Parmi les grands humanistes français qui accompagnent la conversation démocratique, il tenait une place à part. Le sociologue et philosophe Edgar Morin, décédé le 29 mai 2026 à l'âge de 104 ans, avait fait de sa longue existence la matière même d’une pensée toujours renouvelée.
« Renaître et renaître jusqu’à la mort… » C’était l’une de ses nombreuses maximes de vie. Edgar Morin est décédé le vendredi 29 mai 2026. Durant ses presque 105 années d’existence, il aura eu le temps d’observer plusieurs fois ce « commandement », comme il disait. Par l’esprit, à travers les recommencements qui ont scandé son itinéraire intellectuel, amoureux et spirituel. Et à la lettre, en esquivant de justesse plusieurs rendez-vous avec la camarde.
L’enfance dans « une totale liberté mentale »
« J’ai échappé à la mort dès avant ma naissance, sans parler des risques que j’ai pris durant la Résistance. Plus tard, j’ai survécu à deux graves accidents de santé », confiait-il à Laure Adler dans la dernière Heure bleue que lui avait consacrée la journaliste le 26 juin 2023 sur France Inter.
Le doyen des intellectuels français a raconté cet événement originel à plusieurs reprises : la maladie cardiaque de sa mère lui interdit d’avoir des enfants. Enceinte, elle prend en vain des produits abortifs. Étranglé par le cordon ombilical, le bébé doit son salut au médecin, qui le secoue par les pieds jusqu’à ce qu’il pousse son premier cri. Luna, la mère du petit Edgar, décède une dizaine d’années plus tard. Sa mort provoque chez son fils unique un « Hiroshima intérieur », une immense solitude et une culpabilité « toujours prête à revenir ».
Son père, Vidal Nahoum, est commerçant dans le quartier du Sentier, à Paris. Dans Vidal et les siens (Seuil, 1989), Edgar Morin – c’est le nom qu’il conserve de ses années de clandestinité dans la Résistance – explore les origines de sa famille. Des juifs séfarades de souche italienne côté maternel, installés à Salonique port de l’Empire ottoman sur la mer Égée. Côté paternel, les Nahoum sont des Séfarades expulsés d’Espagne en 1492, fixés à Livourne en Italie, avant de rejoindre Salonique. Ses parents se rencontrent à Paris où Edgar grandit dans « une totale liberté mentale », « libre de chercher ses propres vérités », raconte-t-il dans un livre d’entretiens avec Djénane Kareh Tager Mon chemin (Fayard, 2008).
Comme un concentré d’histoire contemporaine
Si sa vie personnelle lui fournit une inépuisable matière pour se découvrir lui-même, le destin public d’Edgar Morin est un concentré d’histoire contemporaine. À 16 ans, il envoie des colis aux anarchistes catalans en pleine Guerre d’Espagne. À 21 ans, sous l’Occupation, il rejoint la résistance communiste. En 1956, il quitte le Parti communiste, prenant acte que la terreur stalinienne est une impasse et une imposture. Il s’en explique en 1959 par une retentissante « autocritique » dans un essai du même nom. Depuis, et jusqu’à son dernier souffle, il n’a cessé de partager sa passion pour la vitalité de la démocratie, attentif à tout frémissement collectif porteur d’espérance.
Quant à sa carrière professionnelle au CNRS, elle épouse l’évolution sociologique de la société française, depuis l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1980. Ses enquêtes ethnologiques font date. Dans la Métamorphose de Plozévet (1967), il analyse la fin de la paysannerie, la révolte des jeunes, et – déjà ! – la montée des valeurs féministes. Autant de changements inscrits dans la singularité de cette commune bigoudène, dans le Finistère, où il séjourne près d’un an. Quand les sociologues de l’époque ne voyaient que des classes sociales, il est le premier à décrire en 1963 le surgissement, en France et aux États-Unis, d’une classe d’âge adolescente avec sa culture propre. En 1969, il publie une célèbre enquête sur le mécanisme de propagation d’une rumeur (la Rumeur d’Orléans, Seuil) selon laquelle de jeunes femmes prétendument chloroformées disparaissaient dans les cabines d’essayage des détaillants juifs de la rue de Bourgogne, à Orléans.
« C’était un narcissique généreux »
« Sa vie même est une quête d’unité entre ses engagements politiques, ses recherches et son histoire intime », souligne Bernadette Puijalon, anthropologue, qui fréquente ses écrits depuis les années 1960. En effet, nous savons presque tout des amours d’Edgar Morin. Il a raconté chacune de ses épouses, depuis Violette, la mère de ses deux filles, puis Johanne, la Canadienne, et Edwige, l’adorée, décédée en 2008. Jusqu’à Sabah, sa compagne, universitaire marocaine rencontrée au Festival des musiques sacrées à Fès en 2009.
