vendredi 16 novembre 2018

La méditation enseignée au Centre Dürckheim ?


C’est l’exercice désigné au Japon par le Kanji zazen.

Quel est son but ? L’éveil de l’être humain à sa vraie nature ; l’expérience de notre état de santé fondamental dont les symptômes sont ces qualités d’être qui manquent le plus à l’homme contemporain : le calme intérieur, la sérénité, la confiance, vivre l’âme en paix.
Lorsque l’homme vit dans l’ignorance de sa vraie nature il tombe dans l’angoisse et les états qui l’accompagnent : état d’être soucieux, inquiétude latente, peur souterraine et un cortège de symptômes parmi lesquels l’agitation intérieure, le stress, la dépression ou le burn-out.


Zazen. Est-ce un moyen pour atteindre ce but ?
Oui. A condition de ne pas pratiquer zazen pour après, pour plus tard. Ne pratiquez pas en vous appuyant sur une illusion du genre : « Si je pratique bien, alors, dans trois ans je pourrai enfin vivre l’âme en paix ! ». La spécificité des exercices proposés dans le monde du zen est de pratiquer un exercice maintenant pour maintenant. Ce faisant, toute personne qui pratique zazen découvre que pratiquer sans autre but que celui de pratiquer - sans but -  n’est pas sans effet.
Que signifie l’expression japonaise zazen ?
Za — signifie s’asseoir (non pas être assis pendant 25 minutes dans une posture fabriquée et maintenue). S’asseoir est une action engagée par le tout corps vivant dans son unité ; le corps que l’homme est (Leib). Za, c’est s’asseoir selon les intentions du corps-vivant ; en évitant les contre-actions (crispation / dissolution) qui entravent le vouloir de l’être.
Zen — c’est l’action d’accueillir ce qui se présente à travers les sens. N’est-il pas avéré que tout ce qui se présente à l’être humain - comme à l’animal - se présente à travers les sens, la sensation pure (et pas la pensée). L’expérience de la sensation pure est ce qu’on appelle la contemplation : sentir (voir, entendre) ce qui est senti sans examen de ce qui est senti à travers les processus mentaux.
Zazen est donc un exercice indissociablement corporel et spirituel.
Comme l’écrit, très justement, André Comte-Sponville dans son dictionnaire philosophique : « Zazen c’est jouer le “corps” contre l’ego, la “respiration” contre le mental, “l’immobilité” contre l’agitation, “l’attention” contre l’emportement ». (1)
Le corps ! Il ne s’agit pas du corps objectivé dans le domaine des sciences ; il s’agit du tout corps-vivant (Leib) dans son unité, le corps que l’homme “est”.
La respiration ! Il ne sagit pas de se concentrer sur quelque chose : la respiration. Il s’agit de sentir que, en ce moment et pour ce moment : « Je inspire … Je expire … ».
L’immobilité ! L’absolue immobilité du tout corps-vivant que je suis est une action qui permet de voir ce qui ne peut être vu que dans la parfaite immobilité.
L’attention ! Ce processus du tout-corps vivant ne doit pas être assimilé au processus mental qu’est la conscience “de”. Il s’agit ici de l’attention ouverte, inclusive, qui coule, d’instant en instant, comme le souffle coule.
Zazen n’est donc pas un exercice de développement personnel qui aurait pour but ce qu’on appelle curieusement aujourd’hui : l’homme augmenté (un ego augmenté ?).
Zazen c’est, au contraire, faire marche arrière, revenir à ce que nous sommes au commencement, à l’origine de notre existence : un être de nature.
Zazen est une rupture avec notre manière d’être habituelle, notre manière de faire habituelle et cette singulière croyance : « Moi je suis ce que je pense que je suis ! »
Zazen n’a pas pour but un « + » pour l’ego.


Questionnant Graf Dürckheim sur son immersion – pendant une dizaine d’années (1938-1947) – dans le monde du zen, il me dit : « Au début de mon séjour au Japon j’étais, comment dire, désorienté ! C’est paradoxal, n’est-ce pas. J’étais sincèrement décontenancé, parce que ce qu’on appelle les chemins de la sagesse en Orient et en Extême-Orient sont absolument étrangers à notre approche philosophique, psychanalytique et scientifique en Occident ».

La tentation actuelle de vouloir remplacer la méditation ancestrale (zazen) par une méditation dite moderne (parce que laïque et scientifique) trahit le refus de l’homme occidental d’accepter d’être désorienté, décontenancé, dérangé dans son approche du réel qu’est l’entendement ; un mot qui désigne la faculté intellectuelle de comprendre, de concevoir, de saisir ce qui est intelligible. Zazen est le domaine de la connaissance sensorielle et intuitive.
« La méditation zazen est la rencontre avec soi-même d’une façon jusqu’alors refoulée ou inconnue » (K.G. Dürckheim).


Jacques Castermane
(1) Dictionnaire philosophique –André Comte-Sponville — puf — page 620
+++++++

jeudi 15 novembre 2018

Entrer en contact avec personne grâce au camphrier.


Maintenant, mets-toi debout avec moi. Essaie d'enlacer cet arbre et pose ton oreille contre son écorce. Qu’est-ce que tu entends ?

Je t’ai regardé tes yeux écarquillés.

Rien, je n’entends rien du tout.

Repose ton oreille quelques instants contre son écorce et prête bien attention.

J'ai alors souri et repris avec enthousiasme :

J’entends comme le murmure d’une source. Qu’est-ce que c’est ?

Ce que tu viens de percevoir, c’est le flux et le reflux de la vie. Bientôt tu ne feras plus de différence entre ton souffle et celui de l’arbre. C’est aussi un des fruits du camphrier : non seulement il rend visible l’invisible toi et moi resterons toujours ensemble mais il a également le pouvoir d’effacer les limites entre l’intérieur et l’extérieur. L’intérieur devient l’extérieur et vice versa. Il n’y aura bientôt plus de limites entre toi et l’arbre, tout comme il n’y en a jamais eu entre toi et l’univers.

Et comme il n’y en a jamais eu entre vous et moi.

Exactement, Anastasia. Ordinairement, il y a un sujet et un objet, ou un sujet en face d’un autre sujet, et cela entraîne séparation et souffrance, il faut simplement se délivrer de tous nos conditionnements pour faire l’expérience primordiale de l’absence de personne. Mon nom est personne : c’est la seule, l’unique vérité qui nous fonde et que très souvent nous avons oubliée...


Extrait du livre de Catherine Davau : Grandir avec les arbres (conte spirituel)

-----

mercredi 14 novembre 2018

Grandir avec les arbres de Catherine Davau


Marie de Hennezel qui a préfacé ce livre écrit que ce récit lui a fait du bien. 

Je dirai qu'il m'en a fait également.

A travers ce tendre et doux conte qui nous apprend à nous rapprocher des arbres, on peut sentir battre cette vie primordiale où l'on peut se guérir en se connaissant mieux.

Douze enseignements nous sont proposés pour nous élancer tel un arbre dans l'élan vertical. 



Ce voyage arboricole jusqu'à l'arbre cosmique nous offre à chaque étape une pause bienfaisante et une leçon de vie.




Voici déjà un extrait avec le début du livre...



A suivre...

mardi 13 novembre 2018

L'écharde d'une attente...


