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jeudi 17 septembre 2026

Guerre et bruits de guerre


« Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres: gardez-vous d'être troublés, car il faut que ces choses arrivent. Mais ce ne sera pas encore la fin. »  Matthieu 24:6
revient le temps
le temps
déjà venu déjà vécu
puis oublié
recouvert si vite
par les couches de cette poussière d’oubli
sécrétée par nos habitudes
ce quotidien que pas grand chose
ne parait pouvoir ébranler
au sein duquel nous ne voulons qu’être tranquille
et que nous meublons
de petits soucis
de rêves mous
d’enjeux tièdes
ponctués de récriminations sans lendemain
de doigts pointés ailleurs que vers notre poitrine
en laquelle palpite obstinément ce cœur fêlé
dont nous ne voulons rien savoir
de peur qu’il ne se brise
alors même que l’urgence
serait justement
qu’il éclate
revient le temps
ce temps
où il va s’agir de faire face
où il ne sera plus faisable
de détourner la tête du brasier
de se rendre sourd au vacarme des reptiles
qui rampent chez les voisins
et pourraient bien en venir à franchir
notre seuil préalablement entrouvert
par celles et ceux d’entre nous
qui ne savent ce qu’ils font
revient ce temps toujours lui
si identique en somme
à ses versions précédentes
car il faut que ces choses
périodiquement
arrivent
non pas une fois qui serait finale
mais à la façon de ces fléaux
à l’issue desquels l’on reconstruit
et dont cependant subsiste une vague mémoire
comme un rongeur à l’œuvre
dans la charpente de notre oubli
revient ce temps où l’individu
se fracasse contre le collectif
où les opinions affolées grillent
afin que subsistent seulement
les valeurs
les valeurs immémoriales
maintenues vivantes dans le sanctuaire
de chaque cœur qui consent
à se savoir brisé

Gilles Farcet

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dimanche 30 août 2026

Une bouffée humaine

 UNE BONNE BOUFFÉE D'HUMANITÉ

Le 14 juillet 2026

Avant hier, alors qu’il me restait une heure de route dans mon trajet de retour depuis l’Ardèche, mon téléphone s’est éteint (plus de batterie)  et avec lui mon GPS, juste au moment où j’hésitais à propos d’un itinéraire alternatif. 

Passant par un charmant village et y voyant un café qui paraissait ouvert en ce dimanche après midi, je m’y suis arrêté pour me rafraichir un peu et demander à recharger quelques minutes mon téléphone.

 J’entre dans un bar ou une tablée d’habitués siffle des Ricard en tapant le carton. 

Tout le monde me dévisage avec curiosité, intrigué par l’irruption de cet étranger. La patronne, une dame d’une cinquantaine d’années, me sert ma consommation et accède volontiers à ma demande de brancher mon appareil. Ce sur quoi l’un des clients me demande si c’est un i phone et si dans ce cas là il pourrait utiliser mon câble pour recharger quelques minutes le sien, également éteint. 

J’acquiesce et bois ma limonade debout tandis que la compagnie rit fort, lance des vannes innocentes en cherchant mon regard. 

Je leur décoche des sourires, hochements de tête, etc. La patronne s’est assise avec eux, deux ventilateurs tournent, ce petit monde a quelque chose de joyeux, un entrain peut être un peu forcé, un brin lourdingue mais dont la convivialité me touche. 

Tout juste sorti d’Hauteville, un lieu comme ces gens n’imaginent sans doute pas qu’il en existe, je goûte cette immersion dans une vibration toute autre, celle d’un quotidien au ras du réel dans ce bled inconnu, ce café de village où l’on vient aspirer un peu de chaleur humaine. 

" Alors , en vadrouille ? ", me demande un gars, short, tatouages, médaille, en train de gratter un jeu. J’apprends que le patronne s’appelle Sandrine, qui blague allègrement avec les uns et les autres, un sourire franc à la cantonade. 

