mardi 21 août 2018

Approches du shiatsu (2)


La bienveillance au cœur du soin 

Face à une société souvent déshumanisée, dont les membres ne communiquent plus qu’à distance, où plus personne ne se touche ni ne se rencontre, le shiatsu propose la bienveillance. Les Japonais l’appellent Kokoro (« le bon cœur ») et l’évoquent depuis toujours dans leurs chansons d’amour ! Le maître Tokujiro Namikoshi disait : « Le cœur du shiatsu est comme l’amour d’une mère. » Un bon praticien de shiatsu est un homme qui accueille l’autre, essaye de se mettre à sa place et le soigne comme s’il était de sa famille. Il se met à genoux, au même niveau que lui. Ce qui, symboliquement, n’est pas anodin !

Par ses gestes très ritualisés, il est comme en prière, une prière qui dirait au grand tout : « Passe à travers moi, mon cœur est léger, mon mental est paisible, mes mains vont transmettre ton énergie. »

Le praticien cherche la non-séparation, cet état qui fait que l’on ne sait plus si c’est le corps de l’autre qui vient dans nos mains ou si ce sont nos mains qui vont dans / le corps de l’autre : c’est un toucher de cœur à cœur.

Il va sans dire que le praticien doit avoir fait un minimum de travail sur lui, parce que s’il a le cœur qui bat à l’envers ou s’il n’est pas bien ancré, cela ne marchera jamais, il n’invitera jamais le grand tout dans ses mains ! Le shiatsu est une voie spirituelle qui implique un engagement total. À une époque où les hôpitaux sont dirigés comme des entreprises, où le soignant est considéré comme un « technicien » devant se « protéger » de toute implication émotionnelle, le personnel hospitalier est en grande souffrance. C’est pour cette raison d’ailleurs que, sous convention avec les directions de plusieurs hôpitaux, nous soignons les soignants, en les aidant à libérer leur stress ou à soulager leurs maux de dos. Au fil du temps, les portes s’ouvrent ! Le praticien a pour vocation de transmettre les préceptes de sagesse qu’il incarne lui-même (faire attention aux excès, bien se nourrir, dormir suffisamment mais pas trop...) et qui permettent d’éviter l’apparition de la maladie.

Le shiatsu, comme toute la médecine asiatique, tient en effet la prévention de la maladie pour fondamentale.


De la prévention aux maladies de civilisation 


Les maladies de civilisation regroupent de nombreuses pathologies telles que les allergies, la fatigue chronique, le surpoids et l’obésité, les maladies neurodégénératives, endocriniennes, cardio-vasculaires, génétiques ou encore le cancer. Elles sont souvent la conséquence directe de notre mode de vie « moderne » avec ses rythmes effrénés, ses écrans, la mauvaise qualité de l’alimentation ou la dégradation de l’environnement par diverses pollutions... Le shiatsu utilisé à des fins thérapeutiques apporte un soulagement rapide de la douleur dans des maladies inflammatoires telles que l’asthme ou la polyarthrite rhumatoïde, ou encore au cours des chimiothérapies du cancer. Pratiqué par des professionnels qui peuvent être par ailleurs titulaires de diplômes de santé (infirmier, aide-soignant, médecin, kinésithérapeute...) et longuement formés au shiatsu thérapeutique, ce dernier ne prétend pas guérir. Mais il accompagne la maladie, toujours avec bienveillance.    

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lundi 20 août 2018

Approches du shiatsu (1)

 Cette semaine, je souhaitais vous faire partager ma pratique du shiatsu à travaers l'interview de Bernard Bouheret qui permet d'entre dans le mystère du corps. Ce corps est symbole de l'instant présent et témoigne de la vérité du moment. Il est aussi le messager du passé pour, en se détendant, accueillir le futur.


Le shiatsu, pratiqué depuis des millénaires au Japon dans le cercle familial, se présente comme une technique facile d’accès : sans onguent, sans huile, sans aiguilles, n’importe où, sur une natte, sur une chaise, dedans, dehors, le praticien de shiatsu arrive avec ses mains, et c’est tout ! Ses doigts « appuient » sur les « tsubos », ces points énergétiques situés le long des méridiens, selon un rythme particulier. (C’est d’ailleurs le sens de « shiatsu » : en japonais, shi-doigt/atsu-pression). L’efficacité du shiatsu est quasi immédiate. Déjà au bout de 15 minutes, le corps entier entre en vibration : toutes les sphères (émotionnelle, mentale, spirituelle) se mettent à vibrer à l’unisson et une paix profonde s’installe...