Ah, cesse, cesse d'être ce pantin balloté entre espoir et désespoir ! Fais halte !
L'inutile tornade de l'urgence n'a pas de fruit. Seule la patience donne du fruit, seule la durée.
Un cheveu sépare la chute de la grâce.
Quand sont bues la colère et l'indignation devant les dérives du monde, quand est bue aussi la complaisance à s'accommoder du trou qu'on s'est creusé en terre d'exil, alors quelque chose peut commencer.
Le scénario sordide qui nous jette hors de nous, hors de toute mémoire, qui désagrège l'unité sacrée se trouve alors suspendu...
Être plein d'espoir au cœur d'un désespoir total, appréhender l'unité parfaite de l'espoir et du désespoir !
Même la séparation que tu vis est inévitable, elle n'est pas pour autant l'unique réalité.
Quand tu espères, tu es la part du monde qui espère, et quand tu désespères, tu es la part du monde qui désespère !
C'est tout ! 

Aujourd'hui, en regardant, assise devant ma maison, le vent dans le grand tilleul, j'ai compris que tout est déjà parfait, mieux : que rien n'est pas encore tout à fait parfait, que l'imperfection est le produit de mon esprit, l'écharde d'une attente, d'une espérance vaine dans la chair glorieuse de la Création.

- Christiane Singer
(Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?)

----------

lundi 12 novembre 2018

Que signifie avoir une pratique ?


Qu'est-ce que cela signifie d'avoir une pratique? Cela signifie que nous avons la capacité de nous refaire. Nous n'avons pas besoin d'être définis par d'autres, ni par accident, ni même par richesse et opportunité. Nous avons une méthode et nous l'utilisons. Nous faisons ce que peu de gens sont disposés à faire: faire chaque jour de petits gestes qui entraînent des changements considérables. C’est ainsi que nous protégeons notre santé et notre santé mentale.


Calligraphie : Lian, la pratique
Qu'est-ce que cela signifie d'avoir une pratique? Cela signifie que nous comprenons qu'il n'y a pas de changements rapides. Que le seul moyen d'avoir une chance de bouger avec les saisons, avec les circonstances et avec le vieillissement, est de faire de nombreuses modifications graduelles. Cela demande de la patience et de la persévérance. Cet effort constant est tout ce dont nous avons vraiment besoin.

Qu'est-ce que cela signifie d'avoir une pratique? Cela signifie que nous éclaircissons notre esprit, que nous participons chaque jour et que nous nous adaptons rapidement et avec joie à tous les changements de notre vie, que nous parvenons à continuer notre pratique tout en respectant toutes nos autres obligations.

Qu'est-ce que cela signifie d'avoir une pratique? Cela signifie que nous sommes pleinement centrés en nous-mêmes. Nous sommes rarement submergés ou choqués, car nous écoutons l’infime et dialoguons avec lui avant qu'il ne devienne tempête.

Via Deng Ming Dao

samedi 10 novembre 2018

Poésie du week-end



Sur les coteaux, un clocher s’élance au milieu des arbres.
Il pleut. La route grise fend le vert sombre des prairies,
le frisson des nappes de colza, les villages enfouis
sous les toits roses et luisants. Je cherche le lien,
le passage étroit entre les songes qui m’absorbent
et la pâleur d’un jour obstinément lointain.

L’éternité par intermittence – à travers nos sommeils –
derrière la pluie, comme une lueur étrangère
les airs tendus différemment. Et ce chant d’oiseau
- dans la cour en arrivant – tard les soir, seul, haut,
résonnant dans un ailleurs soudain si proche.

Le Pacte de lumière
Le Castor Astral, éditeur, 2007

Philippe Mac Leod

vendredi 9 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (5)


Pensez-vous que l’humanité peut s’améliorer ?

Individuellement, pas collectivement. Rien n’est automatique dans le progrès humain. Penser que l’humanité progresse quoi qu’il arrive ? Quand on vient de voir le XXe siècle qui a fait une deuxième guerre mondiale avec 52 millions de morts, avec des camps d’extermination d’efficacité insoupçonnée et qui finit par l’invention de la bombe atomique, ensuite de la bombe H. On sait que l’humanité a les moyens de se détruire et de détruire toute vie sur terre. Je ne vois pas où est le progrès. Je ne vois pas comment l’humanité s’améliorerait. L’humanité ne peut s’améliorer qu’en réformant son cœur. Et malheureusement, cela ne se fait qu’individu par individu. Je crois au pouvoir des livres. Le pouvoir des livres ne peut pas changer la masse, mais un livre peut changer un humain, un individu. Donc, je crois qu’il peut y avoir une amélioration de soi. Cela, c’est possible. C’est entre les mains d’un individu. Rien d’automatique ne se ferait sans les hommes et malgré eux. Tous les optimismes historiques à la Marx me semblent des aberrations. Mon optimisme porte uniquement sur la capacité qu’a l’individu de progresser. Je ne crois pas au progrès de l’humanité, je crois au progrès de chaque individu.


Quelle est votre définition de l’amour, la vôtre ?

La mienne ? C’est penser que quelqu’un a plus d’importance que soi et son bonheur. Quand j’aime, l’autre a plus d’importance que moi, que mon bien-être et mon bonheur. Pour moi, d’ailleurs, aimer absolument, ce n’est pas choisir le bonheur, c’est choisir l’amour. Si pour aimer absolument il faut que je souffre du comportement de l’autre, de ceci, de cela, je vais accepter de souffrir parce que ce qui compte, c’est l’amour.

L’amour n’a rien à voir avec le bien-être. Il se trouve souvent qu’il y a des moments de bien-être dans l’amour et qu’il y a des moments de bonheur. L’amour n’est pas la recherche du bonheur. C’est complètement différent.
L’amour commence quand la passion s’arrête

Et puis, l’amour, il faut le faire exister. Il n’existe pas sans nous. C’est à nous de prouver que cela existe. Les gens attendent quelque chose de l’amour. Mais c’est l’amour qui attend quelque chose de nous.


Le bonheur, un leurre ?

Pas forcément, mais pour moi, cela ne peut pas être le but d’une vie. Il y a des valeurs plus importantes. Qu’est-ce que le bonheur ? C’est le bien-être. Comme disait le philosophe Kant, le bonheur, c’est un idéal de l’imagination et personne n’a le même. Et est-ce que cela peut être l’idéal d’une vie ? Je trouve qu’une vie juste ou une vie bonne ou une vie sous le signe de l’amour, c’est préférable. C’est plus tenable que le bonheur. Les moments les plus intéressants de ma vie ne sont pas forcément les moments où j’ai été heureux. Ce sont les moments où je me suis battu pour ce à quoi je crois. Et dans la relation amoureuse, si on choisit le bonheur, on aime un temps, puis après on cesse d’aimer, puis on recommence avec quelqu’un d’autre, les mêmes illusions. C’est une vie d’aventures au pluriel, mais c’est une vie en série. Tandis qu’aimer vraiment, c'est ne pas cesser d’aimer. C’est avoir des traversées du désert. Ce n’est pas de vouloir le bonheur de l’autre, évidemment. L’amour est pour moi un idéal, c’est-à-dire la cessation de l’égoïsme et penser que quelqu’un a plus d’importance que soi. C’est le salut. Pour moi, le salut est hors de l’égoïsme. Je ne sais plus dans quelle histoire j’avais écrit que l’amour commence après la passion. La passion, c’est l’illusion, la recherche de l’extase, du bonheur, de ceci, de cela. L’amour commence après, quand la passion s’arrête. Enfin, les choses vont devenir précises. Je suis à la fois un amoureux et un chrétien. Autant vous dire que l’amour est ma valeur.