Mon téléphone suffisamment rechargé pour me permettre de finir mon trajet, je passe le câble à mon nouveau copain qui tient à me payer un coup. J’hésite une seconde  (« vous prenez quoi, whisky, Ricard ? ») et , comme il est clair que demander une autre limonade serait mal perçu, j’opte pour un Ricard avec un glaçon. « Sandrine, un Ricard pour le monsieur ! »  

On trinque et on discute un peu. La chaleur, bien sûr. Dans l’idée de trouver un terrain commun, je mentionne les coureurs du Tour de France à la peine, ce à quoi mon interlocuteur me rétorque qu’il « n’est pas vélo », et même pas foot. « Ah, alors vous ne regardez pas les matches ? Remarquez , moi non plus. La finale, peut être, et encore … »  - Ouais, peut être, mais bon, voir des mecs courir après un ballon et pour ça gagner des millions pendant que je me crève pour avoir 15OO balles par mois…. Non, le sport, pas mon truc ! »

On se taille encore la bavette quelques minutes, puis je lui demande si ton téléphone est assez chargé, je dois reprendre la route, je remercie pour le Ricard. 

« C’est moi qui vous remercie », sur quoi on se serre chaleureusement la main. 

Je souhaite bonne soirée à tout ce gentil petit monde comme on dit au Québec et remonte en voiture tout ragaillardi par cette bouffée d’humanité un peu brute de fonderie, ce brin de sympathie qui a circulé entre ces inconnus et moi l’extra terrestre débarqué sur leur planète. 

La conscience aime les contrastes. La vie, toute la vie, la méditation au dojo ce matin et ce bar en fin d’après midi, deux déclinaisons du sans forme qui se cherche et s’exprime en la variété de ses créations.

Gilles Farcet

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samedi 29 août 2026

Temps troublés

TEMPS TROUBLÉS ? UNE BONNE BOUFFÉE D'HUMANITÉ 

Le 13 juillet 2026

Le peu de connaissance de l’Histoire , et surtout son oubli, font que beaucoup sont aujourd’hui convaincus de vivre dans une époque particulièrement troublée.

Or,  il suffit de se documenter sur ce qui a pu se passer siècle après siècle, ne serait ce qu’en France, pour s’apercevoir qu’en matière de troubles et de perturbations, nous sommes encore , sans doute pour plus très longtemps, relativement préservés. 

Prenons la Terreur avec ses milliers de morts, des rigoles de sang dans Paris ; la guerre de cent ans, les grandes pestes, la défaite de 1870 et l’invasion des Prussiens, la guerre de 14 et sa boucherie où rares furent les familles qui ne perdirent pas un, deux, parfois trois fils comme en témoigne le monument aux morts de notre village… 

Nous sommes juste tout étonnés, nous autres Européens privilégiés, après une parenthèse quasi inédite de quelques décennies , de sentir la guerre à nos portes, de humer le nauséabond - mais pour certains si entêtant parfum des populismes, complotismes et autres valeurs inversées …. 

Et il y a cependant un trouble propre à notre temps, le dérèglement climatique. 

Du strict point de vue de l’observateur, à la fois comme chacun impliqué mais tant bien que mal apte à conserver une perspective, c’est assez captivant de voir comment l’inquiétude gagne du terrain alors que nous étouffons jour après jour sous quarante degrés et qu’on nous en promet bien  plus à plus ou moins courte échéance. 

Je me souviens avoir été , jeune, marqué par cette scène d’un film - je ne sais plus lequel- dans lequel il advient que le jour ne se lève plus. Des foules descendent dans les rues de la ville scruter le ciel et son grand absent, le soleil, à l’heure où il aurait dû être là depuis longtemps. 

Les visages de ces gens massés qui ne se parlent pas, parce qu’il n’y a rien à dire face à cela, juste regardent, saisis d’un effroi biblique, comme celui qu’ont dû connaitre les témoins du déluge … 

Alors, nous, aujourd’hui, face à ce soleil qui ne désarme pas, nous commençons, tout interdits, à prendre la mesure d’une accélération … Oui, il se pourrait bien que nous soyons rattrapés. 

Par le climat, par la guerre aussi, par l’histoire qui attendait son heure…

Une sourde angoisse collective monte en même temps que le thermomètre ne baisse pas, les bruits de guerre dans ce climat se font soudain plus sonores…

Il y a quelques années, j’ai écrit et enregistré une chanson d’amour dont le dernier couplet dit : 

De grands vents vont souffler

Le monde va trembler

Nous resterons debout 

Ensemble jusqu’au bout

Nous aurons nos prières

Et notre cœur brisé

Nous travaillerons nos terres 

En toute intégrité 

Oui, il va falloir rester debout, se tenir ensemble et travailler nos terres du dedans. 

