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jeudi 15 janvier 2026

Voeux avec Joshin Luce Bachoux


Faites un vœu !

 

Vous arrive-t-il de faire des vœux ? Je ne parle pas des vœux de Nouvel An mais de ces souhaits devant une étoile filante dans le ciel d'été : aller marcher sur la lune, flâner sous les tropiques à bord d'une jonque...

 

Dans notre tradition, nous faisons souvent des vœux, mais d'une tout autre sorte : il s'agit de partir du quotidien, et même des moments les plus banals de ce quotidien, ces moments que l'on ne voit même plus parce qu'ils ne font que se répéter, jour après jour. Or ces petits gestes qui nous semblent sans importance, poster une lettre, allumer son portable sont en fait ceux qui tissent notre vie même, dans son ennui, dans sa routine ; alors plutôt que de les ignorer, transformons-les grâce à un vœu :

 

Allumant mon Smartphone,

je fais le vœu de n'y déposer tout au long de la journée

que des paroles bienveillantes.

 

Notre vœu est à la fois un vœu minuscule et un vœu immense ! Un vœu minuscule parce qu'il est réalisable, avec un petit peu d'attention, un petit peu de cœur. Immense car il va changer notre journée pour le meilleur. Il va permettre de vivre au creux même des jours, sans rien perdre, sans se perdre.

 

M'éveillant au matin,

je fais le vœu d'écouter ceux que j'aime

surtout ce que je n'entends pas.

 

Il y a beaucoup de vœux possibles, en fait, il n'y a pas d'instant qui n'y soit propice.

 

Les vœux qui nous font sourire :

 

Redémarrant la Box,

je fais le vœu de me souvenir

que moi aussi j'ai parfois besoin de déconnecter.

 

Quand j'entends le moustique zinzinner à mon oreille,

je fais le vœu de me rappeler

que j'en ai embêté plus d'un avec mon bavardage.

 

Ceux qui nous rendent plus sages :

Devant le grand ciel bleu

je fais le vœu de ne pas oublier

qu'il y a aussi des jours avec nuages.

 

Après avoir écouté la radio ce soir,

je fais le vœu d'être attentive

à ne pas rajouter un seul geste de violence

dans ce monde qui en déborde.

 

Et ceux qui allègent nos journées :

 

Vidant la poubelle,

je fais le vœu de me débarrasser

aussi de ce qui encombre mon esprit.

 

Ou ceux qui nous aident à mieux voir :

 

Lorsque je tombe sur quelqu'un de désagréable,

je fais le vœu de bien regarder

s'il n'y a pas la même personne au fond de moi.

 

Il y en a pour chaque occasion :

 

Quand au lever je vois le soleil déjà debout,

je fais le vœu

de ne pas dormir ma vie.

 

Assis à une terrasse de café,

je fais le vœu de déguster

ma journée comme elle sera servie.

 

C'est une façon de remplir nos jours, de mettre de la joie dans les petites choses qui en deviennent pleines de compassion et d'amour :

Remplissant de graines la mangeoire à oiseaux,

je fais le vœu d'être source de réconfort

en toutes circonstances.

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lundi 28 octobre 2024

Gassho, se rassembler et redonner

"Dans les temples bouddhistes, nombreux sont les gestes du quotidien porteurs de sens profond, ancrés dans la vie des moines et pratiquants et qui nous paraissent si naturels que l’on ne demande pas ce qu’ils représentent. Joshin Bachoux nous explique toute la signification du geste « Gasshô », geste de salutation et de vénération que l’on effectue en conscience et qui se pratique au quotidien au sein des monastères et dans la vie laïque."


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mardi 1 mars 2022

Pratique du vœu

 Dans la monotone succession des jours, les petits gestes qui nous paraissent banals ou insignifiants ont pourtant toute leur importance. La nonne bouddhiste y apporte toute une qualité de présence en formulant des souhaits. Ou comment cultiver la joie de vivre, la compassion et l'amour.


Vous arrive-t-il de faire des vœux ? Je ne parle pas des vœux de ­Nouvel An mais de ces souhaits devant une étoile filante dans le ciel d’été : aller marcher sur la lune, flâner sous les tropiques à bord d’une jonque…

Dans notre tradition, nous faisons souvent des vœux, mais d’une tout autre sorte : il s’agit de partir du quotidien, et même des moments les plus banals de ce quotidien, ces moments que l’on ne voit même plus parce qu’ils ne font que se répéter, jour après jour. Or ces petits gestes qui nous semblent sans importance, poster une lettre, allumer son portable sont en fait ceux qui tissent notre vie même, dans son ennui, dans sa routine ; alors plutôt que de les ignorer, transformons-les grâce à un vœu :

Allumant mon Smartphone,

je fais le vœu de n’y déposer tout au long de la journée

que des paroles bienveillantes.

Notre vœu est à la fois un vœu minuscule et un vœu immense ! Un vœu minuscule parce qu’il est réalisable, avec un petit peu d’attention, un petit peu de cœur. Immense car il va changer notre journée pour le meilleur. Il va permettre de vivre au creux même des jours, sans rien perdre, sans se perdre.

M’éveillant au matin,

je fais le vœu d’écouter ceux que j’aime

surtout ce que je n’entends pas.

Il y a beaucoup de vœux possibles, en fait, il n’y a pas d’instant qui n’y soit propice. Les vœux qui nous font sourire :

Redémarrant la Box,

je fais le vœu de me souvenir

que moi aussi j’ai parfois besoin de déconnecter.

Quand j’entends le moustique zinzinner à mon oreille,

je fais le vœu de me rappeler

que j’en ai embêté plus d’un avec mon bavardage.


Ceux qui nous rendent plus sages :

Devant le grand ciel bleu

je fais le vœu de ne pas oublier

qu’il y a aussi des jours avec nuages.

