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vendredi 4 septembre 2026

« Un »

« Quelqu’un m’a dit un jour qu’en pratiquant la méditation depuis des mois, il pouvait maintenant compter ses respirations de 1 à 100 sans se tromper.

Je lui ai donc proposé une pratique bien plus difficile avec l’exercice que voici :

Quand vous inspirez, vous inspirez ; quand vous expirez, vous expirez … et vous dites « un » à la fin de chaque cycle. Puis vous recommencez : inspir, expir, « Un »… inspir, expir, « Un »… »

Cette histoire non sans malice que raconte Jacques Castermane interroge immédiatement le sens de notre pratique : pratiquons-nous dans un esprit d’acquisition et de réussite ou avec un esprit vierge de toute récupération ? Pratiquons-nous centrés dans le mental ou un peu plus libres du mental ?

Et Jacques de poursuivre : « Un, c’est la pleine attention à un geste corporel unique, global et entier, porté par le cycle inspiration/expiration, dans le langage de la personne assise en ce moment pour ce moment. Geste qui n’a pas besoin de s’insérer dans un lien de causalité, d’être préparé par quoi que ce soit. Un bébé n’est pas préparé à vivre quelque chose, il vit. Compter ses respirations pour se concentrer ou se préparer à za-zen ne sert absolument à rien. Un, Un et encore Un, c’est vraiment za-zen. »

Il est difficile et très déstabilisant de sortir de l’esprit d’efficacité propre à la conscience ordinaire, ainsi que de quitter l’habitude de devoir faire quelque chose pour obtenir un résultat. Avec cette attention au « Un » sans arrêt renouvelée, le mental est immédiatement mis hors-jeu : plus de progression linéaire possible, plus de recherche de performance ou de but à atteindre.

Pratiquer la voie du zen c’est apprendre à ne pas rester dans notre mode de pensée habituel pour retrouver et favoriser une autre forme de conscience : la conscience pré-mentale, propre au bébé ou au tout jeune enfant. Cette conscience primaire sensorielle est une approche du réel se faisant par la sensation, nécessitant de redonner toute sa place à l’élan vital naturel, au geste corporel concernant la Personne dans sa globalité. Approche se révélant, pour un être humain adulte, par la redécouverte et la pratique du Hara, centre vital.

« Redescendre » en Hara, c’est quitter le centre intellectuel de la raison et des injonctions mentales, pour s’ouvrir à l’océan de « Ki » (le « Chi » en chinois), force primitive qui nous anime depuis nos premiers instants de vie.

C’est l’éveil à un processus vital dynamique, indépendant de notre volonté, et la reconnaissance de l’intelligence naturelle du corps, portée par les grandes lois du vivant. S’ouvrir à ces lois, c’est « passer du mental au vital ».

Des lois universelles telles que la loi de la différence, de l’impermanence ou de l’interdépendance nous relient au flux incessant qu’est la Vie.

Tout change tout le temps, tout se transforme. Toute entrée en relation, qu’elle soit en lien avec un évènement intérieur ou extérieur, me concerne, me touche et me transforme.

Devenir de plus en plus ouvert et sensible à ces lois, aux actions vitales du corps soumis à ces lois naturelles, est une attitude à contre-courant de notre manière ordinaire de tout aborder par la pensée.

A l’inverse de cette ouverture, des lois-pièges du mental – désir de ressemblance, de permanence ou d’indépendance - nous maintiennent dans l’illusion de pouvoir atteindre un jour une parfaite et tranquille sécurité. Un état d’être statique « bon pour moi », mais finalement inaccessible car sans arrêt bousculé et remis en cause par le flux des évènements.

Volonté égocentrée de fixité qui nous fait vivre la plupart du temps dans un état d’être agité, anxieux et angoissé, et nous coupe de nos racines vitales et transformatrices en Hara.

Se détendre, se poser en Hara, c’est plonger dans la conscience sensorielle océanique qui a baigné nos premiers mois et premières années d’existence.

Affiner un contact sensoriel avec le réel est la porte d’entrée du Zen, c’est apprendre à être « Un » avec ce qui se présente, sans le filtre de la pensée.

Pratiquer, c’est sentir corporellement qu’une sensation n’a de réalité qu’au moment présent. Que toute sensation est une action, que toute sensation/action est une mise en relation.

Que toute sensation/action nous transforme.

Pratiquant un exercice, il ne s’agit pas de comprendre, discuter, s’opposer ou de chercher à modifier ce qui se présente à nous, réflexe d’une récupération mentale de l’exercice, mais d’accompagner une transformation déjà en cours, voulue et portée par la vie.

Pratiquer l’absolue immobilité en za-zen ou le geste juste, c’est s’exercer à la non-intervention, afin de déranger le moins possible les rythmes naturels et les équilibres subtils du corps vivant. Ainsi, dans tout exercice, nous découvrons que la tenue, la forme ou la respiration sont des actions innées qui n’ont pas besoin de ma volonté pour s’activer et se réaliser. Il ne s’agit pas de fabriquer une posture extérieure, de chercher à la maintenir, de paraitre calme un certain temps, mais de libérer une création vitale de chaque instant afin de goûter et de se soumettre à une transformation infaisable : l’acte d’être.

Jacques Castermane nous rappelle « qu’un chemin de transformation n’est pas un chemin de formation ; c’est le passage d’un état à un autre, d’un opposé à un autre, d’une contradiction à une autre, passage vu, accepté et favorisé, qui est source d’unité et de Grand Calme ».

Se déconnecter du vouloir faire, de l’ambition personnelle ou de tout contrôle conscient est une régression pour l’ego, une mise en retrait : très difficile de laisser faire l’infaisable ! L’infaisable ?

Une mise à l’écoute de tout soi-même au service des intentions du corps vivant ou « intentions de l’Être ».

La toute-puissance de la conscience rationnelle nous oriente sans arrêt dans une pratique de construction, de formation d’un soi-même idéalisé, et toujours dans une seule direction, le mieux-être. État que j’atteindrais plus tard grâce à des efforts répétés ? Rien n’est moins sûr !

La pratique du « Un » est un geste de renouvellement constant, instantané et sans but.

Renouvellement du Geste, création de chaque instant qui nous plonge dans le processus vital qu’est l’acte d’être, incessant chemin de transformation naturelle à effet immédiat.

Joël PAUL

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mercredi 10 juin 2026

Pour la personne en chemin tout commence par une expérience !

 

Dans la tradition qu'est le Zen, l'expérience dont il est question est appelée Satori.

La signification du kanji satori est : compréhension.

Il ne s'agit pas d'une compréhension intellectuelle. Il s'agit d'une « compréhension directe » qui ne se fait pas à travers l'entendement, la réflexion intellectuelle.

Selon D.T. Suzuki : « Le satori peut être défini comme une saisie intuitive de la nature des choses par opposition à la compréhension analytique qu'on peut en avoir. Pour compliquer ou simplifier les affaires (c'est selon), le maître zen évoque cette saisie à l'aide d'un autre kanji :  Kenshō !

