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dimanche 5 février 2023

La fenêtre de l’âme


« L’essentiel était d’ouvrir ses yeux et d’aiguiser son regard pour faire la lumière sur sa vie, son état de vie, son milieu de vie », voilà ce que nous confie la chroniqueuse Charlotte Jousseaume.

À l’âge de 20 ans, j’ai ressenti l’appel d’air de la vie consacrée. J’avais failli mourir, une nuit, d’un empoisonnement, et je ne cessais depuis d’entendre au fond de moi la source de la vie qui s’était déblayée au seuil de la mort. J’avais marché, un jour, en forêt, et je gardais vive sur ma peau la mémoire de cette communion intense avec le vivant. Si l’infini avait désiré frapper ainsi à ma porte, impossible de l’ignorer et de lui refuser ma demeure. Les vêtements que me tendait le monde me semblaient tous trop étroits à porter. Seule la tunique sans couture du Christ était à même de m’envelopper.
Les arbres en ont décidé autrement, et c’est sur un autre chemin de vie que je me suis engagée. Traversant un printemps une forêt, j’ai aperçu à quelques dizaines de mètres de moi, une clairière faite de main d’hommes. Certes la lumière entrait à flots par cette trouée, mais le terrain avait été défriché, les arbres abattus et déracinés.
Apprendre la vigilance
J’ai compris, en toute évidence, qu’il fallait protéger mon bois sacré intérieur de toute forme de violence extérieure. Inutile de défricher, d’abattre et de déraciner… J’allais sacrer ma vie, non la consacrer !
La solitude est devenue ma clôture, et ma clairière. En véritable veilleuse, elle m’enseigna ce qu’enseigne la vie monastique : la vigilance. J’appris à son école à monter la garde sur les remparts de Jérusalem, en faisant une avec tout ce que je vivais… de la tête aux pieds ! Cette sève qui montait ou descendait le long de mon tronc, comme les anges sur l’échelle de Jacob. Ces feuilles qui, de saison en saison, s’ouvraient à la lumière, ou tombaient, mortes, sur le sol. Ces anneaux de croissance qui, d’année en année, marquaient le chemin parcouru intérieurement.

Passer à la clairvoyance
Un été, guettant la lumière dans la pénom­bre d’une pinède, je découvris, les yeux levés au ciel, la « timidité » des pins. Je savais que les conifères autour de moi s’assemblaient et s’épaulaient en profondeur par leurs racines. J’ignorais qu’ils savaient respecter entre eux la juste et bonne distance, pour que leurs branches ne s’enchevêtrent pas et que leurs aiguilles ne s’emmêlent pas. Je ris en apprenant que les naturalistes appellent « timidité » cette règle de vie communautaire ! Les pins épousaient la timidité, pour ne pas faire obstacle entre eux au passage de la lumière.
Cette « fente de timidité », dite aussi « fente de solidarité », m’a ouvert les yeux. Peu importait en effet la clairière (et l’état de vie, consacrée ou non) : ce qui comptait, c’était le regard clair ! En sacralisant entre eux cette règle de timidité, les pins ouvraient de concert au ciel la fenêtre de l’âme de la forêt. La lumière pouvait ainsi la pénétrer, sans besoin de rien défricher, abattre ni déraciner. Oui, l’essentiel était d’ouvrir ses yeux et d’aiguiser son regard pour faire la lumière sur sa vie, son état de vie, son milieu de vie. L’essentiel était de voir clair, de passer de la vigilance à la clairvoyance.
Et si, en cette fête de la vie consacrée, nous imitions non la multiplication des pains mais la timidité des pins ? Que nous vivions au cœur d’une clairière, dans la pénombre du bois ou en lisière, c’est en ouvrant la fenêtre de notre âme que nous verrons l’œuvre de la lumière en nous et autour de nous. Jésus n’a cessé de nous inviter à cette pureté du regard. L’Évangile de Matthieu (6, 22-23) rapporte : « L’œil est la lampe du corps. Si ton œil est en bon état, tout ton corps sera éclairé ; mais si ton œil est en mauvais état, tout ton corps sera dans les ténèbres. » Alors ouvrons nos timides fenêtres, et gardons le regard clair !