Après avoir écouté la radio ce soir,

je fais le vœu d’être attentive

à ne pas rajouter un seul geste de violence

dans ce monde qui en déborde.


Et ceux qui allègent nos journées :

Vidant la poubelle,

je fais le vœu de me débarrasser aussi

de ce qui encombre mon esprit.


Ou qui nous aident à mieux voir :

Lorsque je tombe sur quelqu’un de désagréable,

je fais le vœu de bien regarder

s’il n’y a pas la même personne au fond de moi.


Il y en a pour chaque occasion :

Quand au lever je vois le soleil déjà debout

je fais le vœu

de ne pas dormir ma vie.


Assis à une terrasse de café

je fais le vœu de déguster ma journée

comme elle sera servie.


C’est une façon de remplir nos jours, de mettre de la joie dans les petites choses qui en deviennent pleines de compassion et d’amour :

Remplissant de graines la mangeoire à oiseaux,

je fais le vœu

d’être source de réconfort en toutes circonstances.


N’est-ce pas merveilleux : plus rien dans notre vie n’est laissé de côté ! Plus aucune activité n’est trop petite pour être pleinement vécue et partagée. C’est tout simple ! ...

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source : La Vie

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lundi 20 décembre 2021

« La joie qui nous emplit ne dépend de rien que de nous-mêmes »

 

Lors de sa déambulation dans une galerie d’art, la nonne bouddhiste s’arrête pour contempler quatre mots calligraphiés à l’encre de Chine sur un papier ivoire. Elle médite sur chacun d’eux. Eau, joie, lumière… sont le reflet d’une source qui ruisselle à l’intime de nous-mêmes.


« Eau pure… Cœur joyeux… » : quatre mots, calligraphiés d’une belle encre de Chine, noire et profonde, sur un papier ivoire, lui-même accroché sur un fond de tissu beige et or, qui attirent mon regard.

Dans cette galerie sont exposées des encres chinoises, paysages brumeux et montagnes lointaines, et je suis surprise de voir parmi les rouleaux de soie et les signes mystérieux ces quatre mots familiers élégamment tracés au pinceau. Ils en deviennent nouveaux, inattendus, et ils m’attirent comme un rayon de soleil qui se serait faufilé au milieu des nuages.

Un grand souffle de légèreté

Calligraphié ? Rien de bien ordonné, comme le mot pourrait le faire croire, rien de la belle écriture occidentale, mais de l’espace, des mots qui jouent et dansent, des vagues, un grand souffle de légèreté et, oui, de joie. La dernière lettre de chaque mot, prolongée d’un trait léger et sinueux, semble s’écouler sur le papier comme un petit ruisseau ; les mots jouent aux quatre coins sur la feuille, et montent et descendent portés par une brise de printemps ; entre eux, de l’espace qui ouvre une respiration et tout cela ensemble m’évoque un nouveau possible en cette grise journée.

Ces mots qui jouent dans l’espace

Il me semble qu’il suffirait de les relier comme on le fait sur un dessin d’enfant afin de trouver leur sens : un par un d’abord, deux par deux ensuite : qu’est-ce qu’une eau pure ? Comment l’imaginer et où la voir ? Un cœur joyeux : bat-il plus vite ? Est-il traversé par des flots de joie ? Puis en les permutant, je fais de nouvelles découvertes : apparaissent un cœur pur, une eau joyeuse, et puis une eau et un cœur purs et joyeux…

À force de les regarder, de les rêver, j’ai envie de sourire. Ces mots qui jouent dans l’espace entrent en moi, dans un ruissellement qui me traverse et me lave des obscurités que je porte aujourd’hui, comme un ruisseau, qui court dans la prairie et emporte dans son élan feuilles mortes et branches cassées, tout en fredonnant un petit air allègre.

Une source qui coule jour et nuit

Je m’arrête devant la vitrine pour mieux regarder : d’abord percevoir le rythme des mots ; « eau pure » : j’en vois la transparence dans les reflets du papier, comme des paillettes d’or scintillant au creux du courant ; « cœur joyeux » : j’en vois l’énergie dans la force du trait, dynamique, tantôt léger, tantôt appuyé ; c’est le chant de l’eau, sa force qui entraîne tout ce qui fait obstacle à la joie. Et ce cœur, mon cœur, cœur lourd, cœur trop plein, cœur fragile d’inquiétudes et de doutes, le voilà qui s’éveille, grandit, prêt à recevoir l’eau pure qui apaisera mon esprit agité.

La joie ici n’est pas la joie fugitive de l’instant, la joie d’un désir réalisé puis oublié : l’eau murmure d’une source plus profonde, une source pérenne, qui coule jour et nuit, et chuchote dans le silence ; hors d’atteinte des bruits du monde, proche d’atteinte de mon cœur lorsque je la cherche pour étancher ma soif.

Une joie qui ne dépend que de nous



Dans les rues animées, sous les guirlandes, au milieu de tous ceux qui se pressent pour des achats et des cadeaux, je la vois, cette joie qui nous emplit lorsque nous l’accueillons où que nous soyons, car elle ne dépend de rien que de nous-mêmes.

Je vois cette lumière qui passe à travers nous, qui se glisse dans les âmes ; et comme on aimerait que, de proche en proche, elle emplisse le monde ! Ainsi chante Ryokan, moine poète japonais : « Comme le petit ruisseau se frayant un chemin à travers les pierres moussues, moi aussi, peu à peu, je deviens clair et transparent. » Comment mieux se préparer en ce mois de décembre à accueillir la Lumière : « Eau pure… cœur joyeux ! »

Joshin Luce Bachoux

source : le magazine La Vie


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dimanche 26 septembre 2021

Juste un temps

 « Il y a un temps pour chaque chose, un temps pour les vivants, un temps pour les morts »

Joshin Luce Bachoux, nonne bouddhiste, nous relate un rituel original auquel elle a participé en août 2021 avec sa communauté : trois jours consacrés à la mémoire des défunts. Une manière émouvante et concrète de se tourner vers « ceux qui nous ont quittés ».


