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jeudi 2 octobre 2025

Des signes...

Dans son nouvel ouvrage, Anne-Dauphine Julliand raconte sa confrontation à la mort d’un troisième enfant...


Je ne cherche pas de signes d’eux. Nulle part. Ni dans le dessin des nuages, ni dans le bourdonnement d’une ampoule, ni dans les soupirs de la maison. Je ne cherche pas de signes d’eux. Mais j’en vois. Comme ceux que Gaspard a vus après la mort de Thaïs.

« Tu verras, elle t’enverra des signes, c’est sûr. » Elles étaient trois amies venues me rendre visite, serrées sur le canapé. Je leur avais servi un jus de fruits, j’aurais préféré un alcool fort. De ceux que je ne bois jamais d’ordinaire. Mais les jours n’avaient plus rien d’ordinaire. Ils suivaient celui de la mort de Thaïs. « Mort ». J’ose le mot, comme Gaspard le faisait alors. Lui seul capable, dans l’insouciance de son enfance. Il n’avait pas encore six ans. Il est entré dans le salon, s’est laissé embrasser par chacune, baiser mouillé de larmes, puis il nous a oubliées. Il s’est installé sur le parquet, allongé sur le ventre, les jambes repliées en l’air qui, dans leurs battements, dessinaient des ciseaux. Il a étalé ses jouets; plongé dans son monde imaginaire, il parlait tout haut. Comme si nous n’étions pas là. Mais en réalité, il entendait, il écoutait notre conversation gênée. Il guettait nos réactions pour ajuster les siennes. Comme s’il devait apprendre de nous dans la peine. Sans savoir que c’était nous qui nous inspirerions de sa manière de faire. De son instinct à se confronter à la réalité, quand nous tentions de la fuir. De la simplicité de ses larmes, de sa confiance dans nos bras, de la spontanéité de ses paroles, de sa manière de s’adresser au ciel, de son rire retrouvé.

Quand elles se sont levées pour partir, leur verre à peine touché, l’une de mes amies a posé sa main sur mon bras. « Tu verras, Thaïs t’enverra des signes, c’est sûr. » Je n’ai rien répondu. Mais cette injonction à guetter des preuves m’a agacée. Pourquoi chercher à faire parler l’Au-delà ? J’ai refermé la porte derrière elles. Gaspard a disparu dans sa chambre. Avant de revenir, un livre dans la main. Celui que nous avions lu quelques nuits plus tôt, collés l’un contre l’autre. Une belle histoire d’amitié. Il voulait que je la lise encore. Quand j’ai tourné la dernière page, il a dit en caressant son oreille, comme il le faisait quand il était ému : « Ton amie tout à l’heure, elle a dit que Thaïs t’enverra des signes. C’est des signes comme celui-là ? C’est possible d’en avoir en vrai ? » Son doigt a pointé la couverture du livre, le dessin élégant et son titre « Mon cygne argenté ». Pour lui, les signes étaient des cygnes.

Je n’ai jamais oublié les cygnes de Gaspard. Grâce à eux, et à lui, je souris intérieurement chaque fois que l’on me demande si je vois des signes de mes enfants.

Ce matin, je suis partie toute seule marcher dans la campagne autour de la maison de mes parents. Un besoin de m’éloigner, de retrouver le calme et de hurler ma peine loin de toute oreille. Sur l’étang au bout du chemin de terre, là où nous aimons nous promener en refaisant le monde, une boucle empruntée par toutes les générations de la famille, sur l’étang, cinq taches blanches contrastent avec la surface sombre. Cinq cygnes dans toute leur élégance. J’admire la grâce de leur glissement sur l’eau. Trois d’entre eux se détachent et s’approchent de la rive. Tout près. Il suffirait que j’avance de quelques pas, le bras tendu, pour effleurer leur plumage. Je ne bouge pas. Nous restons dans un face-à-face. Puis, en un seul mouvement, ballet coordonné, ils courbent le cou, inclinent bas la tête. Tous les trois. Une révérence. Un salut. Un signe.

Mes signes sont des cygnes.

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dimanche 13 avril 2025

« Promis, je te serrerai dans mes bras »

 Elles n’ont pas encore 18 ans. Je leur en donnerais plus pourtant. C’est difficile d’évaluer l’âge de cette jeunesse. Elle emprunte ses tenues, ses manières, ses préoccupations à plus âgées, comme on pioche dans l’armoire d’une grande sœur.

Elles s’avancent côte à côte toutes les deux, dans l’allée centrale de la salle de conférences de leur lycée, même démarche, même sac sur le dos. L’une grande, blond platine avec des racines sombres, Dr. Martens aux pieds. L’autre petite, menue, brune, les cheveux courts, tout de noir vêtue. Leurs pas disent une hésitation, une envie de renoncer. Faire demi-tour. Et continuer comme si de rien n’était. Mais leur regard laisse voir autre chose. Une détermination. Une occasion qu’elles ne veulent pas laisser passer. Comme on saisit une bouée pour ne pas couler.

À leur façon de se tenir proches et à la liberté avec laquelle elles parlent l’une devant l’autre, on pourrait penser qu’elles sont amies. Mais elles ne se connaissent pas. Elles ignorent jusqu’à leur prénom. À peine se sont-elles croisées une fois dans les couloirs. C’est le même élan qui les a poussées à venir me voir, en même temps. Un instinct de survie.

Que se passe-t-il dans cette génération ?

Arrivées à ma hauteur, la plus grande se lance, sans préambule. Ses mots et la gravité dans sa voix sont bien loin de l’enfance. Elle parle sans s’arrêter. Vanne ouverte qu’elle ne veut pas refermer avant d’avoir tout éclusé. Ou peut-être ne peut-elle pas maintenant qu’elle a commencé. Elle dit son mal-être. Le vide en elle, que rien ne peut remplir. « J’ai perdu le goût de la vie, je ne sais pas comment. Je n’étais pas comme ça quand j’étais petite. Je rigolais tout le temps. Ça a changé, je ne sais pas pourquoi. Personne ne comprend. Personne ne me comprend. »

Elle marque à peine les points, enchaîne les phrases. « Mes parents me disent que ça va passer, qu’il faut que je pense à autre chose, que je me secoue. Mes copains me disent que j’ai qu’à sortir, faire la fête. J’essaie mais je ne peux pas. Je n’y arrive pas. Je ne sais pas quoi faire. » Sa voix tremble mais ses yeux sont secs. Il n’y a pas de larme au-delà du désespoir. C’est trop tendre, une larme.