Charlotte Jousseaume est écrivaine. Elle anime des ateliers d’écriture et a publié Le silence est ma joie (Albin Michel), Quatuor mystique (Cerf), Et le miroir brûla (Cerf) et J’ai marché sur l’écume du ciel (Salvator).
Source : La Vie
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dimanche 6 novembre 2022

Entrer dans la nuit

 


Novembre est le mois de l’année qui me fait entrer dans la nuit. Chaque matin, je me lève bien avant le lever du soleil et, chaque soir, je me couche bien après son coucher : impossible d’échapper à l’obscurité extérieure !

Désorientée par ces jours qui se font de plus en plus courts, j’attends patiemment l’arrivée de l’Avent qui m’orientera, en décembre, vers la lumière de Noël. En attendant de me laisser guider par ce phare, je suis invitée à vivre sans boussole le mystère de la mer, tantôt calme tantôt démontée, de la nuit. Elle vient me rappeler que ma vie est tissée de fils de toutes couleurs, du plus sombre au plus lumineux.

Croître en vérité

Si je parle de mer calme ou démontée, c’est que la nuit, pour moi, n’est pas faite d’air, de feu ou de terre, mais bien d’eau ! La nuit est froide et humide, comme l’est l’atmosphère pluvieuse de novembre. Elle m’offre la profondeur et l’obscurité de ses eaux, où je n’ai plus qu’à embarquer, à voguer, à plonger, à marcher, selon la visibilité des jours. Ces eaux ne conduisent pas à la mort ; au contraire, elles sont matricielles. Elles retiennent, pour façonner en elles, tout ce dont j’ai à faire le deuil : ce qui a disparu à tout jamais de ma vie, comme ce qui n’y est jamais apparu, faute d’avoir été attendu, désiré et accueilli.

Ce travail du deuil est vital : c’est lui qui me garde vivante, marchant éveillée et confiante sur mon chemin. Comme nous l’a dit Jésus, « tout ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé » : tout ce qui n’est pas aimé, pardonné, traversé, honoré n’est pas sauvé. Consacrer symboliquement un mois de l’année à la mer calme ou démontée de la nuit est donc essentiel pour croître en vérité. J’accepte alors de naviguer entre disparition et apparition. J’apprends à laisser partir dans les profondeurs ce qui est mort, et à faire ­remonter à la surface ce qui désire vivre et venir au jour pour connaître la pleine lumière.

Comment naviguer ainsi entre disparition et apparition ? En dansant dans la nuit ! Chaque novembre, je pose sur ma table de travail une photographie d’aurore boréale. Pour les Inuits, ces lumières du Grand Nord sont en effet les âmes des enfants non nés qui dansent dans la nuit polaire. N’ayant jamais quitté le ventre de leur mère, ils ne savent pas quitter celui de la Terre, et tambourinent ainsi à la porte du Ciel. Contempler cette image m’incite à ouvrir le ventre de la nuit pour délivrer ce qui cherche à mourir ou à naître. Elle me dit que je souffre moins du manque de lumière, que d’un manque de danse.

Assembler ce qui a disparu


Qui dit danse, dit musique ! Novembre est le mois de l’année où j’écoute le plus de musique, dans le noir de la nuit tombée. Tendre l’oreille devient essentiel pour suivre tous les vagues à l’âme qui m’habitent, comme si l’ouïe se faisait plus fine lorsque la visibilité diminue. Il est vrai que seule la musique, qu’elle soit vocale ou instrumentale, permet de chasser les nuages qui cachent l’infini de l’Univers et la lumière des étoiles. Seule la musique permet à ce qui est agité par les vagues de crier, de pleurer, d’invoquer, de chanter.