Ce qui se passera, nul ne peut le dire, quelles que soient les prévisions. 

 Ce qui se passera se passera de toutes façons et la question demeurera la même, la question éternelle ici et maintenant : 

Comment vais je faire face, comment allons nous accueillir ce qui surviendra que nous le voulions ou non ? Ou sera notre axe au cœur du délitement ?

 De quoi témoignerons nous ? De quoi serons nous porteurs ? 

Gilles Farcet

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mercredi 26 août 2026

L'âpre vérité

 L’APRE VERITÉ

la domesticité
ne tue pas l’amour
elle le décape
le pèle
de ce qu’il a d’illusoirement facile
pour le laisser brut
à vif
la domesticité
ne tue pas l’amour
elle assassine son leurre
son simulacre si bon marché
quand s’est évaporé
le leurre romantique
soit il ne reste rien
parce qu’il n’y avait rien
soit il reste
la possibilité de l’amour
en sa vérité
son âpre vérité
mon monde
ton monde
les deux qui se frictionnent
enchevêtrés dans le terrible filet du quotidien

Gilles Farcet

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samedi 15 août 2026

L'humilité ?

 Je me souviens qu’à seize ou dix sept ans, déjà, je m’interrogeais dans une sorte de journal que je n’ai pas tenu longtemps sur la vraie nature de l’humilité. 

Je pourrais presque dire que j’en suis toujours là cinquante ans plus tard. 

Pas tout à fait quand même car, au vrai, la nature essentielle de ce qu’on peut appeler humilité me parait très claire et précise : l’humilité, c’est de ne rien s’attribuer de ce que les autres vous attribuent à tort ou à raison. 

Qualités, bien sûr, mais aussi et c’est déjà moins immédiatement compréhensible, défauts. 

Si on me fait des compliments, ou même simplement si on me remercie de quelque chose que j’ai pu faire, dire, je ne sens pas, je ne sens plus, du moins je le crois sincèrement, qu’il s’agisse de « moi », qu’il soit en quoi que ce soit légitime de me l’attribuer. 

Je sais bien que ce qui a pu se faire ou s’exprimer d’utile, de bienfaisant, de juste, et pour lequel je me vois remercié ou complimenté, est passé à travers « moi », ma personne,  mon style, ma forme. 

Mais me l’attribuer, l’attribuer à cette forme, à cette personne, m’apparait comme non seulement absurde mais comme l’essence de la prétention. 

Prétendre, qu’est ce sinon se prendre ou se montrer pour ce qu’on n’est pas vraiment ? 

Or, mes qualités, mes accomplissements, ne procèdent pas de quelque magnificence de ma personne. Les dons même que je peux avoir - lesquels d’ailleurs coexistent avec tant d’inaptitudes- m’ont été, justement et comme le dit si bien le mot, donnés. Tout au plus ma personne les a-t-elle cultivés mais là aussi, où est la part de déterminisme, de conditions et circonstances qui m’ont donné loisir et contexte pour être à même de cultiver les dons en question ? 

Bref, je me sens incapable aujourd’hui de « prendre » pour moi les remerciements, compliments, etc.

 Bien sûr, je les reçois, je remercie, tandis qu’intérieurement je les remets … au Plus Grand, au mystère. 

Alors, est ce humilité ? 

Le difficile, c’est que l’écrivant,  je m’attribuerais moi même le qualificatif de « humble », ce qui serait tout de même un comble ! 

Mais enfin comment s’en sortir, ou alors en se taisant, en demeurant complètement invisible… Et là aussi, au cas où je serais « humble », il serait absurde qu’il y ait en moi quelqu’un pour s’en vanter !

Le « moi » au sens de l’ego n’est jamais humble, comme l’eau n’est jamais sèche ou le feu froid. 

Si comme je l’écrivais plus haut, mes qualités ne m’appartiennent pas, mes défauts non plus. 

Ce n’est pas une raison loin s’en faut pour ne pas m’en sentir responsable. 