La seconde fille parle à son tour. « Moi c’est pareil, enfin non pas tout à fait. Je ne vois pas où je vais. J’ai l’impression que tout est bouché. Je n’arrive pas à respirer. Je n’arrive pas à vivre. Chaque matin, je me fais violence pour aller en cours, pour m’accrocher à la vie. Mais chaque soir quand je rentre… » Dans un murmure elle confie ses idées noires. J’entends les mots avant qu’elle ne les prononce.

Que se passe-t-il dans cette génération ? Quel voile sombre recouvre leur fougue, leurs rêves ? Quelle horde de détraqueurs s’est abattue sur tous ces jeunes pour aspirer leur vitalité, leur joie, vider leur âme ?

Elle termine dans un sanglot. « Le pire c’est que je n’ai personne. Je n’ai presque aucun ami. Et ma famille… Moi, tout ce que je veux, c’est qu’on me prenne dans les bras et qu’on me serre fort. » Alors je fais un pas et je la serre contre moi. Désarmée par ce qu’elle vient de confier.

Une grande leçon d'humanité

La fille blonde reste debout à côté de la brune, sans bouger. Elle tripote le piercing planté dans sa lèvre inférieure. Je me demande si ça fait mal. Puis elle rompt le silence et dit avec rugosité : « Moi, je déteste qu’on me serre dans les bras. Vraiment je déteste. C’est comme ça, je ne suis pas tactile. »

Elle marque une pause, respire et reprend : « Mais j’ai entendu ce que tu as dit. Pour toi c’est important, j’ai compris. On est dans le même lycée, je suis en terminale 2. Alors si un jour ça ne va pas, si tu plonges, tu viens me voir. Regarde-moi bien, n’oublie pas mon visage. Tu viens me voir et promis, je te serrerai dans mes bras. De toutes mes forces. »

Je recule et m’éloigne. Un peu sonnée. Je contemple ces deux jeunes filles qui m’ont donné sans le savoir, au milieu de leur désespoir, une grande leçon d’humanité. Un cœur qui écoute et s’ajuste à la souffrance de l’autre. Pour le consoler. Rien n’est plus beau.

Anne-Dauphine Julliand 

Source : La Vie

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dimanche 9 mars 2025

Au cœur de l’hiver, une promesse

 


Notre abricotier est mort. Ou tout du moins il en a l’air. L’hiver dernier, déjà, nous avions cru que c’en était fini – à tort. Nous l’avions planté en arrivant dans cette maison, au milieu de notre petit carré de pelouse. Le choix de l’essence avait déchaîné les discussions. L’un désirait un chêne, l’autre un palmier, le plus jeune ne voulait rien pour ne pas envahir son terrain de jeu.

Les nuances et les saisons

Moi je préférais un arbre à fruits : la perspective de tartes et de confitures colorées l’a emporté. Nous avons choisi un abricotier. C’est beau, un abricotier, ça dit les nuances et les saisons. Le dépouillement sombre l’hiver, l’espoir du vert au printemps, la vitalité du jaune orangé l’été, le rougeoiement d’un soleil couchant à l’automne.

Il est arrivé tout petit, adossé à son tuteur. Il a subi les assauts du chat, essuyé les tirs de ballon, fait face à la gourmandise des oiseaux. Mais il a grandi, il s’est déployé, un peu penché pour chercher la lumière. Et nous a comblés de ses bienfaits en abondance.

De beaux fruits, avec leur rose aux joues et leurs taches de rousseur, que nous partageons souvent avec les voisins. Et même avec un passant, une fois, dont la voix a porté au-delà de la grille. « Ils ont l’air bons, ces abricots ! »

Mais il a fait froid. Par deux fois l’abricotier s’est trouvé prisonnier d’une gangue gelée plusieurs jours d’affilée. Rien ne dit qu’au-dedans il n’a pas grelotté. Et je crains qu’il n’ait pas survécu. J’ai attendu le retour des oiseaux, pour venir l’ausculter. J’écoute, l’oreille collée contre le tronc. Réflexe de celui qui cherche la palpitation de la vie. Une circulation même alanguie, la sève qui coule engourdie. Mais l’écorce reste muette.

Le baiser du printemps

Ses branches décharnées, noires et sèches, grattent le ciel. Figées, dans une supplication muette. Seul le vent le fait osciller de temps en temps. Je laisse courir mes mains sur son branchage, une caresse, les yeux fermés pour mieux sentir les aspérités. Mes doigts rencontrent une tendresse, boursouflure souple au bout d’un rameau rugueux. Je palpe délicatement. Ça semble être, oui, ça semble être… un bourgeon ! C’est un bourgeon corseté, qui se fond encore dans les teintes du bois.

Un bourgeon, c’est la promesse d’une fleur, d’un fruit. C’est la vie. Cette vie qui avait déserté en apparence, mais qui a continué son chemin in petto, au ralenti. Comme elle le fait parfois quand elle se met à l’abri. Des coups du sort, des accidents, de la main de la mort. Belle au bois dormant, qui attend le baiser du printemps. Tout au long de cette dormance, la vie n’a jamais cessé. Pas un instant. Sinon, il n’y aurait pas ce tout petit bourgeon.

Je lui parle tout bas, pour que même les abeilles n’entendent pas. Je lui dis tout ce qu’il représente. L’espérance. Savoir qu’au cœur de nos hivers les plus rudes, la vie est là, qui bat. Toujours, même si on n’y croit pas. Et que dans ce froid qui glace le cœur, le bonheur n’est pas mort. Il est en sommeil. Et guette le printemps. La vie porte en elle, dans un même mouvement, tout le froid de l’hiver et toute la joie du printemps.

Anne-Dauphine Julliand

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Source : La vie

samedi 23 novembre 2024

Ce petit rien qui fait toute la différence

 De mon temps… Voilà que je me mets à parler comme les aînés ! C’est ma balance qui me donne cette nostalgie d’avant. Celle que j’utilise pour peser les ingrédients du gâteau que je prépare. Le chocolat fond déjà au bain-marie. Il me faut 180 g de sucre en poudre, que je battrai avec les jaunes d’œufs. Cent quatre-vingts grammes, précisément. J’allume la balance, je place le cul-de-poule, soustrais la tare et verse le sucre jusqu’à ce que les chiffres indiquent le poids voulu. Au gramme près. Merveille de la technologie qui simplifie la vie. Pourtant je regrette les balances d’avant. Celle de mon enfance plus particulièrement.


Une Roberval avec un socle en fonte

Dans la cuisine de mes grands-parents, sous les casseroles en cuivre accrochées au mur jauni, trônait une balance ancienne. Une Roberval avec un socle en fonte, deux plateaux en laiton, et une aiguille centrale qui cherchait la verticale. À ses côtés, une boîte en bois foncé, dans laquelle était encastrée une série de poids. Ils étaient tous différents, rangés du plus petit au plus grand. Chacun portait, gravée dans le laiton, l’indication de sa masse. Le plus lourd pesait 500 g, le plus léger 1 g.