Cette année, j’ai joint à la danse et à la musique, une eau florale de rose. J’ai appris en effet que les Mexicains répandent dans leur maison, lors de la fête des morts, des pétales de fleurs pour que leur parfum balise un chemin et guide ceux qui sont morts jusqu’à la table commune. Il est vrai que les vivants et les morts s’assemblent dans une même communion des saints.

Et n’est-ce pas cela la vocation vespérale de novembre ? Assembler à la nuit tombée ce qui a disparu à tout jamais et ce qui n’est jamais apparu, pour que ce mot « jamais » ne fasse plus obstacle au désir de vivre et à la joie du cœur. Un désir et une joie qui auront tout le temps de l’Avent pour dissiper la nuit et laisser naître le jour.

Charlotte Jousseaume est écrivaine. Elle anime des ateliers d’écriture et a publié Le silence est ma joie (Albin Michel), Quatuor mystique (Cerf), Et le miroir brûla (Cerf) et J’ai marché sur l’écume du ciel (Salvator).

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source : La vie novembre 2022


dimanche 19 juin 2022

« Notre monde cherche à nous détourner de l’essentiel »


 Voici une vingtaine d’années, je suis tombée en contemplation face à un visage de pierre du temple d’Angkor. Ses deux yeux étaient clos sur une illumination intérieure, et ses lèvres rayonnantes d’un sourire de joie.

Et voilà qu’une pensée a éclos de mes profondeurs, et j’ai entendu résonner en moi : « Tu es une enfant de la connaissance. » J’ai accueilli cette parole (qui semblait être, elle aussi, de connaissance) et je l’ai confiée au silence. Jésus n’a-t-il pas dit : « Laissez venir à moi les petits enfants ! » ? Si cette parole était de vérité, elle révélerait son sens, un jour, tout simplement.

« L’enfant que j’ai été »


Ce jour est advenu, le mois dernier, dans toute son évidence. J’attendais dans une salle d’attente peinte en bleu, donnant sur un jardin baignant de lumière. Face à moi, pas de visage de pierre, mais une petite chaise en bois pour enfant, avec une assise en paille. J’aime attendre sans plus rien attendre, car ces temps suspendus permettent à nos âmes de s’abandonner librement à leur fantaisie créatrice, et ils portent souvent des fruits étonnants. De fait, cette petite chaise vide s’est emplie d’une grande présence. Je n’étais plus seule dans la pièce… Une enfant était là, assise devant moi : l’enfant que j’ai été.

Je crois beaucoup à la vie cachée. Notre monde cherche à nous détourner de l’essentiel, en tournant nos regards vers ce qui se passe sur le soi-disant devant de la scène. Mais ce qui se joue là, « dans la grande assemblée », contribue moins au salut du monde, que ce qui se vit, à l’abri des projecteurs, dans notre intériorité ou notre intimité.

De simples et petits gestes

Une parole d’amour murmurée à l’oreille d’un amant, une main posée sur la main d’un mourant, un verre d’eau tendu à un enfant pèsent dans la balance. Ce sont ces simples et petits gestes qui ouvrent, dans nos vies cachées, la « porte étroite » du Royaume. Cette chaise en bois me tendant son miroir, j’ai plongé dans son regard, retombant dans la cache de l’enfance.

J’ai vu ma chambre bleue où je dormais seule à l’étage, écoutant les craquements des meubles et les gargouillements des tuyauteries. J’ai vu mon lapin blanc tapant du pied et sautant sur mon lit pour me réclamer des caresses derrière ses oreilles. J’ai vu aussi mes cheveux de Vénus, ces capillaires que ma mère me confiait pour que j’acquière la main verte. Jour après nuit, je suis « née » de cette chambre, de ce lapin, de ces fougères, dont j’ai pris soin et que j’ai « fait naître » dans un amour mutuel.