M’en sentir : le sujet conscient en moi. 

Le moi ego se défend, minimise ses défauts, se récrie, se rééquilibre, se tient constamment sur la défensive. Le sujet conscient n’aspire qu’à la vérité, voir, reconnaitre. Et donc au dépouillement de ce qui est excroissance, boursouflure du moi. 

Je ne parle pas des défauts en tant que caractéristiques de l’être humain que je suis, produit de ses gênes, de son éducation, etc. 

Si par exemple je suis inapte en matière manuelle, il n’y a pas à y voir une boursouflure du moi, de même que mon absence quasi pathologique de sens de l’orientation. Je peux faire des efforts mais je serai nul jusqu’au bout et ce n’est d’ailleurs pas un problème, sinon que ce serait bien pratique de savoir bricoler ou m’orienter. 

Donc, les failles ou manifestations de l’ego qui se manifestent en la personne que je suis, il m’incombe d’en être responsable pour autant que possible les dépasser. 

Responsable mais pas coupable.

Derrière toutes ces failles, ces ridicules, ces postures, il y a une souffrance pas encore pleinement vue et assumée, un enfant qui pleure ou enrage. 

Voilà ma perspective présente quand à l’humilité. 

Après, j’avoue ne pas avoir beaucoup de goût pour ce que j’appelle l’humilité psychologique - et que je distinguerais de l’humilité objective - cette espèce de convenance à finalement paraitre humble, à ne pas trop se montrer, pour ne pas dire se planquer, quitte à au final se montrer très ombrageux, susceptible. 

Dans ma jeunesse et même bien plus tard, tout en n’étant au final pas si dupe, je pouvais, par souffrance, faire preuve d’arrogance, ou trop parler de moi, manquer d’une certaine forme de pudeur et de réserve, et je comprends qu’on ait pu m’en faire grief. 

J’avais aussi ce côté «j’ai compris et pas vous et je vous le fais sentir», la revanche de l’enfant blessé par les moqueries de sa différence et de ses inaptitudes matérielles, puis jeune adulte exalté pour ses facilités intellectuelles et artistiques. Ce côté «Tremblez Minables». 

J’espère avoir appris de tout ce qui a pu m’être à juste titre souvent pointé, même si tout cela avait aussi sa large part de protections, de jalousies etc. 

Et il m’est souvent arrivé et m’arrive encore de me sentir ébahi par la prétention pour moi objective de telle ou tel qui ne se croit pas prétentieux.

Bref, pas si évident cette question de l’humilité. 

Pour finir , je me sens si profondément, si sincèrement animé de l’aspiration à me dépouiller de tout ce qui est en trop pour que seule reste mon humanité transparente à ce qui la fonde, au Plus Grand…

Et je sais devoir encore traquer avec bienveillance ce qui pourrait m’échapper de cet ego toujours prompt à se rengorger, à s’approprier, à faire son malin, son intéressant … 

Mais c’est si vite fait de se méprendre. 

On pourrait lire quasiment toute l’œuvre sublime d’un Walt Whitman comme une vantardise obscène. « Je me célèbre moi même », « je suis fort, libre » etc etc. 

De ce point de vue là, il y a aussi une sorte d’abîme culturel entre une sensibilité littéraire et une approche se voulant exclusivement « spirituelle », étrangère à cette sensibilité, qui, du coup, me parait très linéaire, rivée au premier degré, peu réceptive au mystère à la complexité, au paradoxe. 

Gilles Farcet

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lundi 27 juillet 2026

Vie intérieure

Paris, le 1er juillet 2026

C’est une évidence mais pas pour tout le monde, à commencer par soi même à qui il importe de quotidiennement la rappeler : la vie est intérieure . 

Tout ce qu’un humain connaît goûte expérimente se joue au dedans de lui et non au dehors. 

Pour ma part je ne vais pas aller jusqu’à dire comme certains mystiques et métaphysiciens qu’il n’y a pas d’extérieur. Débattre de ce point (le monde existe-t-il en dehors de mon expérience de lui ) me paraît tout à fait vain comme pas mal d’arguties mystico philosophiques.