Et après l’existence, est-ce un aspect qui vous occupe ?

La pire des choses qui pourrait arriver à la question « qu’est-ce que la mort ? », c’est une réponse. Je ne sais pas et je suis très heureux de ne pas le savoir, parce que j’ai confiance dans le mystère. Donc, la mort ne peut être qu’une bonne surprise. ■


La trahison d’Einstein
Albin Michel

Le dernier ouvrage d’Eric-Emmanuel Schmitt chez Albin Michel.

jeudi 8 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (4)


Votre regard tendre sur l’humanité, d’où vient-il ?

Je recherche ce qu’il y a de grand dans les petits êtres que nous sommes. Je déteste les gens qui cherchent ce qu’il y a de petit. En plus, je ne vois que ça. Aujourd’hui, avec le sarcasme, un certain humour, une ironie constante, une dépréciation absolue, une critique permanente, c’est le règne de la grimace et du sarcasme, c’est le règne du crachat. Je trouve que le monde médiatique est encombré par les crachats. Soit le cirage de pompes indécent, soit, pour avoir l’air intelligent, le crachat. C’est plus intelligent d’admirer que de cracher.

Je cherche toujours ce qui s’ouvre à un être. Je n’arrive pas à réduire un être à un seul de ses actes. C’est cela, le pardon. Pardonner, c’est dire : non, la personne que j’ai en face de moi ne se réduit pas à cet acte mauvais qu’elle a fait un jour. Dans sa vie, il y a d’autres éléments. L’étoffe est plus riche que ce que j’en ai vu à un moment et qui a pu scandaliser ou choquer, ou faire du mal.
Maintenant j’ai pris conscience que c’était aller contre le courant dominant. Il y a dix ans, à l’époque où j’ai parlé de mon optimisme, je me suis pris une volée de bois vert du milieu « intellectuel » autodéclamé. Ils sont moins diplômés que moi, mais bon, ce sont eux les intellectuels, si ça leur fait plaisir. Là, je me suis aperçu qu’il y avait un combat. Je me suis dit : « Eh bien, ce sera l’un des miens ! ».
J’étais en profonde résonance, en profond accord, en disant : plutôt cultiver la joie que la tristesse. Il faut plutôt aller chercher ce qu’il y a de grand dans ce qu’il y a de petit que ce qu’il y a de petit dans ce qu’il y a de grand. Tout d’un coup, quand je vois que cette position est inaudible pour beaucoup de gens, je me dis : « Alors, cela doit être un combat ». Ce sera un combat. À ce moment-là, les choses deviennent plus claires.


C’est ce qui explique votre discrétion par rapport aux '' people '', vous n’y êtes jamais, c’est de l’humilité ?

Non, j’ai la chance que les télévisions, les radios m’aiment bien, puisqu’on dit que je suis un bon client. Mais je n’y vais jamais sans avoir à délivrer un contenu, parce que je ne vais pas me mettre à faire partie d’un jeu télévisuel ou à aller à une émission sans fond. Si j’y vais, c’est toujours pour apporter un contenu, relatif au dernier livre que j’ai écrit ou à la pièce. Jouer le V.I.P., la very impossible personne - je bénéficie d’un traitement de V.I.P. parce que j’ai vendu des millions de livres et parce que je fais partie du paysage culturel -, en tant que tel, cela ne m’intéresse pas. Être connu ne m’a jamais intéressé. Ce que je veux, c’est qu’on me lise, qu’on voie mes pièces. J’ai toujours refusé de servir aux médias un personnage ; parce que souvent ils veulent un personnage pour faire le show. J’ai toujours pensé que
c’est par le contenu que je devais être présent quelque part. Alors, avec le temps, cela finit par rendre. Et puis, la discrétion dont vous parlez, c’est aussi tout simplement une impossibilité, parce que j’ai une carrière dans 50 pays. Vous imaginez donc, pour qu’on me voie un petit peu partout, j’en fais beaucoup. À l’arrivée, vous en voyez peu parce qu’il y a plein de pays. Je dois garder du temps pour ma vie privée, pour le ressourcement intérieur et pour l’écriture car j’écris beaucoup.

 
Avez-vous un objectif avant la fin de votre vie ? Intérieur peut-être ?

Forcément, des volontés de perfectionnement intérieur, bien sûr. J’aimerais, avec le temps, devenir plus contemplatif qu’actif. Je me demande si j’ai raison de vouloir cela. C’est quelque chose que je cultive en me disant : « Ce serait bien de rendre cet hommage à la nature, au monde, à la vie, d’être un peu plus contemplatif ». Je suis un suractif. Parfois cette suractivité m’effraie, mais pas longtemps. Autrement, j’ai des projets intellectuels et artistiques. Je pense d’ailleurs très naïvement que ma vie sera calibrée à ces projets, c’est-à-dire aussi longue que mes projets me porteront. Je pense vraiment que quand mes projets ne me porteront plus, cela voudra dire que mon temps sera fait. J’ai cette conception-là. Le temps, pour moi, c’est le pouvoir de faire. Je n’ai pas du tout une conception passive du temps comme étant ce qu’on subit. Le temps, c’est notre action, c’est notre pouvoir d’agir. Avoir du temps, c’est pouvoir faire ceci ou cela. J’ai une conception positive : je conçois le temps comme un feu, comme un feu qui brûle, pas un feu qui me consume, mais un feu qui produit de l’énergie, un feu qui produit des objets, un feu qui réchauffe, un feu qui cuit, un feu qui construit.

C’est une conception active du temps, du temps comme un pouvoir et pas une conception passive du temps, qu’on subit.


La contemplation n’est-elle pas une activité, active d’une autre manière ?

La contemplation, c’est une autre façon d’habiter le temps. Ce n’est pas le subir non plus. C’est chercher l’éternité dans le présent. C’est chercher l’éternel qu’il peut y avoir sur l’éphémère, donc c’est encore autre chose. C’est se connecter à quelque chose d’important. Quand je dis : « J’aimerais être plus contemplatif », c’est cela, parce que cela ne m’arrive que par éclairs.

N’est-ce pas le propre de la vieillesse ?

Non, parce que je me souviens qu’enfant j’étais comme ça. Ce n’est pas une question d’âge. Dans ma vie adulte, j’ai des moments comme ça, mais ils sont assez peu nombreux parce que je ne leur laisse pas la place d’arriver. Ces moments-là me prennent par surprise.


------

mercredi 7 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (3)


Quelle est la part du philosophe et du croyant aujourd’hui ?