Retour vers le centre

Le shiatsu permet de « rentrer à la maison ». Comme l’évoque cette métaphore fréquemment utilisée, c’est un recentrage corporel qui s
’opère, clé du bien-être et de la santé ! Aujourd’hui, l’homme est constamment extirpé de lui-même : il ne sait souvent plus où est son centre. Au niveau émotionnel ou psychologique, il est en permanence plus ou moins déporté par des stimuli extérieurs qui le contraignent et le font souffrir. Le vieux sage taoïste nous dit :

« Qui est au centre de lui-même est au cœur de l’univers et tout l’univers tourne autour de lui. »

Le sentiment de paix qui en découle est accessible à tous. Cette paix est inconditionnelle, ne dépendant pas des circonstances extérieures, comme avoir une belle maison, une bonne situation, une vie sentimentale réussie, une bonne santé, etc.
Qui pourrait nier que celui qui connaît cet état de plénitude détient un précieux trésor dans notre monde moderne ?

Selon un adage chinois, « l’eau qui court ne croupit jamais ». Le shiatsu libère et rétablit le grand flux de la vie. L’énergie circule à nouveau, comme une rivière courant dans un flux permanent : les poissons sont jolis, la faune, la flore et tout le monde prospèrent !

C’est un terrain favorable pour que la maladie ne puisse pas s’installer. Et quand bien même, pour que la guérison, si elle est possible, puisse advenir : on sait bien, à l’inverse, que la maladie survient plus facilement lorsque l’on est morcelé ou séparé.


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samedi 18 août 2018

L'évolution de l'idée du bonheur avec Frédéric Lenoir (4)


Vous venez d'employer le mot joie, une autre façon de parler du bonheur ? 

La joie est une incarnation concrète du bonheur. Dans certains courants spirituels, comme le christianisme ou le taoïsme, mais aussi chez Spinoza et chez Nietszche, on privilégie l'idée de joie. Les confucéens, les stoïciens ou les bouddhistes préfèrent la notion de paix intérieure, de sérénité. Ils cherchent avant tout la paix de l'âme (ataraxie), le fait de ne pas être troublé.

Avons-nous besoin de joies collectives, dont la victoire de l'équipe de France de football serait un exemple ? 

Les Français se disent à 80% heureux à titre individuel, mais déclarent à 80% que tout va mal en France ! Notre pays a une vision très négative de lui-même. Vivre une expérience de victoire collective permet de créer du bonheur ensemble. C'est excellent pour le moral du pays. On a le sentiment de partager les mêmes valeurs. On appartient à une même entité supérieure, la République. Mais cela ne dure pas...

Pourquoi l'idée du bonheur est-elle associée à l'enfance – on parle d'« âge heureux » ?

Jusqu'à 5 ans, les enfants vivent l'instant présent. Quand il vit une expérience de satisfaction, l'adulte va parasiter ce moment avec des projections du futur ou des souvenirs du passé. En outre, les enfants n'arrêtent pas de grandir, quand ils apprennent quelque chose de nouveau, ils sont dans la joie. Cela corrobore le lien que fait Spinoza entre la joie et la croissance de l'être. Enfin, les plus jeunes sont spontanés. Ils ne sont pas pris dans tous les méandres de l'ego ou du mental. L'Évangile nous dit : « Laissez venir à moi les petits enfants, parce que le royaume de Dieu appartient à ceux qui leur ressemblent » (Matthieu 19, 14). Et le royaume de Dieu, c'est la joie parfaite, c'est l'enfant qui garde la capacité de s'émerveiller et de grandir face à chaque expérience nouvelle.

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source: La Vie

vendredi 17 août 2018

L'évolution de l'idée du bonheur avec Frédéric Lenoir (3)


Dans cette société de l'individu, à force de vouloir se réaliser, on en oublie les autres, alors que justement le bonheur est lié au partage avec autrui... 

Oui, c'est le premier critère du bonheur. Que ce soit au Ghana, aux États-Unis, en France ou au Mexique, la réponse dans les études est similaire. Ce qui nous rend d'abord heureux, c'est l'amour et la qualité de la relation avec autrui. Comme le disait Aristote, l'être humain est un animal politique qui a besoin des autres pour se réaliser, et notamment de l'amitié. À ce titre, les jeunes d'aujourd'hui sont moins solitaires que ne l'étaient les générations des années 1950 ou 1960. Ils ont le sens de la tribu et du groupe. La crise économique y a contribué. Elle a permis aux jeunes générations d'être en situation d'avoir besoin des autres.


