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mardi 15 septembre 2026

"La perte est une des plus grandes grâces qui nous soit donnée."


Je suis assez arrivé dans la vie maintenant, j'ai assez vécu pour savoir que la perte est une des plus grandes grâces qui nous soit donnée. Non seulement on ne peut pas l'éviter, on ne peut pas vivre sans perdre, sans perdre beaucoup. On perd des forces, on perd des gens, surtout des gens, on perd des espérances, on perd beaucoup de batailles... C'est impossible de vivre sans perdre.

Et quand vous sentez ça, quand vous l'avez éprouvé, il y a quelque chose comme une sorte de paix qui commence à s'installer. Vous commencez tout simplement à accepter d'avoir à perdre, d'avoir à perdre tout, presque tout avec le temps. 

(...)

Il y a une très belle lumière qui vient de ce qui nous manque, de ce qui nous fait défaut. 

Dans ce qui manque, dans le très peu, dans le très bas, dans les absences, dans tout ce dont follement on cherche à se protéger, il y a quelque chose qui vient et qui en fait est très bienveillant pour nous, très mystérieusement bienveillant. 

La bienveillance est partout, je pense, mais il est possible qu'elle craigne un tout petit peu quand on a un peu trop de confort ; il est possible qu'elle s'éloigne, qu'elle ne sache pas comment faire. 

~ Christian Bobin - Entrevue radiophonique avec Thierry Lyonnet sur RCF Notre-Dame, 2009

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dimanche 21 juin 2026

Mon père

 De votre père, décédé en 1999, vous dites : « Je l'aime tellement que sa mort n'a jamais eu lieu » ...


Christian Bobin : « C'est une parole d'amour qui est comme toutes les vraies paroles d'amour : exagérée. Ce que j'ai voulu signifier, c'est que son absence n'a jamais eu lieu. J'aimais beaucoup le toucher, tenir sa main dans la mienne, et la mort a rendu le geste impossible. Je ne peux plus lui montrer mes livres, qu'il savait lire adorablement, jusque dans les brumes de la maladie qui lui a détricoté la mémoire. Ma part rationnelle sait très bien que sa mort a eu lieu, qu'une tombe porte son nom dans la ville toute proche. Mais ce savoir n'est rien par rapport à tout ce que je sais d'autre sur mon père, agissant, bénéfique et rayonnant. Il continue de l'être. »

Interview du magazine la vie en 2015 ( extrait)

Bonne fête à tous les pères...présents ou absents.

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mardi 16 juin 2026

Nuages d'humanité


 " Les morts sont de drôles de gens. Parfois ils reviennent en coup de vent comme quelqu'un qui a oublié un document important à la maison et repart aussitôt. Leur présence est légère. Allant chercher le pain, j'ai senti une brise, comme une main de couleur bleue qui frôlait mes tempes. Cela a suffi pour qu'une porte se rouvre entre ce monde et l'autre, et que ma mère revienne. Il faisait si beau. Et ces nuages dans le ciel bleu. La seule religion qui vaille est celle des nuages : ce qui passe et brille sans raison. Écoutons les nuages qui ne se lassent pas d'écouter les abandonnés. Écoutons-les. Ce sont les derniers humains."

Christian Bobin - Cahier de L'Herne


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vendredi 22 mai 2026

Plénitude du manque


Vous attendez que l'amour vous comble. Mais l'amour ne comble rien, ni le trou que vous avez dans la tête, ni cet abîme que vous avez au cœur. L'amour est manque bien plus que plénitude. L'amour est plénitude du manque. C'est, je vous l'accorde, une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre.