Ma grand-mère gardait par ailleurs deux poids plus imposants, en fonte, marqués de 1 et 2 kg. Elle les utilisait quand on rentrait de la cueillette des fruits pour peser notre butin, avant de le transformer en confitures et clafoutis. Agglutinés autour d’elle, nous attendions de savoir quelle quantité de cerises, de cassis ou de groseilles nous avions ramassée. Si le poids nous décevait, on accusait toujours le même d’en avoir trop mangé. Mais nos doigts tachés et nos bouches barbouillées trahissaient chez tous le même forfait.

Trouver l’équilibre


Nous avons joué souvent avec la balance, loin du regard des grands. Nous voulions tout peser. La plus grosse pomme du verger, le quignon de pain durci, l’escargot recroquevillé dans sa coquille, la pierre plate trouvée dans la rivière, le livre dont on arrachait quelques pages pour voir quelle différence cela faisait. Et les chaussettes de ma cousine, lâchées sur le plateau en se pinçant le nez.

Ce que nous aimions surtout, c’était trouver l’équilibre. La stabilité parfaite des plateaux, quel que soit l’objet évalué. La première masse posée donnait une idée du poids. Parfois le plateau s’enfonçait jusqu’à la garde, quand la charge était surévaluée. On rajustait, choisissant une masse inférieure dans le boîtier. L’aiguille se redressait doucement. On tâtonnait, ajoutait les plots de laiton l’un après l’autre, on en retirait, on recommençait, jusqu’à ce que les plateaux s’alignent. À notre plus grande satisfaction. Moi, j’aimais utiliser les plus petits poids. Surtout celui de 1 g. Il ne pesait presque rien, mais c’était lui qui faisait toute la différence.

La somme des petites joies

Ce gramme m’a appris le poids des tout petits riens. Ceux qui, parfois, font pencher la vie. Qui rivalisent avec les lourds fardeaux déposés sur le plateau. Pas pris isolément. Mais ensemble. La somme des petits poids, la somme des petites joies, qui apporte l’équilibre. Conduit à l’harmonie. Et puis parfois, l’âme s’émancipe des lois de la physique. Elle ignore le concept de masse. Dans ces moments-là, l’infime est capable de compenser un poids immense.

Ce tout petit porte en lui bien plus que son poids. Il apporte l’espérance.

Anne-Dauphine Julliand

(source : La Vie)

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jeudi 17 octobre 2024

Vivre après...

 « Comment notre famille peut survivre à ça ? ». 

Voilà la question que s’est posée Anne-Dauphine Julliand après avoir perdu trois de ses 4 enfants.



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mercredi 16 octobre 2024

J'assume la souffrance

 .. Après la mort de leurs filles Thaïs et Azylis, respectivement décédées en 2007 à 3 ans et en 2017 à 10 ans d’une maladie orpheline incurable, Loïc et Anne-Dauphine ont été confrontés au suicide de leur aîné, Gaspard, le 21 janvier 2022, la veille de ses 20 ans. Elle a alors repris la plume. Pour dire la souffrance, l’absence, pour leur benjamin qui a 15 ans aujourd’hui, pour les vivants. Des pages poignantes, où elle ne cache rien de la douleur abyssale, des sanglots, de la lutte pour continuer à vivre.

Cette nouvelle chroniqueuse à La Vie commande un Coca Zero avec du citron et picore, curieuse, le pop-corn au paprika. Aucune amertume ne se lit sur son visage paisible, ni dans ses yeux noisette. Simple et naturelle, elle répond avec vivacité, cherche le mot juste, laisse s’échapper une larme. Tantôt pétillante, tantôt grave, familière de ces deux registres avec lesquels elle a appris à jongler. Lorsqu’elle quitte le lieu, le soir tombe, comme la pluie. Elle relève la capuche de son imper sur sa tête. Danser sous la pluie… Une belle métaphore de sa vie.


« À votre place, je ne pourrais pas… », entendez-vous souvent. Vous non plus, vous ne pensiez pas pouvoir supporter perdre trois enfants ?

Évidemment non ! Face à cette épreuve vertigineuse, le sentiment de souffrance intense peut faire perdre confiance en soi, dans les autres, dans la vie, et sombrer dans le désespoir. Or on est beaucoup plus capable qu’on ne l’imagine. Il ne s’agit pas de s’appuyer sur les superpouvoirs que l’on aurait. « Dieu n’appelle pas les capables, il rend capables ceux qu’il appelle. » Personne n’est capable de vivre l’épreuve dans sa globalité et pour toujours, ça non. Mais j’ai découvert que j’étais capable de vivre ma peine maintenant, dans l’instant présent. Seul l’instant est à notre portée humaine…

Lors des funérailles de Gaspard, votre mari et vous avez prié ses amis de ne pas se dire qu’ils auraient pu changer quelque chose. Où avez-vous puisé ce courage de les consoler quand vous-mêmes étiez effondrés ?

Je savais d’expérience combien il est épouvantable d’enterrer son enfant, mais j’avais aussi éprouvé le soutien d’avoir été entourée, de vivre cela ensemble. Nous n’avions pas pris la parole pour Thaïs et Azylis. Là, nous avons voulu faire ce mot d’accueil non pas pour Gaspard, mais pour ses amis qui avaient 20 ans comme lui. Ils risquaient de culpabiliser et nous ne voulions pas qu’ils portent ce poids toute leur vie. Chez nous, on veille les morts. Le corps de Gaspard a été remmené à la maison. On a invité la famille, les amis, et réservé un créneau pour les jeunes. Ils sont arrivés ensemble, par grappes. Ils étaient sidérés, paumés, fracassés.

Personne n’avait rien vu venir car Gaspard se confiait peu sur son mal-être. Il luttait contre une dépression depuis un an. C’est lui qui a voulu être hospitalisé car ses pulsions suicidaires devenaient trop fortes. Il est entré le mardi et s’est donné la mort dans la nuit du jeudi au vendredi, à 3 heures du matin. Je l’avais trouvé courageux de choisir cette hospitalisation car elle l’empêcherait de fêter son anniversaire avec ses amis. Il m’a répondu : « Oui, mais je veux vivre. » Il se savait aimé et il aimait, il avait des projets. Nous avons voulu ce mot d’accueil pour leur donner ces petites clés de compréhension et leur ôter toute culpabilité.

Qu’avez-vous dit à Dieu ?

J’ai un peu crié, je l’ai beaucoup secoué. Je lui ai demandé où il était quand Gaspard est mort. J’ai eu le sentiment qu’il m’a répondu : « J’étais là. » « Alors pourquoi ne l’as-tu pas sauvé ? » — « Je l’ai sauvé parce que j’étais sur la Croix. Il est dans mon plein amour. » Cette certitude ne m’a pas empêchée de pleurer, mais elle m’a permis de pleurer plus en paix.

