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vendredi 4 septembre 2026

« Un »

« Quelqu’un m’a dit un jour qu’en pratiquant la méditation depuis des mois, il pouvait maintenant compter ses respirations de 1 à 100 sans se tromper.

Je lui ai donc proposé une pratique bien plus difficile avec l’exercice que voici :

Quand vous inspirez, vous inspirez ; quand vous expirez, vous expirez … et vous dites « un » à la fin de chaque cycle. Puis vous recommencez : inspir, expir, « Un »… inspir, expir, « Un »… »

Cette histoire non sans malice que raconte Jacques Castermane interroge immédiatement le sens de notre pratique : pratiquons-nous dans un esprit d’acquisition et de réussite ou avec un esprit vierge de toute récupération ? Pratiquons-nous centrés dans le mental ou un peu plus libres du mental ?

Et Jacques de poursuivre : « Un, c’est la pleine attention à un geste corporel unique, global et entier, porté par le cycle inspiration/expiration, dans le langage de la personne assise en ce moment pour ce moment. Geste qui n’a pas besoin de s’insérer dans un lien de causalité, d’être préparé par quoi que ce soit. Un bébé n’est pas préparé à vivre quelque chose, il vit. Compter ses respirations pour se concentrer ou se préparer à za-zen ne sert absolument à rien. Un, Un et encore Un, c’est vraiment za-zen. »

Il est difficile et très déstabilisant de sortir de l’esprit d’efficacité propre à la conscience ordinaire, ainsi que de quitter l’habitude de devoir faire quelque chose pour obtenir un résultat. Avec cette attention au « Un » sans arrêt renouvelée, le mental est immédiatement mis hors-jeu : plus de progression linéaire possible, plus de recherche de performance ou de but à atteindre.

Pratiquer la voie du zen c’est apprendre à ne pas rester dans notre mode de pensée habituel pour retrouver et favoriser une autre forme de conscience : la conscience pré-mentale, propre au bébé ou au tout jeune enfant. Cette conscience primaire sensorielle est une approche du réel se faisant par la sensation, nécessitant de redonner toute sa place à l’élan vital naturel, au geste corporel concernant la Personne dans sa globalité. Approche se révélant, pour un être humain adulte, par la redécouverte et la pratique du Hara, centre vital.

« Redescendre » en Hara, c’est quitter le centre intellectuel de la raison et des injonctions mentales, pour s’ouvrir à l’océan de « Ki » (le « Chi » en chinois), force primitive qui nous anime depuis nos premiers instants de vie.

C’est l’éveil à un processus vital dynamique, indépendant de notre volonté, et la reconnaissance de l’intelligence naturelle du corps, portée par les grandes lois du vivant. S’ouvrir à ces lois, c’est « passer du mental au vital ».

Des lois universelles telles que la loi de la différence, de l’impermanence ou de l’interdépendance nous relient au flux incessant qu’est la Vie.

Tout change tout le temps, tout se transforme. Toute entrée en relation, qu’elle soit en lien avec un évènement intérieur ou extérieur, me concerne, me touche et me transforme.

Devenir de plus en plus ouvert et sensible à ces lois, aux actions vitales du corps soumis à ces lois naturelles, est une attitude à contre-courant de notre manière ordinaire de tout aborder par la pensée.

A l’inverse de cette ouverture, des lois-pièges du mental – désir de ressemblance, de permanence ou d’indépendance - nous maintiennent dans l’illusion de pouvoir atteindre un jour une parfaite et tranquille sécurité. Un état d’être statique « bon pour moi », mais finalement inaccessible car sans arrêt bousculé et remis en cause par le flux des évènements.

Volonté égocentrée de fixité qui nous fait vivre la plupart du temps dans un état d’être agité, anxieux et angoissé, et nous coupe de nos racines vitales et transformatrices en Hara.

Se détendre, se poser en Hara, c’est plonger dans la conscience sensorielle océanique qui a baigné nos premiers mois et premières années d’existence.

Affiner un contact sensoriel avec le réel est la porte d’entrée du Zen, c’est apprendre à être « Un » avec ce qui se présente, sans le filtre de la pensée.

Pratiquer, c’est sentir corporellement qu’une sensation n’a de réalité qu’au moment présent. Que toute sensation est une action, que toute sensation/action est une mise en relation.

Que toute sensation/action nous transforme.

Pratiquant un exercice, il ne s’agit pas de comprendre, discuter, s’opposer ou de chercher à modifier ce qui se présente à nous, réflexe d’une récupération mentale de l’exercice, mais d’accompagner une transformation déjà en cours, voulue et portée par la vie.

Pratiquer l’absolue immobilité en za-zen ou le geste juste, c’est s’exercer à la non-intervention, afin de déranger le moins possible les rythmes naturels et les équilibres subtils du corps vivant. Ainsi, dans tout exercice, nous découvrons que la tenue, la forme ou la respiration sont des actions innées qui n’ont pas besoin de ma volonté pour s’activer et se réaliser. Il ne s’agit pas de fabriquer une posture extérieure, de chercher à la maintenir, de paraitre calme un certain temps, mais de libérer une création vitale de chaque instant afin de goûter et de se soumettre à une transformation infaisable : l’acte d’être.

Jacques Castermane nous rappelle « qu’un chemin de transformation n’est pas un chemin de formation ; c’est le passage d’un état à un autre, d’un opposé à un autre, d’une contradiction à une autre, passage vu, accepté et favorisé, qui est source d’unité et de Grand Calme ».

Se déconnecter du vouloir faire, de l’ambition personnelle ou de tout contrôle conscient est une régression pour l’ego, une mise en retrait : très difficile de laisser faire l’infaisable ! L’infaisable ?

Une mise à l’écoute de tout soi-même au service des intentions du corps vivant ou « intentions de l’Être ».

La toute-puissance de la conscience rationnelle nous oriente sans arrêt dans une pratique de construction, de formation d’un soi-même idéalisé, et toujours dans une seule direction, le mieux-être. État que j’atteindrais plus tard grâce à des efforts répétés ? Rien n’est moins sûr !

