jeudi 29 juin 2017

De la nuit intérieure à la grâce avec Christophe Massin (3)


La bonne nouvelle, au regard de ce que vous dites, c’est que nous pouvons faire l'expérience d’un état de grâce dans la vie quotidienne, et non pas uniquement au cours d’une séance de méditation ou un temps de prière...

Oui, c’est vrai. Afin d’éclairer cette idée, j’aimerais citer Swami Prajnanpad : « Tout ce qui vient à vous, vient comme un défi et une opportunité», disait-il. Ce défi et cette opportunité se présentent au moment où nous souffrons terriblement - c’est quitte ou double ! En nous appuyant sur ce ressenti émotionnel douloureux au lieu de le repousser, nous avons la possibilité de passer de l’autre côté du miroir. Swami Prajnanpad disait aussi : « Le relatif, c’est l’absolu. » Cela signifie qu’en vivant de manière absolue le relatif, donc en nous ouvrant totalement au relatif de notre vie humaine, nous pouvons faire l’expérience de la dimension absolue. Lorsque le cœur est bouleversé, il s’ouvre... Dans certaines traditions, il est dit : « Il faut un cœur blessé pour s’ouvrir à Dieu. » Dans une vie trop confortable, la sensibilité est parfois anesthésiée, endormie. Encore une fois, il ne s’agit pas de rechercher la souffrance pour la souffrance, mais la souffrance pour un éveil de notre sensibilité. Toute démarche spirituelle mène à une ouverture du cœur, à un affinement de la sensibilité.
Dans l’enseignement spirituel de Swami Prajnanpad. il n’y a ni dévotion, ni prières ni rituels. Elle s’enracine dans l’expérience du quotidien, dans la manière dont nous l’accueillons, pour mener à l’ouverture du cœur.

Dans les sociétés et les cultures traditionnelles, comme celle de l’Inde, on ne sépare pas le thérapeutique du sacré, la médecine de la spiritualité. Vous qui connaissez bien l'Inde, que pourriez-vous nous dire de la contribution de la philosophie, de la sagesse, de la spiritualité de cette culture à propos des tourments de l’âme ?

Effectivement, à la différence de la tradition hindoue, où médecine et psychologie s’enracinent dans une spiritualité qui éclaire tous les aspects de la vie, dans la perspective de la psychologie et de la psychiatrie occidentales, la dimension spirituelle de l’homme est absente, et c’est un grand manque. En dehors de toute question religieuse, il faut reconnaître qu'il y a en l’homme un potentiel spirituel qui conditionne sa psychologie. De même que notre psychologie intervient dans notre cheminement spirituel, la dimension spirituelle a une grande importance dans notre équilibre psychologique. Dans certains états psychiatriques, on observe l’émergence de cette dimension à travers des délires mystiques. La personne est habitée par une aspiration spirituelle qu’elle ne peut intégrer. Le psychiatre tchèque Stanislav Grof a travaillé sur ces questions et montré l’importance de la dimension spirituelle dans des accès de délire.
La spiritualité participe à l’équilibre de l’être humain. Sans parler de réalisation ultime, pouvoir cultiver une profondeur spirituelle en soi est essentiel. Aujourd’hui, de nombreuses personnes se sentent perdues et sont à la recherche de sens et de mieux-être. Cela est le signe que ce besoin est là, mais que les réponses de notre société ne sont pas satisfaisantes.
En tant que praticien, je constate qu’un travail de psychothérapie classique apporte des améliorations, mais n’est pas toujours suffisant au regard de cette recherche de sens. Résoudre manques et conflits avec les parents, se sentir moins culpabilisé, avoir moins de peurs... est une étape importante, mais ce n’est pas un but pour la vie. Il est essentiel, à un moment donné, de trouver le moyen de sortir de soi, et la démarche spirituelle est ce qui va permettre de remettre en question l’ego. La psychologie ne s’occupe pas de l’effacement de l’ego. Et pourtant c’est lui qui pose le problème de fond. Certains patients ont besoin d’un horizon plus large. Pour moi, la pratique « d’acceptation », que j’ai décrite plus haut, va permettre de ne pas tourner en rond indéfiniment dans des problématiques psychologiques.
Ce que je propose est de ne pas se laisser piéger par « la réalisation spirituelle ou rien ». Chacun d’entre nous, quel que soit son avancement, peut faire l’expérience pendant quelques instants d’une véritable ouverture intérieure. Tout le monde ne sera pas libéré au sens de moksha, la libération finale de l’âme individuelle selon l’hindouisme ; de ce côté-là, il y a très peu d’élus... Ce que j’ai à cœur de transmettre, c’est que nous pouvons tous vivre des expériences spirituelles. Mon travail consiste à aider ceux et celles qui cherchent à le découvrir. Bien sûr, il y a un préalable à l’expérience d’une ouverture du cœur véritable : il faut d’abord connaître nos fonctionnements, nos peurs, nos émotions, accepter qui nous sommes et ne pas chercher à être quelqu’un d’autre... Un état de grâce ne durera sans doute pas, mais le fait d’avoir fait cette expérience change la perspective...

