Dessous, c'est l'abîme. Pour ne pas y glisser, je m'accroche à un brin d'herbe. Depuis quarante-cinq ans je m'y accroche et il tient, miraculeusement il tient.
Christian Bobin, Autoportrait au radiateur
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Christian Bobin, Autoportrait au radiateur
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Dans la dernière lettre d’octobre, Jacques nous parle « du mystère, du miracle : je respire! » Et nous interroge : « Qu'est-ce que je pourrais faire afin de rester en contact avec cette part de moi-même trop souvent ignorée ? Réponse ... un exercice ! »
N’est-ce pas un peu ennuyeux ?… Tout le monde respire !
Je sais bien que je respire, que je suis assis (za-zen), que je marche (kin-hin).
Comme tout le monde ! N’avez-vous pas autre chose à proposer ?
Le Zen ne s’intéresse-t-il qu’à ce genre de considérations si terre à terre ?
Ces questions classiques, que tout pratiquant ne manque pas de se poser plus ou moins rapidement, sont les signes d’une pratique égocentrée.
Ces questions balaient d’un revers de mental hautain les différentes expériences telles que marcher, être assis, respirer, considérées comme banales et inintéressantes par le Moi, qui a un savoir au sujet du but à atteindre : un calme, une sagesse idéalisés, forcément grandioses.
Ce savoir coupe la personne, enfermée dans des concepts, de la vraie valeur de l’exercice.
Cette capacité que l’homme a de préméditer un résultat, qui serait conforme à ses attentes, le met dans un état de tension intérieure : oppositions, comparaisons, désirs et refus le maintiennent dans des idées sur l’exercice, et le mènent dans une impasse : une pratique menée par le mental, pour le mental.
Pratiquant ainsi, l’homme reste à la surface de lui-même, et oscille entre réussites et échecs : expériences douces, agréables ou paisibles, si elles correspondent à ce qu’il attend de la pratique, et expériences austères, désagréables, dérangeantes si elles ne vont pas dans son sens.
C’est ainsi que l’on peut tourner en rond, en s’appuyant sur les savoirs et les attentes de la conscience ordinaire, rationnelle, lorsque l’on pratique un exercice.
« Si l’homme occidental perçoit l’impasse à laquelle sa pensée l’a conduit, il reconnaitra qu’il est vain d’en sortir par les moyens mêmes qui l’ont créée » K.G. Durckheim
Alors, comment contacter « cette part de nous-mêmes trop souvent ignorée » ?
En se situant avant tout hors de la conscience ordinaire.
Et pour cela, au grand dam de l’ego, il faut revenir à des exercices simples (et non pas simplistes) tels que je respire, je marche (kin-hin), je suis assis (za-zen), et les engager à partir d’un centre autre que le mental, l’intellect.
Cet autre point d’appui, c’est la redécouverte du centre vital de l’homme, Hara : renaissance d’une conscience primitive, pré-mentale, qui n’a rien à voir avec nos capacités physiques ou intellectuelles mais qui est à retrouver dans nos origines, nos « tripes ». Connaissance de soi instantanée, physique, sensitive, sensorielle, qui nous plonge dans le monde du sentir, du corps vivant (Leib en allemand).
Participer et agir en fonction de ce que nous sentions, ressentions, emportés par l’élan vital de tout notre être : nous ne connaissions que cette conscience là au début de notre existence (fœtus, bébé, jeune enfant) ; elle était même notre seule manière d’être au monde.
La conscience corporelle précède la naissance de la conscience propre à l’être humain et de ses formidables capacités de pensée, d’organisation, de maîtrise, de développement … et de destruction ! Si, pour définir cette conscience humaine, pilier et centre de nos sociétés, Durckheim ne parle que de conscience ordinaire, et même de « conscience routinière », sans doute passons nous à côté d’une conscience moins ordinaire : quel mystère !
En prenant tout notre espace intérieur et extérieur, cette manière d’être rationnellement conscient nous fait oublier notre vraie nature : nous sommes des êtres vivants avant d’être des êtres pensants.
« L’homme centré sur le moi met en danger ce lien à la force de vie originelle qu’il est encore …
Le développement de hara, conscience corporelle sensitive, représente la relation originelle de l’homme avec les puissances de la Grande Vie. Cette conscience est le lien non encore rompu avec la nature » K.G. Durckheim
La vraie raison d’être de l’exercice est de retrouver, à l’âge adulte, « ce lien à la force de vie originelle » que nous sommes encore, « ce lien à la nature ».
Quels que soient notre âge, nos conditions de vie, nos difficultés existentielles, notre santé, les exercices sur la voie nous ramèneront toujours à sentir, goûter et participer à un geste du tout corps vivant, un geste jaillissant de notre essence, de notre appartenance au vivant.
