Affichage des articles dont le libellé est Charles Péguy. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Charles Péguy. Afficher tous les articles

lundi 10 avril 2017

Lundi : Se convertir


À méditer

« Les « honnêtes gens » n'ont point de défauts eux-mêmes dans l'armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale, constamment intacte, leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture qui fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal-joint, une mortelle inquiétude, une invincible arrière-anxiété (...) une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent pas cette entrée à la grâce qu'est essentiellement le péché. Parce qu'ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien (…) La charité même de Dieu ne panse point celui qui n'a pas de plaies. C'est parce qu'un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. C'est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l'essuya d'un mouchoir. Or, celui qui n'est pas tombé ne sera pas ramassé ; et celui qui n'est pas sale ne sera pas essuyé. »
Extrait de Note conjointe, Œuvres en prose II, de Charles Peguy 

À écouter : Messiaen, Visions de l’Amen, pour 2 pianos

À plusieurs reprises, Olivier Messiaen a puisé dans sa propre foi la source de son inspiration musicale. C’est le cas pour cette œuvre qu’il compose en 1943, sous la forme de « sept visions musicales », sortes de méditations autour du mot « amen ». En exergue de sa partition, Messiaen écrit : « Amen revêt quatre sens différents : / Amen, que cela soit! L'acte créateur / Amen, je me soumets, j'accepte. Que votre volonté soit faite ! / Amen, le souhait, le désir que cela soit, que vous vous donniez à moi et moi à vous. / Amen, cela est, tout est fixé pour toujours, consommé dans le Paradis. » L’une des sept parties intitulée « Amen de l’agonie de Jésus » rappelle l’ostinato de Bach entendu dans la Passion selon Saint Jean, mais plus lent, plus libre rythmiquement. On tourne autour d’une note, toujours obstinément, péniblement, jusqu’aux funèbres accords finaux, comme lourdement cloués aux claviers.
Olivier Messiaen, Visions de l’Amen, par Olivier Messiaen et Yvonne Loriod, Accord, 2002 

***


dimanche 5 février 2012

Gratitude avec Alexandre Jollien

Dans le mystère des Saints innocents, Charles Péguy prête à Dieu la parole que voici : « Je n'aime pas l'homme qui ne dort pas. Celui qui brûle, dans son lit, d'inquiétude et de fièvre. Je suis partisan que tous les soirs on fasse son examen de conscience. C'est un bon exercice. Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en perdre le sommeil. À cette heure-là la journée est faite, et bien faite (...). Il n'y a plus à y revenir. » Péguy peut, ici, donner le ton de l'examen de conscience qui clôture la journée. Il ne doit pas tenir de la torture de soi, du remords ou de la tristesse. Si, en effet, relire le quotidien permet de tirer mille et un enseignements, quelle meilleure voie, pour le faire, qu'exercer la gratitude.


Dire « merci », c'est repérer l'empreinte des dons reçus dans la journée. La spiritualité, ici, est reconnaissance, lucidité, attention à ce qui est. Loin d'accumuler les expériences, ce qui compte, c'est goûter ce que ce jour m'a apporté. L'art de la joie réside dans cette ouverture et cet accueil. La gratitude ose un « oui » à l'existence, un « oui » à ce que je suis. Elle sait nous ouvrir à la nouveauté. Il y a dans le « oui » et le « merci » un acte profondément religieux. Sans eux, nul -contentement n'est accessible. Sans eux, je ne reçois rien. Même un plaisir matériel devient spirituel pour l'esprit reconnaissant. Maître Eckhart donne une indication qui élargit encore cette pratique. Il invite à bénir le Seigneur pour les dons récoltés aussi bien que pour les prières non exaucées. Parce qu'il ne s'agit pas de réduire la gratitude au simple règne de l'intérêt. Précisément la reconnaissance tient aussi de la confiance : je rends grâce pour la journée et ses épreuves que je ne comprends pas. J'ose ce saut dans l'abandon.


Je bois un café, je réalise combien de personnes ont œuvré pour que cette boisson me rassasie. Je pense à Jean-Sébastien Bach, qui l'a célébré par une de ses œuvres, je songe aussi à l'ami qui me l'apporte, à l'employée qui me l'a vendu. Loin d'un optimisme béat, la gratitude nous convie à un hyperréalisme. Je regarde mieux. Ce que je suis, je le reçois. Le concret de l'existence comme les dons les plus spirituels me sont offerts gratuitement. Par l'action de grâce, je m'ouvre, je dilate mon individualité pour chanter les merveilles de toute la Création. Saint François d'Assise ne louait-il pas notre « sœur » la Mort ? Dire « merci » pour ce qui nous reste caché, pour ce qui nous fait du mal, ce n'est pas tomber dans un masochisme et nier la souffrance. Mais, au contraire, affirmer avec force que le mal n'a pas le dernier mot et que précisément la confiance et l'abandon peuvent donner sens au tragique et renouveler nos forces. La gratitude, c'est donc cet acte de dessaisissement.


Je ne comprends pas tout, je ne saurais saisir le mystère de la vie, j'assiste à des injustices qui me blessent et j'adhère à cette vie. Je ne suis pas son juge. Ainsi, l'exercice qui clôture la journée peut se résumer par un verbe : remercier. Je ne lutte plus, je ne me pose pas en justifiable devant l'existence mais je m'abandonne et je fais activement confiance. Et Péguy nous aide : « "Celui qui est dans ma main comme le bâton dans la main du voyageur, celui-là m'est agréable", dit Dieu. »


Un exercice spirituel avec Maître Eckhart
Bénissez le Seigneur pour les dons récoltés aussi bien que pour les prières non exaucées. Parce qu'il ne s'agit pas de réduire la gratitude au simple règne de l'intérêt.

Source : La vie magazine 2009