce qu'il ne s'agit pas d'un chemin à suivre) est la raison d'être du Centre Dürckheim.

Un exercice comme la marche lente (Kin-Hin) peut devenir un exercice reliant la personne qui s'exerce à sa propre essence intérieure qui est la source du calme intérieur, de la paix intérieure et cela dans notre monde tel qu'il est, sans attendre qu'il change.

Jacques Castermane

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1 K.G. Dürckheim — Merveilleux chat et autres récits zen – éd. Le Courrier du Livre (p.12)

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dimanche 9 février 2025

« un bouddhiste qui a rencontré le Christ »

 Bernard Durel : « Si je n’avais pas rencontré le bouddhisme, je serais devenu un religieux éteint »


Sans sa rencontre imprévue avec le bouddhisme zen, le dominicain Bernard Durel aurait continué à vivre éloigné de sa source intérieure. Récit d’un itinéraire humain et spirituel à la croisée de plusieurs traditions.

À la fin de sa vie, père Vincent Shigeto Oshida, dominicain japonais, se présentait comme « un bouddhiste qui a rencontré le Christ ». 

En écho à ces propos, je me définis volontiers comme un chrétien qui a rencontré Bouddha. Une bénédiction inattendue ! En effet, si je n’avais pas croisé le chemin du bouddhisme, sans doute serais-je devenu un homme, un croyant et un religieux éteint, endormi. Depuis plus de 50 ans, la tradition bouddhiste ne cesse d’éveiller, de réveiller ma propre tradition chrétienne et cette « fertilisation croisée » est une immense richesse.

Une vocation négative

C’est faute de mieux, j’ose le dire, que je suis entré au noviciat des Dominicains à l’été 1962, avant d’être rattrapé par le service militaire. Je parle souvent d’une « vocation négative » dans la mesure où j’ai considéré la vie religieuse comme une hypothèse de travail : « Essayons, et si cela ne va pas, je partirai. » À l’École des mines de Paris, dont je venais tout juste d’être diplômé, j’avais envisagé deux autres voies : la recherche scientifique et la vie politique. Mais face à la misère des pays dits du tiers-monde, face à l’oppression et à l’injustice coloniale – nous étions en pleine guerre d’Algérie – je m’étais rendu compte que ces deux voies n’étaient pas à la hauteur des enjeux.

J’aurais pu frapper à la porte des Jésuites, mais j’ai choisi celle des Dominicains dont j’avais rencontré quelques belles figures dans le cadre de l’aumônerie étudiante. Cet ordre solide, riche de huit siècles d’histoire, offrait quatre réalités qui m’attiraient : une vie intellectuelle intense, une vie en communauté, une vie liturgique de type monastique et une dimension internationale. Lorsque j’ai rejoint la communauté du Saulchoir en mars 1965 pour entamer mon cursus de formation, je savais que, trois ans plus tard, je serai invité à m’engager « jusqu’à la mort » selon la formule de profession. Or, ma découverte, grâce à Paul Ricœur, de la psychanalyse et des maîtres du soupçon (Marx, Nietzsche, Freud), a peu à peu fait naître en moi des doutes quant à ma capacité et à mon désir de prononcer un tel engagement.

Avec la philosophie, ce grand cadeau de ma vie dominicaine, je ne pouvais plus souscrire aveuglément à cette idée très ancrée à l’époque selon laquelle « si on a signé, c’est pour la vie, quitte à en baver ». Je suis alors parti en quête d’une autre conception de la fidélité sur laquelle m’appuyer. La lumière est venue pendant le carême 1967, lors d’un office où on lisait le récit des Israélites dans le désert. Il m’est apparu que la fidélité biblique était liée au thème de l’Alliance, qu’elle s’inscrivait dans la relation à Dieu qui, lui, est fidèle : il s’agit non pas de « tenir bon » coûte que coûte, mais de (re) découvrir jour après jour la manne, ces ressources que Dieu nous donne généreusement pour le jour présent.