~ Christian Bobin - Le Très-Bas


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lundi 13 avril 2026

L'énigme



Te rappeler sans arrêt que celui ou celle que tu regardes ne te doit rien.
Cet exercice te conduit à la plus grande jouissance qui soit :
Aimer celui ou celle qui est devant toi,
l'aimer d'être ce qu'il est, une énigme,
et non pas d'être ce que tu crois,
ce que tu crains, ce que tu espères,
ce que tu attends, ce que tu cherches,
ce que tu veux."
Christian Bobin- Ressusciter


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samedi 4 avril 2026

Respiration divine

 Et si la résurrection n’était pas seulement un mystère à célébrer, mais un chemin à vivre ? En relisant Christian Bobin, notre chroniqueuse invite à écouter le souffle du monde et à traverser la mort sans désespoir.

Marie Madeleine avait raison, le Christ est un jardinier. Il a semé sur la terre les germes de la résurrection. Ses gestes et ses paroles sont un mode d’emploi pour redevenir ces corps de lumière, ceux que nous étions à l’origine et que nous deviendrons. Ressusciter, c’est devenir et revenir. Mais le chemin de l’homme ressuscité est long tant il est encombré des gravats de son orgueil, son envie, sa haine, son avidité.

Au regard de l’évolution violente du monde et de l’empressement des va-t-en-guerre, il y a de quoi désespérer y compris en faisant le constat de nos propres faiblesses.

Apprendre des arbres

« Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s’effondrent, privées d’appui, et il ne nous reste plus qu’à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre la compassion que le monde ignore » : cette réflexion de Christian Bobin dans son Ressusciter (Gallimard, 2001) peut sembler naïve face à la brutalité des temps. Le poète pourtant a toujours raison ! Il suggère, pour résister à la déréliction, de se souvenir que tout dans l’univers, dans le moindre brin d’herbe, dans ma main, dans mon cœur, dans mon chien, il y a la présence du souffle. Présence que les arbres, qui font le pont entre ciel et terre, peuvent nous faire entendre.

Si l’on prêtait attention à ce pneuma qui anime chaque être vivant, avant nos intérêts personnels, alors on sentirait battre cette respiration divine dans ce passant qui nous arrête un peu trop longtemps à notre goût, dans le chant des oiseaux qui sont de retour et les petits clins d’œil que la vie nous adresse. On ferait une pause : on inspirerait avec l’idée d’accueillir et on expirerait avec l’idée de restituer ce que l’on a reçu. Ce serait le premier pas pour ressusciter. Cette fête christique nous y invite. Elle ne se cantonne pas à une célébration le temps d’un dimanche, un petit jour et puis s’en va ! Que pouvons-nous expérimenter dans notre quotidien de la résurrection du Christ ? Une philosophie de la vie et une autre approche de la mort.

« Dans la mort, il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie » chante-t-on en ce jour. Ainsi grâce au Christ, nous passerons devant cette mort qui attend toute personne sur terre. Nous passerons sans qu’elle nous piège dans sa fosse, nous passerons en la saluant. Elle ne sera plus notre tombeau, elle sera notre libération. Le Christ désire que nous soyons vivants. Il nous a délivré de l’ultime souffrance. Pourquoi ne pas y penser lorsqu’un être cher nous quitte et rend le dernier souffle ?

L’ultime tabou


En cette fête de notre résurrection avec Lui, j’aimerais aussi faire cette demande : puisqu’en ce jour tout est possible, que l’ultime tabou, le plus grand désespoir n’est plus, j’aimerais qu’Il me raconte l’épisode qui suit sa descente dans la mort. Après avoir brisé les verrous et fait tomber les portes, après avoir délivré du lieu d’attente sombre et oublié ceux qui étaient enfermés, que se passe-t-il ?

Christ, qu’as-tu fait de ceux qui étaient prisonniers dans le gouffre du schéol ? Adam, Ève, Jean le Baptiste, tous ceux que les peintres ont représentés et puis ceux qui resteront des anonymes pour la plupart d’entre nous et des proches pour quelques-uns. Christ dis-moi où est mon frère, mes grands-parents, mes amis, ceux que je ne vois plus et que je garde présents dans mon âme ? « Mon cœur bat dans le noir. La vie s’attriste de ne pouvoir nous atteindre que rarement » (Christian Bobin). Christ, fais-moi goûter la vie qui déborde la mort.