Comment n’avez-vous pas été engloutie par cette impression de « mourir sans cesse », comme vous l’écrivez, depuis l’annonce de sa mort ?

À la fin de la messe de funérailles de Gaspard, une femme rencontrée lors d’une de mes conférences sur la consolation, dont la fille de 20 ans venait de se suicider, m’a glissé : « On peut y survivre. » Elle avait traversé la moitié de la France pour me le dire. C’était précisément ce qui me taraudait : « Est-ce que je peux survivre à autant de peine ? » J’ai découvert plus tard qu’on pouvait même « vivre », ce que je n’aurais pas pu entendre le jour de l’enterrement, dans le fracas intérieur qui était le mien. Le deuil est pour toujours et à jamais ; la souffrance éternelle à l’échelle de la vie humaine. Mais avec le temps, la douleur n’est pas aussi forte, aussi fréquente, il y a des moments de répit, de joie aussi.


Vous semblez vous être donnée des autorisations : le droit de pleurer, de ne pas aller bien, d’annuler un rendez-vous…

L’épreuve précipite un retour à la simplicité. Je crois que la sagesse consiste à accueillir en soi la simplicité de l’enfant. Lorsqu’il a envie de pleurer, il ne se pose pas la question de savoir si c’est le bon moment, le bon lieu, comment ce sera perçu par son entourage : il pleure, avec la confiance d’être consolé. J’ai retrouvé cette simplicité d’exprimer une émotion, de la partager.

Le handicap, la maladie, la mort causent beaucoup de tensions dans le couple. Comment le vôtre a-t-il résisté à tant d’épreuves ?

C’est l’histoire de la vie de couple en général, mais il est vrai que la douleur exacerbe tout, elle crée des failles, des fragilités. Tant qu’on est submergé, dans le marasme, le cœur béant, c’est difficile. Quand on souffre, on est autocentré — ce n’est pas un reproche, c’est une remarque. On ne souffre pas en même temps, au même moment, ni des mêmes choses. Parfois on se rejoint dans une souffrance commune, parfois celle de l’autre réveille la nôtre… Cela demande beaucoup de délicatesse et de courage ! C’est plus facile quand le désarroi s’apaise. Dans le deuil, nos tempéraments restent à l’identique. Je dirais même que ce que l’on est profondément ressurgit, à mesure que la souffrance creuse en nous à l’acide. Il jaillit une forme d’authenticité. On s’aime encore plus fort et encore mieux. Nous sommes très attentifs l’un à l’autre, ce qui ne nous empêche pas de nous engueuler ni de nous énerver (elle sourit).

Il faut du temps pour ne plus être à vif ?

Le temps du deuil est difficile à intégrer dans une société où tout va très vite. Il y a une injonction à « tourner la page » au bout de trois ou six mois. À l’exception de quelques dîners avec des proches, nous avons mis presque deux ans à sortir de nouveau après la mort de Gaspard. Avant, c’était trop tôt… Nous débordions tellement de notre peine qu’on ne savait pas contenir. J’ai porté le deuil. Plus jeune, je considérais qu’il s’agissait d’une convention exaspérante dont on faisait bien de s’émanciper. J’en ai découvert, déjà avec Azylis, toute la sagesse. J’aime beaucoup les couleurs, mais porter de l’orange, du violet ou du jaune fluo, me donnait l’impression d’une dissonance. Pour moi, ce fut une manière d’être plus ajustée, comme une harmonie intérieure. Il me signifiait « Je peux prendre le temps de la peine, le temps de prendre soin de nous. »

Et puis, un jour, Arthur qui avait toujours vu sa mère habillée façon Arlequin m’a dit que les couleurs parlent de bonheur. J’ai quitté le noir pour lui, et parce que j’en étais redevenue capable. Grâce à lui, je me suis demandé : « Je vis pour qui ? » J’ai pris conscience du risque de m’enfermer dans la tombe de mes enfants. Or l’instant T, c’est le vivant. Sur le fond d’écran de mon téléphone, il n’y a pas une photo de mes enfants décédés, mais celle d’Arthur.

Votre benjamin a désormais 15 ans. N’êtes-vous pas tentée de le surprotéger ?

Si, bien sûr, je suis très tentée de le mettre sous cloche ! C’est vraiment, vraiment dur. J’ai tout le temps peur qu’il meure, alors que je n’étais pas une mère inquiète par nature. S’il rentre plus tard que prévu, je me dis aussitôt : « Il est mort. » C’est de l’ordre du traumatisme. Je dois lutter pour gagner ce combat de la confiance, le laisser prendre son envol. Je crois beaucoup à la force de notre consentement. À travers toutes ses étapes et toutes ses épreuves, la vie se révèle à nous. Qu’est-ce qu’on en fait ? Consentir permet de retrouver une paix intérieure.

Un deuil pompe énormément d’énergie. Vous décrivez cette bataille pour affronter l’ordinaire, se lever le matin…

Chacun fait comme il peut. Au début, on s’accroche à ce qu’on peut, qui peut sembler dérisoire, déplacé. C’est de l’ordre de l’instinct, de la survie. Laissons-nous vivre cela ! On culpabilise beaucoup ceux qui sont en deuil. Après la mort de Gaspard, par exemple, j’ai pris des somnifères parce que je n’arrivais plus à dormir. Une amie s’est inquiétée pour moi : « Tu n’as pas peur de devenir dépendante ? » L’urgence pour moi, c’était de sortir de mes insomnies. Ce que l’on fait résonne avec ce que l’on est à ce moment-là. Mieux vaut accueillir le choix de la personne endeuillée, la laisser emprunter ce chemin, et l’accompagner pas à pas.

Que conseillez-vous à l’entourage démuni, embarrassé, qui ne sait comment réagir ?

Osez ! Ne faites pas comme si de rien n’était, ne dites pas qu’à sa place vous ne pourriez pas, puisque justement vous n’êtes pas à sa place. Allez-y le cœur ouvert, avec délicatesse, avec les mots qui vous viennent . N’imaginez pas que vous allez chasser la peine de la personne affligée, vous n’êtes pas des magiciens. Mais vous pouvez apporter une présence, une écoute. Le seul fait de pouvoir exprimer la souffrance l’allège et donne de la paix. Vous remettez ainsi de l’humanité au cœur de la relation.

« On perd ceux qui meurent une fois en entier, puis on les perd sans cesse en détail », confiez-vous. Ce sont ces détails, qui rappellent la cruelle réalité de l’absence, les plus douloureux ?