De petites lumières tremblantes qui illuminent un instant le crépuscule, puis, au fil de la rivière, s’éloignent et disparaissent… Nous regardons partir ces fins morceaux d’écorce ou de bambou que nous avons confectionnés cet après-midi, taillés et lissés, puis peints : des fleurs, des oiseaux, des ébauches de visages, toujours des couleurs… Sur le dessus une feuille, ou un morceau de papier avec un nom. Et enfin, collée en équilibre, une petite bougie.

Puis, tard en cette belle journée de la mi-août, quand le soleil a commencé à disparaître derrière la colline, nous sommes descendus en silence jusqu’au cours d’eau en contrebas ; nous sommes restés là quelques minutes, recueillis, chacun dans ses pensées, dans ses souvenirs, mais puisant de la force à être ensemble. Nous ne pouvions plus voir le jardin ni les bâtiments ; le quotidien semblait avoir disparu. Il nous restait un monde vert et silencieux, tranquille et accueillant ; juste un murmure, celui de l’eau, un fredonnement léger pour accompagner ces instants d’émotion.

Moment de partage et d’acceptation 

Alors, chaque personne à tour de rôle a allumé sa bougie, s’est avancée et a délicatement déposé la frêle embarcation sur l’eau. Quelques secondes pour la regarder prendre son élan, puis une autre personne à son tour pour confier un nom, un souvenir, à la source de toute vie.

Car comme il est dit, il y a un temps pour chaque chose, un temps pour les vivants, un temps pour les morts. Cette cérémonie clôt le temps des morts ; ou plutôt non, pas une cérémonie, le mot est trop fort, il ne transmet pas la simplicité, la retenue de nos gestes ; pas un rituel non plus, chacun s’avance doucement, prend le temps voulu, il n’y a pas de préséance, personne ne dirige. C’est un moment de partage, d’acceptation aussi : ouvrir les mains et laisser partir.

Vers tous ceux qui nous ont quittés...

Les deux jours précédents ont été un temps du souvenir : nous avons choisi de garder cette date de plein été, comme au Japon, pour nous tourner vers nos proches, ou moins proches, vers tous ceux qui nous ont quittés. Plénitude : le potager croule sous les courgettes et les haricots, avec les pointillés orange des potimarrons ; dans le jardin, c’est à qui, dahlias, cosmos, ou lupins, attrapera le plus tôt le soleil. Mais déjà, dans nos montagnes, le matin se fait frisquet, et le soir, les sapins s’enroulent dans une brume légère…

Offrandes et longue méditation silencieuse 

Il est d’usage d’aller le premier jour au cimetière laver les tombes, aussi tendrement, dit-on, que si on lavait le dos de sa mère… Ici, en ces contreforts des Cévennes, nous nettoyons le petit cimetière qui se trouve sur le terrain en nous efforçant d’enlever mauvaises herbes et orties le plus doucement possible ! Le lendemain matin, chacun dépose, dans la salle de méditation ou au-dehors, dans la forêt ou en plein champ, des offrandes. Ce peut être un message, une photo, ou ce qu’aimait la personne : ainsi il y a sur l’autel une plaquette de chocolat, du Coca, une petite maquette d’avion et un joli foulard.


L’après-midi, nous nous sommes réunis pour une longue méditation silencieuse, puis, séparément, nous avons marché jusqu’à la nuit. Troisième jour, les petits bateaux, la rivière… Nous revenons au temple en silence ; la nuit est tombée. Un grand apaisement en nous et autour de nous ; fatigués et heureux, comme au retour d’un grand voyage. Le halo des lampes qui accompagne notre marche nous le dit : nous ne sommes jamais seuls, nous traversons cette vie, entourés de tous et de chacun, ensemble, et ainsi entre la douceur dans nos vies.

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lundi 2 août 2021

Le conte des deux cygnes

 La nonne bouddhiste nous offre un de ces récits de sagesse, appelés Jatakas, qui retracent les vies antérieures du Bouddha. Foisonnants d'images propres à l'Inde ancienne, ils se veulent riches d’enseignements sur l’Éveil, la réincarnation et le karma. 

Des contes où il est question, comme dans tous les contes, de rois, de pouvoir, de promesses tenues ou brisées, des responsabilités de nos actes : ainsi sont racontées, dans les pays d’Asie, les vies antérieures du Bouddha, tantôt être humain, tantôt animal : daim, tortue, singe, lièvre, éléphant et plus encore.

Sous de multiples formes, il est montré comment, d’existence en existence, le futur Bouddha approfondit la moralité et la sagesse, et surtout le don sous toutes ses formes et la compassion. Ces contes, appelés « Jatakas » sont récités, chantés ou mis en scène ; ils sont connus de tous, et chacun a ses préférés. Voici l’Histoire des deux cygnes.


La volonté de posséder

Il était une fois près d’un lac bleu au fond de l’Himalaya, un couple de cygnes si beaux que même les boutons de lotus palissaient à côté d’eux ; à la voix si douce, qu’elle surpassait même la musique des bracelets de chevilles des jeunes femmes. Les dieux eux-mêmes les admiraient, et petit à petit leur réputation atteignit le royaume de Varanasi. 

Lorsque le roi entendit parler d’eux, il voulut absolument les posséder : il donna l’ordre de creuser un lac près de son palais, de le parer des plus belles plantes, des plus délicieux ombrages. Bercé par la brise, le pollen des lotus recouvrait les rives d’un voile doré ; l’eau en était si limpide que les pierres de son fond scintillaient comme des joyaux. La nuit, le lac devenait un immense miroir pour la lune et les étoiles brillantes.