Vers la joie fertile et créatrice

Et si c’était cela le sens de cette parole de connaissance ? Avoir pour vocation, non seulement de connaître, mais aussi de « co-naître » ? Être une enfant, non de la connaissance, mais de la « co-naissance » ?

À quoi sert, en effet, d’être une somme et des bagages de connaissances, si nos rencontres ne nous permettent pas de nous donner mutuellement la vie ? Ne sommes-nous pas sur terre pour aller à la rencontre des uns des autres, et naître les uns des autres ? La Bonne Nouvelle, n’est-ce pas la joie fertile et créatrice de cette co-naissance, qui nous permet ensemble de « faire toutes choses nouvelles » ?


Naître et renaître ensemble

« Faire toutes choses nouvelles » est bien l’urgence des temps… Notre monde s’effondre comme une tour de Babel lourde de ses connaissances et avide de reconnaissance, ayant oublié que l’essentiel est de naître et de renaître ensemble à l’infini. Vivre entre hommes et femmes, entre générations, entre cultures et traditions, mais aussi entre Terre et Ciel, entre mondes visible et invisible, entre règnes minéral, végétal, animal.

En me rappelant ma chambre bleue, mon lapin blanc et mes cheveux de Vénus, cette chaise en bois me désignait la « porte étroite » vers cette féconde connivence : le talent des enfants de la connaissance de co-naître dans l’amour mutuel !

Charlotte Jousseaume est écrivaine. Elle anime des ateliers d’écriture et a publié Le silence est ma joie (Albin Michel), Quatuor mystique (Cerf), Et le miroir brûla (Cerf) et J’ai marché sur l’écume du ciel (Salvator).

-------------- source : La Vie


dimanche 25 avril 2021

Nous sommes des vivants qui parlent

 méditer sur ce qui fait l'essentiel de notre humanité : écouter et recevoir une parole.

Nous ne savons jamais de qui viendra la parole qui fécondera notre vie, et qui nous sauvera, à l'heure de l'épreuve. Abraham le savait, lui qui, au pied du chêne de Mamré, a fait hospitalité aux anges, écoutant cette annonce surprenante d'un enfant à venir, gardant respectueusement leur parole.

À sa suite, j'aime ouvrir ma maison, et mes oreilles. Suivre la tradition africaine de la maison ouverte qui demande que, dans chaque village de la savane, le gîte et le couvert soient offerts à l'étranger de passage, en échange de sa parole. Une manière de partager la connaissance et la sagesse de tout chemin de vie.


La plus belle maison ouverte est, selon moi, notre maison commune. Dès que le printemps revient, je gagne le parc où j'ai l'habitude de me promener, pour écouter ce chant de la terre. Je m'y assois, pieds nus dans l'herbe, dos contre le cerisier du Japon que j'ai adopté comme banc de méditation. J'aime tant voir cet arbre se donner à la lumière, en se mettant en feuilles et en fleurs.

Il me fait contempler la tendresse virginale du vert de ses feuilles, comme la pudeur du rose de ses fleurs. La sève qui monte à ses branches est comme une larme qui monte à ses yeux, une parole qui monte à ses lèvres.

J'écoute par toute ma peau

Au pied de cet arbre, je me fais toute écoute. J'écoute, attentive, ce verger de cerisiers en fleurs, y voyant plus qu'une maison ouverte et commune : un jardin de la Parole. Le vent souffle légèrement, les oiseaux chantent et se font entendre autour de moi, dans le plein silence des voix humaines.


Je me revêts de la douceur de cette enveloppe sonore, comme pour m'y purifier de la cacophonie de la ville. Pas de bruits chaotiques, mais des filets d'eau, chantants et mélodieux, devenant rivières et fleuves, se jetant dans la mer de mon oreille, résonnant dans l'abysse de mes profondeurs.

Quand j'écoute ainsi, je n'écoute pas que de mes deux oreilles, mais par toute ma peau. Au jardin d'Éden, il est dit qu'Adam et Ève étaient, comme deux nouveau-nés, tout de peau. Tympan sonore au creux de leurs oreilles, cette peau était comme un tambour. Par lui, ils entraient en résonance, et en intimité profonde, avec toutes les formes de vie, dans l'univers visible et invisible.