« C’était un narcissique généreux qui a exposé au fil des années ses avancées, ses incohérences, ses carences avec honnêteté. Il indiquait en permanence où il en était, à ce moment précis de son chemin d’homme. Ce grand intellectuel m’a montré qu’on pouvait s’approprier son domaine de recherche pour grandir soi-même. » Spécialiste des âges de la vie, Bernadette Puijalon l’a interviewé alors qu’il n’avait « que » 70 ans. « Je lui dois la plus délicate mise en garde contre l’infantilisation de nos parents vieillissants, se souvient-elle. Un des secrets de sa vitalité, c’était de dialoguer en permanence avec le meilleur de l’enfant, le meilleur du jeune homme qu’il avait été et le meilleur du vieillard qu’il espérait devenir. »
Au carrefour de l’intime et du politique
L’apport d’Edgar Morin se situe au carrefour de l’intime et du politique. Il a été notamment l’un des premiers à montrer que l’autonomie est un mythe, sur le plan intime et collectif : c’est la gestion de nos dépendances et interdépendances qui la détermine. En 1972, il découvre le rapport du Club de Rome et prend conscience du problème écologique sur lequel il n’a cessé de réfléchir et d’alerter jusqu’à sa mort. « J’ai alors compris que la course aux profits était la cause principale de la dégradation de notre environnement et qu’elle conduisait à la crise de la démocratie un peu partout », se souvient-il dans Mon chemin.
Toujours, il additionnait les approches au lieu de les opposer. C’est le cœur de la fameuse « pensée de la complexité ». Complexité au sens étymologique : ce qui est tissé ensemble. Elle est explorée, sous la forme d’une véritable aventure intellectuelle, dans les six volumes de la Méthode, publiés de 1977 à 2004. Cette méthode se veut une « voie », surtout pas un système.
Parcours intellectuel des États-Unis à l’Amérique du Sud
L’origine de ce travail monumental s’ancre dans ses séjours en Amérique du Sud et aux États-Unis. À la fin des années 1960 en Californie, il découvre l’école des sciences humaines de Palo Alto dont les théoriciens considèrent que la réalité n’existe pas en soi : chacun construit des réalités et des systèmes qui peuvent fonctionner ou dysfonctionner. « Le premier volume de la Méthode est arrivé à un moment de vide intellectuel où les espérances révolutionnaires se désintégraient, reconnaît-il dans Mon chemin. Il a suscité un certain intérêt et m’a valu des interviews où j’ai pu exposer mes idées. »
Ses idées se propagent dans le monde, en particulier en Amérique latine. En Colombie, il existe aujourd’hui un « doctorat en pensée complexe » reconnu par le ministère de l’Éducation. Une statue en bronze d’Edgar Morin a même été érigée en 2007 dans la ville d’Hermosillo, 600 000 habitants, dans le nord du Mexique. « En Amérique latine, l’œuvre de Morin est accueillie comme l’aventure interdisciplinaire d’un marginal génial et d’un franc-tireur inspirant », analyse son disciple, le philosophe franco-colombien Nelson Vallejo-Gomez dans le livre Edgar Morin, les cent premières années (Hermann, 2023). « Le débat intellectuel latino-américain, notamment dans les universités publiques, était phagocyté par les querelles idéologiques entre marxisme et antimarxisme, capitalisme et communisme, amis et ennemis, explique-t-il. La lecture de Morin apparaît comme un bol d’oxygène pour une minorité en quête de liberté d’esprit. »
« Curieusement, la pensée de cet intellectuel agnostique a d’abord été accueillie dans des institutions catholiques comme l’Université pontificale bolivarienne de Medellín (Colombie), l’Université Cândido Mendes de Rio de Janeiro (Brésil), l’université ibéro-américaine, créée par des jésuites à Mexico », poursuit Nelson Vallejo-Gomez. Ses plaidoyers pour une éducation transdisciplinaire, coopérative, suscitent en particulier un intérêt constant depuis la parution de son livre les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur (Seuil, 2000).
En France, un contemporain capital, sollicité et attendu
En France, la pérennité de sa vivacité intellectuelle et son immense curiosité en font un contemporain capital, sollicité et attendu, car il ne donne pas de leçon. Interviewé dans les colonnes de La Vie, le 17 septembre 2020 (N° 3916), en pleine crise sanitaire, il souligne : « La notion de voie s’oppose à la notion rigide de programme et à la notion statique de modèle de société, alors que tout est en évolution. Il n’y a pas de but à atteindre, mais un cheminement à aménager. »
« Que te reste-t-il à faire ? », l’interrogeait Laure Adler. « Continuer dans le sens de ma vie, en essayant de lutter contre l’illusion et l’erreur. J’ai moi-même fait deux erreurs fondamentales dans ma jeunesse. J’ai été pacifiste parce que je ne savais pas que Hitler voulait coloniser toute l’Europe. J’ai été communiste, parce que je me faisais des illusions. Quand on fait des erreurs aussi profondes, on réfléchit sur les sources. À 102 ans, je me sens plus motivé que jamais car nous vivons des circonstances terribles et allons vers des désastres en somnambules. »
« Pour moi, la mort ne comporte pas de mystère »
Edgar Morin, jusqu’au bout, a appelé à cultiver des oasis de fraternité, de pensée et de convivialité face à la régression qui menace. Des oasis de résistance où seront sauvegardées les forces de liberté et de conscience. Beaucoup de jeunes aujourd’hui suivent cette voie de façon très concrète sans avoir forcément lu ou entendu le vieux sage.
Edgar Morin ne croyait pas au Dieu personnel des religions monothéistes, ni en aucun système théologique, mais il était sensible aux mystères. « Pour moi, la mort ne comporte pas de mystère », disait-il à Laure Adler à l’occasion de la parution de son dernier livre (Encore un moment, 2023). « C’est la dégradation physique de tout l’être. C’est une loi de la nature. C’est la vie qui est un mystère. Pourquoi cette force créatrice dont je suis possédée même à mon âge ? Ce n’est pas moi qui possède la vie. C’est elle qui me possède. » En tout cas, la vie l’aura aimé autant qu’il l’a aimée.
source La Vie - par Dominique Fonlupt
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