La pratique du « Un » est un geste de renouvellement constant, instantané et sans but.

Renouvellement du Geste, création de chaque instant qui nous plonge dans le processus vital qu’est l’acte d’être, incessant chemin de transformation naturelle à effet immédiat.

Joël PAUL

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dimanche 5 juillet 2026

Za-zen !



Je me souviens d’une expérience lors de l’une de mes premières retraites, pendant un za-zen, assise en silence dans l’absolue immobilité. 

25 à 30 minutes d’assise, c’est long, très long … tellement long qu’en moi tout refuse et se contracte. 

Physiquement, je suis un bloc de granit, dur, tendu et douloureux.

Émotionnellement, j’oscille entre ennui et colère.

Mentalement, c’est la cacophonie des pensées négatives : « A quoi ca sert … Ce n’est pas possible de se faire aussi mal … Ce n’est pas pour moi, je n’arrive vraiment à rien…»

Et puis, une sensation fugace, diffuse : « tiens, je respire !»

Un étonnement : « tiens, j’arrive encore à respirer dans ce marasme !»

Les sensations du souffle se frayant un passage, s’écoulant au cœur de cette dureté, sont comme une caresse intérieure : « je respire, c’est doux, c’est bon!»

Et, tout d’un coup, l’expérience du contact avec cette action que je ne fais pas et qui se fait, inspir/expir, prend la première place. 

Des larmes coulent, je suis touché par la douceur, le rythme naturel, la force de ce que l’on appelle le souffle … Tout se détend, se fluidifie.

Le centre de l’assise n’est plus d’essayer de faire quelque chose, de chercher à être « plus ceci, ou moins cela ». Etant assis, je sens de plus en plus cette action infaisable, imposée par la vie : ça respire ! 

 

« L’exercice, nous dit Dürckheim, ne nous fait pas devenir meilleurs, mais nous remet en contact avec une partie de nous même non affectée par les aléas de l’existence ». 

C’est exactement ce que je suis en train de vivre !

La situation extérieure n’a pas changée mais mon attention s’est déplacée. 

D’une assise habitée par la pensée au sujet de « faire un bon za-zen », avec tout ce que cela suppose de constructions physiques et mentales – désirs, refus, buts à atteindre et idéaux – je me retrouve au contact du tout simple : assis, animé et porté par le souffle, pleinement vivant. Les «aléas» de l’assise qui envahissaient jusqu’alors tout l’espace de ma pratique se sont  évanouis en un instant.

Pour un moment au moins, je peux sentir, goûter ce que veut dire accueillir.  

« Faites face à ce à quoi vous faites face », « embrassez le réel », « accueillez ce qui est par la sensation », instructions maintes fois entendues et, plus tôt ou plus tard … une posture faite de luttes et d’attentes bascule en un geste vaste et sensible d’abandon à ce qui apparait et disparait, se transforme, instant après instant.

 

Za-zen !

Je ne m’oppose plus mentalement à ce qu’il m’est donné de vivre à l’instant.

Je ne construis pas d’autres propositions, pas d’autre scénario.

Ce que Moi j’attends, je veux, j’idéalise – si possible une méditation à ma façon, forcément lumineuse – devient fade, sans intérêt : rien que des pensées irréelles transpercées par le geste bien réel d’être assis, vivant, porté par le souffle.

Pour un moment, je vis au contact de « l’être essentiellement là », toucher de l’être que K.G.Durckheim  décrit ainsi : « Satori ? C’est l’échafaudage du moi qui tombe en ruine et la vitalité transformatrice de la vie qui nous saisit ».

 

Za-zen !

« S’asseoir dans la tenue juste, la forme juste, le rythme juste.»

S’asseoir sur un coussin, une chaise, le dos droit, parfaitement immobile.

Vraiment assis, posé en son centre vital, bassin/bas-ventre, et en même temps offert à la verticalité naturelle. En ce subtil équilibre terre/ciel se libère ce que l’on appelle la tenue : un geste naturel qui ne se construit pas, infaisable, libre de l’effort de se tenir droit.

Vraiment assis, se détendre dans les épaules, le dos … se détendre dans les mâchoires, la nuque ou le regard, les yeux ouverts … se lâcher dans le bas ventre, le bassin, les cuisses … mains en coupe sous le nombril. 

Ainsi, s’épanouit un geste de tout soi-même, souple et respirant, libéré des contractions d’une attitude trop volontariste. 

Ce que l’on appelle une forme plus juste est une assise non figée, en évolution constante, soumise aux rythmes du corps vivant inspir/expir, tension/détente.

Vraiment assis, immobile, afin de ne pas intervenir sur « la vitalité transformatrice de la Vie », notre profondeur infaisable.

Une absolue immobilité afin « de ne plus empêcher que ce qui doit arriver arrive » et, naturellement, nous transforme.

 

Cette part de nous-mêmes « non affectée par les aléas de l’existence », exercée, expérimentée et renouvelée par la pratique régulière de za-zen,  ne nous quitte en fait jamais : c’est le cœur de notre Être.

Mystère de nos souffrances et de notre être essentiel intimement entrelacés, cette profondeur se trouve au centre même de nos existences, dans le monde tel qu’il est.

Encore faut-il apprendre à écouter cet appel intérieur, s’y exercer.

C’est le sens du chemin d’expérience et d’exercices que propose le Zen.

 

Joël  PAUL


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mercredi 10 juin 2026

Pour la personne en chemin tout commence par une expérience !

 

Dans la tradition qu'est le Zen, l'expérience dont il est question est appelée Satori.

La signification du kanji satori est : compréhension.

Il ne s'agit pas d'une compréhension intellectuelle. Il s'agit d'une « compréhension directe » qui ne se fait pas à travers l'entendement, la réflexion intellectuelle.

Selon D.T. Suzuki : « Le satori peut être défini comme une saisie intuitive de la nature des choses par opposition à la compréhension analytique qu'on peut en avoir. Pour compliquer ou simplifier les affaires (c'est selon), le maître zen évoque cette saisie à l'aide d'un autre kanji :  Kenshō !

Kenshō  ...   Satori ?