Une beauté ambiguë

Bientôt, la beauté du lac rivalisa avec celle du ciel bleu traversé de ravissants petits nuages blancs. Le roi proclama alors que tous les oiseaux pouvaient venir sans crainte, qu’ils y seraient protégés. Un beau jour d’automne, un couple de cygnes de l’Himalaya survola cette merveille, et de retour, ils en firent si bien la description que tous leurs amis voulurent s’y rendre.

Mais le roi des cygnes, et son ministre, essayèrent de les en dissuader. Ils dirent : « Les animaux, les oiseaux, expriment leurs sentiments par des chants ou des cris, mais ces créatures que l’on appelle “hommes” savent mentir avec de belles paroles. » Mais comme les autres ne changeaient pas d’avis, ils les accompagnèrent.

Des cygnes solidaires

Lorsque le roi de Varanasi apprit l’arrivée de ces oiseaux dorés, aux yeux de saphir, d’une beauté inégalée, il loua aussitôt les services d’un chasseur pour qu’il pose des pièges et attrape plusieurs de ces cygnes. Le lendemain de leur arrivée, méfiant, le roi des cygnes fit le tour du lac, et hélas ! il fut attrapé par un collet. Il poussa alors un cri pour prévenir les autres, afin qu’ils s’envolent. Tous partirent à tire d’aile, sauf le ministre, qui insista pour rester près de son roi.

Le chasseur, lorsqu’il arriva, fut surpris : l'un des cygnes était attrapé, mais l’autre, à côté de lui, était libre ! Il ne s’envolait pas et ne montrait aucune marque de peur.

Plus encore, lorsqu’il fut devant eux, le second cygne lui demanda de le prendre lui à la place et de laisser partir le roi des cygnes. Touché par cette loyauté, et au risque de sa vie en s’opposant à la volonté de son roi, le chasseur libéra le cygne prisonnier. Mais les oiseaux ne s’envolèrent pas : ils se perchèrent sur les épaules du chasseur et lui dirent de les emmener voir le roi, pour le sauver de sa colère.

Joshin Luce Bachoux

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dimanche 20 juin 2021

Rouge et rond comme une cerise...

 L'arrivée des premières cerises ouvrent le champs à des réflexions mélancoliques sur le temps qui passe et la force des liens familiaux.

Chaque année, les premières cerises me rendent rêveuse et nostalgique... Les reflets rubis des grosses cerises burlat, le panaché rose et jaune des bigarreaux, mais surtout le rouge pâle de ces petites griottes rabougries, juste un noyau, à peine un coup de dent autour, et chanceuse encore si on ne tombe pas sur un ver, fort mécontent d'être dérangé dans son déjeuner.

Pff, pff, je recrache tout, je trépigne un peu... « Jette-la, grand-mère, jette-la ! » « Mais non, mon petit, c'est parce qu'elle est délicieuse, cette cerise, qu'il l'a choisie ! » « Grand-mère, je ne veux pas manger de ver, c'est dégoûtant d'abord. » Mais grand-mère sourit, indulgente, pour ce qu'elle considère des caprices de petite fille choyée et citadine.

Le regard d'un enfant de 7 ans


Les cerises, pour elle, c'est un cadeau du printemps, une surprise ardemment attendue, des journées lumineuses dans les difficultés de la vie... « On grimpait sur l'arbre, vois-tu, et on en mangeait, on en mangeait... » Je regarde cette vieille dame, plutôt ronde, qui marche si mal, et je ne la crois pas. Comment serait-ce possible... Je n'ai pas spécialement réfléchi à la question mais c'est tout à fait évident que, même si moi, je change, si je grandis, si je ne suis bientôt plus une enfant, imaginez 7 ans ! l'âge de raison.

Mes parents ont toujours été vieux, parce que ce sont des parents, c'est logique, et ma grand-mère a toujours été extrêmement vieille et a passé sa vie assise dans un fauteuil au soleil dans son petit bout de jardin. Elle a toujours eu cette peau douce toute rose, ces joues un peu froissées que j'aime embrasser, des cheveux blancs tout ébouriffés et des yeux qui se plissent pour mieux me regarder : « Comme tu as grandi ! », me dit-elle chaque fois que j'arrive. Je ne le dis pas, mais je trouve cette remarque un peu bête, les petites filles, c'est fait pour grandir, est-ce qu'elle ne le sait pas ? « Mais tu as déjà eu des petites-filles, grand-mère, tu sais bien que je vais devenir une grande ! »

Un refuge dans ma vie

Aujourd'hui, c'est jour de fête, premières cerises, et un sourire encore plus joyeux que d'habitude ; elle tourne et retourne les fruits dans ses mains, les regarde en transparence, en respire le parfum et sourit : « On se rendait malades, comme tous les gosses, et notre mère nous tirait les cheveux quand on revenait, le tablier tout tâché, la figure toute barbouillée. C'est que les cerises, c'était pour les vendre ; on les rangeait bien proprement dans un panier, et on se mettait au bord de la route. Et gare si on revenait sans argent, et avec une bouche toute rouge ! »

Je n'écoute pas grand-chose parce que je n'imagine même pas de quoi elle parle : jamais mes parents ne m'ont tiré les cheveux, jamais ils ne me laisseraient partir toute seule au bord d'une route, jamais je n'ai mangé de cerises qui n'aient pas été auparavant triées et lavées. Ce que je veux, c'est me blottir contre elle, sentir son souffle sur mes cheveux, ses bras solides autour de moi, sa main qui caresse ma joue.