Paule Amblard

------------- source : La Vie

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mercredi 18 mars 2026

Brin d'herbe



Dessous, c'est l'abîme. Pour ne pas y glisser, je m'accroche à un brin d'herbe. Depuis quarante-cinq ans je m'y accroche et il tient, miraculeusement il tient.

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

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mardi 17 mars 2026

A côté de la vie

 


Nous passons notre vie à attendre quelque chose de mieux que notre vie. Nous passons, nous passons. Nous suivons le long bec de notre pensée en espérant qu'elle nous mènera loin d'ici.
La vie nous longe.
Nos rêves informulés ne nous quittent jamais...
~ Christian Bobin - Le murmure


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jeudi 5 mars 2026

Etat de crise


« L'état de crise est l'état naturel du monde : une guerre après l'autre, une invention après l'autre, un chiffre d'affaires sur un taux de suicides, une famine sur des parfums de luxe. Dans le monde tout se mélange. Dans le monde tout va ensemble, sauf l'amour. Il ne va avec rien. Il n'est nulle part. Il manque. Il manque comme le pain dans les périodes de guerre, comme le souffle dans la gorge des mourants. Il manque comme le temps dans les jeux de l'enfance. C'est qu'il faut du temps pour aimer, tellement de temps que le temps ne suffit pas à répondre aux besoins de l'amour en nous, aux demandes en nous de la voix, du sang, du sang lacté dans la voix firmament. La comète de l'amour ne frôle notre cœur qu'une fois par éternité. Il faut veiller pour la voir. Il faut attendre longtemps, longtemps, longtemps. C'est cela l'état naturel de l'amour. C'est cela son état princier, la merveille de sa nature : attendre, attendre, attendre. Au plus loin de la précipitation et du bruit. Au plus loin de toute crise. Attendre paisiblement. Attendre patiemment. L'amour - et la poésie qui est sa conscience aérienne, sa plus humble figure, son visage au réveil - est profondeur de l'attente, douceur de l'attente. Espérance douce et profonde et lumineuse. »

Christian Bobin

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mercredi 11 février 2026

Bonté

 Dans l’enfance ou à l’âge adulte, avez-vous connu des moments d’illumination, des expériences d’ordre mystique ?


Ce n’est pas vraiment une illumination mais un sentiment plus souterrain, diffus, que je pouvais parfois croire être perdu et qui revenait toujours : la sensation d’une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien. Cette sensation n’a jamais cessé de courir par-dessous les fatigues, les lassitudes et même les désespérances. Je tourne autour d’un mot : la bonté. C’est la bonté qui me stupéfie dans cette vie, elle est tellement plus singulière que le mal.

Christian Bobin

Entretien le monde des religions en 2007 avec F. Lenoir

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jeudi 5 février 2026

Vie simple !


« Toujours ramener la vie à sa base, à ses nécessités premières : la faim, la soif, la poésie, l’attention au monde et aux gens. Il est possible que le monde moderne soit une sorte d’entreprise anonyme de destruction de nos forces vitales sous le prétexte de les exalter. Il détruit notre capacité à être attentif, rêveur, lent, amoureux, notre capacité à faire des gestes gratuits, des gestes que nous ne comprenons pas. 

Il est possible que ce monde moderne, que nous avons fait surgir et qui nous échappe de plus en plus, soit une sorte de machine de guerre impavide. Les livres, la poésie, certaines musiques peuvent nous ramener à nous-mêmes, nous redonner des forces pour lutter contre cette forme d’éparpillement. 

La méditation, la simplicité, la vie ordinaire : voilà qui donne des forces pour résister. 

Le grand mot est celui-là : résister. »

Christian Bobin

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samedi 20 décembre 2025

Empathie


«L’empathie c’est, à la vitesse de l’éclair, sentir ce que l’autre sent et savoir qu’on ne se trompe pas, comme si le cœur bondissait de la poitrine pour se loger dans la poitrine de l’autre.