Lorsqu'il est confronté à ces indications, l'homme occidental fantasme d'autant plus que cette expérience est présentée comme étant ... spirituelle tout en étant une expérience... physique.

Récemment, Joël Paul nous rappelait ce que Sensei Deshimaru reprochait aux français qui se disaient intéressés par le Zen : "C'est d'imaginer que satori est grand comme ... Versailles".  

À Graf Dürckheim  qui avait préfacé son ouvrage « Vrai Zen », maître Deshimaru avait répondu que : Satori est l'état naturel de l'être humain.

Il me semble important de partager la réponse qui m'a été donnée :

Observez un enfant qui, à l'approche de son premier anniversaire, est soudainement animé par une intention intérieure puissante : faire ce que jusque-là il n'a jamais encore fait : marcher. 

Après beaucoup d'efforts, l'enfant se tient debout ... se trouve en équilibre ... fait quelques pas et tombe. Kenshō ! Pourquoi ? Parce que dans ces actions, bien qu'entravées, se manifeste la présence de la nature de Bouddha présente en tout être humain (qu'il soit né en Occident ou en Orient).   

Ensuite, grâce à un effort sans cesse renouvelé, l'enfant se rendra compte qu'il peut marcher tout le temps et dans un parfait équilibre. Satori !  Pourquoi ? Parce que désormais, par sa manière de marcher, l'enfant témoigne qu'il est en contact permanent avec sa vraie nature.

Ce qui ne signifie pas qu'il s'agit d'un acquis définitif. Tout au long de notre existence, chaque pas  est le fruit et le témoignage d'un processus appelé création.  

La marche appelée kin-hin n'est pas une construction, une fabrication ; la lenteur qui favorise la momentanéisation de chaque pas a pour sens de —se défaire— de ce qui entrave ce processus infaisable par le moi capable de faire mille et une choses.

Lorsqu'il vivait au Japon, Graf Dürckheim pratiquait régulièrement l'exercice appelé zazen dans un ZenDo, assis à côté d'un moine qui avait le double de son âge. Et voilà que tout à coup, à la fin de l'exercice, le vieux moine s'écrie : Quel mystère ... quel miracle ... je respire !

C'est peut-être le moment d'entendre que lorsqu'on est en chemin : 

S'émerveiller, c'est ne jamais s'habituer !


Kenshō ? Satori?

C'est aussi l'expérience que : "En ce moment j'inspire, et moi je n'y suis pour rien! " 

Expérience de cette action infaisable — le souffle vital — grâce à laquelle en ce moment huit milliards d'êtres humains sont en train de vivre.  

Quel mystère ... quel miracle ...! 

S'émerveiller, c'est ne jamais s'habituer !

Ce que dit le maître Zen Ryokan n'est pas un souhait. Il adresse à toute personne qui se dit en chemin une injonction.  Il attire notre attention sur un danger : celui de pratiquer par coeur, comme d'habitude.   Il ne s'agit pas de vouloir apprendre à s'émerveiller. Il s'agit d'apprendre que lorsque je marche, par exemple, "ce pas" jamais encore n'a été et plus jamais ne sera ! 

À son retour du Japon en 1947, Graf Dürckheim a perçu la difficulté à laquelle est confronté la personne occidentale qui s'intéresse aux chemins de la sagesse initiés en Extrême-Orient.

Christian Bobin, poète de la sagesse humaine, observe les mêmes malentendus que le vieux sage de la Forêt Noire : « L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur SAGESSE. Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il COMPREND : des techniques, des recettes, des savoirs. »

En ce moment pour ce moment "je inspire" et moi je n'y suis pour rien !

Il ne s'agit pas d'une théorie. Il s'agit d'une expérience, d'un senti et d'un ressenti. Il s'agit d'une expérience corporelle, physique.   

Pour un homme en chemin tout commence par une expérience.


L'expérience est inobjectivable! 

Notre langage, et d'autant plus lorsqu'il s'appuie sur ce qui est aujourd'hui tendance : l'Intelligence artificielle, est fondé sur l'objectivation. Un coach (encore un mot tendance) formé à la pratique de la méditation en quelques semaines peut vous proposer son savoir et son savoir-faire en vous promettant l'accès à plus de 100 bienfaits!

Hirano Röshi, qui a animé des sesshin au Centre Dürckheim pendant une dizaine d'années écrit que : Pour apprendre l’entraînement et donc l’ascèse qu’est zazen, il faut pratiquer avec un maître authentique. Graf Dürckheim parlant de la relation entre celui qu'on appelle le maître et celui qu'on appelle le disciple me disait : " Le Maitre Zen ne propose ni un savoir ni un savoir-faire. 

Le maître Zen  partage sa connaissance".

Il me semble qu'il en est de même pour le maître qui enseigne le Yoga, le Taïch-Chuan comme aussi pour le maître de musique ou le maître de danse. 

Le maître n’est pas un élément de stabilité. La personne en chemin, si elle aspire à la tranquillité, à la sécurité, à l’harmonie risque d'être déçue parce qu'il arrive que le maître retire le tapis sous les pieds de l’élève, car lorsqu'on se dit en chemin ce qui importe c’est MARCHER et non pas s’installer. 

Profitez de votre premier séjour au Centre Dürckheim, ou de votre centième séjour au Centre Dürckheim pour vous émerveiller ! Il arrive qu'en pratiquant zazen un oiseau chante ... lorsque vous arrivez au Centre de bon matin les roses, les tulipes s'ouvrent ... et le soir elles se referment ... Au loin, un chien aboie ... tout près le ruisseau gargouille ...

 

Jacques Castermane 

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lundi 4 mai 2026

Tout fait partie de ton chemin

Mirmande, une entrevue avec Jacques Castermane :

« - Jacques, est-ce que tu me sens vraiment engagé sur la Voie ?

Est-ce que je pratique suffisamment bien, suffisamment intensément, pour progresser et assurer une juste transmission de l’enseignement ? (Sous-entendu : est-ce que je suis prêt ? Est-ce que j’en fais assez ?)

- Joël, quitte l’idée que tu dois être prêt ; on n’est jamais prêt.