Vous proposez en quelque sorte une démocratisation des petits moments d'éveil ?

Je ne prétends pas que l’éveil est à la portée de tout le monde car ce serait mensonger. Je dis simplement que quelque chose, dans cette perspective-là, nous est possible... Il m’importe que des personnes qui butent dans leur recherche sachent qu’elles peuvent vivre des moments d’ouverture, plutôt que de s’enfermer dans la conviction que rien n’est possible pour elles. En étant bienveillant avec soi-même, on peut faire l’expérience de la grâce, ne fût-ce que quelques instants.


Propos recueillis par Nathalie Calmé
Source : Sources

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mercredi 28 juin 2017

De la nuit intérieure à la grâce avec Christophe Massin (2)


Pourquoi avez-vous décidé de compléter votre travail psychothérapeutique par une démarche spirituelle ?

Pour moi, les deux ont toujours été inséparables car je ne peux concevoir l'homme sans prendre en compte sa dimension spirituelle. La psychiatrie est une discipline médicale qui s’adresse à la maladie : la psychopathologie, la schizophrénie, la bipolarité, les délires... La démarche dont je parle ne concerne pas des personnes atteintes d’une maladie psychiatrique, car elles ne seraient pas en état de faire ce travail... La spiritualité attire beaucoup de gens fragiles, qui sont parfois border-line et qui ont des difficultés à s’insérer dans la société. Une voie spirituelle peut alors devenir un refuge. Pendant des sessions répétées de méditation, quelqu'un de fragile peut décompenser. Dans ce cas, la méditation n’est pas bénéfique car la personne n’est pas en mesure d’affronter ce qui déferle en elle. Ma formation de psychiatre est pour moi un appui pour dire à certains patients que la démarche spirituelle n’est pas mûre pour eux, pour l'instant, et qu’il est préférable qu’ils entament préalablement un travail de thérapie classique pour aller mieux dans leur vie.

Dans le même ordre d’idée, dans votre livre Souffrir ou Aimer vous nous invitez à commencer le travail de connaissance de soi par ce que vous appelez « moi seulement », avant de passer aux deux autres étapes : « moi et l'autre, et l’autre et moi », et enfin « l’autre seulement ». Pour quelle raison ?

Ces étapes ont été établies par Swami Prajnanpad. « Moi seulement » consiste à voir où nous en sommes vraiment, sans s’illusionner, sans se mentir. Par exemple, une personne engagée dans une voie bouddhiste ou chrétienne peut se persuader d'être dans l'amour et la compassion, alors qu’en réalité certaines de ses demandes névrotiques et infantiles ne sont pas réglées et sont ainsi détournées. « Moi seulement » conduit à s’interroger : « Quelle est ma réalité ? Ai-je le cœur ouvert ou fermé à l'autre ? Ai-je des insatisfactions, des peurs ? Suis-je heureux ? » Si je suis incapable de m’accueillir tel que je suis, je ne saurai pas accueillir l’autre tel qu’il est. Beaucoup de personnes ont un fort idéal spirituel auquel elles s’efforcent de ressembler, mais sans tenir compte de là où elles en sont. Vouloir ressembler à une image spirituelle idéale, sans prendre en compte notre vérité émotionnelle et égocentrique, peut entraîner des réactions violentes, telle qu’une dépression ou des angoisses. «L’autre seulement» exige que nous soyons véritablement dégagés de notre égocentrisme.