Les dates anniversaires, finalement, ne sont pas les plus dures à vivre car on les anticipe, on crée un contexte… L’année dernière, nous sommes partis tous les trois nous balader dans une jolie région. La réalité est toujours plus facile à vivre que nos projections. Le plus dur, c’est ce qui surgit soudain, de manière imprévisible. Un souvenir, un regret, la pensée que lui ne se mariera jamais, qu’il n’aura pas d’enfants, une silhouette qui lui ressemble… Et je sais que ça, ça dure toute la vie. Dans ce livre, j’assume la souffrance, sans détour. Je pensais avoir déjà connu le summum de la détresse ; j’ai découvert qu’elle pouvait être incommensurablement plus grande encore. Je n’ai pas essayé de la raisonner, je l’ai laissée résonner. On croit qu’« ajouter de la vie au jour » consiste à introduire de la fantaisie, du festif. Il s’agit plutôt d’ajouter de la réalité, dans toute sa vérité, avec son lot d’épreuves. Alors seulement, la vie se pare d’éternité, car elle nous dépasse.

Source : La Vie

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jeudi 19 mai 2022

Consolation et bonheur


Anne-Dauphine Julliand : « Pleurer devant les autres, c’est déjà un appel à la consolation »

 On ne console l’autre que dans la relation que l’on tisse avec lui et dans l’amour qu’on a pour lui. La consolation, c’est un cœur à cœur.

Comment vaincre sa douleur ?

On ne la vainc pas. Si on se dit qu’on livre une bataille et qu’on va la gagner, on a perdu. Ce n’est pas de cette nature-là. Le plus beau combat, c’est d’arriver à accepter qu’elle fasse partie de notre vie, de pouvoir lui dire : « Ok, d’accord, tu as ta place ». Au début, on est submergé et elle va occuper tous les aspects de notre vie. Petit à petit, elle ne fait juste que partie de notre vie et elle n’interdit pas tout le reste, même si elle le complique, parfois. On peut aussi se dire : « Cette peine fait partie de ce que je suis, mais elle ne me définit pas. Il y a tout ce que j’aime, tout ce qui me constitue qui perdure malgré tout ». Au début, on est plongé dans le brouillard. Puis on peut l’écarter un peu pour découvrir qu’il y a encore des zones claires, de belles choses qui subsistent dans la vie.

Je crois que cela demande beaucoup de douceur avec soi-même. Parfois, la seule chose à faire quand on a mal, c’est pleurer et prendre le temps d’accueillir cette peine et de la vivre pleinement. Là ou l’on pourrait avoir tendance à se dire qu’il faut se ressaisir, je pense au contraire qu’il faut être d’une infinie douceur avec soi-même. On nous invite tellement à nous ressaisir ! Je reste convaincue que la seule façon d’arriver à vivre pleinement la joie, c’est d’avoir vécu auparavant pleinement sa peine, de s’être presque vidé le cœur et les yeux de cette douleur de l’instant, comme font les enfants qui pleurent profondément le temps que dure la peine et qui après recommencent à jouer.

On peut être heureux avec le malheur, avec la souffrance. C’est un paradoxe. Je suis une femme profondément heureuse et je pleure quasiment tous les jours la mort de mes filles. Ce n’est pas la souffrance et le bonheur qui sont incompatibles, c’est le bonheur et la peur. Le bonheur se situe à un autre niveau que la peine que l’on ressent. Ce n’est pas un instant, du ressenti ou un sentiment : c’est un fait. C’est quelque chose qui nous imprègne. On ne se sent pas heureux : on est heureux.

Source : Aleteia
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lundi 15 février 2021

Huit conseils pour aider ceux qui souffrent.

« Consolez, consolez mon peuple ! », dit le prophète Isaïe. Et si, pendant ce carême, nous étions attentifs à soulager ceux qui souffrent, ou à nous laisser consoler ? Pour nous y aider, les conseils d'Anne-Dauphine Julliand.

Anne-Dauphine Julliand est mère de quatre enfants, dont deux petites filles, Thaïs et Azylis, sont décédées à la suite d'une terrible maladie génétique. Son premier livre, Deux Petits Pas sur le sable mouillé (Les Arènes, 2011) a rencontré un succès phénoménal.
Il a été suivi de son deuxième livre, Une journée particulière, puis d'un film documentaire, Et les mistrals gagnants. Son dernier livre, Consolation (Les Arènes), est une méditation sur la souffrance d'une rare élévation. Elle nous livre ici ses réflexions sur le sujet.


Rompre l'isolement


La souffrance est quelque chose d'éminemment personnel. Elle nous appartient complètement. Ce n'est pas une question de décence, mais elle est véritablement indicible. Les mots ne peuvent pas dire totalement ce que j'ai vécu avec la perte de mes deux petites filles. La souffrance se vit seul, dans l'intimité de ce qu'on est.
Il est normal que je ressente de la solitude dans ce que je suis le plus profondément. Je tiens à le souligner pour que ceux qui souffrent ne se disent pas qu'il est anormal d'avoir un tel sentiment. Quand on apprend un drame, tout ce qui entoure s'efface. Immédiatement, il n'y a plus que la souffrance à l'intérieur de soi. Mais la solitude n'est pas l'isolement. Si elle le devient, alors c'est dramatique.

Ne pas se comparer à celui souffre

Le risque, lorsque l'on se compare, est de se sentir illégitime pour consoler. L'autre est vu comme inaccessible, effrayant. Il m'est arrivé, en parlant des épreuves que j'ai traversées, de rencontrer l'effroi dans le regard des gens. « Comment peut-elle être de ce monde ? », se disaient-ils.
C'est difficile à vivre. Cette mise à distance qui me peinait n'avait pas lieu d'être. Ma souffrance a beau être très singulière, elle appelle comme toutes les autres une consolation. Quelle que soit la souffrance, la même relation doit s'instaurer.

Établir une relation

Consoler est toujours délicat et douloureux. Ce serait anormal que la consolation soit facile, qu'on la maîtrise. C'est une relation qu'on établit : il s'agit de rapprocher son coeur de celui de l'autre par un geste ou par un mot. D'entrer en relation, complètement, dans l'instant.
Le toucher est particulièrement important parce qu'avec lui on se sent vivant. L'autre peut s'avancer dans mon espace vital pour adoucir physiquement ma peine. Mais il n'y a pas de recette ! On aimerait tant qu'il y en ait une : on serait moins embarrassé. 
Mais ce n'est pas grave de l'être !

Accueillir la souffrance de l'autre


Il s'agit d'accueillir, et non pas de ressentir la souffrance de l'autre, de l'accompagner. Et les personnes les plus empathiques ne sont pas toujours les meilleures consolatrices. Car la consolation n'est pas un don, c'est une relation à la portée de chacun. À condition d'accepter notre impuissance à gommer la peine de l'autre. On peut seulement marcher avec sa souffrance.