Reprendre contact avec cette part de soi trop souvent ignorée, c’est pratiquer Za-zen, kin-hin ou tout autre exercice en accord avec ce principe : libérer un geste originel, simple, voulu par la vie, tel que respirer, marcher, être assis …
L’exercice, maîtrisé et pratiqué inlassablement sans but (d’acquérir un savoir ou une faculté supplémentaire), c’est réellement sentir « rien que » je respire, je marche, je suis assis… Sentir que je participe à un évènement bien plus grand que moi, et que Moi, « je n’y suis pour rien !».
Ainsi, peut-être, chacun de nous pourra-t-il s’écrier un jour : « Quel miracle, je respire ! »
Joël PAUL
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Un paysage en noir et blanc : les champs, terre sombre avec ça et là des coulées de neige ; les sapins, de leur vert si foncé qu'ils semblent de noires silhouettes bordées de blanc sur le ciel gris : traits de fusain et hachures à l'encre. Comme un de ces dessins dans lequel le vide remplit davantage l'image que le plein, un vide dans lequel rien n'a disparu mais où tout se tient en-dessous, un peu caché, protégé des regards pour mieux se déployer plus tard. Ce vide n'est pas perte, mais au contraire un vide plein de promesses, un vide qui nous appelle à la patience et à l'espoir.
Un paysage épuré, réduit à l'essentiel : comme si la nature nous proposait l'espace lui-même comme sujet, nous rappelant que même nos lourdes maisons de pierre, nos toits de lauzes, ne sont pas grand-chose face à elle ; que nous sommes acceptés, certes, tant de générations se sont succédé ici, transformant la terre, traçant les limites et les sillons, construisant des abris, mais seulement aussi longtemps que nous lui laisserons la première place.
Les bruits aussi se sont effacés : les oiseaux sont partis vers le chaud, les arbres sans feuillage ne bruissent plus, même le petit ruisseau chantonne d'une voix toute frêle, comme s'il n'était plus qu'un souvenir de l'été... Dans la maison également le silence s'installe et les pièces en semblent moins encombrées ; au centre de ce calme, nous nous déplaçons plus doucement, comme si une grâce nouvelle nous emplissait.
Le bruit des pas diminue et pourtant nous avons l'impression de marcher sans effort particulier ; c'est un allègement, corps détendus et cœurs paisibles. Nous avançons dans nos journées avec une nouvelle aisance. L'espace du dehors s'invite au dedans : à l'aube et au crépuscule, la salle de méditation se déploie sans limites d'une respiration ample et profonde, la grande respiration de l'univers, que nous accompagnons sans même y penser. Nous sommes participants du monde, parties prenantes de cette nature qui nous entoure ; ici même, tout effort est aboli, nous sommes à notre juste place.
Moi qui d'ordinaire remplis les murs de couleurs et de soleil, en ce creux de l'hiver, je me laisse flotter dans ce blanc, je me laisse porter par le silence. Nous n'avons pas besoin de parler, sans pourtant retenir nos paroles ; nous vivons en harmonie dans un espace familier et pourtant changé par l'hiver, par la brume, par cette grâce fragile et forte à la fois qui nous enveloppe et nous guide dans des journées pleines mais tranquilles.
« Soyez sans affaires », a dit un moine chinois, il y a longtemps : peut-être avait-il lui aussi contemplé cet espace sans trace où tout se fait sans heurts et sans bruits ; où aucune chose n'est plus séparée de nous, car nous ne sommes plus séparés du monde. Alors rentrer le bois, méditer, cuisiner ou marcher dans la forêt deviennent de petits miracles, tout en joie et en douceur.
C'est vrai, cela ne durera pas : demain le monde nous bousculera, l'orage grondera, le poêle refusera de prendre et l'une de nous commencera à grommeler : c'est toujours moi qui... Le bruit, l'agitation, mais aussi les rires, l'odeur du plat qui cuit dans le four, les chants du matin empliront à nouveau le lieu. Ce sera différent, ce sera bien. Mais aujourd'hui, et tous ces jours passés si larges, si spacieux, nous auront apporté tous ces petits miracles que nous garderons dans nos cœurs aussi tranquilles que les grandes forêts, là-bas, dormant sous la neige.
Joshin Luce Bachoux
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Je distingue deux voies de guérison spirituelle : l'une profane ; l'autre religieuse. La première s'intéresse à la force du mental, à son impact sur le corps. Elle commence à avoir droit de cité dans le milieu médical. Dans les hôpitaux, la porte est désormais entrouverte à la méditation, à l'hypnose, aux guérisseurs, voire aux coupeurs de feu. Tout dépend du bon vouloir des chefs de service. L'autre approche, religieuse, considère pour sa part que la guérison est activée par la foi, notamment dans ses formes spectaculaires. Mais la médecine officielle continue à refuser cette démarche. Alors même qu'Hippocrate s'y réfère explicitement.