"Ce qui nous rend d'abord heureux, c'est l'amour et la qualité de la relation avec autrui. "

Existe-t-il des domaines plus propices pour être heureux, comme la création artistique, le travail intellectuel ou le sport ? 

Le bonheur peut se rattacher à la réalisation de nos aspirations, qui sont différentes pour chacun. Elles concernent le cœur, donc recouvrent la dimension affective, le corps et l'esprit. Il incombe à chacun de découvrir ce qui le met dans la joie.

Dans votre livre le Miracle Spinoza, vous rapportez que le philosophe propose d'accorder notre nature à la Nature... 

Comme en musique, notre note personnelle va s'accorder à la musique de l'univers. Il s'agit au niveau de notre corps, de notre cœur, de notre esprit de savoir choisir les bonnes rencontres. Pour le corps, c'est le plus simple à comprendre : quels aliments sont bons pour nous ? La logique est la même pour le cœur. Des rencontres nous font du bien, parce qu'elles nous permettent de grandir. Toute la philosophie de Spinoza repose sur l'idée de croissance de l'être. Chaque fois que l'individu grandit, il est dans la joie. Il faut donc orienter nos désirs – spirituels ou sensibles –, le moteur de notre existence, vers des choses ou des personnes qui s'accordent à notre nature et nous mettent dans la joie.


"Il faut orienter nos désirs vers des choses ou des personnes qui s'accordent à notre nature."

jeudi 16 août 2018

L'évolution de l'idée du bonheur avec Frédéric Lenoir (2)


Tout le monde souhaite-t-il être vraiment heureux ?

L'aspiration au bonheur est universelle. Dans toutes les cultures, on retrouve l'idée de pouvoir savourer l'existence, de chercher une satisfaction globale et durable. On en parlait déjà dans l'Épopée de Gilgamesh, un texte datant de 2600 avant Jésus-Christ ! La quête du bonheur est profondément inscrite dans l'être humain, mais elle peut prendre des modalités différentes. En Occident, certains préfèrent le plaisir intense au bonheur, la passion amoureuse à un état de sérénité amoureux, au motif que le bonheur les ennuie. En vertu d'une idée romantique, ils préfèrent vivre intensément, quitte à beaucoup souffrir. Dans certains mouvements spiritualistes, grandes religions ou courants philosophiques, le bonheur sur terre n'apparaît pas comme le but suprême. Il se trouve au ciel, dans le royaume de Dieu. Jésus renonce à son bonheur sur terre en acceptant la crucifixion, mais il sait qu'il ressuscitera. Si la finalité ultime est le bonheur dans l'au-delà, cela justifie l'idée de faire des sacrifices. C'est le pari de Pascal ou la vision de Socrate : le but de l'éthique n'est pas forcément d'être heureux, mais d'avoir une vie bonne, fondée sur la justice et le respect des autres. C'est malheureusement aussi la vision des terroristes qui pensent accéder au paradis en tuant des infidèles.


Comment évolue l'idée dans l'histoire ? 

La notion apparaît dès la Mésopotamie et l'Égypte ancienne, puis est théorisée par les penseurs grecs entre le VIe et le IIIe siècle avant notre ère. Ils nous expliquent comment atteindre cette vie heureuse. Comment bien orienter sa vie par la raison, trouver un bonheur à l'intérieur de soi. Il est en nous, par le regard que l'on pose sur la vie, et non dans l'ajustement du monde à notre désir. On retrouve la même conception de la sagesse en Orient avec le bouddhisme. Il faut travailler sur son esprit pour être heureux et ne pas dépendre des aléas de l'existence. Avec l'avènement du christianisme, le bonheur est reporté à l'au-delà. La notion de salut prend le dessus. Avec la Renaissance, le mot retrouve de sa force. On renoue avec la conception grecque. Puis retour en arrière au XIXe siècle : le romantisme associe le bonheur au confort bourgeois. La philosophie du devoir fondée sur le système de Kant vise l'éthique, pas l'état de satisfaction global. Elle revient dès la Seconde Guerre mondiale dans les sociétés occidentales à la faveur du développement de l'individualisme et de la crise des grandes idéologies collectives. Elles ont échoué à faire le bonheur de l'humanité. Les religions qui nous promettaient la félicité dans l'au-delà sont aujourd'hui en crise, comme la science. Dans ce contexte, on se recentre sur soi-même, on cherche à s'accomplir, à se réaliser. On s'intéresse à nouveau aux philosophes grecs, à Spinoza, au bouddhisme, à la psychologie, aux démarches de développement personnel.
Nous sommes dans un monde où si nous ne sommes pas heureux, nous sommes des ratés.