A trop vouloir faire ou provoquer les choses, tu ne laisses pas la place à ce qui se fait. Tout fait partie de ton chemin ». Ces propos, qui me sont revenus suite à la dernière lettre d’avril (relation au maitre), montrent que les réponses d’un maitre sortent de l’entendement habituel et de tout esprit volontariste d’acquisition et de réussite.

A mes inquiétudes de ne pas être assez « performant », à mon besoin d’être rassuré - preuves que le mental est toujours à l’œuvre même après des années de pratique - cette réponse m’invite à me positionner à un autre niveau de présence et d’attention.

La véritable confiance n’a rien à voir avec un sentiment passager de perfection ou de réussite existentielle, mais se nourrit de ce lien à « ce qui se fait » ou « l’infaisable », substrat intemporel et universel de nos existences.

Par ce lien, l’être humain n’est plus seulement le jouet des hauts et des bas de son existence ou des caprices de son mental, mais redevient conscient d’être porté et animé par le souffle d’une Vie plus vaste. Jacques rappelle que pratiquer sur la Voie n’est passe construire un avenir maitrisé et serein selon ses propres critères de réussite, mais remet en cause tout un monde de croyances et d’idéaux qui empêche de « laisser la place à ce qui se fait ».

La Voie n’est pas un chemin à suivre, mais un chemin à tracer dans l’acceptation pleine et entière de notre existence et de notre Personne, singulières et uniques. S’ouvrir à « ce qui se fait » ou « l’infaisable », c’est admettre la dimension universelle de notre vie ; accepter que « tout fasse partie de notre chemin », c’est admettre et assumer ce que notre existence a d’unique.

Au sujet de cette voie de transformation qu’est le zen, Durckheim parle d’un « processus de libération de l’individualité créatrice ». « Tout fait partie de ton chemin » est une invitation à quitter le syndrome du bon élève, du pratiquant efficace et performant rêvant d’atteindre, selon certains critères personnels, moraux ou sociétaux, un « bon » niveau de sagesse ou de calme.

Une invitation à ne plus faire de différence entre des moments que nous considérerions comme profanes et d’autres plus spirituels. La totalité de notre existence et de notre personne est incluse dans ce que l’on appelle la VOIE. L’extraordinaire se niche au cœur de l’ordinaire, l’infaisable agit sans arrêt au cœur de nos activités quotidiennes, et nous le redécouvrons si nous apprenons à voir et sentir « ce Tout Autre, ce plus profond que j’appelle notre être essentiel…

Retrouver une vie qui se réalise sur le plan terrestre sans perdre le fil d’or qui la relie à l’être essentiel, témoigner dans le monde de cet être et de son influence, c’est reconstituer l’Homme tel qu’il est dans sa plénitude. La Voie de la transformation est un chemin de devenir sans fin, chemin contraire à tous les principes du moi existentiel qui s’oppose à la transformation par l’attachement à tout ce qui est statique, ce qui veut demeurer, s’établir, ce qui est fixé ou ce qui semble solidement acquis. » K.G. Dürckheim – L’expérience de la transcendance

« Ce qui se fait » ou « L’infaisable » ?

En ce moment, quoique nous fassions, nous sommes engagés dans une activité existentielle plus ou moins importante, utile, urgente, avec des attentes de résultats et leurs cortèges de pensées et de projections : désirs, peurs et refus multiples et variés.

En général, ce sont ces aspects de l’activité qui retiennent toute notre attention. Mais suis-je attentif à ce qui permet, ce qui soutient cette activité : ce qui ne vient pas d’un « devoir faire », le tout simple, ce qui est déjà là et qui nous attend ?

En ce moment, j’inspire, j’expire … je suis dans une certaine forme et tenue corporelles … Je suis assis, debout, en train de marcher, allongé … Des actions auxquelles on ne prête que peu d’intérêt nommées « attitudes dignes » dans le zen. Considérées comme sacrées, ces actions ont le pouvoir de nous relier à ce qui se fait hors de notre volonté, de notre conscience ordinaire.

Approches du réel par la sensation, ces actions nous invitent à prendre au sérieux une vie prémentale vaste et sensible : les intentions du corps vivant ou « intentions de l’être ». La possibilité d’un rythme plus juste, d’une forme et d’une tenue plus justes, d’une respiration plus naturelle, d’un geste unifié, apaisé et vivant : telles sont les intentions et la proposition que nous fait la Vie à chaque instant.

Dans toutes nos activités existentielles, essayons de garder ce contact avec « l’infaisable », veillons à laisser transparaitre un geste plus digne ; digne parce que plus respectueux de la Grande Vie qui nous anime, qui nous respire.

Loin de toute posture imposée, un geste vivant se crée, évolue, se transforme instant après instant. L’attention à ces actions vitales infaisables est le cœur du zen.

« On ne pratique pas le zen pour maitriser sa vie, mais pour s’unir à la Vie » K.G. Dürckheim

Joël PAUL

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dimanche 12 avril 2026

Maître...

 

MAÎTRE ! De qui ou de quoi parle-t-on ?


Ce mot désigne généralement une personne qui a le pouvoir, l'autorité, la maîtrise ou le talent.

Lorsque j'étais à l'école primaire (entre six et douze ans), on s'adressait à l'instituteur en l'appelant maître. Époque révolue. Aujourd'hui l'enfant s'adresse au professeur des écoles en l'appelant par son prénom.

Certains notaires ou avocats aiment se faire appeler maître. Dans le monde artistique ou artisanal, on respecte toujours encore le maître de danse, le maître de musique, le maître sculpteur.

Le maître Zen !

Dans la langue japonaise nous devons distinguer deux termes : Sensei et Rôshi.

Sensei c'est" l'ancien" qui pratiquant une activité artistique, artisanale ou martiale depuis des dizaines d'années partage son savoir et son savoir-faire avec ses élèves.

Rôshi c'est la personne qui, à force de renouveler sans cesse le même exercice, partage sa connaissance avec ses disciples.

Quand le maître parle...