Que le monde soit ou non «  un rêve »  -postulat déjà rapide et  simpliste en lui même-il ne s’en passe pas moins quantité de choses qui sont éprouvée, ressenties : par exemple si il fait quarante degrés comme tout récemment qui pourrait nier que l’organisme le ressente, en soit plus ou moins affecté et ne sois contraint à tenter de s’y adapter . On voit de suite le ridicule qu’il y aurait à apostropher les humains écrasés par la canicule en leur serinant : c’est un rêve ! Même si bien des métaphysiciens du dimanche n’ont pas peur et surtout pas conscience de ce ridicule qui est aussi une indécence face à la souffrance . 

Bref ! Rêve ou non il se passe plein de choses, tout le temps c’est à dire à chaque instant.  

Et la vie est intérieure puisque tout réside non sans de qui se passe en tant que circonstance mais dans ma façon intime de le vivre. 

La journée que je suis en train de vivre est ce qu’elle est du point de vue des conditions et circonstances.

 Ces conditions et circonstances, j’en ai une évaluation, évaluation qui à mon sens est encore autre chose que la manière dont je les vis intérieurement. Par exemple, ces conditions et circonstances d’aujourd’hui, je les évalue comme un peu délicates, pas des plus faciles à négocier, et, sans être tragiques, pas des plus heureuses humainement à vivre. 

Voilà mon évaluation qui me parait à peu près objective (il me semble que si je les décrivais, personne n’aurait idée de me soutenir qu’elles ne soient pas un peu) délicates , de même que personne n’aurait idée de soutenir qu’il ne fait pas chaud par quarante degrés - même si évidemment la température se mesure plus objectivement et surtout matériellement que la délicatesse ou difficulté d’une circonstance. 

Et cette évaluation (hors laquelle je serais un robot  ou une pierre plutôt qu’un être humain sensible) ne présume pas de ma façon de vivre ces conditions et circonstances.

 Autrement dit, le fait de les évaluer comme délicates ne présume pas de ma vie intérieure. Les mêmes conditions et circonstances, je pourrais les vivre accablé, révolté, déprimé, découragé, inquiet. Je peux aussi les vivre serein, tranquille, ouvert et fondamentalement confiant sans rien nier de ce qu’elles peuvent avoir de difficile voire préoccupant sur le plan de l’existence. 

Je pourrais achever cette journée dans le malaise, je peux l’achever à l’aise, à conditions et circonstances égales, et cela sans pour autant ne rien sentir, sans tomber dans le terrible écueil  spiritualiste d’une pseudo « neutralité » qui est en fait un blindage. 

Et donc, oui, la vie est bien intérieure.

Ce qu’il m’est donné de vivre aujourd’hui, c’est en moi même que je le vis.


Il y a le climat mesurable ou évaluable, celui de la température, ou des conditions et circonstances ;  et il y a le climat au dedans de moi-même, lequel ne modifie pas l’ « extérieur » mais change tout pour ce qui est mon expérience. J’ajoute que mon climat intérieur , quoique ne modifiant pas ici et maintenant les conditions et circonstances influe dans une certaine mesure sur leur évolution. Des conditions et circonstances ici et maintenant abordées avec tranquillité ne donnent pas lieu à des réactions intérieures comme extérieures qui les font dégénérer et empirer. 

Tout ça, c’est le b.a.-ba  de ce qu’on peut appeler si on veut une sagesse, ce n’en est pourtant pas si facile et courant. 

On concèdera qu’il est des conditions et circonstances particulièrement fortes, humainement broyantes, tragiques, avec un puissant pouvoir d’identification (l’identification, c’est quand la vie semble cesser d’être intérieure pour n’être plus que soumise aux conditions et circonstances). 

Grandes souffrances physiques ou morales, tragédies individuelles ou/et collectives. Mais même dans ces cas là, des mystiques, au sein ou en dehors (Etty Hillesum) de religions et traditions ont démontré la prééminence de la vie intérieure sur les conditions et circonstances.