Se laissant toucher et caresser par le vivant, ils pouvaient nommer l'essence de toutes les créatures. Chantres et poètes, ils fructifiaient le don de la parole qu'ils avaient reçu : celui de la parole « essentielle ».

Des vivants qui parlent


Je sais, moi qui prends la parole dans des livres, et qui donne la parole dans des ateliers, que ce don de la parole « essentielle », fondée sur une communion avec le vivant, est ce qui est le plus blessé en nous. Le serpent s'est glissé entre les herbes, et il a détourné notre peau et nos oreilles du chant de la terre.

Il a capturé notre attention pour nous faire vivre sous l'emprise de ses ondes, où toute parole professée se trouve, bien souvent, déformée et critiquée. Où toute parole professée se trouve blasphémée. Une vraie attaque virale et un ravage plus grand que la pandémie que nous traversons.

Pourtant, ce don de la parole « essentielle » est notre vocation à tous. Nous sommes appelés à être « des vivants qui parlent », à extraire un élixir de vie de tous les événements de notre chemin, à faire sur eux la lumière en laissant monter à nos lèvres une parole personnelle de sagesse.

Les disciples le savaient, eux qui avaient ouvert l'oreille de leur cœur à la voix du Bon Pasteur : « Seigneur, vers qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Si le serpent a mordu, le Christ a restauré le don premier fait à Adam : celui de la parole de vie, celui de la parole qui féconde et qui guérit.

Charlotte Jousseaume est écrivaine. Elle anime des ateliers d'écriture et a publié Le silence est ma joie (Albin Michel), Quatuor mystique et Et le miroir brûla (Cerf).


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dimanche 25 octobre 2020

Le visage éternel

 

Lors d'une de mes promenades dans les rues de Paris, je suis tombée sur un jeune garçon de 5 ou 6 ans qui contemplait pensivement la façade de l'immeuble devant lui, attendant patiemment que sa mère termine une conversation à quelques pas de là. J'aime toujours regarder ce que regardent les enfants, car ils voient ce que nous ne savons plus voir et qui pourtant saute aux yeux. En l'occurrence, il y avait au rez-de-chaussée de l'immeuble, une large et grande fenêtre à barreaux qui réfléchissait dans le miroir de sa vitre teintée le bleu du ciel, le blanc des nuages et le feuillage d'automne d'un arbre.


Les anges portent-ils des masques ?

« Que regardes-tu ainsi ? », lui ai-je demandé. Il a levé les yeux vers moi, et il m'a répondu en riant : « Tu ne vois pas ! Ils ont mis le ciel en prison ! » Oui, ce n'était pas un mirage, et j'avais bien devant moi la prison du ciel. Pourquoi mettons-nous des barreaux à nos fenêtres ? Pour que personne ne rentre chez nous ! Pourquoi mettons-nous des vitres teintées ? Pour que personne ne voie à l'intérieur ! Et bien souvent, nous oublions qu'il suffit de quelques barreaux et d'une vitre teintée pour arrêter le ciel et fermer notre porte à Celui qui frappe patiemment pour entrer chez nous et y faire sa demeure. Or voilà que le vent souffle, faisant défiler les nuages et tomber les feuilles dans le miroir.


Heureux d'avoir quelqu'un à qui parler, ce jeune garçon m'a demandé si je pensais que les anges autour de nous portaient des masques eux aussi. Je lui ai répondu que je ne savais pas, mais que je pensais que les anges pouvaient perdre, en ce moment, leurs plumes, comme les arbres, leurs feuilles. Que se retrouvant nus, ils auraient besoin cet hiver de la chaleur de nos coeurs, et que, dépourvus d'ailes, ils emprunteraient nos bicyclettes, au printemps, pour aller chercher des plumes toutes neuves.