Voies venues de l’Orient

Au printemps 1968, j’ai pu ainsi m’engager non pas « pour toujours », mais en acceptant que ce soit fragile. Et fragile, ça l’a été ! Jusqu’au milieu des années 1980, j’ai vécu avec une valise près de ma porte, prêt à quitter l’Ordre comme tant de mes frères. Au Saulchoir, puis à Lyon, deux communautés particulièrement ébranlées par la crise de mai 1968, j’ai eu l’impression d’être sur un navire en perdition. Je me suis donc proposé pour être envoyé en Suède, dans l’espoir d’y trouver une nouvelle inspiration. Mais, à Stockholm aussi, je me suis retrouvé dans une impasse. L’Église y était fortement sécularisée, comme fossilisée. En revanche, de nombreux Suédois en quête de sens s’ouvraient aux voies venues de l’Orient, bien avant les Français. C’est ainsi qu’à l’automne 1971, de manière tout à fait imprévue, la méditation zen est entrée dans ma vie.

La première fois où je me suis assis sur un zafu, le coussin de méditation, j’ai senti que c’était ce que j’attendais sans le savoir ni le chercher. En commençant à lâcher prise, j’ai entrevu en moi un espace plus profond, plus paisible, bien au-delà des problèmes, des crises et des débats quotidiens. C’est devenu une pratique quotidienne à laquelle j’ai très vite initié des tiers – je suis devenu professeur alors que j’étais encore élève ! Je me suis installé sur ce chemin en me nourrissant également de lectures, notamment des livres du psychologue allemand Karlfried Graf Dürckheim. Le « travail dans l’esprit du zen » que celui-ci proposait me faisait du bien, mais j’ai peu à peu pris conscience que j’étais coupé de mon « moi essentiel », pour reprendre sa terminologie.

Je me sentais seul dans ma communauté, où aucun frère ne partageait mon intérêt pour le bouddhisme zen et l’écosophie – concept du philosophe norvégien Arne Næss dont j’avais suivi un séminaire. Je ne supportais plus ce quotidien terne, sans enthousiasme, d’autant que lors de mon court séjour à Calcutta, auprès des Missionnaires de la Charité et de Mère Teresa, j’avais fait l’expérience d’une vie religieuse authentique. Bref, j’étais mal au point. Aussi ai-je demandé, de façon un peu désespérée, un congé sabbatique en 1981. Je l’ai commencé au couvent dominicain de la Tourette où Pierre Cren, prêtre dominicain, et Jacques Castermane, fondateur du centre Dürckheim à Mirmande, animaient des séances de méditation zen. Puis en 1982, j’ai passé six semaines à Todtmoos-Rütte, en Forêt-Noire, dans le centre de Dürckheim.

« Le Verbe ne se fait pas chair »


Ce séjour auprès de Dürckheim, qui avait alors 87 ans, m’a guéri de la dépression et du burn-out. Grâce à lui, j’ai eu cette chance, que tant de mes frères n’ont pas eue, de pouvoir mener un vrai travail sur moi-même, d’acquérir des outils de connaissance de soi, de sa vie psychique, qui me servent aujourd’hui encore. En revisitant ma vie, j’ai pu m’accepter, reprendre confiance en moi. Et aussi résumer mon expérience en une phrase, terrible : « Le Verbe ne se fait pas chair. » La lecture de Carl Gustav Jung m’a aidé à poser ce constat, lui qui écrivait dans Psychologie et alchimie : « Pour la plupart, les hommes n’ont rencontré le Christ que de l’extérieur et jamais par l’intérieure de leur âme… » G.K. Chesterton ne disait pas autre chose : « On dit que le christianisme a échoué, personne ne l’a jamais essayé. »

Dès lors, je me suis mis à chercher ces hommes et femmes qui, dans l’histoire, ont été d’authentiques témoins de la Parole faite chair. Et j’ai notamment trouvé Etty Hillesum, Dietrich Bonhoeffer, Thomas Merton, Édith Stein… Et Maître Eckhart, ce mystique rhénan contre lequel on m’avait mis en garde durant ma formation au Saulchoir. Sans le bouddhisme zen, je ne l’aurais pas « rencontré », lui dont l’enseignement est très proche de celui du Bouddha. J’ai décidé de l’étudier sérieusement quand j’ai été élu prieur du couvent de Strasbourg en 1983, soit près de huit siècles après lui.