Pouvez-vous développer ce qu’est réellement « l'acceptation de ce qui est », une notion fondamentale dans la voie de Swami Prajnanpad ?

« Accepter ce qui est » peut paraître simple en apparence, mais en réalité, il s’agit de quelque chose de très subtil. Pendant longtemps, j’ai cru comprendre ce que voulait dire « accepter ce qui est », mais après quinze années de pratique, je me suis aperçu que ma compréhension était intellectuelle et superficielle. Je ne m’engageais pas profondément dans cette expérience. « L’acceptation » nécessite la participation de tout l’être. Le corps fait également parti du processus, dans la mesure où toute tension corporelle est le signe d'un refus sur le plan émotionnel. On peut reconnaître qu’à l’intérieur de soi, il y a telle pensée, tel état émotionnel, tel ressenti physique et les accepter. C’est déjà une étape importante. Mais «ce qui est» se limite-t-il à cela ? Qu’y a-t-il à accepter ? Qu’est-ce que c'est, « ce qui est » ? Peut-on le définir ?... En deçà de notre vécu individuel et de nos ressentis intérieurs, il existe une autre réalité qui ne se rapporte ni à des faits psychologiques ni à des faits extérieurs, une réalité impossible à expliquer avec des mots. En traversant délibérément des remontées d’émotions fortes, on peut faire l’expérience d’un grand silence.
Le point de départ de l’acceptation se situe au niveau relatif de l’être humain, avec son vécu, ses pensées, ses émotions. Si on reconnaît cette vérité complètement, qu’on la vit et la ressent avec une attitude intérieure de totale ouverture et d’acceptation... on débouche sur un plan de l’être où il n’y a plus rien à dire, où il ne se passe rien - au sens événementiel. On éprouve alors un sentiment d’amour, de paix -certains diront « Dieu ». « Ce qui est », c'est aussi cette dimension de paix...

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Propos recueillis par Nathalie Calmé
Source : Sources

mardi 27 juin 2017

De la nuit intérieure à la grâce avec Christophe Massin (1)

En 1974, Christophe Massin part pour l'Inde, où il rencontre Kangyur Rinpoché et Ma Anandamayi.
C'est son premier contact avec la spiritualité. À son retour, saisi par la lecture des livres d’Arnaud Desjardins, il entame une démarche spirituelle auprès de lui. À l'issue de ses études de médecine, il se spécialise en psychiatrie et rédige un mémoire sur les aspects psychologiques du Vedânta hindou et de l'enseignement de Swâmi Prajnânpad. 

« Tout mon travail est nourri par cet enseignement », confie-t-il.

La nuit est parfois associée aux tourments de l'âme, à des états intérieurs faits de souffrance. De nombreux mystiques, comme saint Jean de la Croix, mais aussi d'autres traditions, ont connu des nuits de doute, de crise... Certains ont même parlé d'une nuit de l’angoisse. Avec quel regard le psychiatre que vous êtes considère-t-il ces nuits psychiques ?

Lorsque l’on est habité par une forte aspiration à trouver la lumière, la conscience, l’amour. Dieu - quel que soit le nom que l’on donne à cette réalité -, on vit à la fois des instants de grâce et des heures d'extrême aridité, de coupure, où le cœur est fermé. Au cours de ces « nuits intérieures », on se sent coupé du divin, on doute de soi et des autres, on a des pensées négatives, on ne perçoit plus aucun horizon. Tout est récupéré par la pensée. On peut exprimer cela en termes religieux, à travers la notion du « diable » - celui qui instille le doute -, mais cette nuit du cœur, que l’on retrouve poussée à son extrême chez les grands mystiques, est aussi un phénomène psychologique que nous connaissons tous, à notre mesure. Chaque personne qui chemine plus modestement dans sa vie traverse des périodes difficiles, en ayant la sensation d’être fermée, l’impression de piétiner, de tourner en rond. Ce n'est pas la nuit de saint Jean de la Croix, mais nous avons tous nos périodes obscures, avec des flots de pensées négatives.

Le cheminement intérieur que vous proposez unit psychothérapie et spiritualité. En quoi cela consiste-t-il ?