Je dirais qu’on ne passe jamais de l’un à l’autre, ils coexistent. Si vous me demandez aujourd’hui : « Est-ce que Dieu existe ? » Le philosophe vous répond : « Je ne sais pas ». Le croyant va ajouter : « Je ne sais pas, mais je crois que oui ». Si vous demandez la même chose à mon ami André Comte-Sponville qui est athée, il va vous répondre : « Je ne sais pas, mais je crois que non». Et puis, il y a une autre solution : « Je ne sais pas et je m’en moque ». C’est l’indifférent. Il y a donc trois façons d’être : le croyant, l’incroyant et l’indifférent. Mais qu’ont-ils tous en commun ? L’ignorance. Nous sommes tous frères en ignorance. On ne sait pas, on ne peut pas affirmer.

Plus on crée, plus on devient créateur

On peut juste témoigner d’une façon d’habiter le mystère, d’habiter le monde, en disant :
« Je fais confiance au monde », c’est le croyant. « Je ne fais pas confiance au monde », c’est l’incroyant. « Je suis indifférent à l’essence du monde et je fais mon chemin tout seul », et c’est l’indifférent. En fait, le croyant n’a pas succédé au philosophe, les deux existent ensemble en disant des choses différentes, mais qui ne s’excluent pas. Le philosophe reste agnostique, car c’est la seule position du philosophe. Si l’existence ou la non-existence de Dieu se décidait philosophiquement, cela ferait longtemps qu’on le saurait. Il y a des arguments en faveur de Dieu et des arguments en faveur de la non-existence de Dieu. Dans le champ de la raison, dans le champ du savoir, on n’arrive pas à décider. Donc, le philosophe reste agnostique. Et joint à lui, l’homme dit : « Je crois que oui, je crois que non ou je m’en moque ». Au fond, il s’agit de ce que j’ai appris par la croyance : ne pas réduire la vie de l’esprit à ma vie intellectuelle. La vie de mon esprit ne se réduit pas à ma vie intellectuelle. Il doit s’y ajouter une vie spirituelle. Et maintenant, cette vie spirituelle est complètement interpénétrée avec l’autre, mais la pensée spirituelle et la pensée intellectuelle sont deux registres de pensées différents.

Votre extraordinaire créativité, d’où la tenez-vous ? On est toujours dans le mystère.

Et j’allais dire : « Cela empire docteur ! ». J’ai la passion des autres. J’ai la passion des êtres humains. Ce sont les autres qui m’inspirent. Les êtres sont complexes, les êtres sont intéressants. Je ne connais pas d’êtres simples. Je ne connais pas d’êtres qui n’aient pas des complications. Malgré tout, je me régale. J’allais dire une chose bête : « J’aime les êtres humains ». Attention, il y en a qui me font souffrir. Il y a des comportements que je trouve injustifiés. Je pleure parfois en regardant les actualités. Des scandales me pénètrent jusqu’au plus profond. Mais, il n’y a rien à faire, je reste passionné par l’être humain parce que l’être humain est capable du pire comme du meilleur. Oui le meilleur. Donc, les êtres m’inspirent.

  • Nous avons une seule liberté : reconnaître notre destin et le suivre

J’ai eu une grande chance dans mon existence : être reconnu comme un écrivain, peut-être avant même d’y croire moi-même. Je veux dire ceci : dès l’enfance, les proches, les profs, les instits m’ont diagnostiqué écrivain, avec une facilité incroyable. Et j’écrivais comme je respirais, je ne me rendais même pas compte que j’écrivais. J’ai écrit mon premier roman à onze ans, une première adaptation théâtrale à onze ans - Les Lettres de mon moulin - que j’ai faite pour mon collège. Ma première pièce quand j’avais seize ans. Je ne me rendais même pas compte que je n’étais pas normal et qu’un gamin ne fait pas ça. C’était tellement naturel ! En plus, je ne rêvais même pas de littérature. Je lisais énormément, mais je rêvais de musique. Donc, j’ai été diagnostiqué écrivain par les autres. Ensuite, le premier texte que j’ai écrit était La Nuit de Valognes. Après, Le Visiteur. Cette rencontre entre Sigmund Freud et Dieu peut-être, a été un triomphe au théâtre dans le monde entier. C’est une pièce sur la croyance. Dès que j’ai pris la plume, on m’a aussitôt reconnu écrivain. J’ai dû quitter l’Éducation Nationale. Immédiatement, j’ai gagné ma vie de ma plume et j’ai eu une carrière internationale sans avoir rien demandé. 

Les autres m’ont vu là où je ne me voyais pas et m’ont reconnu là où j’étais en train de chercher. J’ai peut-être eu la bêtise ou la naïveté de croire qu’ils avaient raison et j’ai consacré ma vie à la création. Évidemment, plus on crée, plus on devient créateur : un créateur qui se nourrit de sa passion et de la passion des autres. J’étais un créa-
teur autocentré. Ce n’est pas un jugement moral parce que cela peut donner, comme Montaigne, des choses absolument magnifiques. Ce qui fait le renouvellement constant de ma créativité, c’est que le nombre de thèmes que je n’ai pas abordés m’apparaît encore vertigineux. La diversité, la pluralité humaine, sont vraiment pour moi des sujets que je ne suis pas prêt d’épuiser.

 
La créativité n’est-t-elle pas une part du divin en vous ?

Très sincèrement, je ne pense pas. Je pense que c’est mon destin : c’est un grand aveu.
À mon avis, nous avons une seule liberté dans la vie : reconnaître notre destin et le suivre. Autrement, on peut passer à côté. C’est la seule liberté qu’on a : la liberté d’être soi ou de se rater. J’ai eu la chance qu’on m’aide à ne pas me rater, à me repérer. Après, j’ai consenti à mon destin qui est un destin créateur. Je deviens de plus en plus créateur avec les années, parce que j’ai de plus en plus confiance aussi dans mes capacités créatrices. C’est vraiment cela qui change entre 30 et 50 ans. Autant pour un sportif, l’âge est une catastrophe puisque les performances baissent, autant pour un artiste, un intellectuel, c’est une montée en puissance parce qu’il se fait plus confiance. On fait plus confiance à son cerveau, parce qu’on a fait beaucoup d’erreurs, donc on en évite parce qu’on a appris des choses. On connaît ses limites, donc on essaie de les dépasser, mais sans se brusquer, sans se faire mal. Quand on est jeune, on cherche la performance en se faisant mal. Je trouve qu’avec l’âge, on cherche la performance en se faisant du bien ou en évitant de se blesser, en étant aussi endurant, opiniâtre parce qu’il y a aussi la confiance dans la durée que prennent les choses. Je trouve que 50 ans, c’est merveilleux pour ça. J’estime avoir un pouvoir créateur bien supérieur à 50 ans qu’à 30 ou 40 ans, même si je revendique totalement ce que j’ai fait à 30 ou à 40 ans.


----------

mardi 6 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (2)


Ce fut le point de départ de votre ouverture aux différentes religions ?

Oui, parce que si j’avais vraiment été élevé dans une religion et que je n’avais pas eu la foi ou que je l’avais perdue, j’aurais immédiatement pensé reconnaître le Dieu de la religion qu’on m’avait inculquée. Mais comme on ne m’en avait pas inculquée, ce n’était le Dieu d’aucune religion. Cela a créé cette curiosité de toutes les grandes religions, comme les spiritualités orientales qui n’ont pas un dieu transcendant, le bouddhisme par exemple. Mais dans le bouddhisme, il y a aussi des expériences mystiques, il y a des passages mystiques. Cette voie de contrebande qu’est le mysticisme, est détestée en général par les religions officielles. On n’aime pas les mystiques, ce sont des anarchistes. Ce sont des gens sans dogme ni institution, ils sont à part. Donc, par la contrebande, je pouvais rentrer dans le jardin de toutes les religions. Cela a créé cette grande curiosité qui se manifeste dans mes livres.