Accepter que l'autre se referme

La souffrance ferme et ouvre le cœur à la fois... Il faut être réaliste : un cœur qui souffre a plus de mal à aimer. Lorsque mes filles sont mortes, à chaque fois, j'ai été très triste pour mon mari. Mais il faut admettre que je ressentais d'abord ma propre souffrance. On fait ce que l'on peut.
Je crois qu'il faut être doux avec soi-même. Admettre que parfois je ne peux pas accueillir les souffrances des personnes qui viennent vers moi. Il me semble qu'il faut être naturel. Souvent j'ai dit : « Là je ne peux pas, cela me submerge trop. »


Répondre à l'appel des larmes

Pleurer est un signal envoyé, un appel. Pour ma part, je ne laisse jamais quelqu'un pleurer dans la rue. J'interviens : « Ça va ? » Parfois, je n'ai pas vraiment de réponse : peut-être que ma simple petite intervention a permis à la personne de se ressaisir, sur le moment.
Un jour, j'étais assise dans un carré du métro, devant une jeune fille qui ne cessait de pleurer. Je lui ai posé ma question. Et elle m'a parlé, longuement. J'ai pu la consoler, car elle ne se sentait plus seule. Il faut alors être prêt à ne pas descendre à la station de métro où l'on devait s'arrêter. Toujours est-il qu'il n'est pas possible de dire que les larmes sont gênantes : elles nous interpellent.

Agir dans l'instant présent

La parole sincère, le geste qui console, c'est maintenant. Beaucoup de peurs s'évaporent quand on est dans l'instant présent. C'est important de comprendre que maintenant, si je souffre, ce n'est pas pour toujours. De se le redire : je peux pleurer maintenant en vérité, car c'est un instant. Ce n'est pas toute la vie.

Consentir à la présence de Jésus

Pour moi, Jésus a été toujours présent tel qu'il est : sans jamais s'imposer. Il est celui qui est à mes côtés et qui propose. Toujours sous la forme d'une question : « Est-ce que tu veux de moi ? » C'est à notre liberté de consentir. Cela nécessite un acte de notre part pour répondre « oui », comme la Vierge au pied de la croix. Mais cela n'empêche pas de souffrir.
La foi ne fait pas disparaître la souffrance, mais elle empêche de désespérer. À la mort de Thaïs et d'Azylis, j'ai été détruite comme n'importe quelle mère. Les larmes me défiguraient. La douleur n'est pas belle. Mais je savais qu'Il était là et m'aimait. C'est la source profonde de ma paix.


source : La Vie


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jeudi 5 novembre 2020

Ce qui nous console...

 « L'empêchement de ritualiser la mort crée un vide abyssal », écrivez-vous, Marie de Hennezel. Quels sont les dégâts causés par les adieux et les funérailles familiales rendus impossibles lors de la première crise du Covid ?


M.D.H. 
Quelques mois après, beaucoup sont encore sous le choc de deuils difficiles à traverser. Ce qu'on a vécu est très grave. Depuis la nuit des temps, jamais une décision politique ou sanitaire n'a empêché quelqu'un d'aller dire au revoir à un proche mourant. Peut-on imaginer l'angoisse de ces personnes dans les maisons de retraite, qui savaient qu'elles allaient mourir et n'avaient pas une main, un regard, une parole, à ce moment-là ? Cela me fait vaciller. On leur a volé leur mort. C'est un traumatisme dont on parle à peine. Il n'y a aucun fondement juridique pour interdire à une fille de rester près du lit d'agonie de sa mère Certains parents ont forcé la porte et disent aujourd'hui qu'ils ont bien fait, qu'ils sont contents d'avoir senti qu'ils avaient apaisé quelque chose. Ceux qui n'ont pu le vivre sont dans une grande culpabilité et ressentent une colère qui fait évidemment partie du deuil. Les cabinets de psy sont inondés de demandes de personnes qui n'avaient jamais consulté auparavant, qui subissent cauchemars, déprime, insomnies Cet interdit n'a fait qu'accroître le malaise des familles déjà culpabilisées de placer un proche âgé en Éhpad.

Il n'y a aucun fondement juridique pour interdire à une fille de rester près du lit d'agonie de sa mère...

Vous écrivez toutes deux l'importance de poser des gestes, des paroles pour faire le deuil. Quitte à différer le rituel, comme le suggère Marie de Hennezel, quand il ne peut pas être fait au moment de la mort. Pourquoi ?


M.D.H.
 Même si les adieux n'ont pas eu lieu, qu'on n'a pu voir le corps ni assister aux obsèques, on peut toujours organiser symboliquement un rituel à distance, et même des années plus tard. Cela apaise. Dans mon livre, il y a une lettre aux endeuillés, qui les invite à se retrouver en famille, autour de la photo du défunt ou sur le lieu où il a été inhumé. Choisir une date, se réunir, parler à cette personne comme on aurait pu le faire au moment de l'enterrement La Toussaint est une période favorable pour faire cela.

A.-D.J. Moi, je n'invite pas à « faire » le deuil, mais à le vivre. Je pense à cette anecdote d'un grand-père qui meurt seul, personne n'ayant pu l'accompagner. Certains, dans la famille, en nourrissent de la culpabilité. Au cimetière, son petit-fils de 5 ans lève les yeux vers le ciel et dit simplement : « Adieu, papi ! » Quand l'au revoir n'a pas pu se faire physiquement à l'instant de la mort, il peut avoir lieu plus tard. J'ai découvert un site Internet, InMemori, créé par une jeune femme, qui permet à des endeuillés de se retrouver et de laisser des mots pour leurs défunts. Il y a eu plus de un million de visiteurs en quelques années ! Je crois qu'un deuil peut se vivre toute la vie.

M.D.H. Et ce n'est pas une question de croyance religieuse. Pour certains athées aussi, la relation et le lien, même physique, continuent après la mort.

On a oublié que la vie n'est pas que biologique, mais se nourrit de liens sociaux et affectifs, d'un tissu humain. N'est-ce pas dans la relation que se fabrique le travail de deuil ?

M.D.H. J'aime bien l'expression de Boris Cyrulnik qui affirme qu'en protégeant les liens entre les humains, on fabrique un « organe de coexistence ». Nous sommes constitués de liens les uns avec les autres. Pendant le confinement, nous n'avons pas su protéger ce lien affectif entre les personnes âgées et vulnérables et leurs proches. C'est dramatique, car c'est ce qui les tient en vie. Certaines, en relative bonne santé, ont cessé de s'alimenter et se sont laissées glisser vers la mort.