* 1970. Rütte. "Graf Dürckheim quelle est la différence entre le maître et le disciple ?" Réponse : "La différence entre celui qu'on appelle le disciple et celui qu'on appelle le maitre ? Il n'y en a pas ; les deux sont sur le même chemin".

Mais après quelques secondes, le temps qu'il me fallait pour me défaire d'une crainte : la subordination, l'emprise, la dépendance, le vieux sage de la Forêt Noire, en souriant, reprend la parole : "Les deux sont sur le même chemin. Mais il me faut vous dire que chez celui qu'on appelle le maître cela se voit déjà un petit peu plus".


*1980. Session de tir à l'arc animée par le maître Satoshi Sagino. 
Sept heures chaque jour nous reprenons les quelques gestes qui permettent d'encocher une flèche pour ensuite la décocher. Lorsque je tire, il est un moment que je considère comme étant crucial. C'est lorsque l'arc est sous tension maximum et qu'il est important de laisser la main qui retient la corde s'ouvrir comme une fleur s'ouvre ("Ne tirez pas, laissez cela tirer !).

Et voilà que maître Sagino (que je n'ai pas vu s'approcher) profite de ce moment pour me pousser légèrement et ... la flèche tombe devant mes pieds. Un peu plus tard rebelotte, et... cette fois la flèche prend la direction des nuages.

Le soir, partageant un thé, je me permets de lui dire mon étonnement. Voilà quatre ans que je m'entraine et cette fois vous me faites perdre l'équilibre au moment crucial du tir ! Pourquoi ?

"Parce que lorsque tu tires tu es animé par le désir de réussir à tout prix qui nécessairement éveille la crainte d'échouer ... !".

Merci maître Sagino ! Ce jour-là j'ai non pas compris mais réalisé que la technique, le travail extérieur, a pour sens la libération d'un travail intérieur, lequel transforme la personne qui s'exerce.

* 2011. Mirmande. Dans mon bureau une photo : le visage d'un moine Khmer. Hirano Roshi qui anime une sesshin au Centre me demande : "Pourquoi cette photo ?"

Parce que lorsque je m'arrête devant ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui doit encore travailler beaucoup sur lui-même.

Hirano Roshi regarde la photo et après un moment il me dit "C'est curieux lorsque je regarde ce visage j'ai l'impression qu'il me dit : voilà quelqu'un qui travaille bien sur lui-même..." !

Merci Hirano Roshi ! La photo, désormais, m'incite à pratiquer SANS but.

* 2013 Mirmande. Sesshin animée par Hirano Rôshi. Nous avons, à deux années près, le même âge. Je lui dis que, vieillissant, j'ai de plus en plus de difficulté à réaliser et à maintenir la verticalité au cours de la pratique de zazen et de la pratique de Kin-Hin.

Il sourit et me dit "Jack San, à notre âge, la verticalité c'est accepter d'être de travers... !"

Il me fallait cette réponse pour reconnaître que je pratique encore en étant attaché au passé qui n'est plus et plus jamais ne sera.

Il me fallait cette réponse pour réaliser que la vie m'est donnée ici et en ce moment, que vieillir m'est donné ici et en ce moment. Et que mon devoir vis-à-vis de moi-même et des élèves que j’accompagne est d'être assis le mieux possible de travers et de marcher le mieux possible de travers !

Tomber sept fois, se relever huit ! Tel est le chemin.

Le chemin ?

Depuis plus ou moins un siècle, diverses voies de la Sagesse ont abordé les côtes occidentales. Parmi celles-ci les plus connues : Yoga, Tai Chi, Aïkido, Kyudo, Chado, Zado (zazen)...

La particularité de ces voies de la sagesse est d'allier la maîtrise d'une technique corporelle à la connaissance de soi. Et cela dans un seul but : la réalisation du vrai SOI.

Pourquoi pratiquer zazen ? Hirano Roshi répond : « Si vous pratiquez -vraiment- zazen, le corps prend la forme du calme ! »

Vraiment !

Christian Bobin, dans la préface d'un ouvrage que nous devons à Yoko Orimo (Comme la lune au milieu de l’eau - Art et la spiritualité du Japon, éd. Sully) écrit : « L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur SAGESSE. Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il COMPREND : des techniques, des recettes, des savoirs. »

Si vous pratiquez vraiment ! Au début de l'année 1970, à l'occasion d'un séjour à Paris, Graf Dürckheim assiste pour la première fois à un entrainement d'Aïkido animé par maître Masamichi Noro. Je participe à cette séance et j'avoue ressentir une certaine fierté. Mon arrogance n'a pas fait long feu. L'entrainement terminé, Graf Durckheim me pose une question :

« Jacques, êtes-vous sûr que l'Aïkido comme vous le pratiquez c'est VRAIMENT l'Aïkido ? ».

Il est des remarques qu'il est difficile d'avaler. Mais l'ayant digérée, je me dois de dire : Merci Graf Dürckheim. Votre question a non seulement changé ma manière de pratiquer et ma manière d'enseigner mais a transformé et transforme aujourd'hui encore ma manière d'être au monde.

Jacques Castermane

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samedi 21 mars 2026

« La roue de la transformation »

 

« La roue de la transformation »

Les citations en italique de cette lettre sont issues du livre de K.G. Dürckheim : « Pratique de la voie intérieure – Le Quotidien comme exercice ».

Une personne engagée sur la Voie du zen, à la redécouverte de son être essentiel - sa vraie nature -, n’a de cesse de se soumettre à une transformation qui ne s’arrête jamais. Cette transformation est « le dynamisme créateur de la vie » qui anime tous les êtres vivants, processus dont nous pouvons prendre conscience et témoigner dans notre existence : c’est un chemin de maturité et d’éveil propre à l’être humain.

« L’homme possède une conscience grâce à laquelle il devient responsable de son devenir. C’est à la fois sa chance et son péril, car il peut se manquer lui-même. »

Se trouver, c’est se réaliser dans sa plénitude d’être humain : une affaire de toute une vie de connaissance de soi, de pratique et d’attention à entrainer et développer au sein de son existence quotidienne.

