Aucune chaîne n’est plus solide que le plus faible de ses anneaux, aucun homme n’est plus fort que sa plus grande faiblesse. Voilà la vérité.
Le commencement de la transformation en adulte, c’est le
goût de la vérité, qui vient de vous-même, pas qui vous est imposé du dehors,
le goût et l’amour de la vérité. Car l’enfant n’aime pas la vérité ; l’enfant
aime bien mieux, vous le savez tous, des rêves, des imaginations. Je suis
Zorro, je suis le chef des Indiens, je pilote des avions... Swâmiji m’avait
donné l’exemple d’un enfant qui prenait le stéthoscope de son père médecin et
se promenait en affirmant : « Je vais soigner les malades pour gagner de
l’argent. » Les enfants ne cherchent pas la vérité ; ils aiment faire semblant,
ils aiment prétendre. Et un adulte qui n’a pas le goût personnel de la vérité,
de la vérité coûte que coûte et à n’importe quel prix, est encore un adulte
infantile. Le commencement du passage de l’enfant à l’adulte s’accomplit quand
cette nécessité devient plus forte que prétendre, plus forte que se rassurer,
plus forte que faire semblant, plus forte qu’être aimé – plus forte que tout le
reste je veux la vérité. C’est la promesse de l’adulte un jour.
Regardez-vous vous-même, avec une grande exigence et une
grande lucidité parce que ce n’est pas tellement facile, j’en parle en
connaissance de cause. Où suis-je totalement vrai ?
Où est-ce que je me mens à moi-même ? Où suis-je empêtré
dans mes illusions ? Et vous découvrirez que la vérité a été tellement perdue
de vue – la vraie vérité, pas celle qu’on arrive à faire croire aux autres
parce qu’on est un peu plus habile – que vous ne la retrouvez plus.
Vous êtes, dans une certaine acception du mot, « aliénés »,
c’est-à-dire « étrangers à vous-mêmes ». Je ne sais plus qui je suis, je ne
sais plus ce que j’aime, ce que je veux ; je me suis perdu de vue.
Tout l’enseignement de Swâmiji peut être vu dans cette ligne, à condition de ne pas la prendre au sens figuré ou allégorique. Ce ne sont ni des paraboles, ni des figures de rhétorique. C’est tout à fait réaliste : l’enfant fait la loi en vous. On ne peut vraiment comprendre les adultes, les autres êtres humains autour de nous, qu’en termes d’infantilisme. Et en termes d’infantilisme, tout s’explique. Au fond nous le savons bien, nous nous en rendons compte plus ou moins. Mais ce dont j’avais besoin, moi, c’est que quelqu’un avec l’autorité de Swâmiji me le dise.
Je peux regarder n’importe lequel d’entre vous dans les yeux
et lui demander : « Dans quel domaine n’êtes-vous encore qu’un enfant, que
l’expression d’un enfant ? Auprès des femmes ? Dans la vie professionnelle ?
Dans vos relations avec l’argent ? Dans votre peur du qu’en-dira-t-on ? Dans
votre besoin d’être aimé ? Dans votre crainte d’être critiqué ? »
Cet infantilisme, cherchez-le bien ; cherchez-le même dans
ce que vous considérez comme un de vos atouts majeurs dans la vie. Ce n’est pas
parce qu’une vedette de cinéma ne peut faire le voyage de Rome à Hollywood sans
son ours en peluche qu’elle est infantile.
C’est certainement une marque d’infantilisme mais ce n’est
probablement pas la plus flagrante ni la plus tragique. Ne vous trompez pas. Ne
vous dupez pas.
Arnaud Desjardins - A la Recherche du Soi - IV. Tu es
Cela
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