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jeudi 9 juillet 2026

Touché...

 


"Les braves gens disent que pour devenir parfait,
aucune affection ne doit nous mouvoir,
et qu’il faut n’être touchés ni par la joie, ni par la peine.
Ils se trompent.
Moi, je dis qu’il n’y a jamais eu aucun saint, si grand soit-il,
qui n’ait été touché et ému.
Néanmoins, je peux tout de même dire qu’un saint
ne pourra jamais en cette vie être détourné de Dieu.
Vous pensez peut-être que,
tant que des paroles peuvent provoquer en vous de la joie ou de la peine,
vous n’êtes pas parfaites.
Ce n’est pas vrai.
Ce n’était pas le cas pour le Christ,
il le prouve en disant :
Mon âme est troublée jusqu’à la mort. (Mt 26,38)
Les paroles pouvaient faire souffrir le Christ,
et si toutes les douleurs de toutes les créatures étaient réunies en une seule,
celle-ci
souffrirait moins que le Christ.
Cela vient de la noblesse de sa nature
et de la sainte union de ses natures humaine et divine.
Je dis qu’il n’y a jamais eu un seul saint
à qui la douleur n’a pas fait du mal
et à qui l’amour n’a pas fait du bien,
et aucun n’y parviendra jamais."

Maitre Eckhart, Sermon
(conseillé par Gilles Farcet)

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vendredi 24 avril 2020

Pensées de Maître Eckart


Je t'aime car je n'ai pas besoin de toi.

Celui qui connaît, et ce qu'il connaît, sont un.

Ce n'est pas au dehors, mais à l'intérieur : tout à l'intérieur.

Accomplissez toutes vos actions sans une raison. La vie se vit pour elle-même et pour aucune autre raison… L’amour n’a pas de pourquoi.

Si tu remerciais la vie pour toutes les joies qu'elle te donne, il ne te resterait plus de temps pour te plaindre.

Lorsque l'homme se détourne des choses temporelles et se tourne en lui-même, il perçoit une lumière céleste qui vient du ciel.

Les gens ne devraient pas toujours tant réfléchir à ce qu'ils doivent faire, ils devraient plutôt penser à ce qu'ils doivent être.

En vérité, si un homme abandonnait un royaume et le monde entier et qu'il se garde lui-même, il n'aurait rien abandonné.

L'homme intérieur ne se situe ni dans le temps ni dans l'espace, mais purement et simplement dans l'éternité.

La connaissance, c'est l'expérience que fait l'homme de l'unité qui unit tous les hommes.

Maître Eckhart


mardi 9 août 2016

Laisser venir...



"Il faut pouvoir laisser venir. L'Orient m'a appris ce qu'il exprime par "Wu Wei", c'est-à-dire l'action non agissante (qui n'est pas ne rien faire), le laisser advenir. D'autres aussi l'ont compris. Ainsi Maître Eckhart quand il parle de "se laisser". 
L'endroit obscur auquel on se heurte alors n'est pas vide ; on y rencontre la "mère dispensatrice", les "images" et la "semence". Quand la surface est déblayée, tout peut venir des profondeurs. Les hommes croient toujours qu'ils se sont trompés quand ils y aboutissent. Mais s'ils ne savent aller plus loin, le seul conseil qui ait un sens, c'est d'attendre ce que l'inconscient a à dire sur la situation. S'il y a une voie, c'est uniquement la voie que l'on ouvre soi-même et que l'on suit. Il n'y a par conséquent pas d'indications générales qui disent "comment on doit faire"."

Gustav Jung

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dimanche 19 mai 2013

A la grand-messe des faux dieux avec Alexandre Jollien


Mille et un chemins conduisent aux petits et grands esclavages quotidiens. Un péril sous-estimé et, cependant, des plus pernicieux se cache derrière l'idolâtrie. Le mot sonne comme désuet et d'un temps reculé. Pourtant, plus d'un tombe encore dans le panneau. L'un vénérera sa voiture, l'autre, telle vedette de cinéma. Celui-ci adorera une caricature d'un Tout-Puissant conçu par lui de toutes pièces. Bref, il n'est pas inutile de se demander, très simplement, devant quoi je suis enclin à plier le genou. Quelles fausses divinités peuplent le ciel de ma vie et m'empêchent d'embrasser l'existence sans perdre ma liberté devant quiconque, Père céleste, femme, homme ou objet ?

Le mot « idolâtrie » vient du grec eidôlo-latri: culte des images. Idolâtrer, c'est aussi réduire Dieu, refuser sa transcendance. Le Très-Haut est toujours plus haut que nos représentations et très loin de nos préjugés. Mais une société comme un individu peuvent inventer leurs dieux et rendre des cultes singuliers aux dernières idoles à la mode. Le sexe, l'argent, le pouvoir, le bien-être à tout prix, tels sont sans doute les autels qui accueillent pas mal de fidèles à leurs grands-messes. Il faut un certain courage pour s'en détourner, tranquillement. Le confort d'une existence bien rangée et sans problèmes, les sous, le plaisir, la réussite sociale, voilà qui risque aussi de devenir plus important que la vie, que l'essentiel !

Plus profondément, les faux dieux qui nous asservissent et nous aliènent sont sans conteste les convictions, les doctrines, les croyances auxquelles je m'accroche sans lâcher. Un manque d'humilité pousse très souvent à se prosterner devant le moi, à vouer un culte à ses propres idées en rejetant par là ce que je suis de grand sous ce fatras d'étiquettes et d'images vieillies.