Kenshō  ...   Satori ?

Lorsqu'il est confronté à ces indications, l'homme occidental fantasme d'autant plus que cette expérience est présentée comme étant ... spirituelle tout en étant une expérience... physique.

Récemment, Joël Paul nous rappelait ce que Sensei Deshimaru reprochait aux français qui se disaient intéressés par le Zen : "C'est d'imaginer que satori est grand comme ... Versailles".  

À Graf Dürckheim  qui avait préfacé son ouvrage « Vrai Zen », maître Deshimaru avait répondu que : Satori est l'état naturel de l'être humain.

Il me semble important de partager la réponse qui m'a été donnée :

Observez un enfant qui, à l'approche de son premier anniversaire, est soudainement animé par une intention intérieure puissante : faire ce que jusque-là il n'a jamais encore fait : marcher. 

Après beaucoup d'efforts, l'enfant se tient debout ... se trouve en équilibre ... fait quelques pas et tombe. Kenshō ! Pourquoi ? Parce que dans ces actions, bien qu'entravées, se manifeste la présence de la nature de Bouddha présente en tout être humain (qu'il soit né en Occident ou en Orient).   

Ensuite, grâce à un effort sans cesse renouvelé, l'enfant se rendra compte qu'il peut marcher tout le temps et dans un parfait équilibre. Satori !  Pourquoi ? Parce que désormais, par sa manière de marcher, l'enfant témoigne qu'il est en contact permanent avec sa vraie nature.

Ce qui ne signifie pas qu'il s'agit d'un acquis définitif. Tout au long de notre existence, chaque pas  est le fruit et le témoignage d'un processus appelé création.  

La marche appelée kin-hin n'est pas une construction, une fabrication ; la lenteur qui favorise la momentanéisation de chaque pas a pour sens de —se défaire— de ce qui entrave ce processus infaisable par le moi capable de faire mille et une choses.

Lorsqu'il vivait au Japon, Graf Dürckheim pratiquait régulièrement l'exercice appelé zazen dans un ZenDo, assis à côté d'un moine qui avait le double de son âge. Et voilà que tout à coup, à la fin de l'exercice, le vieux moine s'écrie : Quel mystère ... quel miracle ... je respire !

C'est peut-être le moment d'entendre que lorsqu'on est en chemin : 

S'émerveiller, c'est ne jamais s'habituer !


Kenshō ? Satori?

C'est aussi l'expérience que : "En ce moment j'inspire, et moi je n'y suis pour rien! " 

Expérience de cette action infaisable — le souffle vital — grâce à laquelle en ce moment huit milliards d'êtres humains sont en train de vivre.  

Quel mystère ... quel miracle ...! 

S'émerveiller, c'est ne jamais s'habituer !

Ce que dit le maître Zen Ryokan n'est pas un souhait. Il adresse à toute personne qui se dit en chemin une injonction.  Il attire notre attention sur un danger : celui de pratiquer par coeur, comme d'habitude.   Il ne s'agit pas de vouloir apprendre à s'émerveiller. Il s'agit d'apprendre que lorsque je marche, par exemple, "ce pas" jamais encore n'a été et plus jamais ne sera ! 

À son retour du Japon en 1947, Graf Dürckheim a perçu la difficulté à laquelle est confronté la personne occidentale qui s'intéresse aux chemins de la sagesse initiés en Extrême-Orient.

Christian Bobin, poète de la sagesse humaine, observe les mêmes malentendus que le vieux sage de la Forêt Noire : « L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur SAGESSE. Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il COMPREND : des techniques, des recettes, des savoirs. »

En ce moment pour ce moment "je inspire" et moi je n'y suis pour rien !

Il ne s'agit pas d'une théorie. Il s'agit d'une expérience, d'un senti et d'un ressenti. Il s'agit d'une expérience corporelle, physique.   

Pour un homme en chemin tout commence par une expérience.


L'expérience est inobjectivable! 

Notre langage, et d'autant plus lorsqu'il s'appuie sur ce qui est aujourd'hui tendance : l'Intelligence artificielle, est fondé sur l'objectivation. Un coach (encore un mot tendance) formé à la pratique de la méditation en quelques semaines peut vous proposer son savoir et son savoir-faire en vous promettant l'accès à plus de 100 bienfaits!

Hirano Röshi, qui a animé des sesshin au Centre Dürckheim pendant une dizaine d'années écrit que : Pour apprendre l’entraînement et donc l’ascèse qu’est zazen, il faut pratiquer avec un maître authentique. Graf Dürckheim parlant de la relation entre celui qu'on appelle le maître et celui qu'on appelle le disciple me disait : " Le Maitre Zen ne propose ni un savoir ni un savoir-faire. 

Le maître Zen  partage sa connaissance".

Il me semble qu'il en est de même pour le maître qui enseigne le Yoga, le Taïch-Chuan comme aussi pour le maître de musique ou le maître de danse. 

Le maître n’est pas un élément de stabilité. La personne en chemin, si elle aspire à la tranquillité, à la sécurité, à l’harmonie risque d'être déçue parce qu'il arrive que le maître retire le tapis sous les pieds de l’élève, car lorsqu'on se dit en chemin ce qui importe c’est MARCHER et non pas s’installer. 

Profitez de votre premier séjour au Centre Dürckheim, ou de votre centième séjour au Centre Dürckheim pour vous émerveiller ! Il arrive qu'en pratiquant zazen un oiseau chante ... lorsque vous arrivez au Centre de bon matin les roses, les tulipes s'ouvrent ... et le soir elles se referment ... Au loin, un chien aboie ... tout près le ruisseau gargouille ...

 

Jacques Castermane 

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lundi 4 mai 2026

Tout fait partie de ton chemin

Mirmande, une entrevue avec Jacques Castermane :

« - Jacques, est-ce que tu me sens vraiment engagé sur la Voie ?

Est-ce que je pratique suffisamment bien, suffisamment intensément, pour progresser et assurer une juste transmission de l’enseignement ? (Sous-entendu : est-ce que je suis prêt ? Est-ce que j’en fais assez ?)

- Joël, quitte l’idée que tu dois être prêt ; on n’est jamais prêt.

A trop vouloir faire ou provoquer les choses, tu ne laisses pas la place à ce qui se fait. Tout fait partie de ton chemin ». Ces propos, qui me sont revenus suite à la dernière lettre d’avril (relation au maitre), montrent que les réponses d’un maitre sortent de l’entendement habituel et de tout esprit volontariste d’acquisition et de réussite.

A mes inquiétudes de ne pas être assez « performant », à mon besoin d’être rassuré - preuves que le mental est toujours à l’œuvre même après des années de pratique - cette réponse m’invite à me positionner à un autre niveau de présence et d’attention.

La véritable confiance n’a rien à voir avec un sentiment passager de perfection ou de réussite existentielle, mais se nourrit de ce lien à « ce qui se fait » ou « l’infaisable », substrat intemporel et universel de nos existences.