Ce que je veux, c'est qu'elle soit là, qu'elle me dise que tout va s'arranger, même si je commence à ne plus la croire toujours. Mais elle est un refuge dans ma vie, une certitude, un rempart que, doucement, les jours émiettent, sans que je m'en rende compte. Elle fut mon premier grand chagrin. Aimer, être aimée. Aimer longtemps après que la personne aimée a disparu. Un amour qui continue à nous emplir, un amour rouge et brillant, un amour rond comme une cerise.

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Nonne bouddhiste, Joshin Luce Bachoux anime la Demeure sans limites, temple zen et lieu de retraite à Saint-Agrève, en Ardèche. Auteure de Tout ce qui compte en cet instant chez Points Vivre, et Une saison en méditation, au Cerf.

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dimanche 18 avril 2021

Le silence de l'aube

 


"Quand toute parole est oubliée dans le silence..." Voilà la phrase qui résonne dans ma tête ce matin. Tôt levée, je marche dans l’aube nouvelle, enveloppée de sa fraîcheur, attentive à ne rien perdre de ce moment où la nuit se retire, nous laissant dans la respiration du monde et sa promesse de renouveau.

Ces derniers jours, les prairies ont commencé tout en douceur à se recouvrir de leur robe de printemps, et à travers leur vert tendre, pointent de minuscules fleurs bleues et rouges, pâles dans cette aube naissante ; seules taches de couleur, les genêts éclaboussent de leur jaune glorieux les bordures des prés. À l'horizon, les montagnes enveloppées de voiles de brume hésitent entre le gris et le bleu : elles se veulent légères, formes changeantes, pour quelques instants encore. Dans le ciel qui s’éclaire, j’aperçois un minuscule croissant de lune, une petite lune de trois jours, émouvante dans sa fragilité, qui s’efface doucement.

Sortie avant la première méditation de la journée, j’ai voulu voir le monde s’éveiller, accompagner la lumière naissante, vivre cet accomplissement, si quotidien que nous en oublions parfois la beauté. Et être entourée de silence : le monde respire et les champs, la forêt et moi retenons notre souffle - pas un oiseau ne chante, le murmure de la rivière même est assourdi de rêves, nul ne bouge. « Quand toute parole est oubliée dans le silence, écrit le vieux moine chinois Wanshi. qui aimait sans doute, lui aussi, sortir du lit pour admirer l'aube, vous apparaissez devant vous-même avec clarté. »

NAISSANCE, RENOUVEAU, LUMIÈRE

Qu’a-t-il vu. ce matin-là. lorsqu'il marchait dans les collines ? Connaissons-nous le silence dont il parle ? Que se passe-t-il en nous lorsque le tumulte qui entoure nos jours s’arrête un instant et que nous nous retrouvons au creux de notre vie. là où tous nos déguisements tombent ? Lorsque le cœur s’enrichit de silence, un silence plus profond, plus tranquille que l’absence de bruit : un silence qui palpite avec le monde, qui en réfléchit la beauté et nous donne notre place juste, à la fois essentielle et fragile. Un silence, tout de transparence, source même de notre existence.

Et il poursuit : « Alors, les limites du temps s'effacent, et en cet instant, tout revient à la vie. » Naissance, renouveau, lumière… nos yeux s’ouvrent, nos peurs s'effacent, nous sommes en harmonie avec nous-même. nous sommes le chant, nous sommes le mystère. Le ciel s'emplit de bleu azur ; le soleil apparaît : la journée sera belle.

Joshin Luce Bachoux

source : La Vie

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mercredi 20 janvier 2021

Petits miracles de l'hiver

 


Un paysage en noir et blanc : les champs, terre sombre avec ça et là des coulées de neige ; les sapins, de leur vert si foncé qu'ils semblent de noires silhouettes bordées de blanc sur le ciel gris : traits de fusain et hachures à l'encre. Comme un de ces dessins dans lequel le vide remplit davantage l'image que le plein, un vide dans lequel rien n'a disparu mais où tout se tient en-dessous, un peu caché, protégé des regards pour mieux se déployer plus tard. Ce vide n'est pas perte, mais au contraire un vide plein de promesses, un vide qui nous appelle à la patience et à l'espoir.

Un paysage épuré, réduit à l'essentiel : comme si la nature nous proposait l'espace lui-même comme sujet, nous rappelant que même nos lourdes maisons de pierre, nos toits de lauzes, ne sont pas grand-chose face à elle ; que nous sommes acceptés, certes, tant de générations se sont succédé ici, transformant la terre, traçant les limites et les sillons, construisant des abris, mais seulement aussi longtemps que nous lui laisserons la première place.

Corps détendus, cœurs paisibles

Les bruits aussi se sont effacés : les oiseaux sont partis vers le chaud, les arbres sans feuillage ne bruissent plus, même le petit ruisseau chantonne d'une voix toute frêle, comme s'il n'était plus qu'un souvenir de l'été... Dans la maison également le silence s'installe et les pièces en semblent moins encombrées ; au centre de ce calme, nous nous déplaçons plus doucement, comme si une grâce nouvelle nous emplissait.

Le bruit des pas diminue et pourtant nous avons l'impression de marcher sans effort particulier ; c'est un allègement, corps détendus et cœurs paisibles. Nous avançons dans nos journées avec une nouvelle aisance. L'espace du dehors s'invite au dedans : à l'aube et au crépuscule, la salle de méditation se déploie sans limites d'une respiration ample et profonde, la grande respiration de l'univers, que nous accompagnons sans même y penser. Nous sommes participants du monde, parties prenantes de cette nature qui nous entoure ; ici même, tout effort est aboli, nous sommes à notre juste place.