A.-D.J. Le Covid a révélé ce déni de la mort qu'entretient notre société. À l'image des corps que l'on emballe et que l'on jette sans aucun rituel, on a voulu évacuer la mort. Mais cette crise interroge aussi notre rapport à l'autre. Si l'on s'agrège en société, c'est pour favoriser le lien entre nous, entre pairs qui s'entraident, entre forts et faibles. Or la relation qui fait la dignité de notre humanité n'est pas au coeur des préoccupations politiques. Je relie tout cela à la perte de croyance religieuse, de spiritualité. Quel est le sens de la vie, pense-t-on, si c'est pour mourir ? Il y a un paradoxe dans cette société qui repousse la mort, la cache et la considère comme un échec.

Le deuil, ce n'est pas une question de croyance religieuse.

Marie de Hennezel, vous racontez cette magnifique cérémonie de la haie d'honneur créée en Éhpad.


M.D.H.
 Oui, en maison de retraite, l'annonce d'un décès est trop souvent escamotée. Or, dans un des Éhpad du groupe Korian, avec lequel j'ai travaillé sur le tabou de la mort, l'équipe a eu l'idée de construire une haie d'honneur : on place le corps sur un brancard avec une couverture de couleur et on écoute la musique choisie préalablement par le défunt. Le corps est descendu par l'ascenseur - et pas par la sortie des poubelles ! Dans le hall, il y a les soignants, les familles et d'autres résidents qui observent une minute de silence. Le défunt sort par la grande porte. C'est un moment où l'on peut pleurer, se prendre dans les bras. Il y a là une convivialité. Le décès n'est plus tabou. J'aurais aimé que cela inspire d'autres établissements.

Vous mettez aussi en avant le « travail du trépas », soit les derniers échanges irremplaçables avec un proche mourant. En quoi sont-ils primordiaux ?

M.D.H. C'est une expression qui vient de Michel de M'Uzan, un psychanalyste auteur de l'article « Le travail du trépas » (De l'art à la mort, Gallimard). Nous vivons dans l'idée que, la mort arrivant, les forces diminuent. Or celui qui pressent qu'il va mourir témoigne parfois d'une énergie totalement incompréhensible, comme au service d'une dernière tâche – une tentative de se mettre complètement au monde, comme d'accoucher de soi, avant de disparaître. Laisser une parole, un regard, un geste qui va clore la relation sur terre. J'ai été témoin de cela pendant une décennie de travail dans les services de soins palliatifs. Je me souviens d'un patient atteint du sida qui a fait venir ses amis, à qui il offrait un repas de chez Fauchon, il avait besoin de dire au revoir.

La relation perdure parce que l'amour perdure – l'amour qui nous lie les uns aux autres.

Anne-Dauphine Julliand, avez-vous vécu ce travail avec vos filles ?

A.-D.J. Bien différemment, car elles étaient petites, – 3 ans trois quarts et 10 ans et demi. Mais nous avons senti chez elles une intensité de vie indescriptible. Thaïs, hospitalisée à la maison, a vécu un an et une semaine de plus que ce que les médecins pronostiquaient. Et, deux mois avant la mort d'Azylis, j'ai senti que l'attitude de ma fille avait changé, car elle profitait de tout, de chaque instant. Nous avons passé des vacances sur l'île d'Yeu – ce fut un des plus beaux moments de notre existence –, on la sentait pleine de vie et de ce qu'elle voulait nous transmettre, son amour pour la vie. Dans les heures qui ont précédé leur mort, chacune de nos filles a eu une espèce de sursaut, toutes les deux étaient très tendres. Azylis a ouvert les yeux, a ri, serré une main, et tout est passé dans ce simple geste. Cet adieu nous dit tout ce que la vie lui a apporté. Je partage le point de vue de Marie : la relation perdure parce que l'amour perdure – l'amour qui nous lie les uns aux autres. Azylis nous disait : « Moi aussi, je vais continuer à vous aimer à ma façon. » Je suis persuadée que mourir est un acte. On ne choisit pas sa mort, mais on ne la subit pas non plus. On la vit.

M.D.H. Ce travail du trépas, ça peut être seulement l'intensité d'un regard, une façon de serrer quelqu'un dans ses bras.

Ce que vous dites, l'une et l'autre, plaide pour que le vivant ne fuie pas cette dernière rencontre.

M.D.H. Quand on l'a vécu, on ne l'oublie pas. Je repense à cette femme qui, dans une unité de soins palliatifs, sans me connaître, m'a saisi la main avec force, m'a regardée droit dans les yeux et m'a dit : « Mon enfant, n'ayez peur de rien ! Vivez tout ce qu'il vous est donné de vivre, car tout est un don de Dieu. » Cette inconnue a eu cette générosité de me délivrer ce message. Je sens encore son énergie dans les mains. Elle continue à vivre, puisque je continue de raconter cette histoire !

« Il suffirait d'une caresse, une parole, un sourire », écrivez-vous, Anne-Dauphine Julliand. Face à la mort, quels sont les gestes qui consolent ?

A.-D.J. Peu de personnes trouvent les mots justes. Mais c'est normal d'être mal à l'aise vis-à-vis de la mort et de quelqu'un qui souffre. On n'est ni des experts ni des blasés, sur ce sujet. Après le décès de mes deux filles à la maison, les amis venaient se recueillir, et mon chagrin était tellement cru qu'il en était effrayant. Je ne hurlais pas, mais je représentais la douleur. Les premiers arrivés ne m'ont pas touchée, c'était dur. La consolation, c'est une relation qui s'établit entre deux personnes et qui est sans arrêt à réinventer. Il n'y a pas une formule qui s'applique à tous, qui gomme définitivement la peine. Mais c'est un ajustement à trouver avec celui qui est en face de nous. L'an passé, lors de l'anniversaire de la naissance d'Azylis, le 29 juin – qui est plus douloureux pour moi que l'anniversaire de son départ –, j'étais dans ma famille. Ma sœur et moi avons pleuré dans les bras l'une de l'autre en nous remémorant des souvenirs. Au même moment, ma mère, dans la pièce à côté, m'envoie un SMS. Elle était en larmes et craignait de me contaminer avec sa tristesse, je l'ai rejointe pour pleurer avec elle. Quant à mon père, très pudique, il est passé à côté de moi et m'a fait une caresse sur la joue. Chacun m'a consolée à sa manière. Il ne faut pas se dire « je vais tout bouleverser, tout guérir », car la consolation, c'est infime, cela se loge dans les toutes petites choses.

M.D.H. Les mots ne suffisent pas. Il faut un contact. Humainement, on ne peut pas faire autrement. Comment se consoler, d'ailleurs, quand dans les familles on n'ose plus se toucher, se prendre dans les bras ? Ces restrictions de liberté affective pèsent sur les personnes qui ont un deuil lourd à porter.