Par ce lien, l’être humain n’est plus seulement le jouet des hauts et des bas de son existence ou des caprices de son mental, mais redevient conscient d’être porté et animé par le souffle d’une Vie plus vaste. Jacques rappelle que pratiquer sur la Voie n’est passe construire un avenir maitrisé et serein selon ses propres critères de réussite, mais remet en cause tout un monde de croyances et d’idéaux qui empêche de « laisser la place à ce qui se fait ».

La Voie n’est pas un chemin à suivre, mais un chemin à tracer dans l’acceptation pleine et entière de notre existence et de notre Personne, singulières et uniques. S’ouvrir à « ce qui se fait » ou « l’infaisable », c’est admettre la dimension universelle de notre vie ; accepter que « tout fasse partie de notre chemin », c’est admettre et assumer ce que notre existence a d’unique.

Au sujet de cette voie de transformation qu’est le zen, Durckheim parle d’un « processus de libération de l’individualité créatrice ». « Tout fait partie de ton chemin » est une invitation à quitter le syndrome du bon élève, du pratiquant efficace et performant rêvant d’atteindre, selon certains critères personnels, moraux ou sociétaux, un « bon » niveau de sagesse ou de calme.

Une invitation à ne plus faire de différence entre des moments que nous considérerions comme profanes et d’autres plus spirituels. La totalité de notre existence et de notre personne est incluse dans ce que l’on appelle la VOIE. L’extraordinaire se niche au cœur de l’ordinaire, l’infaisable agit sans arrêt au cœur de nos activités quotidiennes, et nous le redécouvrons si nous apprenons à voir et sentir « ce Tout Autre, ce plus profond que j’appelle notre être essentiel…

Retrouver une vie qui se réalise sur le plan terrestre sans perdre le fil d’or qui la relie à l’être essentiel, témoigner dans le monde de cet être et de son influence, c’est reconstituer l’Homme tel qu’il est dans sa plénitude. La Voie de la transformation est un chemin de devenir sans fin, chemin contraire à tous les principes du moi existentiel qui s’oppose à la transformation par l’attachement à tout ce qui est statique, ce qui veut demeurer, s’établir, ce qui est fixé ou ce qui semble solidement acquis. » K.G. Dürckheim – L’expérience de la transcendance

« Ce qui se fait » ou « L’infaisable » ?

En ce moment, quoique nous fassions, nous sommes engagés dans une activité existentielle plus ou moins importante, utile, urgente, avec des attentes de résultats et leurs cortèges de pensées et de projections : désirs, peurs et refus multiples et variés.

En général, ce sont ces aspects de l’activité qui retiennent toute notre attention. Mais suis-je attentif à ce qui permet, ce qui soutient cette activité : ce qui ne vient pas d’un « devoir faire », le tout simple, ce qui est déjà là et qui nous attend ?

En ce moment, j’inspire, j’expire … je suis dans une certaine forme et tenue corporelles … Je suis assis, debout, en train de marcher, allongé … Des actions auxquelles on ne prête que peu d’intérêt nommées « attitudes dignes » dans le zen. Considérées comme sacrées, ces actions ont le pouvoir de nous relier à ce qui se fait hors de notre volonté, de notre conscience ordinaire.

Approches du réel par la sensation, ces actions nous invitent à prendre au sérieux une vie prémentale vaste et sensible : les intentions du corps vivant ou « intentions de l’être ». La possibilité d’un rythme plus juste, d’une forme et d’une tenue plus justes, d’une respiration plus naturelle, d’un geste unifié, apaisé et vivant : telles sont les intentions et la proposition que nous fait la Vie à chaque instant.

Dans toutes nos activités existentielles, essayons de garder ce contact avec « l’infaisable », veillons à laisser transparaitre un geste plus digne ; digne parce que plus respectueux de la Grande Vie qui nous anime, qui nous respire.

Loin de toute posture imposée, un geste vivant se crée, évolue, se transforme instant après instant. L’attention à ces actions vitales infaisables est le cœur du zen.

« On ne pratique pas le zen pour maitriser sa vie, mais pour s’unir à la Vie » K.G. Dürckheim

Joël PAUL

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dimanche 12 avril 2026

Maître...

 

MAÎTRE ! De qui ou de quoi parle-t-on ?


Ce mot désigne généralement une personne qui a le pouvoir, l'autorité, la maîtrise ou le talent.

Lorsque j'étais à l'école primaire (entre six et douze ans), on s'adressait à l'instituteur en l'appelant maître. Époque révolue. Aujourd'hui l'enfant s'adresse au professeur des écoles en l'appelant par son prénom.

Certains notaires ou avocats aiment se faire appeler maître. Dans le monde artistique ou artisanal, on respecte toujours encore le maître de danse, le maître de musique, le maître sculpteur.

Le maître Zen !

Dans la langue japonaise nous devons distinguer deux termes : Sensei et Rôshi.

Sensei c'est" l'ancien" qui pratiquant une activité artistique, artisanale ou martiale depuis des dizaines d'années partage son savoir et son savoir-faire avec ses élèves.

Rôshi c'est la personne qui, à force de renouveler sans cesse le même exercice, partage sa connaissance avec ses disciples.

Quand le maître parle...

* 1970. Rütte. "Graf Dürckheim quelle est la différence entre le maître et le disciple ?" Réponse : "La différence entre celui qu'on appelle le disciple et celui qu'on appelle le maitre ? Il n'y en a pas ; les deux sont sur le même chemin".

Mais après quelques secondes, le temps qu'il me fallait pour me défaire d'une crainte : la subordination, l'emprise, la dépendance, le vieux sage de la Forêt Noire, en souriant, reprend la parole : "Les deux sont sur le même chemin. Mais il me faut vous dire que chez celui qu'on appelle le maître cela se voit déjà un petit peu plus".


*1980. Session de tir à l'arc animée par le maître Satoshi Sagino. 
Sept heures chaque jour nous reprenons les quelques gestes qui permettent d'encocher une flèche pour ensuite la décocher. Lorsque je tire, il est un moment que je considère comme étant crucial. C'est lorsque l'arc est sous tension maximum et qu'il est important de laisser la main qui retient la corde s'ouvrir comme une fleur s'ouvre ("Ne tirez pas, laissez cela tirer !).

Et voilà que maître Sagino (que je n'ai pas vu s'approcher) profite de ce moment pour me pousser légèrement et ... la flèche tombe devant mes pieds. Un peu plus tard rebelotte, et... cette fois la flèche prend la direction des nuages.

Le soir, partageant un thé, je me permets de lui dire mon étonnement. Voilà quatre ans que je m'entraine et cette fois vous me faites perdre l'équilibre au moment crucial du tir ! Pourquoi ?

"Parce que lorsque tu tires tu es animé par le désir de réussir à tout prix qui nécessairement éveille la crainte d'échouer ... !".

Merci maître Sagino ! Ce jour-là j'ai non pas compris mais réalisé que la technique, le travail extérieur, a pour sens la libération d'un travail intérieur, lequel transforme la personne qui s'exerce.