Gilles Farcet

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jeudi 16 juillet 2026

Rage

 RAGE

"Etes vous prêt à reconnaitre que vous avez en vous le pire du pire et le meilleur du meilleur ?" - Swami Prajnanpad
(Après la "douceur" - l'autre versant, la rage, aussi présente en nous, oui ... )
À chaque recoin de chaque rue
en la ville grondante
ma rage
celle
de tous les humiliés et offensés en moi
chacun
raide de rage
rivé à sa rancoeur
réduit
à rugir
pour un rien
à rêver
de réduire en bouillie
d’autres humiliés et offensés
mes semblables mes frères
rajouter de la rage à la rage
de l’offense à l’offense
de l’outrage à l’outrage
s’époumoner sur les braises
de tant de vieux comptes à régler

Gilles Farcet

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mercredi 1 juillet 2026

La Douceur


quand tout est dit
que nous reste-t-il
sinon la douceur
la douceur
si rare
si abrupte vis à vis
de nos pentes naturelles
la douceur
qu’il faut aller débusquer
à l’essentiel de soi
invoquer
invoquer encore
à rebours
de la dureté réflexe
du coeur sous coquille
de la pesanteur de ces jours
sans elle
sans la douceur
jours jalonnés de gestes robotiques
vidés d’elle , la douceur
sans elle que nous reste-t-il
une fois les jeux faits
toutes les messes dites
la vitalité dépensée
que nous reste -t-il
sinon elle, la douceur
seule à même de donner sens
à ce qui vient avec la nuit

Gilles Farcet

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lundi 15 juin 2026

L'oisiveté active

(chapitre extrait du Jardin du Dedans, Une écologie intérieure)

Si on nous conditionne très tôt à être actif, on ne nous apprend pas l’oisiveté fructueuse (à ne pas confondre avec l’inaction porteuse de lourdeur et d’ennui ou encore l’inertie).
Je ne parle même pas de la méditation, que l’on gagnerait certes à enseigner dans les écoles et cela dès le plus jeune âge, mais de cette aptitude, non à ne rien faire du tout (comme en méditation où l’on s’assoit immobile), mais à ne pas faire grand-chose d’« important », sans culpabilité et en y prenant plaisir.
Autrement dit à goûter la simple allégresse d’être en vie.
Cette aptitude, nous l’avons eue dans la petite enfance, quand l’important était de jouer et que nous savions encore être captivé par un rien, quand notre relation à la vie était beaucoup moins mentale, plus immédiate, intuitive et sensorielle. La conspiration pleine de bonnes intentions de l’école, de la société avec, hélas, et la plupart du temps la complicité anxieuse de notre famille, s’est chargée de nous guérir de cette disposition subversive.
Très vite, nous avons eu le choix entre d’un côté le « bien », les journées harassantes, les devoirs jusqu’à l’heure du coucher, les mercredis bourrés d’« activités », jusqu’aux vacances programmées au pas de course, et de l’autre le « mal », l’inertie, l’ennui, le rejet stérile du modèle, aujourd’hui pour tant et tant la fuite dans la réalité virtuelle avec ses simulacres d’actions et de positionnements...
Non, on ne nous a pas appris à être positivement oisif.
C’est pourtant une des clefs de la joie et du bien-vieillir. Combien en connaissons-nous, de ces « jeunes » retraités dont l’existence vire à la débandade à peine ont-ils quitté la vie professionnelle ? il y a aussi tous ceux qui mettent un point d’honneur à être « débordés », avec au fond du regard la terreur du jour où, bon gré mal gré, il faudra bien « en faire moins », voire ne plus faire grand- chose...
L’oisiveté fructueuse, c’est cet état dans lequel, alors que je ne fais rien d’« important », je me sens pourtant si vivant, si accompli, tellement en lien avec moi-même et le tout...
Bien sûr, il ne s’agit pas, encore une fois, de ne « rien faire ». Tant que je ne suis pas malade et contraint au lit, ma nature en tant qu’être humain est bien d’être actif. Mais ne puis-je l’être doucement, sans y mettre un enjeu particulier, sinon celui de la vie ?
D’accord, l’oisiveté fructueuse est un luxe... et ces mots ne seront pas lus par les déshérités de la planète mais bien par ceux et celles qui ont la possibilité et le loisir d’acheter un magazine ou un livre et d’en prendre connaissance ! Elle suppose surtout un savoir-être, une relation bienveillante avec soi-même. Quoique encore très actif, je m’accorde donc de fréquents moments d’oisiveté fructueuse. Figurez-vous que je ne me sens plus tenu de justifier à tout moment mon existence ! La plénitude d’une journée, sa réussite, ne se mesure plus à son « rendement », et à ce que j’aurai fait d’« important ». j’ai d’ailleurs cessé d’accorder autant d’importance à mes activités et entreprises.
Tout est important et rien ne l’est. je fais ce que j’ai à faire mais l’essentiel n’est pas là.
L’activisme nous épuise et nous laisse vide, tout comme l’inactivité subie et l’inertie, nous laissent lourd et morose. L’oisiveté fructueuse nous emplit, elle nous fait aimer la vie et nous aimer nous-même en tant qu’expression évidente de cette vie.
Quelle place cette oisiveté « active » tient-elle dans notre existence ? et si nous nous faisions le cadeau de cette rééducation-là : apprendre à ne pas faire « grand-chose » ou pas grand-chose d’« important », à le faire bien et avec joie ?