Depuis plus de trente ans, je reçois des personnes engagées dans une démarche de transformation personnelle. Certaines viennent à la spiritualité au cours de leur thérapie, alors que d'autres décident d’entamer un travail sur les émotions car elles se sentent freinées dans leur cheminement spirituel par des blocages psychologiques. Le maître indien Swami Prajnanpad, qui avait constaté ce phénomène chez ses disciples, insistait sur le fait que pour aller plus loin il était essentiel d’entrer en contact avec notre vérité émotionnelle. Si toute pratique spirituelle mène à l'ouverture du cœur, il arrive le plus souvent que des émotions réprimées nous ferment le cœur. Pour vivre une transformation authentique, il est nécessaire de plonger en soi-même, d’entrer en contact avec nos émotions et nos peurs, de les accepter pour s’en libérer. Il ne suffit pas d'analyser nos émotions uniquement à la lumière de notre histoire, mais de voir comment notre sensibilité a été touchée, affectée et s’est refermée à la suite d’une blessure, d’une déception, d’une violence, d’un abus... Il est essentiel de vraiment comprendre cela dans tout son être et pas seulement dans sa tête.

Ce chemin de réconciliation avec soi-même passe par des séances de lying, que vous conduisez avec vos patients. Cette pratique de « libération des schémas psychologiques » n’est pas toujours agréable et demande un peu de courage...

Oui, car pendant les séances de lying, nous sommes confrontés à des émotions, des vécus, que nous avons refusé de ressentir, sur lesquels nous avons posé un couvercle. Accepter de découvrir la personne que nous sommes vraiment, au niveau de notre vie émotionnelle, demande effectivement du courage. Nous n'avons pas toujours envie d’aller explorer les lieux en soi où ça fait mal. Il ne s’agit pas de le faire par masochisme, mais - si on se réfère aux symbolismes anciens - pour « franchir les portes de l’enfer », « affronter son dragon intérieur »... Si nous nous ouvrons totalement à une douleur émotionnelle, en acceptant de la traverser, nous découvrons qu'il existe un plan de conscience en nous qui n'est jamais affecté. En laissant complètement les émotions être, nous réalisons que la conscience n’est jamais triste, désespérée, ou en rage... La conscience est toujours lumineuse et paisible. L'approche du lying permet de faire cette expérience fondamentale : au fond de nous, comme au fond de l'océan, tout est calme. Dès lors, on n'a plus peur des turbulences émotionnelles, et on se rend compte qu’il n’y pas à les raisonner ni à essayer de lutter contre elles, mais juste à les traverser comme on traverserait, en avion, d'énormes nuages.



Propos recueillis par Nathalie Calmé
Source : revue Sources

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lundi 26 juin 2017

Satsang... avec Mooji


Satsanga (sanskrit Sat = vérité, réalité absolue, Brahman. Saṅgha =compagnie, union, assemblée, rassembler.), signifie « être en compagnie de la vérité »...



Quand le Juif, le Chrétien, et le Musulman s'endorment, qui sont-ils ? Quand l'homme riche et l'homme pauvre s'endorment, qui sont-ils ?
Où sont leurs différences ? Vous devez trouver ce lieu dans votre cœur, où tout est, en quelque sorte, neutralisé dans la pure équanimité.
Les guerres, elles ont toujours existé, et continueront peut-être encore très longtemps. Mais la liberté est ce que nous sommes, non ce pour quoi on doit se battre. Le satsang est la voie de la Nature, de la Vie, de la Conscience, de Dieu – une sortie de la souffrance. Nous n'avons pas besoin d'aller sur une autre planète. C'est ici-même !
Vous devez ramener votre Éden ici-même.
Vous devez ouvrir la porte de votre propre être afin d'y laisser passer Dieu. 

Et vous la franchissez en tant qu'Un. »
Mooji ॐ

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dimanche 25 juin 2017

Pardon avec Tim Guénard

Y a-t-il des situations difficiles à pardonner ?


Oui, tout ce qui touche les enfants abusés, les choses qui atteignent la croissance physiologique. Avant de pardonner, il faut déjà digérer. Pour moi, le plus dur dans mon pardon, c’était l’atteinte au corps parce que le fait d’être cassé partout, d’avoir subi des choses pas très jolies, tu ne t’aimes plus. Tu es abîmé avant d’être fini. Tu as des peurs, des manques de confiance. On a atteint ton image, une image divine. 