* 2011. Mirmande. Dans mon bureau une photo : le visage d'un moine Khmer. Hirano Roshi qui anime une sesshin au Centre me demande : "Pourquoi cette photo ?"

Parce que lorsque je m'arrête devant ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui doit encore travailler beaucoup sur lui-même.

Hirano Roshi regarde la photo et après un moment il me dit "C'est curieux lorsque je regarde ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui travaille bien sur lui-même..." !

Merci Hirano Roshi ! La photo, désormais, m'incite à pratiquer SANS but.

* 2013 Mirmande. Sesshin animée par Hirano Rôshi. Nous avons, à deux années près, le même âge. Je lui dis que, vieillissant, j'ai de plus en plus de difficulté à réaliser et à maintenir la verticalité au cours de la pratique de zazen et de la pratique de Kin-Hin.

Il sourit et me dit "Jack San, à notre âge, la verticalité c'est accepter d'être de travers... !"

Il me fallait cette réponse pour reconnaître que je pratique encore en étant attaché au passé qui n'est plus et plus jamais ne sera.

Il me fallait cette réponse pour réaliser que la vie m'est donnée ici et en ce moment, que vieillir m'est donné ici et en ce moment. Et que mon devoir vis-à-vis de moi-même et des élèves que j’accompagne est d'être assis le mieux possible de travers et de marcher le mieux possible de travers !

Tomber sept fois, se relever huit ! Tel est le chemin.

Le chemin ?

Depuis plus ou moins un siècle, diverses voies de la Sagesse ont abordé les côtes occidentales. Parmi celles-ci les plus connues : Yoga, Tai Chi, Aïkido, Kyudo, Chado, Zado (zazen)...

La particularité de ces voies de la sagesse est d'allier la maîtrise d'une technique corporelle à la connaissance de soi. Et cela dans un seul but : la réalisation du vrai SOI.

Pourquoi pratiquer zazen ? Hirano Roshi répond : « Si vous pratiquez -vraiment- zazen, le corps prend la forme du calme ! »

Vraiment !

Christian Bobin, dans la préface d'un ouvrage que nous devons à Yoko Orimo (Comme la lune au milieu de l’eau - Art et la spiritualité du Japon, éd. Sully) écrit : « L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur SAGESSE. Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il COMPREND : des techniques, des recettes, des savoirs. »

Si vous pratiquez vraiment ! Au début de l'année 1970, à l'occasion d'un séjour à Paris, Graf Dürckheim assiste pour la première fois à un entrainement d'Aïkido animé par maître Masamichi Noro. Je participe à cette séance et j'avoue ressentir une certaine fierté. Mon arrogance n'a pas fait long feu. L'entrainement terminé, Graf Durckheim me pose une question :

« Jacques, êtes-vous sûr que l'Aïkido comme vous le pratiquez c'est VRAIMENT l'Aïkido ? ».

Il est des remarques qu'il est difficile d'avaler. Mais l'ayant digérée, je me dois de dire : Merci Graf Dürckheim. Votre question a non seulement changé ma manière de pratiquer et ma manière d'enseigner mais a transformé et transforme aujourd'hui encore ma manière d'être au monde.

Jacques Castermane

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mercredi 31 décembre 2025

A l'orée d'une nouvelle année...


Nous allons passer d'une année à l'autre...

Ce sera l'occasion de reconnaître que depuis trente ans ...quarante ans ... soixante ans ... quatre-vingt ans ... nous passons de l'inspire à l'expire et de l'expire à l'inspire.

Le passage ! Il semble qu'il y a dans cette action le fondement de ce qu'on appelle l'être. Être c'est devenir ; devenir c'est être.

Quant au devenir, il ne se réalise pas dans le temps-pensé mais dans le temps-vécu.

Le temps-vécu ? Ce moment au cours duquel je Inspire ; ce moment au cours duquel je Expire.

Quel âge avez-vous ? Cinquante deux ans! Quel âge à votre respiration ? Quel âge a cette action vitale d'autant plus mystérieuse qu'elle est infaisable ? Y aurait-il en chacun de nous une réalité qui n'a pas d'âge quel que soit notre âge ? Une réalité qui ne serait attachée ni au passé (qui a été et jamais plus ne sera) ni au futur (qui est à venir peut-être).

Nous n'allons pas nous torturer les méninges dans l'espoir de rationnaliser le sens de la Saint Sylvestre. Nous n'allons pas prendre de bonnes résolutions que nous ne tiendrons sans doute pas.

Nous allons nous entraîner à vivre bien le moment présent, quelle que soit l'activité qui sera nôtre dans le cadre de la vie de tous les jours.

Une transformation de notre manière d'être et de notre manière d'agir qui nécessite un EXERCICE.

Parmi lesquels le plus simple de tous : ZAZEN.

Le chemin est la technique ; la technique est le chemin.

La difficulté lorsqu'on pratique zazen ou des exercices qui ont leurs racines en Orient et en

Extrême-Orient, est de donner à la technique la première place. "Les gestes doivent venir en premier, c'est seulement après que se révèle le sens des choses" dit le maître dans l'art du thé à son élève. C'est également vrai lorsqu'on pratique le tir à l'arc (Kyudo). Et cette loi de l'exercice devrait attirer l'attention des personnes qui pratiquent et enseignent le Yoga ou le Taïchi-Chuan, par exemple.

Pratiquer un exercice comme zazen exige aussi de donner au corps la place qui est la sienne : la première. Il s'agit bien entendu du corps que nous sommes (Leib) et pas du corps objectivé, du corps outil (Körper).

D'expérience je sais que lorsqu'on commence la pratique d'un tel exercice certaines choses sont difficiles à comprendre. C'est en pratiquant que petit à petit le sens de telle ou telle exigence s'éclaire.

C’est une caractéristique de l’esprit occidental que de toujours vouloir comprendre mentalement, intellectuellement une technique en imaginant que c’est la seule manière d’arriver à la réaliser. Nous allons apprendre et approfondir une autre approche de l'exercice que la compréhension.

Nous allons, comme l'indique un maître qui enseigne l'Aïkido, "Avaler la technique! Ce que vous avalez, aussitôt vous le digérez! Et ce qu'on digère nous transforme".

Ah ! J’allais oublier un exercice qui n’est pas un exercice mais une rupture avec ce qui est, inconsciemment, notre manière d’être habituelle : « Détendez-vous dans les épaules » ! Ne cherchez pas à détendre quelque chose : les épaules ; ça ne sert à rien. Détendez-vous, en tant que personne qui est tendue dans les épaules et qui, par cette manière d’être en tant que corps vivant (Leib), révèle un manque de confiance en soi. Se dé-tendre dans les épaules est un geste de confiance de l’homme entier.

C'est le moyen de découvrir le pouvoir salutaire de la respiration naturelle, cette action vitale infaisable qui révèle la présence de notre vraie nature.

Bonne année !