Le zen n’est pas une fuite, mais une plongée dans le monde tel qu’il est. Dans ce livre - Pratique de la voie intérieure- Dürckheim parle « de ces faux prophètes qui promettent à l’homme perturbé une tranquillité à bon marché, une tranquillité bourgeoise » et de « ces fausses pratiques qui éloignent l’homme de son vrai centre ».

L’homme est ainsi trompé sur le sens de son inquiétude profonde, qui ne sera jamais guérie par une recherche de fixité ou par l’atteinte d’un état définitif, ni par un bien-être relatif. C’est l’écoute et le respect de son besoin de se confier à une transformation voulue par « la Grande Vie » qui le libèrera d’un MOI sclérosant et réducteur.

S’ouvrir à la roue de la transformation, c’est découvrir une Voie qui ne finit jamais et accepter de vivre en tant que « Personne en devenir. »

Cette roue présente cinq rayons, cinq « axes de travail », qui amènent l’être humain à briser la coquille de l’ego, s’ouvrir, s’épanouir, et vivre pleinement dans le monde sans s’y perdre tout en gardant un contact avec l’Être, centre sacré de sa Personne.


Voici les cinq rayons de la roue : 1) la vigilance ou « état de veille critique »,2) le lâcher prise, 3) l’union avec le fond, 4) le devenir nouveau ou renouvellement, 5) la consécration de la Voie dans la vie quotidienne ou « Transparence à l’être ».

« L’état de veille critique », c’est reconnaitre de plus en plus souvent ce qui entrave l’expression de notre profondeur - l’Être authentique -, et remettre régulièrement en cause nos attitudes figées égocentrées (postures, réactions, mécanicités …), ainsi que notre habitude de tout saisir par la pensée (refuser/préférer, fixer, comparer, analyser). Abandonner l’ego et perdre ses repères habituels et ses illusions est une « dure rencontre avec le monde tel qu’il est, abandon d’un faux désir d’harmonie sans failles, pour découvrir ce qui nous attend au-delà des contradictions. »

Cet « au-delà des contradictions » est un chemin d’accueil et d’intégration.

Processus d’intégration de tous les aspects de nous-mêmes et de notre existence, et non d’élimination du désagréable et d’opposition à tout ce qui peut nous déranger.

Pour que s’éveille « la conscience de ce qui est faux », c'est-à-dire de ce qui est dépendant de la conscience rationnelle, refusée ou verrouillée par elle, l’homme en chemin doit se relier à ce qui en lui le rend plus vivant, plus fluide, plus transparent à sa vraie nature : « son noyau de vie. » Ce noyau est le siège de la première conscience sensorielle, appelée aussi conscience océanique, répondant aux forces de vie qui nous animent et nous ouvrent à la complétude de notre Personne et de notre existence. « Hara, centre vital de l’Homme » n’est pas accessible par la pensée ; reconnaitre que la pensée n’est qu’une fonction de l’existence humaine, et non son Essence, est le grand défi du zen. Se tenir en son centre juste est une attitude de tout soi-même à retrouver, exercer et favoriser par l’attention au corps vivant.

« La réalisation de la Personne est le fruit d’un exercice permanent. Lorsque l’homme accepte cette pratique permanente, il se trouve sur la Voie.»

Les deux rayons de la roue, « lâcher prise » et « union avec le fond » sont les bases qui nous sortent de « l’ordre statique du moi, dépassé par l’ordre évolutif de la Vie. »

« Le lâcher prise est l’abandon de l’attitude qui fait que nous nous fions uniquement à ce que nous pouvons atteindre ou faire avec notre conscience ordinaire, afin d’acquérir une nouvelle conscience qui préserve le dynamisme créateur de la Vie. » L’union avec le fond, c’est sentir, intégrer et servir au cœur de nous-mêmes et de notre existence ce geste de transformation permanent qu’est l’acte d’être, ou « L’être en acte ». Ne plus avoir peur de l’impermanence (tout change tout le temps), ne plus chercher à se réfugier dans une posture confortable et définitive, « telle est la dignité de l’audacieux. » Avec cette ouverture au renouvellement, « l’homme ne peut cesser, à chaque instant, de se sentir responsable tant de son attitude que de son existence. »

La « transparence à l’être » est une manière de vivre sans cesse remise en jeu par la roue de la transformation, et ainsi se rendre de plus en plus disponible à une transformation innée, infaisable, appelée et voulue par notre profondeur.

La Voie ne remet pas en cause le monde, la Voie ne nous culpabilise pas, ne nous juge pas, ne fait pas de nous des héros ou des médiocres, mais nous invite à ne plus ignorer notre véritable Essence. La Voie part d’une existence dans le monde faite de luttes et d’efforts constants pour y survivre, y maintenir une position, domaine de l’ego et de ses combats, pour nous ouvrir à une existence apaisée et vivifiante, nourrie de la reconnaissance de notre être essentiel, source d’une transformation portée par la Vie, domaine de la Confiance et du Calme intérieur.

 Joël PAUL

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mardi 6 janvier 2026

Au cœur de l’existence, l’essence

 

La vigilance, qualité naturelle d’attention du corps vivant, est une présence au réel par la sensation. Vivre dans cette attention ouverte et inclusive ne demande pas de rajouter des surplus à l’existence : plus de sensations, fortes si possible, plus d’expériences, plus de variété dans nos activités. Cette recherche du toujours plus ne nourrit que le faire et le paraître à la surface de nous-mêmes mais reste vide de sens quant à notre relation à l’être profond que nous sommes. L’Être n’est pas quelque chose, Être est une action : c’est ce que je fais, sens, vis et ressens en tant que Personne.

Ce terme de Personne est très important pour Dürckheim, qui emploie ce mot pour qualifier un être humain devenant conscient de sa vraie nature, de son appartenance à la « Grande Vie », et pas seulement un individu mené par le moi existentiel et ses performances dans le monde : avoir plus, savoir plus, pouvoir plus.

La pleine attention sensorielle au réel affine le sentir, le goût du vrai soi-même, rafraichit notre rapport à l’ordinaire du quotidien et donne un sens plus intérieur, plus intime à notre existence.