Vous êtes entré dans l’esprit de chaque religion ?

Oui, par la vibration mystique.

Y en a-t-il une qui vous attire plus qu’une autre ?

Évidemment, quand je suis rentré, j’étais croyant, mais je restais snob comme un pot de chambre à cause de mon milieu, de ma formation, Normale Sup, l’agrégation, le doctorat, donc un milieu d’hyper intellectuels. Je me suis d’abord intéressé aux religions qui étaient les plus lointaines. Il ne fallait pas que je m’intéresse à celles qui étaient sur mon sol. J’ai commencé par les religions orientales. Ensuite, je me suis rapproché, avec l’islam puis le judaïsme. Et un jour, j’ai lu les quatre évangiles. Un jour, ou plutôt une nuit, encore une fois. C’est très vite lu, c’est court. J’ai lu les quatre à la suite. Cette lecture m’a profondément ébranlé parce qu’il y avait quelque chose de nouveau, là, qui n’était pas dans ma nuit mystique. 

Ce n’était pas que je retrouvais quelque chose, je trouvais quelque chose en plus : la promotion de l’amour, la mise en avant de l’amour comme la valeur fondamentale. Cela, je ne l’avais pas dans ma nuit mystique. Ma nuit mystique, c’était une nuit sur le sens où, tout d’un coup, j’avais la certitude que les choses avaient un sens. J’avais la certitude qu’il y avait une architecture souterraine, que lorsque je ne comprenais pas, je touchais mes limites et pas les limites du monde. Les limites de ma compréhension étaient les limites de mon esprit, pas les limites de l’univers. Donc, tout d’un coup, une crise d’humilité bénéfique qui faisait que, ayant la foi, je faisais crédit au mystère. Parce que, quand on n’a pas la foi, on ne fait pas crédit au mystère, on dit : « C’est absurde, les choses n’ont pas de sens ».
  • Ce que je crois n’est pas ce que je sais.

Pour moi, la foi, c’est la confiance dans le mystère : quand je ne comprends pas, c’est que je n’arrive pas à comprendre, ce n’est pas qu’il n’y a rien à comprendre. Donc, c’est cela ma nuit mystique. Avec la lecture des quatre évangiles, quelque chose s’ajoute, qui est nouveau : la mise en avant de l’amour avec le trajet du Christ. Et cela me bouleverse. À partir de là, je me mets à réfléchir, à lire, à méditer... Au bout de quelques années, cela m’amène à cette conclusion que oui, je suis chrétien. Mais il reste cette curiosité et ce respect des autres spiritualités. Et en plus, cela me paraît essentiel de dire : « Oui, je suis chrétien, mais je m’intéresse à la vie spirituelle d’un bouddhiste, d’un hindouiste, d’un japonais zen, d’un tibétain, d’un musulman, d’un juif et d’un athée parce qu’il y a aussi une vie spirituelle des athées ». Ce n’est pas la même chose un trajet intellectuel et un trajet spirituel. C’est très important pour moi de dire : « Attention, il faut distinguer croire et savoir ». Ce que je crois n’est pas ce que je sais. Ce que je crois, ce en quoi je crois, cela relève d’une adhésion, mais pas une adhésion rationnelle à partir d’arguments ou de raisonnement, c’est une adhésion. Il ne faut pas confondre ce qu’on croit avec ce qu’on sait. Donc, une foi n’est pas une certitude. En tant qu’être de foi, je respecte la foi des autres, c’est-à-dire d’autres façons de croire. Parce que le fait que j’ai une foi ne signifie pas que ma foi est la vérité. Cela signifie simplement que ma foi est mon choix ou ma nature, ou me correspond. Mais je ne suis pas possesseur de la vérité en ayant une foi plutôt qu’une autre. Donc, je dis : « Je suis chrétien et je m’intéresse aux autres religions. Je suis d’une maison, mais je respecte et m’intéresse à la maison des autres ».

------

lundi 5 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (1)


Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 50 langues et joué dans autant de pays, Eric-Emmanuel Schmitt est un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Un tel palmarès aurait pu le rendre inaccessible. Au contraire, plus il observe les humains - et les décrit -, plus il les aime. « Quand j’aime, l’autre a plus d’importance que moi, que mon bien-être et mon bonheur». Ce n’étaient pas des mots pour faire joli. C'est ce que nous avons ressenti lors de cette rencontre. Attentif, patient, écoutant, se donnant vraiment pour que cet instant soit intense et authentique.



Il semble que vous ayez eu une révélation dans un voyage au Hoggar. Quelle a été cette révélation ?

J’étais parti dans le Hoggar pour faire un voyage de reconnaissance pour un éventuel film qui devait se tourner sur Charles de Foucauld. C’était un converti, quelqu’un qui est parti avec une mission de conversion et qui n’a jamais converti personne. Il s’est intéressé aux autres puisque, de ce voyage dans le Hoggar, qu’ a-t-il ramené ? Aucun converti, mais un dictionnaire français-touareg, l’inventaire des lois des nomades, des touaregs, qui sont transmises par les femmes. On
m’avait demandé d’écrire un scénario pour un grand film de fiction sur lui. J’étais à l’époque professeur à l’université, mais on venait de découvrir mon premier texte théâtral qui allait se jouer. Il s’agissait donc d’un voyage de reconnaissance. Le metteur en scène et moi, nous nous sommes greffés à un voyage d’aventure. On était dix à marcher dans le désert. C’était une méharée, avec des chameaux qui portaient les vivres pour dix jours d’immersion totale et de marche dans le désert. Un jour, nous avons fait l’ascension du mont Tahat, la plus haute montagne du Hoggar. Et, arrivé au sommet, pris d’enthousiasme, je passe en premier pour la descente. Je me suis mis à filer entre les rochers, puisqu’il n’y a pas de chemin, sans vérifier que je prenais le bon chemin, la bonne direction, ni qu’on me suivait. Ce fut une impulsion subite.

  • Entré dans le désert athée, j’en suis sorti croyant
Par ailleurs, il se trouve que je n’ai aucun sens de l’orientation, mais je l’avais oublié parce que j’étais très exalté, je ne sais pas pourquoi. Et je suis parti en gambadant, comme si je voulais me perdre ou comme si j’avais rendez-vous. À la fois, je me suis perdu et j’avais rendez-vous. Je marche comme cela, pendant plusieurs heures, à toute vitesse, et tout d’un coup, à 19 heures, le soleil décroît, le froid arrive, le vent se lève. On est en février : dans le désert, la journée est chaude, la nuit est glaciale. Je me rends compte qu’en fait je ne sais pas où je suis. Je n’ai pas retrouvé le campement qui était dans un oued puisqu’on dormait à la belle étoile, où étaient les chameaux, les autres membres du groupe. 