Jacques Castermane


samedi 6 décembre 2025

A mon âge …

 

Des personnes qui ont dépassé la soixantaine me disent que la Voie tracée par Graf Dürckheim les attire. Nombreuses sont celles qui regrettent de n'avoir pas entendu parler de ce chemin qui a pour but l'éveil au vrai soi-même plus tôt et pensent qu'à leur âge c'est sans doute trop tard. Je ne pense pas qu'il soit trop tard.


Lorsqu'on fête son 60ième , son 70ième anniversaire ou comme c'est mon cas son 90ième anniversaire, c'est qu'on respire encore. Et je vous pose une question qui va vous paraître 
curieuse : - Quel âge a votre respiration ?

Au cours d'une journée, que vous soyez allongé, assis, debout ou en train de marcher vous respirez ! Jour et nuit vous respirez. Et cette action vitale n'a pas d'âge. Elle s'organise et se réalise d'instant en instant selon un ordre des choses qui dépasse tout ce que nous sommes à même de faire. Respirer est inné. Respirer est naturel. Respirer relève de l'ontologie. Respirer est infaisable. Je suis obligé de respirer ... même la nuit. Respirer est non seulement existentiel mais essentiel. Respirer relève de l'ontologie, du verbe être, de l'acte d'être.

Ce qui importe lorsqu'on chemine sur la Voie qu'est le zen est la découverte de cette part essentielle de nous-mêmes qui est faite ... d'infaisable. Il n'est pas d'âge pour se mettre en chemin vers une telle découverte.

Quelle que soit la couleur de ma peau, quel que soit mon âge, quel que soit mon vêtement de métier, que je sois croyant, agnostique, athée en ce moment je inspire et moi je n'y suis pour rien ; je expire et moi je n'y suis pour rien.

C'est ce qu'il y a d'infaisable qui est la source de ces qualités d'être qui ont pour nom : le calme intérieur, la confiance en soi et la simple joie d'être. Il n'est pas d'âge qui empêcherait ou favoriserait l'expérience de notre état de santé fondamental.

Pas d'âge mais un devoir incontournable : cesser de fuir l'essentiel.

Ce devoir implique de prendre un chemin inhabituel : la pratique d'un exercice. Le chemin est la technique ; la technique est le chemin.

Quel exercice ? Le premier consiste à porter attention à la respiration. L'homme occidental pense que la respiration est quelque chose : une fonction physiologique.


Dans ce cas il y a moi et il y a quelque chose qui n'est pas moi, la respiration. Point de vue dualiste sur le réel.

Le jour où j'ai entendu Graf Dürckheim dire "La respiration est la signature de la Vie" je ne pouvais plus penser la respiration comme étant quelque chose. Au moment même, sans l'avoir prémédité, je me sentais emporté par ce geste de la Vie toujours en train de créer des formes vivantes. Je me sentais habité par cette loi qui veut que être c'est devenir et que devenir c'est être. Et qui plus est, être c'est maintenant, en ce moment au cours duquel j'inspire ... en ce moment au cours duquel j'expire ! Il n'y avait plus le passé, le présent, le futur. Il n'y avait plus que le présent.

Lorsque l'attachement au passé (qui existentiellement a été, et plus jamais ne sera) et lorsque l'attachement au futur (qui existentiellement est à venir peut-être) laisse place au moment présent vous êtes libéré des désirs et des craintes qui polluent votre vie intérieure.

" Si vous pratiquez vraiment zazen le corps prend la forme du calme". Je ne cherchais plus à comprendre cette indication que renouvelait le maître Zen qui est venu au Centre pendant une dizaine d'années. Je me sentais immergé dans ce grand calme qui n'est pas le contraire de l'agitation mais l'absence de toute agitation.

Malgré ces quelques indications des personnes pensent qu’à cause des désastres propres au grand âge elles ne pourront pas bénéficier de certains exercices. À la personne qui m'a écrit qu'il lui était impossible de s'asseoir dans la position du lotus j'ai répondu que je lui interdirais de s'asseoir dans un positionnement inconfortable et quelle pourrait pratiquer zazen sur une chaise. Le zen qui est envisagé comme étant une ascèse mortifiante n'est pas le zen. Le zen est une ascèse vivifiante accessible à tout âge.

Aux membres du troisième et du quatrième âge je me permet une confidence. C'est la toute première fois de ma vie que je fais l'expérience de vivre à quelques semaines d'un 91ième anniversaire. Oui, la toute première fois. Ce que je vis et comment je le vis est absolument ... neuf. Et c'est loin d'être inintéressant.

Pour le décrire je suis obligé de sortir du carcan qu'est la grammaire. Je ne peux plus écrire Je-suis ou Je-inspire. Pour exprimer ce que je sens et ressens me voilà obligé d'écrire JeSuis et d'écrire JeInspire.

Parce que, en vérité, il n'y a ni distance ni écart de temps entre le sujet et le verbe. Pas de séparation. Pas d'opposition. L'expérience d'être UN en soi-même et avec tout. La pensée divise et oppose. La sensation unit, joint.

Et, comme le rappelle l'histoire de la vague qui lorsqu’elle se sent unie à l'océan vit son parcours dans le monde dans un sentiment de sécurité, il est vrai que lorsqu'on pratique vraiment zazen, le corps vivant, le corps que nous sommes prend la forme du calme.

D'autant plus si le grand âge vous emporte on ne sait ni où ni quand, ne demandez pas qu'on vous explique ce qu'est le zen et pourquoi pratiquer zazen afin d'avoir de bonnes raisons pour pratiquer.

Lorsque j'ai demandé à Graf Dürckheim s'il pouvait me donner une bonne raison pour pratiquer zazen quotidiennement il m'a répondu " Oui. Je peux vous donner une bonne raison ... pratiquez parce que c'est l'heure de pratiquer".

(C'était le jour de mon 30ième anniversaire !)

 Jacques Castermane

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vendredi 3 octobre 2025

"Les deux ensemble !"

 

Avant de « faire », se mettre à « l’écoute de l’infaisable » !

Lorsque la personne occidentale décide de s'engager dans la pratique du Yoga, du TaïchiChuan ou dans une discipline artistique, artisanale ou martiale qui a ses racines au Japon, il s'attend à devoir "faire" un exercice. D'où ma surprise lorsque j'entends le vieux sage de la Forêt Noire me dire que sur la Voie qu'il propose, il ne s'agit pas tout de suite de s'appliquer à "faire" quelque chose, un exercice inventé par l'homme.

Avant de faire, il importe tout d'abord de se mettre à l'écoute afin de laisser advenir "l'infaisable".

Se mettre à l'écoute de l'infaisable ?

Il est important de distinguer deux forces. Il y a la force qu'on développe et qu'on "fait" et l'autre qu'on ne peut absolument pas faire. Ainsi, on ne peut pas faire battre son cœur, il y a là une force que nous devons admettre. De même, Il est important pour la personne occidentale de distinguer deux niveaux d'actions. Ainsi, je ne peux pas "faire" cette action vitale qu'est la respiration, il y a là une action infaisable que je me dois tout simplement d'admettre.