Le Big Boss a dit : « tu honoreras ton père ou ta mère » et non pas « tu aimeras ton père ou ta mère » parce qu’il sait qu’il y a des papas et des mamans qui sont plus durs que des Everest, des Kilimandjaro, sommets presque inatteignables. Je trouve ça très beau qu’il n’ait jamais dit « tu aimeras ». Je pense qu’il sait qu’il y a des papas et des mamans faciles à aimer mais que d’autres sont inatteignables, c’est-à-dire qu’ils sont des sommets dangereux. 


Donc, pour certains petits enfants, il est normal qu’ils ne puissent pas accéder au pardon tout de suite. Ils vont devoir d’abord se « déséquestrer » de leur histoire. Le premier temps, c’est de se reconnaître vierge.  Il m’est arrivé de dire à des prostituées qu’elles étaient vierges : « ton âme est vierge ». L’homme peut tout salir, sauf ton âme, c’est-à-dire l’intimité de ton intimité. Du coup, il faut toujours donner quelque chose de propre à quelqu’un qui a quelque chose de sale. Personne ne peut salir le cœur du cœur. C’est l’âme qui alimente le cœur. C’est le disque dur de la pureté. C’est pour ça que tout le monde est récupérable.


Le problème de nos rancunes, c’est d’accuser, parce qu’on a été blessé. La blessure devient une accusatrice. Au début, c’est une réalité et après, le danger, c’est de l’entretenir en devenant accusateur. On honore la date anniversaire à tel point qu’elle va nous séquestrer, nous anesthésier et elle peut devenir une maladie psychique en ayant décidé de toujours voyager avec sa souffrance. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de malades psychiques qui pourraient guérir. Il suffit qu’ils choisissent de se délester comme le voyage en montgolfière. 


Si on veut aller plus haut et plus loin, il faut lâcher du poids et ce n’est pas jeter. Pardonner, ce n’est pas oublier, c’est savoir vivre avec. Ta plus grande ennemie, ce n’est pas ta souffrance, c’est ta mémoire, car elle te rappelle que tu as souffert tel jour et elle va avoir le bon plaisir de te le rappeler. Elle va prendre de plus en plus d’espace. 


C’est là où la dimension spirituelle devient un cadeau, car tu prends conscience que tu es un tout pour tout et non pas un tout pour rien. Et c’est ça Dieu. Il va falloir que tu deviennes l’ami de ta mémoire, c’est-à-dire qu’en pardonnant, elle ne va pas se sauver. Et du coup, tu es comme une belle bagnole. La belle bagnole ne reste belle et propre que parce que le gars qui aime sa bagnole la regarde, la nettoie mais il ne se dit pas que c’est le dernier lavage. Le pardon, c’est ça. Tu pardonnes une fois, c’est un lavage, ce n’est pas définitif. Tu vas te resalir mais ce n’est pas grave, tu iras te relaver. Du coup, la mémoire n’efface pas. Elle devient une archive dans laquelle tu peux aller faire des visites et tu prends ce qui est bon et ce qui n’est pas bon. 


Quand tu vis sans le Big Boss, c’est-à-dire par toi-même, tu restes dans la rancune et tu te laisses polluer. Le jour où tu rencontres ta dimension spirituelle, tu acceptes qu’il y ait des choses qui te dépassent qu’on appelle les rencontres. Un tel va dire tout haut ce que tu penses tout bas et tu vas dire : « putain je suis normal »...




Pourrait-on dire que le pardon est une nécessité biologique ?

Moi je dirais que c’est le GPS du bonheur. Tu ne peux pas continuer la route vers le bonheur si tu ne rentres pas le pardon dans ton GPS. Tu ne verras personne d’accompli. Toutes les belles personnes que tu vois, ce ne sont pas des gens qui s’embarrassent du passé mais qui l’ont offert. Tu le vois chez les gens qui ont été dans les camps à Auschwitz, ceux qui ont vécu de grands drames, quand tu les regardes, ils sont beaux. Leur passé, ils l’ont vécu mais il ne les empêche pas de vivre. Ils ont fait paix avec leur histoire.