Ainsi, tout au long d’une journée, il y a ce que je fais et comment je le fais ?

Ce « comment » est le domaine de l’être : plutôt crispé ou détendu ? Fermé ou ouvert ? Dans un rythme juste ou précipité ?

Ce que je suis en train de faire, qu’est-ce que cela me fait ?

Suis-je en contact avec ce que je sens et ressens ?

Suis-je toujours désireux de vite passer d’une activité à une autre ?

Suis-je toujours intérieurement dépendant de la situation extérieure ?

Bien des aspects de sécurité et de maitrise de notre existence sont illusoires et nous éloignent de notre profondeur, du vrai point d’appui de notre existence - Être-, source intérieure d’indépendance, de stabilité et de force d’être soi au sein des activités mondaines. D’où cette question récurrente de Dürckheim : « Quand allez-vous cesser de fuir l’essentiel ? » L’essentiel ? Je suis un être vivant porté par la vie, et chacun de mes gestes me rapproche ou m’éloigne de cette profondeur.

Revenir à l’essentiel, c’est se confier au calme intérieur qui nous attend au cœur de nos existences.

Est-il juste de vivre toujours inquiet, agité, angoissé, fatigué, de vivre dans la fuite en avant ? De vivre constamment dans un esprit de possession ?

Lâcher prise du besoin de faire, de contrôle, d’acquisition, ne peut pas être une action volontaire que « Moi » je peux faire.

«Le lâcher dont il s’agit sur la Voie et un -se confier-» disait Maître Eckhart.

La voie du zen nous invite à porter notre attention sur une attitude plus juste, juste parce qu’en contact avec ce qui nous soutient en profondeur, notre être essentiel, tout en étant pleinement investis dans nos activités existentielles. Ce « plus juste » est le domaine corporel du geste et de la sensation, de notre manière d’être, de ce que je fais et comment je le fais.

« S’exercer, c’est développer l’intuition de ce qui est juste » nous dit Dürckheim, aussi bien dans la pratique d’un exercice spécifique que dans un quotidien vécu comme exercice, afin de sentir que « l’extraordinaire se cache au cœur de l’ordinaire ».

L’exercice spécifique, c’est reprendre za-zen tous les matins, une activité qui, extérieurement, peut sembler stricte et sévère, mais qui révèle une vie intérieure foisonnante. Pratiquer za-zen est stérile si ne se dévoile pas une intériorité riche de cette vérité : enfin je m’abandonne à ce qui ne dépend pas de moi, à la source de mon humanité : « Quel mystère, j’inspire … j’expire…et moi, je n’y suis pour rien !

L’exercice, c’est aussi affiner encore et encore notre relation à l’Essence - ce qui intérieurement nous porte, nous soutient - dans les activités du quotidien, en renouvelant l’attention au tout simple par la pratique des quatre attitudes dignes - marcher, être debout, être assis, être allongé – et découvrir qu’un « exercice que l’on fait tout le temps n’est plus un exercice, c’est une autre manière d’être au monde. »


Nous reprenons un même exercice, un même geste, afin de goûter la Personne que nous devenons.

Une Personne consciente de sa complétude, de son unité avec l’être essentiel qui la porte et la nourrit, mais aussi consciente de son appartenance à l’existence. « Un homme qui se dit spirituel et qui n’a pas de contact avec la matière est quelqu’un dont on peut douter » nous rappelle Dürckheim.

Dans le zen, nous ne multiplions pas les exercices, mais nous reprenons un seul exercice, nous portons une attention de plus en plus fine à nos actions quotidiennes les plus banales, afin de sentir ce qui nous anime en profondeur : souffle, renouvellement de la forme et de la tenue, relation à nous-mêmes et au monde réactualisée sans cesse.

Un geste est une action unique, une création de l’instant, qui nous ramène constamment au processus de transformation voulu par la vie et animé par la loi universelle de l’impermanence : tout change tout le temps.

Une loi naturelle dont l’ego ne veut pas entendre parler, cherchant à se fixer dans des acquis, des croyances ou des postures. Le souffle, premier geste vital, infaisable, nous montre le chemin de cet abandon à la Grande Vie, source de la pleine confiance.

Joël PAUL

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vendredi 21 novembre 2025

Apaisement de la souffrance

 L'apaisement de la souffrance avec le moine-enseignant Zen Jean Nyojo Rat


Dans la vie quotidienne, le zen Sōtō insiste sur le geste juste, fait avec tout son être, sans attente ni calcul: balayer, cuisiner, jardiner, marcher… car chaque action est une occasion de pratiquer la présence. Chaque geste est déjà l’éveil.

Le zen n’est pas une doctrine compliquée, ni une philosophie abstraite. C’est une voie d’expérience directe qui nous invite à voir la réalité telle qu’elle est, sans fard, sans illusion. 

Son fondement repose sur les Quatre Nobles Vérités, enseignement simple et profond qui éclaire le chemin de la liberté intérieure.

1. La vie est souffrance. Souffrance ne veut pas dire seulement douleur, mais aussi insatisfaction, instabilité, impermanence. 

Tout change, tout passe : nos joies, nos relations, notre santé, nos projets. Reconnaître cela, c’est ouvrir les yeux sur la condition humaine.

2. La cause de la souffrance est l’attachement. Nous voulons retenir ce qui disparaît, repousser ce qui dérange, contrôler ce qui échappe. 

De cette tension naissent frustration et mal-être. L’attachement, nourri par le désir et l’ignorance, nous empêche de goûter la vie telle qu’elle est.

3. La fin de la souffrance est possible. Lorsque nous cessons de nous accrocher, lorsque nous accueillons l’impermanence au lieu de la combattre, nous découvrons une paix profonde. 

Ce relâchement, ce lâcher-prise, ouvre l’expérience du nirvana : une liberté intérieure déjà présente au cœur de l’instant.

4. Le chemin vers la libération est la pratique. 

Le Noble Octuple Sentier n’est pas une théorie, mais une manière de vivre : agir avec justesse, parler avec bienveillance, cultiver l’attention et la clarté, développer la sagesse et la compassion. 