« Es-tu prêt à prêter ton vélo à un ange ? », ai-je demandé à cet enfant, conquis par mon histoire. Du haut de son âge encore déraisonnable, il m'a dit que oui, si c'était pour qu'il change de plumes et en retrouve d'autres ! Il m'a alors confié que sa mère lui avait expliqué que les masques que les adultes portent dans la rue sont comme les masques de beauté qu'elle étale parfois sur sa peau le soir. Ce sont des masques qui vont permettre aux personnes de se faire beaux et belles. Des masques qui vont soigner leur peau, et réparer quelque chose en eux pour que leurs sourires reviennent au printemps.

 

L'autre : un visage, un rivage

Moi qui ne sais plus regarder les gens dans les yeux, ne voyant que leurs masques, voilà que ces paroles de mère et d'enfant me sauvaient du naufrage. Quelle joie de pouvoir envisager différemment ces barreaux de tissu où nous emprisonnons le ciel et nos sourires ! Comme si seules les mères connaissaient pleinement ce mystère du face-à-face, du cœur-à-cœur, du « joue-à-joue » que sont les visages. Comme si seules les mères pouvaient entendre le désir du jeune enfant en nous de dévisager. Comme si seules les mères pouvaient nous apprendre à voir en l'autre ce qu'il est : un visage, un rivage.

Rentrée chez moi, désireuse de plonger mon regard dans un visage, j'ai mis sur ma table de travail une icône de la Sainte Face. Les peintres d'icônes nous rappellent que le Christ est un visage. Non pas un masque de personnage, mais le visage d'une personne. Un visage qui a connu nos ténèbres et qui s'est illuminé d'amour pour ces enfants perdus en recherche de face-à-face que nous sommes. Une icône ne fige pas les traits et elle ne masque rien. Elle accepte la vie comme la mort, elle accomplit tout et elle nous donne à contempler ce que le ciel a ouvert et révélé en nous : son visage éternel.


Charlotte Jousseaume
source : La Vie
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vendredi 25 octobre 2019

La clef des champs


J'ai trouvé, l'an dernier, dans une brocante, une statue de saint Pierre en granite rose tenant, dans ses mains épaisses de pêcheur, la clé immense du Paradis. Tout avait attiré mon attention dans cette statue semble-t-il bretonne. La chevelure, la barbe et la longue tunique de saint Pierre qui ondoyaient au vent de mer. Ses deux yeux grands ouverts et sa tête légèrement penchée de côté qui invitaient à la méditation comme à un échange de paroles. Cette immense clé qui faisait la moitié de sa hauteur d'homme. Et puis, surtout, cette alliance et cet alliage de chair et de pierre.

L'accès à l'infini 

Au début de l'automne, j'ai surpris le grain de cette statue de granite rose prendre la lumière rasante du soleil de fin d'après-midi. Un moment bref, mais magique. Un mont Thabor. Depuis, saint Pierre et sa clé m'accompagnent. C'est face à cette statue que j'aime m'asseoir pour prendre mes temps de repos et me ressourcer. Elle creuse en moi une interrogation sur le mystère de la chair et de ce roc de pierre sur lequel nous pouvons fonder notre vie, et plus encore sur le mystère de la lumière et de la clé du Paradis. Cette clé serait-elle une clé des champs qui donne accès à l'infini et à la liberté ? La vie spirituelle est faite en effet d'instants de grande ouverture à soi, à la vie, à l'univers, à Dieu, suivis de renfermements tout aussi précieux. Comme les fleurs, nous nous ouvrons à nos heures, et nous nous refermons. Nous ouvrons la porte du Ciel, nous en franchissons le seuil, nous entrons dans l'écoute, dans le silence, dans la prière, nous y demeurons en amour, puis nous reprenons le cours de notre vie. Nous accostons sur des îles, pour nous laisser reprendre par le vent de mer du quotidien qui souffle là où il veut. À nous de garder la clé de ces instants et de laisser vivre en nous ces îles bienheureuses. Je crois que ma clé du Paradis à moi, c'est précisément la lumière. Peut-être parce que je suis une fleur d'ombre, que je suis née dans un nid de poussière, dans un grenier familial envahi de toiles d'araignées et de vieux meubles, où il m'a fallu faire la lumière. Les chats m'ont appris à voir dans la nuit, à ouvrir et dilater mes pupilles pour percevoir la moindre source de lumière et distinguer les ombres dans l'ombre. Les arbres m'ont appris à me nourrir et à me gorger de lumière, à en faire surtout une nourriture et un souffle de vie pour moi et pour tous. Guidée par la lumière, je me suis convertie à la vie.