J’appelle, personne ne me répond. Je me rends compte que je suis perdu dans le désert, sans vivres, sans rien à boire et insuffisamment habillé. Je me dis : « Voilà, tu vas passer une nuit horrible ». C’est le contraire qui s’est produit. J’ai passé la plus belle nuit de ma vie, une nuit mystique, une nuit de feu. J’ai eu vraiment le sentiment de recevoir une force et un message. C’était à la fois l’expérience de la transcendance et une expérience de l’immanence : cette force me fondait dessus et il me semblait qu’elle venait de l’extérieur. Je ne pouvais pas en être l’origine. Et puis, c’était aussi l’expérience d’une immanence, je trouvais au fond de moi la même chose, c’est-à-dire l’absolu, Dieu. Donc, je passe cette nuit-là et au matin, je me dis : « Soit on me retrouve et je vivrai croyant, soit on ne me retrouve pas et je mourrai croyant ». Quand le soleil se lève, je me rends compte qu’il est de l’autre côté de la montagne, ce que je n’imaginais pas. Je suis du mauvais côté de cette fichue montagne. Je me suis trompé. En descendant sur la crête, je suis allé du mauvais côté. J’ai donc passé la journée à remonter cette fichue montagne, j’ai passé le col et j’ai commencé à redescendre. Et juste avant la nuit, le guide touareg avec ses yeux d’homme du désert m’a aperçu et est monté à mon secours. J’ai découvert que mes compagnons de voyage, eux, avaient passé le contraire d’une bonne nuit, puisqu’ils avaient fait des feux partout. Ils avaient appelé dans la montagne : « Eric, Eric ! ». Personne ne répondait. Ils pensaient que j’étais fracassé au fond d’une crevasse. A l’issue de cette première journée, ils allaient se diviser pour qu’un groupe revienne à Tamanrasset, à 300 km et qu’on trouve des hélicoptères. Donc, la situation était très grave. Et moi, je suis arrivé vraiment... décalé. 

Evidemment, je ne pouvais pas dire ce qui s’était passé, tout d’abord parce que je n’avais pas les mots pour le dire, puisque ce n’était pas dans la tradition intellectuelle. Je venais d’une famille athée, avec une éducation athée et surtout des études de philosophie. J’étais maître de conférences à l’université, après des études qui étaient aussi dans l’athéisme. J’ai fini le voyage sur un chameau. J’étais quand même assez faible et je suis revenu avec ce secret : être entré dans le désert athée et en être ressorti croyant. À partir de là, évidemment, tout a changé : mon regard sur le monde a changé, mon regard sur les grands textes religieux a changé. Avant, mon regard de philosophe sur ces textes était un petit peu méprisant, contempteur, parce que, quand on est philosophe, on veut des arguments, les révélations ne nous intéressent pas. Et tout d’un coup, je me mettais à relire les grands textes religieux ou à rentrer dans les grandes religions par les mystiques. Je me sens en écho avec les mystiques de toutes les religions. N’ayant pas de religion cadre, pour moi ce Dieu-là n’était ni le Dieu de Moïse ni le Dieu des Évangiles ni le Dieu de Mahomet. C’était Dieu. Donc, cela a créé aussi une grande curiosité pour les religions au pluriel.

------------

samedi 3 novembre 2018

Poésie et spiritualié avec Sabine Dewulf






En voici un extrait :

Quels liens tissez-vous ou avez-vous tissés entre la poésie et la spiritualité ? Quel(s) sens faites-vous, d’ailleurs, porter à ce dernier mot ?
J’ai rencontré la spiritualité très précisément en l’an 2000, durant l’été. (J’aime me rappeler que cette rencontre s’est produite sous le signe d’un soleil à son zénith et à l’aube d’un nouveau millénaire !) Cela ne signifie pas qu’elle ait été totalement absente jusqu’alors. Cela veut juste dire que je l’ai croisée comme l’on aborde un ami familier et pourtant inconnu, pour reprendre une formule de Supervielle. Je venais de me plonger (presque par hasard) dans un livre de Matthieu Ricard traitant d’astronomie et de philosophie bouddhiste : L’Infini dans la paume de la main - Du big bang à l’éveil. L’auteur y dialoguait avec un astrophysicien. Cette lecture m’a foudroyée : j’ai vécu ce que l’on appelle une conversion – c’est-à-dire une révolution intime, un renversement de tous mes repères. Et en même temps, je n’en étais pas étonnée : c’est comme si je me réveillais enfin. Ce que je découvrais alors, je le savais confusément depuis toujours. L’évidence venait me rendre visite sous la forme d’un choc bienheureux, d’un bouleversement si total que j’ai vécu toute la semaine qui a suivi cet événement intérieur dans un bain de joie profonde, inaltérable. À cet instant, j’ai su que jamais plus je ne reviendrais en arrière : jamais plus les quelques années d’athéisme que je venais de vivre ne se représenteraient devant moi. Quelque chose de radical s’était produit. Cela n’avait rien à voir avec une quelconque croyance religieuse. Cela ne portait pas de nom, ne se référait pas au catéchisme appris dans mon enfance, mais cela existait d’une manière prodigieusement réelle. 
Je pourrais dire qu’il s’agissait d’une conviction profonde, venue du plus profond de mon être… Cette profondeur me racontait que la matière des choses, dont notre corps fait partie, était aussi conscience, que la mort faisait partie du processus de la vie au titre d’un simple passage, d’une métamorphose parmi d’autres. Plus encore, je sentais que la conscience n’avait d’autre lieu qu’ici et maintenant, l’instant toujours renouvelé où se déploie cette interdépendance (des choses et des êtres) que l’on ne peut appréhender qu’en acceptant de sauter hors de la pensée. C’est pour l’essentiel ce vertige de l’esprit, pourtant parfaitement rassurant, que j’ai éprouvé jusque dans mon corps. A mes yeux, cette épreuve bénéfique relevait précisément de l’expérience symbolique définie par Maurice Blanchot. J’ai pu, par la suite, revivre maintes fois cette évidence intime, dans d’autres contextes – notamment celui de l’ashram dirigé par le regretté Arnaud Desjardins. 
Dès lors, j’ai compris pourquoi tous les textes sacrés, quel que soit le dogme qu’ils ont pu engendrer malgré eux, étaient rédigés dans ce que j’appelle la langue de la poésie, la seule qui soit capable de dire l’indicible de telles expériences, par les moyens privilégiés de la métaphore et de l’oxymore. Je voyais clairement que s’ils voulaient décrire le monde réel, tous les mots courants qui définissent notre existence d’une manière plate et définitive devaient ainsi être révisés, retraversés par un souffle différent, qui puisse les rendre poreux, plus attentifs à leurs antonymes. Quant aux poèmes que je griffonnais depuis longtemps (et que je jetais régulièrement !), je m’apercevais, à présent, qu’ils avaient souvent eu l’antenne tendue vers cela que je venais de vivre. Je ne peux vous en dire davantage, tant ce que j’évoque ici relève de l’expérience intime, en deçà du langage de la communication. C’est ce que j’ai tenté de relater dans le poème “Froissement bruissement de feuilles accordées…”

*****

vendredi 2 novembre 2018

Seule la tranquillité constate l’agitation


Voici un autre extrait du beau livre  "Le corps est conscience" de Marc Marciszewer.