La consolation, c'est une relation qui s'établit entre deux personnes et qui est sans arrêt à réinventer.

Comment trouver la bonne distance ?


A.-D.J.
 Bonne distance ou juste proximité ? Parler de distance, c'est penser à quel point je peux m'éloigner. Il faut entrer dans le périmètre de la douleur, dans l'endroit où ça vibre. Rester un peu trop loin insensibilise. Je pense qu'on peut toucher, serrer dans les bras. Ce n'est pas qu'une question d'intimité. Toute personne qui s'est approchée de moi quand je souffrais portait en elle l'humanité tout entière. Elle représentait la société. En me prenant dans ses bras, elle me disait : « Tu es encore la bienvenue, tu fais encore partie de ce monde. » Quand on a vu quelqu'un mourir, on a besoin de se sentir vivant. La chaleur humaine, le fait d'être enveloppé permet cela. La juste proximité est à définir. Je ne vais pas vous dire : « C'est 1,30 m, la distance Covid ! » C'est à chacun de savoir, car il s'agit d'un pas de danse. Où est-on suffisamment bien pour que la relation s'établisse ? Avec les enfants, c'est simple : si on s'en approche trop près, ils reculent. Si vous êtes trop loin, ils vous disent : « Mais viens voir ! » Devenus adultes, on perd cette intuition à cause des conventions, des gênes, de la pudeur Une infirmière que je ne connaissais pas, quand Azylis a été hospitalisée brutalement dans un établissement où elle n'était pas suivie habituellement, alors que je pensais qu'elle allait mourir, s'est seulement assise à côté de moi, sans me toucher. Elle est simplement entrée dans ma douleur et m'a dit : je suis là. Ce « je suis là » peut paraître dérisoire, mais il signifie « comptez sur moi ». Du coup, j'ai pu lâcher mes larmes, avec la certitude d'être consolée. Dans son silence et sa présence, j'ai ressenti un grand réconfort.

M.D.H. La formation en haptonomie vous apprend que le contact n'est pas toujours tactile. Il s'agit, en fait, d'ouvrir son espace affectif et d'intégrer l'autre à l'intérieur. L'infirmière dont vous parlez a ouvert son espace et vous y êtes entrée. Il y a une réciprocité. Tout le monde ne sait pas le faire. C'est mon inquiétude au sujet des endeuillés du printemps dernier.

Il faut entrer dans le périmètre de la douleur, dans l'endroit où ça vibre. Rester un peu trop loin insensibilise.

Anne-Dauphine Julliand, vous dites que ce qui a renforcé votre couple n'est pas l'épreuve de la maladie et de la mort de vos deux filles, mais votre capacité à vous consoler mutuellement. Quel est ce pouvoir ?


A.-D.J.
 La consolation nous sauve. Il ne s'agit pas de sécher des larmes, car la consolation consiste justement à les laisser couler. Je déteste ceux qui disent « l'épreuve rend plus fort », non ! L'épreuve ébranle un couple. Chacun est dans sa souffrance, et, de plus, personne n'a la même façon de souffrir. Du coup, se consoler n'est pas évident. Avec toute personne qui console, on entre dans un fort degré d'intimité et de compréhension de l'autre. Il faut que tous les récepteurs soient ouverts, pour entendre les frémissements du coeur de l'autre et savoir ce qu'il peut ressentir et ce qui peut l'apaiser. La consolation consiste à apporter de la paix, mais ce n'est pas faire oublier la grande souffrance, qui fait partie de la vie et qu'on ne peut jamais totalement gommer. Consoler vient d'un mot latin qui signifie « rendre entier ». On est brisé, on est fracassé intérieurement - moi, j'ai eu l'impression d'une implosion intérieure ! Celui qui console nous rend entier par son intention de nous envelopper de sa chaleur.

Comment est-il possible de trouver la paix ?

A.-D.J. En ne se trompant pas de combat ! J'ai été en guerre pour sauver mes filles, je n'ai pas réussi, mais je ne suis pas en guerre contre ma souffrance, que j'essaie d'apprivoiser.

Inconsciemment, nous ne croyons pas à la mort, quand bien même nous savons que nous allons mourir.

Anne-Dauphine Julliand, vous relevez une phrase de votre fils : « Si j'avais vu mourir ma sœur, ça veut dire que je l'aurais vue vivre. » Prendre véritablement conscience que la mort fait partie de la vie, est-ce le moyen ultime de se consoler ?

A.-D.J. Il faut reprendre conscience de cela. On en avait conscience quand on était petit, et cela se perd. Pourquoi est-ce si facile de consoler un enfant ? Car il a un rapport très naturel à la vie. Je n'avais jamais parlé de la mort à Gaspard, quand nous avons appris la maladie de Thaïs. Il avait 4 ans, elle en avait 2. Quand on lui en a parlé, il a dit : « Je vais donc être le seul de la famille à vivre parce qu'elle, elle va mourir », avec un naturel qui m'a choquée, moi qui n'étais alors pas capable de prononcer le mot « mort ».


M.D.H. 
On dit que, jusqu'à 8 ans, l'enfant est très conscient de la réalité de la mort, que ce n'est pas pour lui la fin de tout. Ensuite, il quitte cette insouciance. Il est très proche de son inconscient, et dans notre inconscient il n'y a que de la vie. Inconsciemment, nous ne croyons pas à la mort, quand bien même nous savons que nous allons mourir.

Que vous inspire, à toutes les deux, la phrase des Béatitudes : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » ?

M.D.H. Ceux qui pleurent sont ceux qui montrent leur vulnérabilité et qui peuvent donc recevoir la consolation et rester dans le lien. Si on cache sa vulnérabilité, on se referme et on se replie sur soi-même.

A.-D.J. Je ne peux qu'être d'accord ! Cette phrase ne nous dit pas « Quelle chance de pleurer, de souffrir ! », mais : « N'ayez pas peur de pleurer, vous serez consolé. » Rien n'enlève le chagrin, pas même la croyance en Dieu. Mais la foi apporte la certitude d'être aimé et consolé.

À lire
L'Adieu interdit, de Marie de Hennezel, Plon, 16€.
Celle qui a participé à l'avènement des soins palliatifs en France et travaille au bien vieillir revient, avec toute son expérience et beaucoup d'émotion, sur le déni d'éthique qui a présidé à l'isolement des plus âgés durant le confinement.

Consolation, Anne-Dauphine Julliand, les Arènes, 18€.
L'auteure de Deux petits pas sur le sable mouillé et réalisatrice du film documentaire Et les mistrals gagnants relit avec justesse son parcours de mère en deuil et, tout à tour, nous bouleverse et nous dynamise.

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