Ce qui n'est pas de l'ordre du "faire" et que nous avons à laisser advenir, révèle ce qu'il y a d'universellement humain en l'homme. C'est un premier pas important sur le chemin que de reconnaître cette part de nous-mêmes qui nous dépasse.

Ceci dit, il faut se rendre compte que le caractère de la réalité qui transcende ce que l’être humain peut faire, dépend de notre vision du réel et pas d'une cause extérieure. D'où l'absolue nécessité lorsqu'on se met en chemin de distinguer deux approches du réel.

Graf Dürckheim distingue ce qu'il appelle l'esprit occidental et l'esprit oriental. L'esprit occidental PENSE le réel comme étant un ensemble d'objets. L'esprit oriental VOIT le réel comme étant un ensemble de processus.

Il voit là deux usages de ce qu'on appelle la conscience : la conscience DE et la conscience SANS de. « Se mettre à l'écoute implique une approche du réel autre que celle de notre conscience ordinaire : la conscience DE. La mise à l'écoute implique l'usage de la conscience SANS de. C'est vraiment important lorsqu'on va pratiquer un exercice. En effet, l'usage de la conscience DE me conduit à -penser- que "j'ai un corps" ; l'usage de la conscience SANS de me conduit à -voir- que" corps je suis" ».

Je ne comprends pas ! Le corps qu'on "a" // le corps qu'on "est" ? La conscience DE // la conscience SANS de ?

Mieux que les mots par lesquels nous cherchons à comprendre, une image peut bien souvent nous permettre de voir ... ce qui n'est pas à comprendre.

Regardez ce cylindre !

La lumière qui le rend visible projette sa forme sur deux écrans différents ; ce qui nous amène à envisager qu'un cylindre est circulaire ou qu'il est rectangulaire.

L'image ci-dessus semble démontrer qu'un cylindre dispose des mêmes propriétés qu'un rectangle ou qu'un cercle. Cette incompatibilité résulte non pas de la chose en soi mais de notre manière de la conceptualiser, de notre manière d'en être conscient.

En physique classique, des années durant, des scientifiques ont affirmé que la lumière est un phénomène ondulatoire alors que d'autres scientifiques affirmaient que la lumière est un phénomène corpusculaire.

Jusqu'au jour où en physique quantique, ces deux phénomènes sont considérés comme coexistants. En fonction du contexte expérimental, un électron peut donc se présenter soit sous forme de particule, soit sous forme d'onde.

Mais enfin ! La lumière est-elle faite d'ondes ou de particules ? Un maître Zen répondra : "Les deux ensemble!". Les deux ensemble !

Cette exclamation est insupportable pour tout être humain doué de raison. D'autant plus lorsqu'elle associe des oppositions qui nous paraissent inéluctables : le corps (et) l'esprit ... la santé (et) la maladie... le bien (et) le mal ... l'inspiration (et) l'expiration ... le calme (et) l'agitation... la vie (et) la mort ...

Dès qu'il vous est possible de faire usage de la conscience SANS de (déjà à notre disposition tout au long de la gestation) vous pouvez maintenant "faire" zazen! C'est à dire faire... rien ! Si ce n'est être à l'écoute (zen) de ce qui se présente lorsque vous êtes là assis absolument immobile (za.)

Grâce à une pratique régulière et renouvelée de l'exercice, l'expression "Les deux ensemble " est vue non seulement comme un principe constitutif de notre existence mais comme étant la source de cet état d'être qui manque cruellement à la personne occidentale : le CALME intérieur. Le grand calme qui n'est pas le contraire de l'agitation (dualité) mais l'absence de toute agitation (symptomatique de notre vraie nature).

Jacques Castermane

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mardi 9 septembre 2025

Une conscience insaisissable par la pensée

 

« Le zen nous apprend ceci : lorsque l’homme lâche le moi ordinaire – et il le peut – ce qui reste n’est pas rien. Au contraire, toute la vie devient présente d’une autre manière. L’homme n’est plus un sujet percevant la vie comme une multiplicité d’objets délimités, mais un sujet dans lequel la vie est intimement présente au-delà de l’objectivité et des contraires. Cette nouvelle vision exige un élargissement de la conscience. »

Immanquablement, lorsque l’on parle dans un enseignement spirituel de changement de niveau de conscience, restant identifiés à notre conscience ordinaire, nous ne raisonnons qu’en termes d’acquisitions de performances supérieures gratifiantes pour MOI : « Enfin je vais élargir mes savoirs et mes pouvoirs ! ». Or, d’une part, cette autre conscience n’est accessible que si le moi relâche son emprise, et, d’autre part, cet élargissement de conscience est beaucoup plus simple et naturel que ce que le mental peut en penser et imaginer. Il n’est pas question d’augmenter ou de gagner quoi que ce soit, mais de retourner à la source de la conscience première, une et inclusive, noyau essentiel que nous sommes en vérité et que nous connaissons, car nous l’avons déjà connu et goûté.

D.T. Suzuki parle du satori, expérience fugace et momentanée de notre vraie nature, comme « d’une expérience à la fois nouvelle et ancienne ». Nouvelle, car l’expérience d’être est sans arrêt renouvelée et renouvelable. Dans un même temps, ce goût du vrai soi-même nous ramène à la conscience océanique dans laquelle nous avons commencé notre existence, baignant dans une inconscience vitale soumise aux seules lois du vivant. Ce sentiment océanique d’unité et d’appartenance à plus grand, nous pouvons, « consciemment cette fois », insiste Durckheim, le retrouver étant adultes : c’est le sens de la pratique et de l’engagement sur la Voie.

Cette possibilité, qui fait la grandeur et la richesse de « la précieuse vie humaine » (expression chère aux bouddhistes), nous ouvre « à la grande vie » et dépasse notre conscience ordinaire rationnelle avec laquelle nous abordons le monde habituellement. C’est pourquoi Durckheim l’appelle conscience sensitive supérieure ou conscience surnaturelle.

Ce retour à la conscience sensitive, « insaisissable par la pensée mais pas inconnaissable », est souvent vécu comme une régression pour la conscience rationnelle propre à l’être humain adulte ; conscience qui sait tout, peut tout, contrôle tout, et, de son point de vue, aura, saura, pourra encore et toujours plus.

Tout miser sur une compréhension intellectuelle est une impasse sur la Voie du zen.

Nous ne cherchons pas avec la tête une réponse à la question - qui suis-je ? -, nous nous efforçons de sentir, de vivre corporellement la réponse à la question - que suis-je ?

« La volonté de conservation du moi est une preuve du manque de transparence de l’homme à sa nature essentielle ; c’est un refus de s’abandonner aux forces de vie, au cycle de transformation qu’est la Vie. C’est précisément cela qui étouffe en lui la vie authentique. »

Pratiquer le zen, c’est passer de la recherche d’un idéal, fausse représentation mentale de la réalité, à une expérience corporelle concrète et vraie.