L'enveloppe obscure 

Si nos chemins sont faits de jours de lumière, de jours sombres, voire ténébreux, et de jours de clair-obscur, notre erreur est de vivre peut-être trop souvent en enfants lune. La peau sensible, nous nous cachons du soleil, et du « soleil véritable », pour ne sortir qu'à la nuit tombée. Nous nous détournons de la lumière de la vie, nous éclairant seulement à des artifices humains. N'osant vivre la pleine lumière, nous créons notre propre nuit et nos aveuglements. Pourtant il suffit d'un regard d'amour et d'une lumière posée sur soi pour percer cette enveloppe obscure qui parfois nous recouvre et nous cache.
Alors pourquoi ne pas nous offrir les uns aux autres cette clé des champs vers l'infini et la liberté, qu'est la lumière ? Si, demain, la nuit tombe sur la Terre et sur l'humanité, notre nuit sera illuminée par les hommes et les femmes habités par la lumière. Ces personnes lumineuses passent inaperçues en plein jour mais, quand se fait l'obscurité, leur lumière se révèle aux regards. En vierges sages, elles s'illuminent et elles éclairent. Aussi n'hésitons pas à laisser notre chair prendre la lumière, comme la statue de saint Pierre le soleil d'automne. La lumière nourrit, et elle enseigne. Elle délivre, et elle « amorise ».
Charlotte Jousseaume
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jeudi 10 mai 2018

Les rivages de l'Ascension

...Ce courant ascendant de l'Ascension, je le ressens pour ma part avec une grande force sur les rivages en bord de mer. C'est assise en haut ou au pied des falaises, mes yeux contemplant l'horizon, que je ressens le plus vivement l'appel de l'infini. Comme si la terre ferme et la mer vague ne se rencontraient pas seulement pour faire rivage, mais qu'elles ouvraient, à leur point de rencontre et d'épousailles, le Ciel. Comme si elles s'épousaient toutes deux pour ouvrir une troisième dimension, celle du ciel infini.
Et s'il suffisait à chacun d'entre nous de trouver son rivage, sa montagne, sa pleine mer, son désert où « élever son cœur et le tourner vers le Seigneur » ? Notre monde, qui ne connaît plus que des bouts de ciel à des coins de rues, nous demande tellement de marcher à l'horizontal au fond des vallées sans chercher les sommets. Il nous demande tellement de faire, comme les hirondelles, rase-mottes, pour nous nourrir au ras du sol. Mais, comme les hirondelles, nous pouvons aussi, dès ici bas, nous laisser attirer par une nourriture céleste. Nous pouvons prendre goût au Ciel et laisser grandir en nous ce désir de nous élever un jour, pour vivre l'Ascension en toute plénitude.

Charlotte Jousseaume
 (source : La Vie)
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dimanche 4 février 2018

Les rencontres essentielles.