Gilles Farcet

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jeudi 28 mai 2026

Abandon

 

un tout jeune homme
blanc
voûté
propret
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
gobelet de carton souillé au bout de sa main tendue
fils
petit frère
que fais-tu là
avec ton sweat tes lunettes
tes cheveux courts d’étudiant sage
où sont les tiens
que t’a-t-on fait
qu’as-tu connu
pour passer ainsi les jours de ta jeunesse
voûté
couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
quelle main ne t’a-t-on pas tendue
pour que tu tendes ainsi la tienne
de quel sanctuaire t’a-t-on chassé
de quelle patrie t’a-t-on banni
quel droit t’a-t-on dénié
de quel dû t’a-t-on spolié
quel regard a-t-on porté
et quel regard n’a t on pas porté
sur ta frêle personne
de quelles images t’a-t-on nourri
quelles chansons t’a-t-on chanté
quels mots t’a-t-on dit
quels mots ne t’a-t-on pas dit
toi
croisé ici
depuis des mois
que ne puis je
te bercer
te redresser
te recueillir
que ne puis je
t’emmener marcher
port droit
tête relevée
tout ce que je puis
laisser tomber deux ou trois pièces
dans ton gobelet de carton souillé
t’adresser un « bonne soirée »
en retour de ce merci rabougri
que tu me jettes
assorti d’un regard défait
seras tu le fils prodigue
au bout du couloir de la station La Motte Piquet Grenelle
y aura-t-il une demeure
ou l’on tuera le veau gras
toutes tes fautes effacées
ou erreras-tu
en ce couloir
voûté
pour l’éternité
que nous dis-tu
de nos manquements
de nos insensibilités
que fais-tu là
qu’avons nous fait
pourquoi t’avons nous abandonné

Gilles Farcet

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samedi 16 mai 2026

La pollution des opinions

(Texte extrait de Le Jardin du dedans)

L’écologie intérieure doit elle aussi se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions.
Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a... nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.
Un adage zen dit « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions mais à ne plus les chérir.
Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette... avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre et pourquoi pas, à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ?

Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ? En ces temps (mais n’en fut-il pas toujours ainsi ?) où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur.
Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées, d’où l’intransigeance que nous y mettons, la question fondamentale n’est pas : « es-tu ou non d’accord avec moi ? » (Mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».)
Non, la question essentielle est celle-ci :
dans quelle mesure la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ? si nous avons une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire, nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or, prenons un exemple quelque peu extrême : dans quelle mesure puis-je rester intérieurement ouvert face un individu professant des opinions climato-sceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ?

Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive souvent de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance... Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre, cette personne humaine, à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres.

Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or, ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.
C’est toujours au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leurs souffrances. Les passions sont toujours promptes à se déchaîner. il est donc toujours d’actualité de voir et d’écouter plus profond que nos chères opinions... sans pour autant y renoncer !