« La vérité est une qualité sensorielle indépendante de la volonté de comprendre » rappelle Jacques Castermane. Alors, plutôt que de chercher à acquérir des facultés en plus, il s’agit de se défaire de tout ce qui voile notre profondeur, afin de sentir « cette vie intimement présente » qui nous anime. Ce que nous savons, ce que nous attendons, ce que nous espérons sont des idées, des concepts, des « contenus » de notre conscience ordinaire. Nous devons laisser tomber cette habitude de saisir le monde par la pensée si nous voulons goûter l’enseignement du corps vivant, Leib : une expérience sensorielle et vivante.

On oppose constamment corps et esprit, d’autant plus si l’on se dit sur un chemin spirituel : il y a les bassesses matérielles d’un côté, peu intéressantes, et, heureusement, l’esprit spirituel pour nous tirer vers le haut.

« C’est un grand malentendu de croire que l’exercice spirituel est une concentration sur un contenu transcendant, un effort pour s’identifier à une image transcendante. Cette identification peut être un très beau moment, mais c’est une illusion totale de croire que la présence d’un contenu transcendant dans la conscience transforme l’homme. Le sens du chemin est la transformation de l’homme, pas de le remplir avec des contenus sacrés. L’exercice spirituel a pour sens de devenir un autre, et c’est en devenant un autre qu’on verra autrement et qu’on verra autre chose.»

En engageant le corps dans l’apprentissage d’une technique, d'un exercice régulier (ce que nous nommons exercice spécifique sur la Voie), ou dans une présence attentive aux activités quotidiennes les plus simples (ce que nous appelons le quotidien comme exercice), nous pourrons nous transformer. Une attention soutenue nous permet de renouer, instant après instant, avec le geste vivant qu’est être. « Faites tout peu plus lentement ! Prenez soin du Geste ! Plus de fluidité et de dignité dans le geste ! » Ces instructions maintes fois répétées dans la pratique participent à « mettre de l’être dans chaque action ».



La voie du Zen nous ramène au vécu sensoriel, à la subjectivité, au sentiment intime d’être, qui ne s’appuie pas sur des théories, des dogmes ou des idées, mais sur l’expérience corporelle immédiate du pratiquant.

La technique renouvelée maintes fois nous montre comment renouer avec notre profondeur en nous appuyant sur des forces que nous avons oubliées au profit des seules forces de l’esprit.

S’ouvrir aux « ressources du corps », c’est le sens sacré du retour au bassin, au ventre, aux pieds, dans la pratique d’un exercice, aussi simple soit-il : retrouver et libérer les forces du centre vital, Hara, qui portent et accompagnent l’homme dans son lien à la vie universelle.

Corps, « champ de sensations, champ d’actions, champ de conscience », de plus en plus libre des tensions physiques, émotionnelles, mentales, nous relie à l’intelligence vitale.

Corps nous plonge dans nos racines, par un retour à la conscience originelle, et réalise pleinement notre complétude d’être humain. Seule source de réel apaisement ?

Et si la reconnaissance et la libération du point d’appui vital, Hara, était la clé pour retrouver un esprit clair et apaisé, un cœur confiant et ouvert ?

Les réponses à ces questions ne peuvent être qu’exercées, goûtées, renouvelées.

 

Joël Paul

 Tous les textes ou expressions en italique sont de K.G Durckheim

Livres : « Le centre de l’être » - « Méditer pourquoi, comment ? »

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jeudi 7 août 2025

L'essentiel noyau

 L’essentiel est là où nous l’avons laissé !

Si nous ne savions pas ce que sont les tragédies propres à l'être humain, il nous suffit d'écouter — entre deux publicités — les informations proposées en boucle par les médias.

De quoi nourrir l'angoisse et les états qui l'accompagnent pour le reste de la journée. Il y a de quoi se demander si notre existence a un sens ? À cette question, Graf Dürckheim répond ainsi : « Autres que les tragédies humaines du passé, du présent ou de l'avenir qui nous émeuvent, nombreuses sont aujourd'hui les personnes qui ont l'intuition ou pressentent par-delà l'espace et le temps un noyau secret. Un noyau secret qui peut donner sens à notre existence dans le monde tel qu'il est sans attendre qu'il change. Ce noyau secret est ce que le maître Zen désigne comme étant notre vraie nature et que j'appelle notre être essentiel. »

L'essentiel ! Qu'est-ce que c'est ça ? Les réponses, lorsqu'elles sont proposées par un philosophe, un psychanalyste, un scientifique ou un membre du clergé, divergent grandement.

Si l'essentiel est invisible je ne le verrai jamais ; si l'essentiel est indicible, incommunicable, à quoi bon chercher à le décrire ; si l'essentiel est métaphysique, transcendant et donc abstrait du réel, il va prendre place dans un credo que chacun est en droit de renier.

…Où trouver notre être essentiel ?

« Là où nous l'avons laissé... là où il nous attend. » répond Graf Dürckheim.

La voie qui prépare les conditions qui permettent et favorisent la dé-couverte de notre être essentiel est un chemin d'expérience et d'exercice. L'exercice qui vous est proposé au Centre Dürckheim s'appelle "zazen".

Zazen c'est attendre ... sans rien attendre ... ce qui en réalité nous attend !

C'est en pratiquant l'exercice appelé zazen qu'un beau jour, assis dans l'absolue immobilité et ne faisant rien d'autre que faire face à ce à quoi je fais face, c'est dévoilé une vérité inéluctable : Je inspire et moi je n'y suis pour rien ; je expire et moi je n'y suis pour rien!

Une évidence éclatait sous mes yeux : Je suis et moi je n'y suis pour rien ! L'essentiel se révélait dans la présence de l'INFAISABLE.

L'infaisable ? Ce n'est pas une vérité conceptuelle, c'est la vérité vraie.

L'infaisable s'offre à la sensation. Aussi vraie que celle qu'on éprouve lorsque on plonge malencontreusement la main dans l'eau bouillante. Personne ne pourra vous dire que ce que vous sentez n'est que subjectif. C'est une expérience qui s'impose à vous en tant que sujet.

Je réalisais que c'est en se glissant de la logique de l’entendement dans la logique du sensible que l'homme s’éveille au fondement de lui-même : sa propre essence.

Ce qui m'a bouleversé est qu'au moment même où j'épouse l'infaisable, ma manière d'être au monde se transforme instantanément.

"Si vous pratiquez vraiment zazen le corps prend la forme du calme".

Le calme ! Il ne s'agit pas d'un calme qui n'est que le contraire de l'agitation. Il s'agit du grand calme inné, qui atteste et confirme l'absence de la moindre agitation.

Ce grand calme est le symptôme de notre état de santé fondamental. Où trouver ce grand calme apaisant ? Là où nous l'avons laissé... là où il nous attend. Dans le corps que nous sommes – dès ce moment mystérieux qu'est la fécondation – et que nous devenons tout au long de la gestation et au cours des premiers mois qui suivent la naissance physiologique.