Lorsque j'étais petit, on me mettait durement en garde contre l'idolâtrie sans pour autant me montrer qu'en sortir c'est pleinement entrer dans une liberté inestimable. Je me souviens de cette religieuse qui, à chaque fois que je disais : « J'adore ce dessert ! », me rétorquait sèchement: «On n'adore que Dieu. » Un enfant adore une pomme et, dans son innocent plaisir, toute la Création est louée. Par contre, avoir un trop grand souci de soi, vouer un culte inconsidéré à l'approbation des autres ou, à l'inverse, demeurer indifférent à l'opinion d'autrui, c'est tout sacrifier sur l'autel d'un ego affamé et s'adorer dangereusement. 

A présent, je reçois la mise en garde biblique comme un hymne à une authentique liberté intérieure, celle qui ne s'accroche à rien, qui ne fait pas de ses représentations une prison étriquée pour ce qui est. Un exercice spirituel m'appelle dès lors à me demander quelles sont les idoles de mon existence. Ce ne sont certes pas les vedettes, ni les stars, mais bien plus précisément une image de soi, mon veau d'or. En parlant de veau, je me souviens du sermon 16b de Maître Eckhart qui enjoint de ne pas considérer Dieu comme une vache à lait dont on jouit de la production sans l'aimer gratuitement. 

Se libérer, ici, c'est se détacher de ses projections. Délivrance qui est l'une des vocations d'une vie spirituelle qui vise à nous aider à accomplir par amour ce que nous étions sommés de faire par devoir. Adorer l'Éternel, c'est habiter librement toute sa Création, contempler sa beauté sans jamais en faire une idole. Le Dieu vivant est toujours transcendant, il transcende tout, même sa transcendance, pour se rendre tout proche de nous, là où aucune idole ne subsiste.

Alexandre Jollien 
source : La Vie

dimanche 18 novembre 2012

Chasser les marchands du Temple avec Alexandre Jollien


Hier, tandis que je courais comme un dératé après mon fils, celui-ci me dit : « Rigole pas, on joue ! » J’y ai découvert soudain une invitation à me défaire de la gravité pour jouer véritablement, abandonner le sérieux pour juste être avec lui. En fait, aux côtés de mon fils, je me regardais jouer, je jugeais la situation plutôt que je la savourais à fond. Partir à son école, c’est peut-être quitter une bonne fois pour toutes les rôles, cesser de rigoler pour vivre dans la joie. Sur ce chemin, depuis peu, j’ai trouvé un guide, le lumineux Maître Eckhart. Dans son premier sermon allemand, le mystique parle de la purification du Temple, en revenant sur l’épisode bien connu de l’Évangile selon saint Jean où le Christ se met en colère contre ceux qui, dans la maison du Père, trafiquent. Et notre auteur de nous mettre en garde contre le mercantilisme qui peut envenimer notre relation à Dieu. Je suis pieux, je prononce mes prières, je suis charitable pour me faire bien voir. Maître Eckhart, comme l’injonction de mon fils, me convie à un exercice de vérité et de dépouillement, assurément. 

Il s’agit de vider le temple de l’esprit de toute représentation, de tout masque pour oser la nudité de l’âme. Et je prends conscience combien, dans ma vie, je suis enclin à trafiquer. Suivre Maître Eckhart, c’est toujours et avant tout se déprendre de tout et surtout de soi pour devenir limpide, vrai et lumineux. Il écrit : « Si égale à lui-même il a fait l’âme de l’homme qu’au ciel ni sur terre, parmi toutes les créatures magnifiques que Dieu a créées si admirablement, il n’en est aucune qui lui soit aussi égale que l’âme seulement. C’est pourquoi Dieu veut avoir ce temple vide, en sorte qu’il n’y ait là rien de plus que lui seul. » Texte à la fois propre à convertir et à subvertir. Car quoi de plus contraire à notre société dite de consommation que cette attitude de déprise. Aussi, l’exercice spirituel revient ici à se demander non pas « qu’est-ce qu’il me faut pour être heureux ? », mais bien plutôt « qu’ai-je de trop pour être libre, dépris, limpide et simple ? ». 

Quand Maître Eckhart nous exhorte à nous déprendre de nous-même, il nous invite à oser une liberté de chaque instant. Chaque seconde, nous sommes conviés à laisser tout ce que nous sommes, comme des reliques poussiéreuses, pour revivre, renouveler. Sur la route, le regret, le remords viennent freiner notre élan. Et Maître Eckhart nous livre toute une série d’exercices pour nous déprendre, précisément, de tout ce qui nous fige et nous fixe. Là où il y a attachement, la joie ne peut circuler. Et l’attachement peut revêtir diverses formes, même les plus subtiles. Je peux m’attacher au bonheur comme au malheur, à la joie comme au repentir narcissique. Aujourd’hui, je souhaite quitter tout marchandage, cesser de faire le beau, renoncer à me regarder pour jouer pleinement avec la vie. Dans ce jeu, il ne s’agit pas de rigoler, mais de redécouvrir la gravité joyeuse et innocente de l’enfant. Ainsi, dans le temple de l’esprit peuvent éclater des cris de joie. 

J’aime l’éloge du vide. Il est un vide qui anéantit et un autre qui prodigue une fécondité exceptionnelle. Pour épouser le mouvement de la vie, aucun marchandage, aucun repli sur soi, il convient bien plutôt de retrouver l’existence au-delà des mots, dans sa simplicité même. Tout cela est un jeu d’enfant, et non pas une affaire de grand.

Alexandre Jollien est un philosophe et écrivain né en 1975 à Savièse, en Suisse. Son dernier livre, le Philosophe nu, est paru au Seuil.

Source : La Vie