À la suite de Thomas Merton, j’ai été frappé par la proximité entre le concept bouddhique de vacuité et celui de « pur néant » de Maître Eckhart. Entre le vide du zen et le vide christique, le Christ s’étant « vidé de lui-même » (Philippiens 2, 6). Cette approche croisée m’a conduit vers un christianisme détaché des formulations. Même les expressions suprêmes de la foi chrétienne contenues dans le Credo ne sont que des mots du dictionnaire ! Je les récite avec bonheur, évidemment, mais tout en sachant qu’elles ne sont pas à la hauteur du mystère de Dieu, du Réel. Maître Eckhart distingue « Dieu », celui que l’on nomme, de la « déité », c’est-à-dire Dieu au-delà de Dieu, au-delà de toutes les désignations. Et dans son sermon n°52, il répète trois fois : « Je prie Dieu de me libérer de Dieu », de me libérer des représentations commodes que j’en ai.

Les fruits de la méditation

Jeune dominicain, en voyant mes frères un peu éteints, je me disais : « Toi aussi tu vas perdre la flamme. » Ma vie est partie dans la direction contraire ! J’ai reçu tant de fruits de la méditation dans l’esprit du zen que j’avais commencé à pratiquer pour des raisons thérapeutiques. Outre l’expérience de la guérison, je vois trois bénéfices durables : une prise de conscience de la place du corps dans la vie intérieure ; le caractère paradoxal de l’enseignement de Jésus qui, à la manière des maîtres zen adeptes des koan (propos déstabilisant destinés à faire progresser le disciple sur la voie de l’éveil), veut déstabiliser ses disciples pour les amener plus loin ; la découverte des mystiques médiévaux.

Le théologien Raimon Panikkar, qui se disait « hindou chrétien », a eu cette parole que d’aucuns jugeront excessive, mais qui interpelle : « Celui qui n’a qu’une religion est condamné à n’en avoir aucune. »

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Les étapes de sa vie

1940 Naît près de Fontainebleau (Seine-et-Marne).

1959 Entre à l’École des mines de Paris.

1964 Rejoint le noviciat des Dominicains à Lille.

1971 Ordonné prêtre.

1971 Envoyé en Suède où il rencontre le bouddhisme zen et acquiert une conscience écologique.

1983 Nommé prieur du couvent de Strasbourg.

1988 Monte un groupe de lecture des écrits de Maître Eckhart et Jean Tauler.

1990 Séjour au Japon dans le cadre du Dialogue interreligieux monastique (DIM).

1997 Crée S’asseoir, association de promotion de la méditation silencieuse dans l’esprit du zen.

2009 Publie le Nuage de l’inconnaissance (Albin Michel).

2024 Vers la source intérieure. Conversation avec Jean-Claude Noyé (DDB).

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Source La Vie

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samedi 8 février 2025

Toute forme vivante est un mystère

Tout forme vivante est un mystère. Lorsque vous regardez une fleur vous ne voyez pas une forme définitive mais une forme en devenir. Cette rose qui surgit d'un bulbe souterrain va passer par trois phases incontournables : le stade du bouton, celui de la fleur épanouie pour ensuite devenir la fleur qui fane.

En japonais, Ikebana signifie fleur vivante et indique aussi l'exercice de la composition florale, l'art du bouquet. Et, dans ce domaine, la culture du chrysanthème est considérée comme étant un art traditionnel.