« La métaphysique des bébés est la seule qui ne trahisse ni la terre, ni le ciel » écrit Christian Bobin. Et il ajoute : « Les bébés sont les grands sages. Le vrai savoir est dans leurs yeux. (...) C'est le visage même de la sagesse qui n'est pas un visage de savoir. (...)

Une de leurs grandes vertus est de ne pas être aveuglés par un savoir. Ils regardent sans morale, sans philosophie, sans religion, sans aucune précaution. Il n'y a aucune distance entre leurs yeux et Dieu ou les anges. Ou les atomes de l'air si l'on ne croit pas en Dieu ou aux anges. Les bébés sont à une cloison de riz de la vérité. »

Michiko Nojiri, maître dans l'art qu'est la cérémonie du thé commençait ses leçons par le pratique de zazen. Son introduction à l'exercice était toujours le même « Pratiquer zazen c'est être assis comme un bébé est allongé dans son berceau. »

Jacques Castermane

* Christian Bobin : Le plâtrier siffleur, p. 11-12 – éd. Poesis

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samedi 5 juillet 2025

Zen, calme, frictions et relations

La dernière lettre du Centre parlait de « notre responsabilité de proposer le calme intérieur, le silence intérieur » dans toutes les situations existentielles rencontrées et dans nos relations. Associer calme et relations humaines n’est pas une mince affaire.

A ce sujet, Jacques Castermane nous rappelle que « Le calme n’est pas le fruit de la pratique quotidienne de zazen, mais que la pratique de zazen est, quotidiennement, l’occasion d’exercer le calme.»

Accueillir, embrasser ce qui se présente et goûter le calme qui en résulte ne s’arrête pas avec la fin de l’assise solitaire en zazen. Le calme n’est pas un gain intérieur à atteindre, à garder, à protéger lors de rares moments, mais une manière d’être sans cesse interrogée, remise en cause, bousculée, par les situations de l’existence. Exercer le calme est un geste qui nous confronte à la relation tout au long de la journée, qui nous oblige à nous remettre en cause, à sortir de notre confort, de nos préjugés et de nos habitudes. A ce titre, le calme n’est pas de l’apathie, de la distance, de la passivité, mais une attitude d’éveil à nos capacités d’adaptabilité et d’ouverture, afin de voir et sentir une situation dans son ensemble, et tenter par notre action de « coller au réel ». Ainsi une colère, de la rigueur, un geste ferme s’imposent parfois comme des actions justes.

K.G.Durckheim parle du zen comme d’un chemin de maturité de l’Homme, par la redécouverte de l’être essentiel niché au cœur de chacun de nous, source de complétude, d’apaisement et de confiance. Ce contact intime est à développer dans tous les aspects de l’existence, y compris dans le domaine relationnel. (cf. le livre : la percée de l’être)

Un homme mûr est tout le contraire d’un adulte infantile, soumis à ses humeurs changeantes et réagissant sans arrêt à ce qui le contrarie, intérieurement et extérieurement, faisant subir à son entourage son manque de stabilité et son agitation. Si cette maturité intérieure se renforce peu à peu, au fil d’expériences plus ou moins fugaces et inspirantes vécues lors de moments privilégiés, elle doit aussi nous accompagner dans notre réalité existentielle, car, comme le souligne Durckheim :

« Je dois reconnaitre que si moi je suis cette profondeur, cette possibilité de vastitude, l’autre l’est aussi, quelle que soit sa surface. »

La voie du zen nous ouvre-t-elle, avant même de parler « de bonté immuable », à une certaine chaleur humaine dans nos relations ? Sommes-nous capables, dans la contrariété, de :

« Nous ressaisir en souriant et prononcer des paroles apaisantes plutôt que blessantes. »

« Développer une capacité d’aimer non dépendante de la sympathie ou de la reconnaissance d’autrui. »

« Reconnaitre que le zen, c’est l’amour et la compassion qui énoncent l’unité qui relie tous les êtres, et que le zen veut le dévouement absolu de chacun envers cette unité, au lieu même qui lui est assigné par le destin ». K.G. Durckheim

Retrouver ce lien d’humanité, cette unité, c’est apprendre à s’appuyer sur notre profondeur, voir l’universellement humain en tout être humain, mais aussi reconnaitre l’universellement vivant en tout être vivant, et même traiter avec respect chaque objet du quotidien, partout, tout le temps.

Propos d’un maitre zen à Jacques Castermane lorsque celui-ci claque une porte lors d’une sesshin : « Que vous a fait cette porte pour mériter pareil traitement ! »

Quant à Durckheim, il disait à des religieux venus le trouver : « Vous devez perdre tout intérêt pour ce qui est de l’idée que vous avez d’un créateur, pour vous intéresser à ce que vous avez réellement sous les yeux : la création. »

Sacré programme ! Avant de devenir le cœur d’une pratique sacrée reliant essence et existence, ces paroles nous invitent à sortir de notre monde, de notre façon de penser, à ne pas rester à la surface des réactions et des jugements mécaniques propres au mental.

Si le zen est restreint à l’espace d’un dojo, où, assis en zazen, nous tentons de vivre d’intenses expériences spirituelles (et vivons d’intenses difficultés intérieures !), cela peut développer une certaine image héroïque de la Voie, et nous faire oublier comment vivre une existence ordinaire simple et apaisée. En développant ainsi un « ego spirituel », nous courons le danger de fuir le monde.

Si, par la stabilisation du monde émotionnel et mental et la redécouverte d’une étonnante force vitale en « hara », le zen développe un moi plus fort et plus équilibré, ces effets gratifiants de l’exercice présentent un autre danger : celui de s’arrêter aux seuls aspects de maitrise, d’efficacité et de performances dans le monde. La voie est alors mise au service du moi. Le processus de transformation initié par une pratique sérieuse et régulière nous enferme dans l’impasse d’un certain confort relatif, et apparait le risque de « S’arrêter à une certaine forme, et trahir l’être essentiel. »

Il est donc important de se demander si le zen que nous pratiquons n’est pas devenu une confortable habitude nous maintenant hors de la vérité du monde, ou une nécessaire et utile obligation ne servant que la vie mondaine. Pour cela, rien de tel que d’accepter d’être bousculés.

« L’obstacle nous donne la chance de murir, pas l’évitement. » (Jacques Castermane)


Bousculés par le maitre de l’exercice, remettant en cause notre idéal spirituel, ou bousculés par les difficultés soigneusement évitées jusqu’alors que l’existence se charge de mettre sur notre chemin, remettant ainsi en cause notre illusoire maitrise du monde.

La relation à l’« Autre », tout comme zazen, sont de vastes champs d’apprentissage du non refus, domaines où des expressions telles que – Se reprendre, pleine attention, coller au réel, être un avec - sont sans cesse réactualisées.

La Voie se joue donc sur le zafu et dans notre capacité d’ouverture et de rencontre avec toute situation et dans toute relation, équilibre du chemin vers le Grand Calme.

Joël PAUL

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