Transposé dans votre expérience quotidienne familière, le fait de vous consacrer délibérément à l’écoute par moments va vous permettre d’observer que quand vous pensez ou dites « je suis agité », c’est la tranquillité en vous qui le constate et l’exprime. Parce que si vous êtes vraiment agité, vous ne pouvez le remarquer qu’après, quand vous ne l’êtes plus ou que vous l’êtes moins.

Et même si c’est répétitif : la démarche de sophrologie proposée vous invite, lorsque vous vous pensez agité, à ressentir dans votre corps comment ça se passe. Dans votre poitrine, dans vos épaules, dans votre gorge, votre respiration, votre rythme cardiaque, etc. Vous quittez ainsi la pensée et découvrez 1 expérience sensorielle de 1 agitation, en ce moment précis. Puis l’agitation n’est plus qu’un mot désignant certaines sensations.


Une seconde phase vient, plus ou moins vite, où l’écoute change spontanément de direction : elle se centrait sur les sensations, là elle se porte instinctivement vers l’arrière-plan, l’espace où sont perçues ces sensations, et où naissent et disparaissent les pensées.

Cela réveille une profonde tranquillité du corps comme de l’esprit, intuitivement reconnue comme immuable, toujours déjà là.

Et l’instant d’après, cet émerveillement disparaît et l’écoute cède place à une nouvelle expérience... qu’il conviendra d’écouter dès que vous en viendra la présence d’esprit.

« Le corps n’est pas à l’extérieur. Il est conscience. Il s’agit de ne pas se limiter au corps. La corporalité est l'expression de l’arrière-plan. »
Éric Baret, (L’eau ne coule pas, yoga de la non-dualité, éditions du Relié, Gordes, 1995, p. 31)

Ainsi, dans cette vision du monde qui traverse les cultures et les époques, la Conscience n’est pas dans le corps, mais le corps dans la Conscience. Mieux : le corps est Conscience.

Dans la sophrologie de l’écoute (ou sophrosophie), en écho à cette vision que nous partageons, hormis dans certains cas spécifiques qui ne peuvent être abordés par écrit, nous ne faisons pas référence à la physiologie du corps, pour ne pas le garder séparé de son environnement et au contraire lui permettre de ressentir une large palette de sensations, le ressentir comme lourd, léger, rayonnant, immense, vacant, vibrant, puisant.

La démarche de sophrologie ici proposée, à l’instar du yoga de l’écoute tel que celui du Cachemire, ne se réfère pas tant à l’anatomie physique qu’à la sensitivité, au corps d énergie, ce qui suscite une liberté et un dégagement quant à la perception du corps. Nous n’intervenons pas pour « nettoyer » les nœuds, les tensions, les contractures, parce que nous faisons l’expérience que l’écoute sensitive dégagée de toute référence nettoie d’elle-même, sans notre intervention, et mieux que nous le pourrions, de par l’éclaircissement émancipateur quelle apporte (sur nos modes de fonctionnement, les processus physio-psychiques, la nature et la fonction des émotions)...
*****

jeudi 1 novembre 2018

Exercice : écoute du corps


Extrait de : Le Corps est conscience de  Marc Marciszewer (chez Accarias L'Originel)

La séance est au masculin par respect de la grammaire et pour éviter la lourdeur de l’emploi des deux genres. Merci Mesdames de transposer au féminin...

En position assise à votre bureau ou votre table de travail, confortablement installé, les pieds sur le sol, la colonne vertébrale redressée sans être rigide...


1.    Prenez conscience de votre posture globale

2.    Portez votre attention sur toutes les zones du corps en contact :
-    Les pieds sur le sol

-    Les cuisses et les fesses sur le siège

-    Le dos appuyé au dossier (si c’est le cas)

-    Les bras posés sur la table ou le bureau, à moins qu ils ne soient pas posés

-    Les mains en contact avec le cours, un crayon, un stylo

Si les autres zones du corps sont en contact avec quoi que ce soit, portez-y également votre attention, par exemple :

-    Les pieds dans les chaussettes, les chaussures

-    Les vêtements sur la peau pour les zones du corps sans contact avec autre chose, etc.

3.    Revenez à la conscience du contact de vos mains avec le cours :

-    Ressentez dans la paume de vos mains, jusqu’au bout des doigts, sur le dos des mains, les sensations qui vous viennent.

Si vous ne ressentez pas distinctement certaines sensations, ce n’est pas grave, tout ce qui vous est demandé est d’être attentif à ce que vous ressentez, ou non, dans vos mains. Ne nommez pas les sensations, ne prêtez pas attention à vos pensées, commentaires, jugements, ne vous occupez que des
sensations que vous ressentez dans la région des mains.

4.    Reprenez la lecture du passage de Zondervan,(voir post ci-dessous) tout en demeurant à l’écoute des sensations.
5.    Portez attention à présent à vos cinq sens, en ce moment même :

-    Les sons, qu’ils soient proches ou lointains, distincts ou ténus, à l’extérieur comme à l’intérieur de vous...

-    Les odeurs, sans faire le moindre effort pour sentir, mais au contraire en demeurant simplement réceptif à vos sensations. Si vous ne sentez rien maintenant, c’est sans importance. La répétition de ce type d’exercice vous y rendra sensible, soyez patient...

-    Les saveurs dans votre bouche, sur votre langue, dans votre gorge. Encore une fois, ne faites aucun effort, sinon celui d’être attentif et détendu...

-    Les formes visibles autour de vous, la lumière du jour ou de l’éclairage, les nuances de relief, de couleurs...

-    Les sensations tactiles, le contact des pieds à la tête avec le sol, le siège, le bureau, les vêtements, l’air ambiant pour les zones du corps non couvertes...

6.    Respirez attentivement environ une ou deux minutes, sans modifier votre respiration...
7.    Vous pouvez vous étirer, bouger votre corps, puis ne plus porter votre attention délibérément sur quoi que ce soit...


****

mercredi 31 octobre 2018

Si nous prêtons attention au corps !

A nouveau, un très beau livre sur un thème qui m'est cher : la vérité du corps. Ce lieu où l'on peut se réfugier mais qui nous fait fuir dès qu'il n'est pas comme l'on souhaite. Entrez dans ce temple et dans ce livre qui nous offre de nombreux exercices pour retrouver notre corps, encore et encore !...


Si nous prêtons attention aux sensations corporelles, nous quittons naturellement le domaine de la pensée. Telle est cette approche de la sophrologie, dont l'objectif est non seulement de détendre le corps, calmer le mental et pacifier le cour, mais aussi et surtout de reconnaitre ou pressentir l'espace infiniment ouvert de notre esprit. 

Les outils et les méthodes de la sophrologie sont vieux comme le monde. L'auteur est en résonance avec une démarche d'écoute que l'on trouve dès l'antiquité, dans des écoles de sagesse en Grèce, en Chine et surtout en Inde (Vipassana, Shivaïsme du Cachemire, Advaïta Vedanta). 

La démarche de sophrologie ici proposée ne se réfère pas tant à l'anatomie physique qu'au corps d'énergie. Toujours le même geste intérieur : revenir à la sensation, au corps sensible.
Pour être attentivement présent, nous découvrons vite qu'il nous faut apprendre ou réapprendre à laisser se détendre suffisamment notre corps et à permettre à notre esprit de se reposer dans son espace originel, tranquille, autrement dit à ne plus s'identifier aux pensées, sensations, émotions, images qui traversent cet espace ouvert, notre esprit.
L'auteur propose de nombreux exercices performants pour nous permettre d'expérimenter directement par nous-mêmes. 