Aujourd'hui, l'injonction au bonheur n'est-elle pas trop forte ?

Nous sommes en effet dans un monde où si nous ne sommes pas heureux, nous sommes des ratés. Cette recherche d'accomplissement de soi, en dehors de toute contrainte collective, devient lourde à porter. Cela demande une grande exigence de connaissance de soi-même. Beaucoup se sentent écrasés. Ce sentiment est bien décrit dans le livre du sociologue Alain Ehrenberg la Fatigue d'être soi. Dépression et société (Odile Jacob, 1998). La maladie psychique dominante n'est plus, comme du temps de Freud, la névrose – le conflit entre le ça et le surmoi –, mais la dépression. Il est devenu trop difficile d'être soi, de choisir, de se réaliser. On tombe dans un état de tristesse chronique.

à suivre
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mercredi 15 août 2018

L'évolution de l'idée du bonheur avec Frédéric Lenoir (1)

À travers ses 50 livres à succès, le philosophe Frédéric Lenoir essaye de répondre à la question fondamentale : qu'est-ce qui nous rend heureux ? Son dernier ouvrage, le Miracle Spinoza (Fayard, 2017), où il raconte l'itinéraire de ce « grand penseur de la joie », n'y coupe pas. Pour La Vie, le docteur de l'École des hautes études en sciences sociales livre, avec son art de la pédagogie, quelques clés inspirées des grands philosophes.

Le bonheur est-il une addition de moments ?
C'est un état de satisfaction de l'existence. Pour comprendre ce concept, les philosophes grecs, comme Platon, Épicure ou Aristote, l'ont comparé avec un autre état, le plaisir. Celui-ci est la satisfaction donnée rapidement à un besoin ou un désir. J'ai envie de voir un ami et j'ai du plaisir lorsque j'y parviens. Je souhaite voir un film, je le vois et j'en retire du plaisir. Mais le plaisir possède des inconvénients. D'une part, il ne dure pas : dès que j'ai bu, j'ai à nouveau soif. Il dépend aussi de causes extérieures. Il faut toujours renouveler les événements qui nous procurent du plaisir, et nous savons mal le modérer. Nous avons tendance à rechercher toujours plus de plaisir. Et cela peut procurer du malheur à long terme. A contrario, le concept de bonheur n'est pas une émotion passagère, mais un état d'être global et durable. On est bien dans sa vie, dans son corps et dans sa tête. Le bonheur est un état, le plaisir est un moment.

Est-ce l'opposé du malheur ?
Beaucoup de philosophes contemporains, comme Luc Ferry, préfèrent cette approche. Pour avoir une meilleure compréhension de l'état du bonheur, qui reste une ambition assez forte, on se tourne vers l'état dans lequel on n'est pas malheureux. Cette vision me fait penser à la phrase de Jacques Prévert : « J'ai reconnu le bonheur au bruit qu'il a fait en partant. »

Être heureux est-il le fruit de la chance ou procède-t-il d'une démarche rationnelle ? 

Les deux. Si vous êtes issu d'une famille où les parents vous aiment, vous avez plus de chances d'être heureux que dans une famille maltraitante. Même chose si votre penchant naturel est plus tourné vers l'optimisme que si vous êtes doté d'un tempérament colérique ou anxieux. Et puis il y a des moments dans la vie qui conditionnent le fait d'être heureux ou non. Des études états-uniennes démontrent que le bonheur est déterminé pour moitié par notre capital génétique et les événements extérieurs et, pour l'autre moitié, par nos choix et le travail que nous avons fait sur nous.

Chercher une satisfaction globale et durable est universel.