Mère Teresa, on lui avait interdit d’aller voir son papa et sa maman mourir, tout prix Nobel qu’elle était. Est-ce que tu ne crois pas qu’elle avait un pardon à vivre, toute sainte qu’elle était ? Est-ce que tu ne crois pas qu’elle a connu une colère, qu’elle a connu un pardon à vivre. Le GPS de mère Teresa a été justement d’être un pardon infini parce qu’elle a ressenti Jésus au démarrage. Elle a eu des coups de chaleur avec Lui. Tant qu’elle était en activité, elle servait le pauvre comme elle servait Jésus. Quand elle était en non-activité, en état de prière, elle était remplie d’angoisses. Ne crois-tu pas qu’elle a renouvelé ses pardons indéfiniment ? Marthe Robin qui a fait un bien fou à des quantités de gens du fond de son lit, eh bien elle était toute petite devant le suicide de son frère, elle qui a sauvé tant de monde. Est-ce que tu ne crois pas qu’elle a été confrontée aussi à des combats pas possibles ? Ce sont les saints de notre temps. Je pense que pour aller vers la route du bonheur, tu ne peux pas le vivre sans ce GPS du pardon. Si tu refuses le pardon, tu refuses le bonheur. Quand tu pardonnes, tu te sens léger.





extrait inédit du magazine Reflets (n° 23)

samedi 24 juin 2017

Traversée... avec Christian Bobin

Vivre est une chose simple : il suffit d'y consacrer chaque seconde de sa vie ! si nous avons pratiqué ces actes de résistance et même si la vie nous submerge, ce n'est pas grave...
C'est lié à la joie. Il faut savoir perdre. Et trouver la joie dans la défaite. La joie c'est de n'être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout, affamé de tout, partout dans le dehors du monde comme au ventre de Dieu..

Je vais vous donner un exemple que tout le monde va comprendre tout de suite. Quand on a trente ans à peu près, l'âge des bandes d'amis, et que c'est l'été, cette saison incroyablement belle, et que l'on tente de traverser une rivière sans trop se mouiller, que fait-on ? On passe d'un galet à l'autre. On peut gagner, c'est-à-dire arriver sur l'autre rive indemne. Mais on peut aussi perdre tout d'un coup, glisser brusquement, tomber, se mouiller... et s'apercevoir que perdre, c'est encore plus drôle que de gagner, et que ce n'est pas grave ! Ce qui comptait, ce n'était pas d'atteindre l'autre rive indemne mais d'être ensemble, vivant, de se réjouir de petits riens comme ceux-là. 
On ne parvient pas à un certain âge sans avoir perdu. Beaucoup, oui. Ce que j'ai perdu est irrattrapable. Je ne parle ni des objets ni des biens ni même de l'argent mais des êtres. J'ai perdu des êtres qui étaient pour moi des sources de soleil. Ce soleil a été mis en terre. Apparemment mis en terre. Moi, je pense que je continue à en recevoir les rayons. Mais je sais aussi, en même temps, que c'est une perte et qu'elle est irrattrapable. Je sais les deux choses. Que dire de plus? 
Christian Bobin.

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vendredi 23 juin 2017

Esprit coloré...




"Lorsqu’un arc-en-ciel apparaît, lumineux dans le ciel, vous pouvez contempler ses belles couleurs, mais vous ne pouvez l’attraper et le porter comme un vêtement. 
L’arc-en-ciel naît de la conjonction de différents facteurs, mais rien en lui ne peut être saisi. 
Il en va de même pour les pensées. Elles se manifestent dans l’esprit, mais elles sont dépourvues de réalité tangible ou de solidité intrinsèque. Aucune raison logique ne justifie donc que les pensées, qui sont insubstantielles, disposent de tant de pouvoir sur vous, aucune raison pour que vous en soyez l’esclave." 

 Dilgo Khyentsé Rinpoché

jeudi 22 juin 2017

Une conférence de Faouzi Skali (3)


"Aujourd’hui plus que jamais, on voit l’importance de la dimension soufie, qui se trouve au cœur de la société marocaine. Il s’agit d’un rempart contre l’extrémisme. Il y a donc un besoin d’en témoigner dans le monde entier."