C’est une antenne en nous qui nous fait toucher le vivant : feuille d’arbre ou humain.

Ce n’est pas par le toucher qu’on sent le mieux mais par le cœur.

Ce ne sont pas les botanistes qui connaissent le mieux les fleurs, ni les psychologues qui comprennent le mieux les âmes, c’est le cœur.

Le cœur est un instrument d’optique bien plus puissant que les télescopes de la Nasa. C’est le plus puissant organe de connaissance, et c’est une connaissance qui se fait sans aucune préméditation, comme si ce n’était plus nous qui faisions attention à l’autre, comme s’il n’y avait plus qu’une attention pure et bienveillante fondée sur la connaissance de notre mortalité commune.

Ce qui est très curieux, car qui est-on à ce moment-là ?

Toute sagesse qui vient dans le carcan d’une méthode est dépassée par le cœur.

Ce moment qui foudroie toutes les carapaces d’identité, qui saute par-dessus l’abîme qui me sépare d’autrui et où le cœur de l’autre est deviné jusqu’en ses moindres battements, donne la plus grande lumière possible sur l’autre.

Dans l’empathie, on peut prendre soin d’autrui comme jamais il ne prendra soin de lui-même, par une attention tendue comme un rai de lumière, mais il n’y a aucune emprise psychique sur lui.

C’est l’art double de la plus grande proximité et de la distance sacrée.» 

🖊️Christian Bobin 

📕«La Lumière du monde» 

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lundi 8 décembre 2025

Attente intemporelle

 


J'attends. J'ai attendu toute ma vie. J'attendrai toute ma vie. Je suis incapable de dire ce que j'attends ainsi. J'ignore ce qui peut mettre fin à une aussi longue attente. Je n'ai pas l'impatience de cette fin. Le présent est vécu, pleinement vécu, mais il est poreux, aérien. Ce que j'attends n'est rien qui puisse venir du côté du temps. Je ne peux m'expliquer là-dessus. Pourquoi devrait-on toujours s'expliquer ?

~ Christian Bobin -  Autoportrait au radiateur


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samedi 8 novembre 2025

Etre sauvé...


 L'irrépressible besoin d'être sauvé : cette phrase m'est venue au réveil, elle m'a tiré par la manche toute la journée. Elle n'était pas gaie, elle n'était pas triste. Lentement, toute la journée elle a traversé mon cœur. Quand un avion dans le ciel de nuit clignote, on le voit, puis on ne le voit plus, puis il revient. Quelque chose passe, avec une phrase à bord : "L'irrépressible besoin d'être sauvé". Il faisait beau puisque j'étais en vie. J'ai mis du temps à entamer la conversation avec cette phrase. D'abord, sauvé de quoi ? lui ai-je demandé. Je trichais, je connaissais la réponse : sauvé de tout, de la grâce et de la laideur, de l'amour et du manque d'amour. Partout, que des abîmes. Il y a un amour plus haut que l'amour. C'est vers lui que s'élevait timidement cette phrase, ce besoin irrépressible d'être sauvé.

~ Christian Bobin - L'épuisement
(photo : Christian Bobin assis à son bureau)

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vendredi 31 octobre 2025

Cultiver la vie jusqu'à la fin

 A quelques jours de la Toussaint et de la commémoration des défunts, la date de ma chronique

tombe à pic pour vous faire part d’une interrogation sur la fin de vie. Dans quelles conditions allons-nous quitter cette existence ? Devrons-nous finir dans la souffrance, sous prétexte que c’est notre destin, même entourés par des proches ou des infirmiers compatissants, même soulagés par des analgésiques ? Cet été, je débattais avec un ami au sujet de cette loi sur l’aide à mourir adoptée par les députés. Un être pourrait désormais s’administrer un produit létal, sous certaines conditions - être atteint d’une affection grave, incurable, être majeur... S’il ne peut procéder lui-même à cet acte, le malade pourrait demander l’aide d’un médecin. Cet ami de 80 ans défendait le droit de mourir dignement et non dans un état de déliquescence. Quant à moi, je lui exprimais mes craintes d’ouvrir une porte étroite à l’euthanasie, qui allait nécessairement s’agrandir sous la pression de la société, peu encline à prendre soin des plus âgés et des personnes handicapées.