à suivre
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mardi 14 août 2018

Auprès de mon arbre... (2)

Vénérable confident

L'arbre de l'enfance peut aussi être un arbre vénérable, exceptionnel par sa forme, sa dimension et son âge. Quand Xavier, un amoureux des végétaux les évoque, sa respiration et son débit s'accélèrent. « La relation avec eux est plus facile et la complicité, plus grande qu'avec les humains », avoue-t-il. L'arbre de son enfance se dresse dans le massif de la Sainte-Baume, où sa famille maternelle possédait une bastide et une vaste propriété. Cet arbre trapu qui ne croît plus qu'en largeur, haut de 15 m, « le grand chêne » comme les siens l'ont baptisé, matérialise le bonheur enfui : grandes tablées, lectures, siestes, jeux d'enfant et rêveries. N'est-ce pas à ses pieds que son père, récemment disparu, a été présenté à sa mère ? N'est-il pas le confident, le réceptacle des secrets, celui que l'on sent vibrer, respirer, collé à son écorce marron-gris ?
« Près de lui, je me suis toujours senti en sécurité. Sa puissance vitale est si forte. Tu peux lui parler, il te répond. Son diamètre est si grand qu'il est presque impossible d'en faire le tour, même à plusieurs en se donnant la main. Sur ses branches, on observe la sarabande des loirs. À travers son feuillage, les étoiles qui brillent », note-t-il, impressionné aussi par l'idée que sa partie souterraine égale sa partie aérienne. « Son âge nous a toujours intrigués. Mon grand-père prétendait qu'il avait 1 000 ans. Un sylviculteur l'a carotté et a établi qu'il avait 300 ans. C'est donc sans conteste le plus vieux de la Sainte-Baume », confie le quinquagénaire. L'idée que ce chêne ait vu passer plusieurs générations des siens le réjouit. Autant que la pensée qu'il lui survivra.

Un lien avec nos aïeux

Robustes, les arbres nous regardent parfois passer sur la Terre. Dans la ferme familiale, Aymeric a revu récemment le saule pleureur que son grand-père avait planté pour se reposer à l'ombre. Mais, décédé, il ne l'a pas vu s'épanouir. « Aujourd'hui, l'arbre est magnifique mais un peu inutile », regrette-t-il. Pourtant, étrangement, ce saule demeure l'arbre qui l'apaise le plus, comme un lointain écho à ses racines, un lien à la fois mystérieux et visible à son aïeul. Dans le jardin de mon enfance, mon saule pleureur est mort, mais le figuier sur lequel je m'ébattais, lui, résiste.
Sondé sur le sujet, Sami, mon fils aîné, 18 ans, cite cet arbre sur lequel il a grimpé enfant avec son frère et ses cousins. Il a grandi à Paris mais a passé la plupart de ses vacances dans le Sud ensoleillé. Il décrit la coque du bateau retourné qui sert encore de marchepied, près du tronc. « Monter sur un bateau pour grimper sur un figuier, c'est le début de l'aventure. Là-haut, le regard porte par-dessus la clôture, on peut admirer le paysage, parfois même le coucher de soleil. Parce que je l'ai escaladé, c'est l'arbre que je connais le mieux. C'est avec lui que le contact a été le plus grand. » Une relation intime et même pas gourmande : le goût des figues mûres lui est moins précieux que son odeur et son toucher. Pour Sami, ce figuier garde un parfum d'enfance, puissant et inimitable.

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lundi 13 août 2018

Auprès de mon arbre... (1)

Vénérable ou ordinaire, protecteur ou complice, l'arbre qui a marqué notre enfance est capable de la ressusciter. Chacun possède le sien, phare sentimental ou référent imaginaire, comme le montre notre journaliste Corine Chabaud.


Une armée de capricornes a eu raison de la vigueur de son tronc. Le saule pleureur de mon enfance, grignoté de l'intérieur par ces insectes, est mort il y a bien longtemps. Les autres arbres du jardin n'ont jamais autant compté. Ni l'olivier dont on négligeait de cueillir les fruits, ni l'eucalyptus odorant ni le faux poivrier à l'écorce fragile. Je me souviens des feuilles vertes légèrement dentées et des chatons de l'arbre : j'ignorais leur nom mais leur trouvais une ressemblance avec des petites chenilles, inoffensives. Je me souviens du tronc veiné de gris, creusé de galeries. L'après-midi, cette tanière se muait en une aire de jeux discrète et fraîche. Avec ma sœur, nous nous poussions à tour de rôle sur la balançoire fabriquée par notre père.