A la différence de la symbolique macabre que cette fleur a dans la plupart des pays d'Europe, la culture du chrysanthème au Japon est envisagée depuis plusieurs siècles comme une véritable philosophie de vie.

Lorsqu'il était au Japon (1937-1947), Graf Dürckheim a visité une exposition centrée sur cette fleur qui est l'emblème également de la famille impériale. Au cours de cette visite, il demande au maître jardinier : "Pouvez-vous me dire si au cours de la croissance de cette fleur il y a pour vous un moment qui est plus important qu'un autre ?" Le maître jardinier semble très embarrassé par cette question et dit qu'il ne la comprend pas. Graf Dürckheim avoue qu'il lui semble que c'est le moment où cette fleur est épanouie. Le maître jardinier, saisissant alors le sens de sa question, lui dit : "Pour nous japonais, il n'y a pas un moment de la croissance d'une fleur qui serait plus important qu'un autre, parce que la vie de cette fleur est un chemin de transformation qui va de sa naissance à sa mort."

L'erreur commise par bon nombre d'occidentaux qui se disent intéressés par le zen est de s'imaginer qu'il faudrait, à coup d'exercices, réaliser, atteindre et maintenir un état d'être qui serait du même niveau que la beauté de la fleur épanouie ! En quelque sorte être infiniment bon, infiniment juste, infiniment parfait ! Ou se maintenir dans un état d'être serein, confiant, avenant, en toutes circonstances.

La visée du Zen est de nous ré-orienter vers notre être véritable que Graf Dürckheim appelle notre être essentiel : « Être en accord avec l'Être ne signifie pas être dans un état de perfection. Vouloir atteindre la perfection est une erreur que ne doit pas commettre la personne en chemin. Notre vérité est souvent assez misérable, en rapport avec notre idéal. Être relié à notre vraie nature ne signifie pas que nous réalisons de manière parfaite "ce que doit être un homme", mais avoir la force de nous voir dans notre vérité du moment. L'éveil à notre être essentiel ne se manifeste pas quand nous dépassons le niveau humain mais précisément là où nous reconnaissons ce niveau humain, lorsque nous reconnaissons notre faiblesse. » 1

Une dernière étape ... vieillir !

La fleur fanée. Elle est retirée du bouquet qui vous a été offert ou elle est arrachée de votre jardin. Sans doute parce qu'elle nous confronte à l'inacceptable : la mort.

Le bouton de rose, la rose épanouie, la rose fanée sont des imprégnations physiques (corporelle) de ce qui fait que ce qui vit ... vit (l'essence) !

Sur la Voie qu'est le Zen, la personne en chemin, lorsqu'elle vieillit, apprend à -quitter toute forme réalisée, ce qui lui permet d'apprendre à -admettre- une forme nouvelle. C'est pourquoi vieillir devrait être entendu comme étant la chance de mûrir. S'efforcer de vouloir toujours stabiliser ce qui est acquis est une des causes de l'angoisse des personnes âgées.

Vieillir (mûrir) c'est accepter l'affaiblissement des forces qui sont du domaine du faire et sont développées par le Moi. Le corps, peut-être attaché à une canne, le corps qui se déplace désormais lentement, devient un champ d'expérience de l'infaisable.

Expérience d'une force qui ne peut être quantifiée par un dynamomètre ; une force qui est ressentie en tant que qualité d'être. Imprégnation corporelle d'une plénitude intérieure, d'un ordre intérieur, de la paix intérieure, la force du non-vouloir.

Je ne pouvais imaginer, lorsque en 1967 j'ai pratiqué zazen pour la première fois, que cet exercice m'amènerait à ne plus considérer l'agitation comme étant le contraire du calme et de faire l'expérience que l'agitation exclut le calme, le grand calme présent au plus profond de chaque être humain.

Jacques Castermane

1 - Le Centre de l’Etre - éd. Albin Michel (p. 45)

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