Sans heurts et sans bruits

Moi qui d'ordinaire remplis les murs de couleurs et de soleil, en ce creux de l'hiver, je me laisse flotter dans ce blanc, je me laisse porter par le silence. Nous n'avons pas besoin de parler, sans pourtant retenir nos paroles ; nous vivons en harmonie dans un espace familier et pourtant changé par l'hiver, par la brume, par cette grâce fragile et forte à la fois qui nous enveloppe et nous guide dans des journées pleines mais tranquilles.

« Soyez sans affaires », a dit un moine chinois, il y a longtemps : peut-être avait-il lui aussi contemplé cet espace sans trace où tout se fait sans heurts et sans bruits ; où aucune chose n'est plus séparée de nous, car nous ne sommes plus séparés du monde. Alors rentrer le bois, méditer, cuisiner ou marcher dans la forêt deviennent de petits miracles, tout en joie et en douceur.

Ces jours si larges, si spacieux

C'est vrai, cela ne durera pas : demain le monde nous bousculera, l'orage grondera, le poêle refusera de prendre et l'une de nous commencera à grommeler : c'est toujours moi qui... Le bruit, l'agitation, mais aussi les rires, l'odeur du plat qui cuit dans le four, les chants du matin empliront à nouveau le lieu. Ce sera différent, ce sera bien. Mais aujourd'hui, et tous ces jours passés si larges, si spacieux, nous auront apporté tous ces petits miracles que nous garderons dans nos cœurs aussi tranquilles que les grandes forêts, là-bas, dormant sous la neige.

Joshin Luce Bachoux

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dimanche 8 novembre 2020

J'espère que...

 


« J'espère qu'il fera beau », « j'espère que ça va s'arranger », « j'espère qu'il ne va pas tomber malade... ». Combien de fois dans la journée prononçons-nous cette petite phrase : « J'espère que... ». Il y a les grands espoirs, surtout en ce moment de troubles, et puis tous les petits du quotidien. Or le Dalaï-Lama, qui a tant de belles phrases sur la compassion, a dit plusieurs fois une phrase qui m'a choquée : « Pas d'espoir, pas de peur. » Je connaissais déjà le : « N'espérez rien, vous ne serez pas déçu », mais j'ai toujours refusé cette phrase la trouvant assez négative, comme un repli sur soi et justement l'expression d'une peur. Je ne pouvais croire que c'était ce que le Dalaï-Lama voulait dire. J'ai donc entrepris de creuser un peu.

Une attente anxieuse

J'ai d'abord essayé de voir quand j'espérais, et ce qui se passait ensuite. Eh bien, j'espère tout au long de la journée, et beaucoup de ces espoirs ne se réalisent pas ! J'ai alors essayé de trouver un fil conducteur ; parfois j'espère des choses qui ne dépendent pas de moi : un peu de soleil pour faire du vélo, par exemple. S'il pleut, je le regrette, mais c'est l'automne, et la pluie, c'est bon pour les sources ! Et puis il y a les choses qui dépendent de quelqu'un d'autre : « J'espère que cette personne va me téléphoner », « j'espère que je vais pouvoir louer cet appartement »...

Et là, ça ne se passe pas du tout pareil : j'attends avec plus ou moins d'anxiété et, si ça ne marche pas, je suis mécontente ou carrément en colère. Pourquoi après avoir promis de m'aider cette personne me laisse-t-elle tomber ? Je ne vois aucune bonne raison - mais il est évident qu'elle en voit, et que je ne les connaîtrai pas Pourquoi n'ai-je pas été choisie pour ce travail, cet appartement, cette opportunité ? Je rumine, je grommelle, j'explique dans ma tête à ces dites personnes ce que je pense d'elles, et ce n'est pas flatteur, bref, je suis de mauvaise humeur.

Le désir de me poser

J'ai le sentiment d'avoir perdu quelque chose qu'en fait je n'ai jamais eu autrement que dans mon idée. Il me semble qu'on me ce qui, pourtant, ne m'avait jamais été promis. J'ai un sentiment de perte, de manque. Peu importe ce qui m'arrive à côté, j'ai la certitude que tout pourrait être beaucoup mieux, que mes désirs sont là pour être comblés. Ah ! Nous y voilà : je ne suis pas satisfaite de ma vie en cet instant. Il y a plein d'améliorations à y faire . N'est-ce pas naturel, me demanderez-vous ? Eh bien, je n'en suis pas sûre. « Comment, n'espérez-vous pas que cette épidémie, ces guerres, cette misère prennent fin ? »

Oui, bien sûr, qui serait indifférent à tout cela ? Mais mes espoirs, ceux qui font naître chez moi anxiété, attentes et mauvaise humeur ne sont pas de cet ordre. Ils naissent d'une incapacité presque permanente à être satisfaite de ce que je vis dans ce moment ; ils expriment le désir de plus, de mieux et le ressenti constant d'un manque. « Comment ? Est-ce que ce n'est pas le désir d'améliorer notre vie qui justement nous fait avancer, étudier, travailler ? » Oui, c'est vrai, mais est-ce qu'il n'y a pas des moments où l'on pourrait simplement se dire : « Voilà, ce n'est pas parfait, mais comme c'est, ça va. » Et vivre sans attentes Aujourd'hui, j'ai envie de prendre les choses de ma vie comme elles sont, de me poser un peu, de ne plus chercher toujours autre chose. Et si vous n'êtes pas d'accord avec moi, eh bien, pour me rattraper, dans la prochaine chronique je parlerai de soleil et de la fin de cette maladie, enfin je l'espère !

Joshin Luce Bachoux
source : magazine La Vie

dimanche 13 septembre 2020

Une belle journée !