Dans le zen, cela se pratique par zazen, la méditation assise, et par une vigilance simple dans chacun de nos gestes quotidiens.

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mercredi 19 novembre 2025

Moment sans jugement

 Le moment présent est si fugace !

Aucune mathématique ne peut le mesurer.

Et pourtant, c'est en lui que réside l'univers tout entier.


Tous les phénomènes ne sont que le reflet des mêmes agrégats dans l’esprit.
Il n’existe ni bon ni mauvais phénomène.
La mauvaise herbe ne l’est que pour nous ; pour le scarabée, elle est un paradis.
Juger les phénomènes est l’une des sources des trois poisons.

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Mazen Fu Sho, moine bouddhiste Zen
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lundi 10 novembre 2025

A la source de notre humanité

 

« Lorsque ce qui nous distingue de l’animal s’impose absolument, cela devient aussi ce qui nous sépare de Dieu. » (K.G. Durckheim - Le maitre intérieur)

Autre livre, autre propos : « Si l’homme est bien destiné à devenir un être pensant, cela se faisant, il oublie d’où il vient ». Ces propos ne peuvent qu’interroger sur le sens que nous donnons à notre existence, notre intelligence, notre humanité ?

L’être humain a deux approches du réel à sa disposition : une approche par la pensée et une approche par la sensation. Deux approches qui, chez l’homme adulte, au lieu de se compléter, s’opposent ou ne font plus qu’une, la pensée rationnelle étouffant de plus en plus la conscience sensitive.


Nous commençons notre existence dans une relation sensorielle au monde.

Depuis les premières impressions dans le ventre de la maman jusqu’aux années de la petite enfance, nous baignons dans une conscience en contact direct avec le réel : pas de noms pour nommer ce que nous sentons, voyons, entendons, faisons … pas de comparaisons, pas d’oppositions entre ceci ou cela.

J’ai été récemment surpris par la qualité des oui et des non de ma petite-fille âgée de 18 mois ; pas des « oui mais … » pour faire plaisir, pour suivre des convenances, ni des « non » de rejet définitif ou de réaction. Rien que des réponses sans aucune rigidité ni à-priori, claires et unifiées de tout son être ; réponses qui, dans l’instant, n’opposent rien à rien et peuvent évoluer au gré des circonstances.

Cette approche directe et sensorielle du réel ne passe pas encore par le filtre de la pensée analytique ou discursive. Elle est propre à l’homme comme à l’animal, car nous sommes tous à l’origine des « êtres doués de vie », étymologie du mot animal.

L’être humain, lorsqu’il quitte ces premières années d’existence, est ensuite amené à développer une autre approche du réel : c’est le développement de la pensée et de l’intelligence conceptuelle. Une évolution tout à fait naturelle et justifiée pour s’insérer dans la société des humains et maitriser au mieux son existence.

Mais, cette approche du réel finissant par « s’imposer absolument », c'est-à-dire partout et tout le temps, nous nous coupons de nos racines, du lien qui fait de nous des êtres vivants, universellement vivants.

Retrouver ce lien est la raison d’être du zen.

Ce que nous accumulons, fixons, vivons avec notre conscience conceptuelle nous coupe du geste d’être, du sentiment d’appartenance « à la Grande Vie ».

C’est alors « que nous nous séparons de Dieu », ou, pour le dire autrement, de l’Essence insaisissable de notre humanité.

La Voie nous éveille au fait que l’aspiration légitime à une existence assurée et maitrisée, si nous n’y prenons garde, finit par s’opposer à la vérité que « Tout ce qui est vivant ne vit que par le devenir » et qu’ainsi, « protégé par la carapace d’un moi qui le tient prisonnier, l’Homme se ferme à l’élan vital transformateur de son être essentiel.» K.G.Durckheim


Notre véritable essence ne peut se dévoiler que si nous renonçons à tout vivre par le prisme de la pensée, et que nous nous ré-ouvrons à une relation directe et sensorielle avec le réel. C’est un réapprentissage de l’expérience d’être, la simple joie d’être, pouvant nous illuminer à la faveur d’un moment particulier, nous faire sentir passagèrement cette réalité : « Qu’il est bon de se sentir vivre ! »

Le zen est un retour aux sources de l’intelligence naturelle dont l’homme est issu et fait encore partie, quel que soit son degré d’évolution intellectuelle, son compte en banque ou sa fonction dans le monde.

Quel paradoxe ! Pour nous rapprocher à nouveau de notre complétude humaine, nous devons nous défaire de ce que nous avons appris à mettre en avant pour nous distinguer de l’animal : la raison conceptuelle.

Un exemple : nous partageons avec le monde animal une même faculté d’attention : voir, goûter, entendre, sentir … sans analyse de ce qui est vu, goûté, entendu, senti. Nous avons perdu cette qualité originelle de présence, et des expressions telles que « pleine attention ! », « vigilance ! » sont souvent mal comprises sur la Voie, synonymes d’un travail sur soi volontaire et autoritaire : « - Je dois sans arrêt faire attention ! » Mais attention à quoi ?

A ce que la conscience rationnelle ne prenne pas tout l’espace et libère la pleine sensorialité, la pleine attention naturelle propre au corps vivant.

Cet état de présence à soi et au monde, ouvert et perméable, est notre état naturel d’attention, qui réapparait lorsqu’il n’est pas mis en veilleuse par la prédominance de la pensée : nous pouvons alors être surpris de re-sentir, re-voir, ré-entendre vraiment ce que nous pensions connaitre parce que nous le nommions ou le classifions.

Cela demande de reprendre au sérieux le monde sensoriel pré-mental, de prendre au sérieux le rappel de « tout faire un tout petit peu plus lentement ».

Ainsi, dans la pleine attention au geste vital, source de toute action, laissons-nous surprendre et transformer par ces moments plus habités qui nous touchent et nous arrêtent dans notre frénésie quotidienne d’efficacité et d’accumulation.

Les expressions de notre vraie nature, les « touchers de l’être », interrogent sans cesse et très concrètement notre humanité par notre manière d’être au monde.

 

Joël PAUL

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