Si les arbres ont une vie secrète, comme l'a raconté avec succès Peter Wohlleben (la Vie secrète des arbres, les Arènes), bien des gens ont une relation secrète à un arbre. Avec celui qui a marqué notre enfance, le lien peut être très fort. Rattaché à des émotions intenses, il émerge de notre forêt intime et tient une place à part dans notre imaginaire, sans être forcément beau. Spécialiste de Jean Giono, guide érudit de balades littéraires sur les traces de l'écrivain, Jean-Louis garde en son coeur « un arbre modeste, le néflier, souvent tourné en dérision puisque l'expression "des nèfles" signifie "rien" ».
« Il m'est cher car, enfant, j'ai découvert la lecture à l'ombre de ses branches. Il avait poussé en bordure de ma ferme natale. Le soir, à la fraîche, mon grand-père m'y racontait des histoires merveilleuses. Il n'a pas la magnificence d'un chêne, ni le charme de l'olivier, ni l'envergure d'un conifère. Mais il possède la saveur de la nostalgie de l'enfance », confie le guide. Influence d'Elzéard Bouffier, le personnage de Giono qui a fait pousser des centaines de milliers de chênes ? Adulte, Jean-Louis a planté des dizaines d'arbres dans son jardin à partir de noyaux ou de graines rapportés de ses voyages. Sans s'y attacher autant qu'à ce néflier, dont les fruits ne perdent leur astringence et ne se mangent qu'une fois pris par le gel, l'hiver, comme les kakis du plaqueminier.

Culte personnel ou familial

Pas forcément mythologique, l'arbre surgi des brumes de l'enfance est digne d'un culte personnel ou familial. D'une incarnation divine comme chez les Grecs et les Romains. Mais il peut être ordinaire. Émue, Anne se remémore le sureau poussé dans la haie séparant le jardin de sa maison et la base de loisirs, dans les Flandres françaises. Avec ses fleurs blanches à l'odeur sucrée, sa mère confectionnait des beignets. Avec ses baies rouges, une gelée parfumée. Quand Anne déguste à présent un yaourt à la fleur de sureau, les souvenirs affluent : le sureau est sa madeleine de Proust. Elle se souvient des « goûters pharaoniques avec (sa) cousine Caroline », à l'ombre de l'arbuste.
Dans les yeux d'un enfant, les proportions de l'arbre peuvent être exagérées. « Le jardin public, c'était la forêt de Compiègne », note Pierre. Né en 1942, il a fréquenté une école maternelle de la rue Blanche, dans le IXe arrondissement de Paris. Il garde en tête l'image du marronnier de la cour, qu'il associe aux rires de la récré, quand ses marrons servaient de projectiles, ou aux punitions, quand les instituteurs se fâchaient. « Nous jouions aux Boches et aux Français, pas aux cow-boys et aux Indiens », note-t-il.

Refuge protecteur

L'arbre de l'enfance est souvent doté de vertus protectrices. À 10 ans, dans le jardin bourguignon de ses grands-parents, Stéphanie trouvait refuge sur un pommier inaccessible à ses petits frères. Indifférente à l'inconfort, elle dévorait sur ses branches quantité de romans. « Ce n'était pas un arbre nourricier, je n'ai pas le souvenir de ses pommes, dit-elle. Mais je ressens encore son écorce sous mes mains. » Vivre dans un arbre, comme le baron perché d'Italo Calvino, jeune aristocrate qui y élit domicile pour fuir les contraintes sociales ? Ou simplement s'y ressourcer, à l'écart ? « Quand j'ai cherché à acheter une maison à la campagne, un de mes critères de sélection était un arbre sur lequel mes enfants pourraient grimper », dit Stéphanie.

Olivier retrouvait ses deux chers tilleuls lors des vacances dans la maison familiale en Creuse. Plantés devant la bâtisse pour l'ombrager, ils se dressent comme des géants tutélaires sur son seuil, tours de guet sur lesquels se hissait l'enfant-vigie. Ils trônent aussi sur un tableau dans la demeure, miroir évocateur. Le repère géographique qu'ils incarnent est capital. « Quand nous arrivions de Paris en voiture, nous les guettions comme d'autres guettent la mer. Ils symbolisent la campagne, la fin du voyage, la maison d'enfance. » Aujourd'hui fatigués, ils se sont fait supplanter en beauté par des érables récents. Mais ils ne souffrent aucune concurrence sentimentale.


à suivre...
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dimanche 12 août 2018

Oublieuse mémoire...


Je n’ose plus ouvrir mes secrètes armoires
Que vient bouleverser ma confuse mémoire.
Je lui donne une branche, elle en fait un oiseau,
Je lui donne un visage, elle en fait un museau,
Et si c’est un museau, elle en fait une abeille.
Je te voulais sur terre, en l’air tu m’émerveilles.
(Jules Supervielle)

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