 Vous vous souvenez peut-être de ce matin-là : il fait frais, juste comme il faut, avec une petite brise qui s’élève de la vallée. Vous avez encore quelques courbatures de la veille qui vont très vite disparaître, rien de grave. Marcher, quelle joie ! Dans les Alpes, dans les Carpates ou sur le chemin de Compostelle, votre sac à dos bien calé, vos pieds bien à l’aise dans vos chaussures, la journée s’étend devant vous pleine de promesses de liberté et de merveilleux paysages. Vous échangez des regards joyeux avec vos collègues marcheurs. Allons-y, ne perdons pas de temps, le soleil réchauffe déjà la forêt, un doux parfum monte de la terre... Comme vous avez bien fait de venir !


L'ÉPREUVE DE LA MARCHE

En marche ! Premiers pas, c’est un matin de rêve, entouré de personnes merveilleuses, dans le plus bel endroit du monde.

Et on marche, et on marche, et on marche... Bien sûr, tout est grandiose, mais justement voilà, comment dire, un peu grand. On dirait que le col, ou le croisement des chemins, ou la sortie de la forêt, se font un peu attendre. C’est drôle, le sac n’était pas si lourd ce matin. C’est un sac tout à fait spécialisé, acheté dans un magasin spécialisé et pourtant les bretelles vous scient les épaules, vous allez avoir d’énormes bleus ce soir. Mais ce n’est rien comparé à vos pieds. Le talon droit est une mini-fournaise, et la chaussure gauche rétrécit d’instant en instant.

Et on marche... depuis combien d’heures ? Vous regardez autour : rien que de l’espace et des cailloux, absolument rien à l’horizon. Ah si, des nuages, de gros nuages noirs qui semblent foncer sur vous. Il ne va pas, en plus... ? Mais si ! Les premières gouttes s’écrasent sur votre front, puis c’est le déluge, grosses gouttes de pluie dures comme de la grêle, vous êtes trempé, pourtant vous aviez tout le matériel spécialisé dans votre sac. On marche...Vous en avez assez, il est temps que cesse cette plaisanterie. Vous voulez vous asseoir juste là et qu’on vous apporte une boisson chaude. Malheureusement vous êtes très exactement au milieu de nulle part, et il faut marcher. Vous grimacez chaque fois que vous posez un pied par terre, votre dos n’en peut plus. Enfin ! Au loin, l’ombre d’un abri, une promesse de repos. Vous vous traînez jusqu’à l’entrée, tant pis s’il n’y a pas de douche, tant pis si vous devez partager la chambre, ce que vous voulez, c’est vous arrêter.

UN ESPACE DE PAIX EN SOI-MÊME

Et puis... sac posé, chaussures enlevées, quelques litres de thé avalé, vous sentez monter en vous une chaleur, un sentiment, comment dire, de satisfaction, presque de fierté. Vous l’avez fait, vous êtes allé au bout, et même un peu plus loin, et voilà : vous êtes détendu, vous avez l’impression de refaire connaissance avec vous-même, d’avoir trouvé cet espace de paix à l’intérieur qui vous avait toujours échappé.

Souriant intérieurement a ces souvenirs, je les regarde, ces compagnons chercheurs, pèlerins de l’absolu qui m’entourent dans la salle de méditation : s’engager sur un chemin spirituel demande de partir avec joie et énergie, mais le chemin est ardu, le découragement nous guette parfois, on a envie de s’arrêter, de faire demi-tour. Tout semble aride, loin de nos consolations habituelles. Mais lorsqu’on continue, quelle joie ! Arriver dans cet endroit plus grand que nous-même, être libre et léger, sourire à ceux qui nous ont accompagné : la confiance nous emplit. Demain, on reviendra méditer sur son coussin, on s’ouvrira à nouveau au silence ; demain on continuera sur le chemin, demain la journée sera belle, ensemble.... 

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samedi 27 juin 2020

Offrandes


Rien que des merveilles ce matin ! Mon regard est d'abord tombé sur ce massif de delphiniums, impressionnants avec leurs hampes bleu intense, et, à leurs pieds, déjà les premières tiges frêles de capucines qui se déroulent, intrépides ; au fond, le vieux rosier, accroché aux pierres du mur, a retrouvé l'enthousiasme de la jeunesse et croule sous les fleurs et les boutons, pendant que, toutes pimpantes, les marguerites se balancent au gré de leur petite musique. 
J'étais sortie bien décidée à en finir avec tout ce qui est en retard : la cabane à bois, c'est simple, on ne peut plus y rentrer, je vais y remettre de l'ordre, ah mais il y a les outils de jardin qui ont besoin d'être bichonnés, le petit bois à ranger dans des cageots et ce tas de cartons à plier et mettre dans la voiture, et... et... mais le monde m'a stoppée dans mon élan et m'a rappelé le plus important, que j'oublie trop souvent : regarder, admirer, remercier.

Une prairie éclatante

Juste en face de la porte de la cuisine, le jardin m'a attrapée en premier ; il a été l'objet de nos soins : plantations, désherbage, toute une attention bienveillante ; nous avons encouragé ses hôtes avec des gratouillis à leurs pieds et des paroles roucoulées. Nous l'admirons d'un regard de propriétaire, c'est notre travail, notre oeuvre, notre récompense. Mais si je tourne un peu la tête, je vois la prairie, et là ! C'est une énergie incroyable, toute en vrac, en fouillis, herbes et fleurs mêlées, à qui poussera le plus haut, à qui aura plus de fleurs, à qui attrapera le premier rayon de soleil. Il y a du bleu, du jaune, du rose, et du vert, du vert qui fait du bien aux yeux et au cœur, du vert si tendre qu'on voudrait le manger, ou si éclatant qu'on voudrait le mettre dans sa poche pour le garder toujours. 
Nous avons passé tant de semaines à regarder le monde comme dangereux, presque hostile : oui c'est vrai, il peut l'être, mais j'avais oublié qu'il était aussi - d'abord ? - beauté, don, offrande.
Chaque printemps la prairie nous surprend avec des petits bouts de tiges qui se haussent du col sur une terre encore gelée, de minuscules fleurettes qui s'ouvrent sans craindre la prochaine chute de neige, puis en début d'été, elle éclate de promesses et s'abandonne à la pure joie d'être, à la vie. À la contempler, je sens quelque chose qui se dénoue en moi : nous avons passé tant de semaines à regarder le monde comme dangereux, presque hostile : oui c'est vrai, il peut l'être, mais j'avais oublié qu'il était aussi - d'abord ? - beauté, don, offrande.