Troisième partie : (15 min.)
 

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mercredi 21 juin 2017

Une conférence de Faouzi Skali (2)


"Rappelle-toi que tu n’es pas seul au monde. Tu dépends de mille créatures qui font le tissu de ta vie."






Deuxième partie (15 min.)
 

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lundi 19 juin 2017

Une conférence de Faouzi Skali (1)


Un précieux partage de ce qui peut se transmettre à travers une pratique spirituelle... Un témoignage de Faouzi Skali imprégné du soufisme.



Première partie (16 min.)
 

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Vigilance en ordre...



Et, un beau jour, on se rend compte que cet état de conscience de soi devrait en effet nous être normal et naturel, qu’il n’y a aucune raison pour qu’on soit tout le temps emporté, identifié, absorbé. Je prends appui sur ce qui est, et je suis là, attentivement conscient de ce qui m’entoure. Ce qui nourrit cette conscience, c’est ce désir d’adhésion et la constatation de toutes les émotions, même légères, qui se lèvent et qui m’arrachent à cette adhésion. Je me surprends en flagrant délit de non-acceptation que ce qui est soit, de non-acceptation du sourire d’une personne, du regard d’une autre, du geste d’une autre, de la coiffure d’une autre, du vêtement d’une autre, de la réflexion d’une autre. Or chaque fois que je ne suis pas d’accord, je décroche de la réalité. 

Cela demande une grande vigilance – je ne dis pas qu’on puisse le faire en rêvassant – mais cette vigilance est possible parce que le point d’appui est là. J’entre dans le salon et je vois un désordre indicible, des balais qui n’ont pas été rangés, des pull-overs par terre. Bien. Immédiatement : « oui », et non pas : « oh ! » Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? J’agis, j’interviens. Vous verrez que, de seconde en seconde, les moments où vous n’êtes pas totalement d’accord sont la presque totalité du temps. Les moments où vous êtes vraiment d’accord sont tout à fait rares. Dès que je décroche, je repars dans mon monde et, dès lors, je n’ai plus de point d’appui pour voir vraiment ce qui m’entoure. C’est cette vision du monde réelle parce que non émotionnelle qui me ramène à la conscience de moi et fait que je ne peux plus être emporté ni identifié, que je ne peux plus être tout le temps confondu avec tout, emporté par tout.



Arnaud Desjardins 
Adhyatma yoga 
À la recherche du soi I

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dimanche 18 juin 2017

Deux dénominateurs communs avec Arnaud Desjardins

Il y a 92 ans naissait Arnaud Desjardins. Voici un extrait d'un séminaire pour lui rendre hommage... (et me remercier...)


... Peu à peu j’ai essayé de regarder, pour arriver justement à une certitude, s’il existait des dénominateurs communs que je rencontrerai sur toutes les voies spirituelles avec lesquelles je pourrai être en contact. Il est évident que l’utilisation de musiques, de trompes et de cymbales par exemple, je la rencontre chez les Tibétains, mais je ne la rencontre pas chez les soufis dans l’islam. Cela je peux l'éliminer comme ne faisant pas partie des dénominateurs communs. Ainsi il m’est apparu qu’il n’y avait en fait que deux dénominateurs communs, deux, que j’ai retrouvés partout. Le reste je le trouvais presque partout peut-être, mais pas partout. Il n’y avait que deux dénominateurs communs, mais il y en avait deux, et ces deux-là étaient partout sous-jacents à toutes les techniques. 
C’était en fait l’essence de la voie; le reste étant des points d’appui, et parfois des points d’appui combien précieux. Parce qu’il ne faut pas non plus se priver de tous les points d’appui comme l’ont fait certains héros védantiques de la spiritualité qui voulaient être ce qu’on appelle en sanscrit « sans support ».