« Le besoin de notre époque consiste en des pratiques que les individus puissent effectuer eux-mêmes pour faire leur propre nettoyage psychique au quotidien. Fort de sa longue expérience directe avec les patients, Marc met l'efficacité pragmatique au-delà de la dogmatique théorique. » 
Jacques Vigne

Marc Marciswer vit à Paris. Il a souvent séjourné en Inde de 1976 à 1986. Depuis 1987, il a formé des sophrologues, imprégnant sa démarche de l'écoute sans commentaire du corps et de l'esprit, se rapprochant ainsi de courants non duels. il a publié Vivre en éveil, chez Alzieu éditeur. (15 euros chez Accarias L'Originel)

*************
 Extrait :

 "Si nous prêtons attention aux sensations physiques, nous quittons naturellement le domaine de la pensée. Nous nous trouvons ainsi instantanément dans le champ de l'expérience. 
Si, une fois détendu, nous restons attentif, nous pouvons assister à l'explosion de sensations de plus en plus fine qui correspondent à l'éveil de notre dimension énergétique, que nous appellerons le corps d'énergie. 
L'écoute ne se réfère donc pas ici au sens auditif, mais plutôt à la conscience de l'état sensitif du corps. "
Koos Zondervan, Le Yoga tantrique


Ce que Zondervan nomme dimension énergétique et corps d'énergie, je l'appelle plutôt le corps ressenti ou corps sensible ou sensitif. Concrètement, bien que chacun de nous puisse le percevoir différemment, c'est ce que nous ressentons lorsque nous prêtons attention aux sensations corporelles. Je ne veux pas donner plus de précisions, afin de ne pas orienter votre imaginaire, mais au contraire permettre d'expérimenter directement par vous-même.



A suivre...

mardi 30 octobre 2018

Flèche d'orage...

Ciel d’orage dans la région de Yéré Gang, entre Jomda et Sinda, à 4000m d’altitude, Tibet oriental. Septembre 2005
Au départ, il faut être poursuivi par la peur de la naissance et de la mort comme un cerf qui s'échappe d'un piège. À mi-chemin, il ne faut rien avoir à regretter, même si l'on meurt à l'instant, comme le paysan qui a travaillé la terre avec soin. À la fin, il faut être heureux comme celui qui a terminé une immense tâche [...]. Ce qu'il faut surtout savoir, c'est qu'il n'y a pas de temps à perdre, comme si une flèche avait atteint un point vital de notre corps.
Gampopa, Sonam Rinchen (sgam po pa dwags po lha rje, bsod nams rin chen, 1079-1153), cité oralement par Dilgo Khyentsé Rinpotché.
GAMPOPA (1079-1153)
-------
source : pensée de la semaine par Matthieu Ricard

lundi 29 octobre 2018

Où est notre demeure ?




"Nous n'habitons pas des régions. 
Nous n'habitons même pas la terre. 
Le cœur de ceux que nous aimons est notre vraie demeure."

Christian Bobin
(La plus que vive)

****

vendredi 26 octobre 2018

Le chemin de la maladie...


«On peut monter en maladie comme vers un chemin d'initiation, à l'affût des fractures qu'elle opère dans tous les murs qui nous entourent, des brèches qu'elle ouvre vers l'infini.
Elle devient alors l'une des plus hautes aventures de la vie.» 

Christiane Singer

 ---------

Méditation et bienfaits



*****

mercredi 24 octobre 2018

Laisser partir...

Il y a un proverbe au Japon qui dit : « Même le voleur a 10 % raison. » Cela m'a toujours laissée perplexe : alors moi j'ai 10 % tort ? Quel tort : imprudence, négligence ? Cela veut-il dire que je dois toujours fermer ma porte à clé, verrouiller mon vélo et ne jamais laisser mon linge flotter entre les cerisiers... ? Devrais-je rentrer les tomates quand elles sont encore vertes et ne pas faire confiance à mes voisins ?

 Je repense à tout cela ce matin, plantée devant mon vélo, fixant mon panier vide. Le temps d'acheter du pain, mon sac en nylon vert, tout vieux, tout effiloché, à la couleur passée par trop de lavages, a disparu. Était-il tentant, livré à tout vent, bien gonflé, prêt à être attrapé ? Ce voleur, ce chapardeur a-t-il pensé trouver dedans chocolats de Pâques et cadeaux de Noël ? Une pensée malicieuse me vient : j'aimerais voir son expression quand il ouvrira son butin ! Il n'y trouvera que boîtes à oeufs vides et sacs en papier bien pliés, le tout pour aller au marché, car ici il est de bon ton le samedi matin d'arriver bien préparée. Je souris : sera-t-il touché par mon engagement écologique ? Cela le décidera-t-il à tout déposer dans la poubelle de recyclage ? Verra-t-on le début d'une vocation verte ? Une grande illumination écolo ? Dans ce cas, j'aurai eu 100 % raison de laisser mes affaires en vrac et lui de profiter de l'occasion !
Je sais bien qu'il y a, en ville ou à la campagne, des personnes au regard acéré, à la main légère, qui ne s'embarrassent pas des notions du mien et du tien. Qu'il est sans doute tentant pour elles, et peut-être amusant, de saisir lestement ce qui se présente et de courir à l'abri voir ce que le sort - un peu aidé toutefois - a mis sur leur chemin. Et là, on en revient au proverbe japonais.
Est-ce qu'il m'appartient, à moi qui ai la notion de « mien » bien ancrée, de ne pas aider le sort ? Ou bien d'accepter que cette idée de « c'est à moi » est flottante, transitoire et que - dans une certaine mesure, et c'est là que la difficulté se présente - les choses changent de main, s'égarent dans d'autres poches, apparaissent puis disparaissent dans ma vie, sans que je puisse jamais être certaine qu'elles vont y rester définitivement.
Oui c'est une idée qui nous semble étrange, pour ne pas dire choquante, car si je peux sourire devant la disparition de mon vieux sac, je tiens à cette montre, à ces photos, à ce vase pour leur valeur de souvenir ou pour leur valeur tout court. Et pourtant, je sais que je vais perdre, casser, oublier, « semer » un tas de choses derrière moi tout au long des années. Mais ce n'est pas pareil, a-t-on envie de s'écrier ! Non, le processus est différent, là, il y a la volonté de quelqu'un, pas seulement le hasard ou l'étourderie, mais si je regarde bien, je vois que le résultat est le même : les choses passent et souvent nous quittent.
C'est encore lui, Ryokan, ce vieux moine-poète japonais, qui m'a montré qu'on pouvait regarder ces mésaventures un petit peu différemment : rentrant dans sa hutte de montagne, par une belle soirée d'automne, il la trouva entièrement vide : plus de futon, plus de théière, plus d'écritoire... mais par la fenêtre, brillante, se déversait la lumière argentée de la lune et il remercia alors son voleur de la lui avoir laissée ! Je ne suis pas sûre d'avoir un cœur si ouvert ni une âme si généreuse ; je ne crois pas que je vais remercier mon voleur de m'avoir laissé mon vélo mais j'apprends, un peu, à accepter de perdre et à laisser partir...

******
source : La Vie