La trame de toute existence

Abritée entre des murs, j'avais ignoré la force de la terre et son travail aussi vieux que le monde : faire renaître la vie ; enfermée, j'avais désappris le don du ciel sans limites qui chaque matin réveille l'espoir. J'avais perdu ce qui est la trame de toute existence : l'offrande continue, indispensable, invisible. Immobile au milieu de la cour, respirant dans la grande respiration du monde, me reviennent à l'esprit les mots d'un ces vieux moines japonais : « Le ciel et la terre font des offrandes. L'air, l'eau, les plantes, les animaux et les êtres humains font des offrandes. Toutes les choses se font des offrandes mutuelles. Ce n'est que dans ce cercle d'offrandes que nous pouvons vivre. » Ce cercle d'offrandes, je le vois maintenant partout autour de moi, dans l'herbe et ses insectes, dans le petit nuage blanc qui flotte, dans les abeilles, dans notre travail aussi et celui de tous ceux et celles qui nous ont précédés ici. Et ce moine, Kodo Sawaki, poursuit : « Le monde dans lequel nous donnons et recevons est un monde magnifique et serein. » 
Matin d'offrandes, matin de merveilles, un matin comme tous les matins.

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(sources : La Vie)

samedi 25 avril 2020

Le cœur reconnaissant


Les premiers jours, lorsque nous apprenons la maladie, la catastrophe, le confinement, nous restons désemparées. Continuer notre vie monastique, oui, prendre soin des personnes autour de nous, dans ce petit hameau, bien sûr. Téléphoner pour avoir des nouvelles, écrire aux personnes isolées, tout cela est indispensable, mais une question nous tracassait : que faire de plus ?

Prendre conscience

Tous les jours, avant le déjeuner, nous remercions : « D'innombrables labeurs ont permis à cette nourriture d'arriver jusqu'à nous : recevons-la avec gratitude. » Gratitude, le mot est là, c'est le chemin que nous allons suivre. Mettre cette gratitude dans toutes nos actions, à chaque moment de la journée, faire grandir en nous un coeur reconnaissant, voilà le travail que nous nous fixons pour cette période.
Ce sentiment existe depuis longtemps pour moi, depuis le premier jour où je suis entrée dans un temple, je crois, et où j'ai découvert que l'on me donnait la possibilité de vivre la vie que je souhaitais, sans rien demander en échange. Faible lumière, d'abord, tournée vers le Supérieur, et les autres monastiques, elle ne s'étendait qu'à ceux qui faisaient partie de mon quotidien. Petit à petit, je pris conscience du soutien que nous offraient les villageois, les visiteurs et je vis que le cercle de ceux que je pouvais remercier s'étendait bien au-delà de ce que j'imaginais. 
Prendre conscience : parce que tant de choses me paraissaient évidentes jusque-là, il a fallu que je les perde pour les reconnaître. L'eau chaude, l'électricité, le chauffage... le temple en était souvent dépourvu, en fonction des saisons, du froid ou des typhons, et je restais étonnée en réalisant que j'ignorais qu'il y avait tant de personnes qui veillaient à mon bien-être. Alors la gratitude a grandi devant ce réseau invisible qui m'entourait et je commençais à voir que ce qui me semblait « naturel » était en fait un cadeau que je devais apprendre à reconnaître et recevoir. N'est-ce pas l'expérience que nous avons tous faite, à des degrés divers, ces derniers temps ?

« J'offre ma gratitude à... »

Pendant ce confinement, nous essayons de prendre conscience, donc, puisque c'est à partir de là que la gratitude peut grandir, de ce qu'il y a « avant » : avant le pain, avant la lumière, avant la rue nettoyée et les poubelles vidées, avant les légumes de l'épicerie, avant l'eau qui coule du robinet.
Il y a tant de personnes à remercier que j'en oublie toujours, car je n'ai pas fini d'ouvrir les yeux sur tout ce qui m'entoure et me soutient.
Il s'agit de remonter le fil de chaque moment, de tout ce que nous voyons ou utilisons, mais aussi de tout ce que nous avons reçu d'immatériel, la méditation, la joie, les souvenirs heureux, les promesses du lendemain, car tout cela constitue notre vie et tout ce qu'elle contient, du plus petit grain de riz à l'aube claire d'un jour de printemps. Chacune de nous fait une liste chaque soir : « J'offre ma gratitude à... » et nous les comparons chaque matin. Il y a tant de personnes à remercier que j'en oublie toujours, car je n'ai pas fini d'ouvrir les yeux sur tout ce qui m'entoure et me soutient.

Qu'est-ce que je peux donner ?

Je peux faire l'effort, particulièrement en ce moment, d'abandonner tout ce que je n'ai pas, car la gratitude me permet de comprendre que je suis redevable à tous les êtres. C'est l'occasion de réfléchir à ce que je peux donner en retour. Je me quitte un petit peu mais je ne perds rien, au contraire : cette gratitude m'emplit et elle me donne le vrai contentement qui apaise le corps et l'esprit. Le cœur reconnaissant, j'offre ma gratitude au monde.
Joshin Luce Bachoux 
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