Ces deux dénominateurs communs, c’est d’une part ce que j’appelle moi, en français, pour utiliser un seul mot, vigilance — mais vous pouvez utiliser d’autres mots qui seront équivalents ou peut-être meilleurs — et qui traduit l’idée de la présence à soi-même, d’une conscience de soi particulière, apportée dans l’existence en plus de la conscience ordinaire, par laquelle je suis très conscient que je suis en face de l’inspecteur des contributions et pas en face du dentiste, par laquelle je ne parle pas de mes bridges ou de mes couronnes à l’inspecteur des contributions, ni de mes tiers provisionnels au dentiste. Cela est ce que nous appelons ordinairement la conscience. Et en plus de cette conscience qui nous permet de vivre sans que la famille appelle le psychiatre au secours, il existe une autre conscience que les contemporains ignorent totalement, et qui est au contraire la préoccupation essentielle des moines, des ascètes et des yogis, que j’appelle vigilance parce que ce mot implique le mot veille — « veillez », « éveillé au milieu des endormis » — qu’on peut appeler aussi présence à soi-même, conscience de soi ; en anglais le vocabulaire est plus riche, mindfulness, collectedness, awareness, self remembering, c’est toujours l’idée d’une vigilance particulière. 
Dans l’islam on insiste sur l’aspect non-oubli ou sur l’aspect souvenir de cette conscience. Mais fondamentalement il s’agit d’une même réalité : est-ce que je suis absorbé, confondu, emporté par les circonstances que je suis en train de vivre au point de me perdre dans ces circonstances, ou est-ce que je peux rester présent à moi-même ? La lutte pour cette présence à soi-même, l’exercice de cette présence à soi-même, je l’ai, comme vous pouvez le vérifier vous aussi, découverte comme un des dénominateurs communs, un thème fondamental partout illustré par des anecdotes et partout étayé par des méthodes particulières. 

 Et le deuxième dénominateur commun, diversement exprimé, c’est toujours un travail de libération des émotions. On l’appelle parfois détachement, équanimité, sama-darshan en sanscrit, vision égale, purification des passions dans l’ancien vocabulaire de la tradition ascétique et mystique chrétienne. Quand il s’agit de se débarrasser de vices, de défauts ou de souillures, en regardant bien, on découvre tout de suite que ces vices, ces défauts, ces souillures quel que soit le mot, sanscrit ou non, utilisé pour les désigner, ne sont rien d’autre que des émotions, telle ou telle forme d’émotion, peur, désir, haine, jalousie. C’est toujours une émotion qui apparaît, momentanée, créée par des circonstances et qui nous arrache au calme, à l’équanimité, à la stabilité du centre de nous-même, de la conscience profonde. « E-mus », mus hors de nous, emportés.

Voilà les deux dénominateurs communs que j’ai retrouvés partout, depuis le monastère trappiste jusqu’à la confrérie soufie, en passant par des entretiens avec des rinpochés, la lecture de certains livres, jusque dans l’hindouisme, au Japon dans les monastères zen. Sous des tormes différentes, j’ai retrouvé ces deux dénominateurs communs partout. 

 Qu’est-ce qui m’empêchait de lutter aussi souvent que je le pouvais pour les vivre, pour vivre cette vigilance et vivre ce dépassement des émotions ? Qu’est-ce qui m’empêchait de les vivre dans les conditions où je me trouvais, quelles qu’elles soient? Il n’y avait plus cette différence massive entre ce que j’avais si longtemps considéré comme des circonstances favorables, la vie dans un ashram ou auprès d’un grand sage, et les circonstances défavorables, les moments ingrats, pénibles, tendus de l’existence. Une fois, une personne m’a posé cette question, avec une grande nostalgie : « Comment progresser malgré les difficultés quotidiennes? », sous-entendu, et je connais bien ce sous-entendu, « tout le monde n’a pas la chance comme vous d’avoir passé plusieurs années de sa vie entre Ma Anan-damayi, Gyalwa Karmapa, Kangyour Rinpoché et les monastères zen ». Comment progresser malgré les difficultés quotidiennes ? Et la vraie réponse c’est : comment progresser grâce aux difficultés quotidiennes. Ce qui change évidemment tout lorsqu’on ne vit plus auprès d’un sage dont la grâce, la lumière, la réalisation nous éclairent intérieurement mais momentanément; et lorsqu’on se retrouve dans les conditions plus ou moins laborieuses et parfois difficiles qui sont les nôtres. Vigilance, ne plus se laisser happer, identifier, emporter, absorber par la situation, par l’état d’âme; et intense désir de dépasser le jeu des émotions qui nous mène, qui nous mène toujours comme des marionnettes dont la vie tire les fils. 


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