Gilles Farcet

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mercredi 6 mai 2026

Remettre au lendemain, fatigue

 REMETTRE AU LENDEMAIN, FATIGUE

(extrait de Le Jardin du Dedans, couverture ci dessous)

Un précepte de base de l’écologie est de ne pas gaspiller les ressources énergétiques.
Dans la perspective de l’écologie intérieure, nous gagnons à nous interroger quant à notre gestion de nos énergies « subtiles ».
Les pensées inutiles sont grandes consommatrices d’énergie, la division intérieure l’est tout autant. Toute démarche écologique s’attache à identifier les racines de la pollution et du gaspillage. Pour ce qui est de la division intérieure et de la production de pensées inutiles, l’un des facteurs majeurs reste ce mécanisme fort répandu qu’on nomme la « procrastination ». je suis frappé de constater, au fil de mes relations amicales et professionnelles, à quel point cette « maladie » a pris des proportions endémiques. Beaucoup d’êtres humains s’engagent à faire quelque chose et tout simplement ne le font pas, ou tardent tant à le faire que cela en devient inepte.
Remettre au lendemain fatigue
Il n’y a pas de petite procrastination : que la « chose à faire » soit jugée « importante » ou anodine, le simple fait de ne pas respecter un engagement constitue une violence vis-à-vis de nous-même (sans compter la nuisance qu’elle peut causer aux autres). une violence si « ordinaire », si courante qu’elle passe inaperçue et que les conséquences en sont constamment minimisées, comme dans le cas des pollutions de tous les jours.
Que j’en sois pleinement conscient ou non, le fait de ne pas faire ce qu’il m’est demandé de faire, ce que je me suis engagé à faire, produit en moi une division intérieure sous forme de malaise diffus (« je devrais faire et je ne fais pas ») et de pensées « tendues vers » (« il faut que je fasse... »). Ce malaise et ces pensées, si vagues soient-ils, sont grands consommateurs d’énergie psychique. Chaque engagement non tenu, chaque acte procrastiné est un peu comme une casserole attachée à un fil, lui-même accroché à notre pantalon... de casserole en casserole, nous en venons à avancer dans un bruit psychique assourdissant. L’engagement non tenu, l’action demandée non accomplie et demandant toujours à l’être, ralentissent notre marche en avant et nous tirent vers l’arrière. Plus je procrastine, moins je peux être en paix, et tout simplement disponible à l’instant.

Jeune, j’étais comme tant d’autres un adepte du grand vague et de la procrastination. Le déclic s’est produit quand j’ai compris que faire ce que j’avais à faire dès que possible ne relevait pas d’une injonction morale mais d’une gestion intelligente de mon énergie, donc de mon intérêt profond et même de ma vie spirituelle. Toute personne ayant tenté de s’asseoir pour méditer remarquera un afflux de pensées ; elle remarquera aussi qu’une grande proportion de ces pensées a trait à des choses à faire...
il y a cinquante ans, quand j’ai commencé à la pratiquer, la méditation n’était pas à la mode, mais le mécanisme de procrastination étant, lui, indémodable, j’ai assez vite compris le lien concret entre ma manière de traiter mes petites affaires au quotidien et la qualité de ma vie intérieure.
« Ce que vous avez à faire, faites-le maintenant », disait Swami Prajnanpad.
Cette parole, en elle-même de bon sens, prononcée par un grand spirituel a eu sur moi un impact décisif. je ne prétends pas être devenu à cent pour cent fiable : l’erreur est humaine, l’humanité ne souffre pas la perfection. Mais avoir pris cette parole au sérieux a beaucoup contribué à ma possibilité de jouir de la paix ici et maintenant.
Faire ce qu’on doit faire maintenant ne signifie pas nécessairement tout de suite, toutes affaires cessantes, ce qui serait bien difficile dans un contexte où courriels, messages et appels ne cessent d’allonger la fameuse « liste » au fur et à mesure.
Le secret, très simple, consiste à ne pas laisser les choses dans le vague : tout noter, puis envisager même approximative- ment quand l’action pourra réalistement être accomplie. je peux être en paix ici et maintenant non pas parce que j’ai « tout fait » – ce qui relève de l’impossible, nous mourrons sans doute avec une longue liste de choses à faire – mais parce que ce que j’ai à faire,
Je sais que je le ferai et quand, ou à peu près quand.
On n’imagine pas l’énergie subtile ainsi économisée, la disponibilité à l’instant ainsi retrouvée et donc, oui... l’aptitude à la joie dans la relation non polluée à ce qui est ici et maintenant.

Gilles Farcet

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