Lorsque j'avais 20 ans, je faisais du théâtre. Dans un récital de poésie, j'ai prêté un jour ma voix à un poète mexicain anonyme et j'ai déclamé : « Nous allons cesser d'être, nous ne sommes venus que pour nous rencontrer. » Ces mots n'ont jamais quitté mes lèvres. Ils sont devenus pour moi comme une devise. M'apprenant à m'ouvrir aux rencontres, à accueillir toute personne, connue ou inconnue, rencontrée dans la rue, sur les marchés, dans les trains et les bus, à honorer nos échanges de regards et de paroles. Oui, nous allons cesser d'être, et il ne tient qu'à nous de faire de nos rencontres des rencontres vraies et essentielles, des rencontres dans l'être. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

La présentation de Jésus au Temple (Luc 2, 22-38) relate précisément une de ces rencontres essentielles. Entre un vieil homme qui sait qu'il va mourir et un tout jeune enfant qui vient de naître. Cet enfant, d'autres l'avaient vu avant Siméon : Marie, sa mère, qui l'avait porté et avait accouché de lui, Joseph, qui deviendra son père nourricier, mais aussi les bergers et les Mages. Les bergers étaient retournés à leurs troupeaux, et les Mages à leurs royaumes, mais Siméon, lui, n'avait ni troupeau ni royaume vers lesquels retourner. Après une vie de patience et de fidélité à l'Esprit, il ne lui restait plus qu'à « s'éloigner en paix ». Est-ce la raison pour laquelle il a su, en serviteur, voir et prédire ?
Charlotte Jousseaume par Isabelle Serro
Oui, pourquoi Siméon a-t-il su dans l'invisible ce que Marie et Joseph, visiblement, ne savaient pas encore, les laissant tous deux dans « l'étonnement » de sa prophétie ? Pourquoi y a-t-il dans nos vies des rencontres essentielles qui nous ouvrent les yeux, nous rendent clairvoyants sur la vie, nous enseignent les uns sur les autres ? Des rencontres essentielles qui nous donnent de faire la vérité en nous et de nous parler en vérité ? Ces questions en appellent d'autres : pourquoi y a-t-il aussi dans nos vies tant de fausses rencontres ? Pourquoi nous cachons-nous derrière des personnages, plutôt que d'offrir nos personnes ? Pourquoi rendons-nous trop souvent à César ce qui appartient à Dieu ?

En présentant Jésus au Temple, Marie et Joseph ont sacrifié « deux colombes ».Siméon, lui aussi, a-t-il sacrifié quelque chose de lui-même pour rencontrer en vérité ce nouveau-né et sa mère ? Pour voir et prédire qu'« afin que se révèlent les pensées intimes de bien des coeurs », ce tout jeune enfant deviendra « un signe en butte à la contradiction » et que l'âme de sa mère sera transpercée d'une épée ? Siméon s'était détaché de la vie en tout cas, il avait largué les amarres, accepté de mourir et de s'éloigner en paix. Il a pu ouvrir son coeur à une vérité que Marie mettra toute sa vie à accueillir et à méditer dans son coeur. Dans sa sagesse, il a rendu d'emblée à Dieu ce qui est à Dieu.
Nos rencontres, qui sont parfois vraies, parfois fausses, révèlent, elles aussi, les « pensées intimes » de nos coeurs. L'enfance, l'adolescence et la vieillesse sont des âges où nous nous situons moins dans l'avoir ou le non-avoir, mais bien plus souvent dans l'être. Des âges propices à des rencontres essentielles. Mais l'âge adulte double la vie personnelle d'une vie professionnelle, qui prend trop souvent à Dieu pour donner à César. Plutôt que de nous présenter au Temple et d'accepter le mystère de cette vie mortelle, nous préférons jouer la comédie.

 À deux reprises dans ma vie, la mort d'une personne a fait que j'ai rencontré en vérité une seconde personne que je n'aurais jamais rencontrée si la première n'avait pas disparu. Est-ce, à chaque fois, cette mort entre nous qui a éclairé notre rencontre d'une lumière, d'une vie et d'un amour éternels ? Qui l'a rendue essentielle ? Oui, « nous allons cesser d'être, nous ne sommes venus que pour nous rencontrer ». Alors rencontrons-nous en vérité en Dieu.



source : La Vie
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