Depuis cinq années, j’accompagnais un frère malade d’un cancer métastasé, dont on venait d’arrêter les traitements. Dans ce contexte de fin de vie, j’évoquais les moments intenses et joyeux que je vivais, son désir de vivre malgré la conscience de son échéance proche et la beauté de voir comment l’esprit émerge à la surface d’un corps épuisé.

AU RYTHME DES PETITS MIEUX

Hâter la fin de mon frère qui vivait relié à ses fils d’oxygène et de morphine était à mes yeux sacrilège, tant notre présent était fécond. Lorsque l’on accompagne un malade sur la fin, on vit un moment à part, hors du temps. On est sans arrêt dans la gravité, l’attente, la tension au sujet d’une mauvaise nouvelle qui pourrait parvenir. On vit au rythme des petits mieux qui sont source d’enthousiasmes, des marches descendues, des consultations, autant d’épées de Damoclès... Pourtant, malgré cette réalité, je n’aurais donné ma place à personne ! Avec mon frère, je cultivais la vie.

Sur les conseils de l’ami, je suis allée voir la Chambre d'à côté, de Pedro Almodovar, qui raconte l’histoire d’une femme atteinte d’un cancer en phase terminale. Elle décide de mettre fin à ses jours avant de subir de nouveaux traitements invasifs qui, d’après les médecins, ne feront rien à part lui donner quelques jours de plus. Mais dans quel état ? Elle demande à une amie de l’accompagner dans une belle maison en pleine nature et de rester dans la chambre voisine. Elle a décidé de s’administrer une substance létale sans révéler à son amie le jour où elle le ferait. La beauté qui entoure la malade et son amie est propice aux partages heureux et amicaux, jusqu’au jour où elle met fin à son existence. Elle accomplit ce geste pour éviter de vivre la souffrance de son corps dévasté.

Le jour où je sortais du cinéma, une longue traversée d’épreuves physiques attendait mon frère, qui ne pouvait plus ni s’alimenter ni s’abreuver. Il respirait très mal avec un seul poumon. 11 était de moins en moins conscient, car les doses de morphine l’entraînaient dans un état de grande confusion. Il n’était plus avec les autres. Lorsqu’on vit dans la proximité d’une telle fin, les termes espérance et acceptation de la souffrance ne veulent rien dire. Il y a juste un être qui n’est plus capable de vivre quoi que ce soit de vivant. « Ta mort fait comme une ile noire dans un océan de lumière, relevait poétiquement Christian Bobin. Pour te rejoindre, aucune barque... Il faudrait pouvoir marcher sur la lumière. Cela doit s'apprendre. Cela s’apprend. »•

Paule Amblard
(source : La Vie)

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mardi 21 octobre 2025

Je me moque


 « Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s'étiole dans cette appartenance. Il m'aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m'arrêtant net devant un liseron, un silex ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d'une présence, l'excès du réel qui ruine toutes les définitions. Bach est plus que musicien. Soulages est plus que peintre. Rimbaud n'est poète que secondairement, comme les cendres qui retombent en papillons du volcan — ses poèmes. Je reconnais dans ces insensés ce qu'apprend avec effroi le nouveau-né, chaque fois que le visage de sa mère lui réapparaît, crevant la toile de l'air comme le lion le cercle de feu : il y a une réalité infiniment plus grande que toute réalité, qui froisse et broie et enflamme toutes les apparences. Il y a une présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant. »

🖊️Christian Bobin

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