mercredi 8 juillet 2020

Retour toujours


"Tu peux retrouver la Paix seulement quand tu retournes chez toi, dans ton propre Soi."
Papaji


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mardi 7 juillet 2020

Le temps qui nous transforme

La Voie de l'action

Au Japon, dans différents monastères zen, les moines zen peuvent lire cet avertissement écrit à la porte du zendo, le lieu où se pratique l’exercice appelé zazen :

« La naissance et la mort sont des événements importants.
Comme la vie est éphémère ! Chaque minute est précieuse.
Le temps n’attend personne ».



Chaque minute est précieuse ! Le temps n’attend personne !
Cette formule injonctive devrait satisfaire la plupart des managers responsables des entreprises cotées au Cac 40. Les Enseignements proposés par Hui-Neng (maître Chan, au 7ème siècle) pourraient devenir une invite à travailler plus vite sans pour cela augmenter les salaires. Il y a une vingtaine d’année, le management était fasciné par le livre d'Eugen Herrigel, « Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc », dans lequel ils percevaient la possibilité d’augmenter l’efficacité et les performances du personnel.

Comment comprendre ce quatrain sur le temps ?
Pratiquant zazen et accompagnant depuis plus de quarante ans des personnes attirées par cette pratique méditative, ma réponse est qu’il n’y pas matière à comprendre. Notre obsession pour l’entendement doit laisser place à l’expérience.

Zazen, ainsi que les exercices orientaux dans leur ensemble, n’a qu’un but: la transformation de la personne qui pratique cet exercice. Le mot transformation est ici synonyme de maturation. Ce qui peut étonner est l’immédiateté de ce changement qui se révèle dans ce qu’on désigne comme étant l’expérience intérieure.
Il s’agit de ce que le maître zen désigne comme étant l’expérience de la vraie nature de l’être humain; ce que Dürckheim désigne comme étant notre nature essentielle.

L’intérêt de l’homme occidental pour la « méditation » correspond à un fait nouveau : des personnes, de plus en plus nombreuses, pressentent qu’au plus profond d’elles-mêmes, l’homme est ce qu’il aspire à être. Et, la méditation pourrait être cet exercice qui prépare les conditions qui permettent et favorisent l’accomplissement de notre vraie nature d’être humain.
Pourrait être ? Oui, parce qu’aujourd’hui, si le mot méditation est tendance, il est souvent dévié dans des méthodes qui ont pour but le développement de l’ego, de la personnalité, du personnage social ; ce qu’on appelle le développement personnel.
Ce que le maître zen désigne comme étant la vraie nature de l’être humain, n’est pas un Ego augmenté, c’est notre réalité en tant que personne. Ma nature essentielle est le
« Je suis » qui est à l’origine, bien avant le « Je suis Moi ou Moi je suis ». L’inné précède le conditionné.
Plutôt que de prolonger ce discours à propos de l’expérience de notre vraie nature, je vous propose de lire ce qu’a écrit une participante, Anne Laure Gannac, après sa première retraite au Centre Dürckheim (voir articles précédents).
Description simple et explicite de ce cheminement qui a pour sens la perception clarifiante du vrai soi-même : La voie de l’action.
                                                                                                     Jacques Castermane

lundi 6 juillet 2020

Le jour où j’ai décéléré par Anne Laure Gannac (2)


Je fais l'expérience de la paix 

« Si tu ne trouves pas le calme, ici et maintenant, tu le trouveras où et tu le trouveras quand ? » La phrase a sur moi l’effet d’un électrochoc. Assise en tailleur sur un zafu, un coussin de méditation, face à un mur blanc, comme la vingtaine d’autres personnes venue participer à cette sesshin ( Retraite de méditation intensive, suivie, en l’occurrence, au Centre Dürckheim, à Mirmande - Drôme, dirigé par le maître zen Jacques Castermane) , je viens de prendre un coup dans le ventre. Je la connais cette citation de maître Dôgen, moine bouddhiste japonais. Mais, ici, dans le silence du dojo, et prononcée comme une douce évidence par Jacques Castermane, maître zen, elle me fait monter les larmes aux yeux. Cette notion de calme, soudain… Oui, c’est bien cela, en effet, que je cherche à atteindre dans l’urgence. Le calme. Cet état tant espéré, attendu, sans cesse reporté à « après » : « une fois ce dossier bouclé », « une fois les enfants couchés », « une fois en week-end »… 

La phrase de Dôgen m’émeut par la brutalité avec laquelle elle me révèle combien je fais fausse route : il n’y a rien à « faire » de particulier pour trouver le calme. Rien. « La vie, poursuit Jacques Castermane, ne commence pas après la vaisselle ou après le balayage : savoure chaque instant que tu vis. » Et cette saveur exige inévitablement de la lenteur. Ralentir, c’est ressentir. Vivre le présent dans toute sa capacité à nous rassasier de calme. « Zazen, c’est la rupture. Rupture avec notre quotidien, nos habitudes. C’est, de fait, l’occasion de se regarder être. Et de constater que, le plus souvent, nous n’agissons pas, nous réagissons : réactions mentales, émotionnelles, physiques… 

 Zazen, c’est la voie de l’action. » « Action » : ce mot que je fais habituellement rimer avec précipitation et multiplication d’expériences se résume ici à ce que vit mon corps dans l’immobilité. Cela me paraîtrait fou si je n’étais pas en train de le ressentir à travers ma respiration et mon léger balancement qu’elle provoque naturellement. Les pensées m’assaillent, envie de bouger, des fourmis dans les pieds… « L’ego n’aime pas cette rupture avec son fonctionnement habituel. Alors il intervient : les pensées, de nouveau, nous habitent, inutiles. Pour arrêter leur flux, il nous faut retrouver l’attention à la respiration. » Et, sans cesse, « tout reprendre à zéro ». L’expression me rassure : elle me rappelle qu’il est toujours possible de revenir au calme. Entre deux séances de vingt-cinq minutes de zazen, cinq minutes de kin-in : l’expérience est la même, mais se vit debout, en marchant lentement. Très lentement. Dans une lenteur que je ne mesure plus, je tente de me laisser porter par le balancement d’un pied sur l’autre, doucement, je sens que chaque jambe travaille intensément, hanches, fesses… Coureuse de fond, j’apprends à marcher. « Zazen est terminé, l’exercice continue », invite Jacques Castermane. À l’extérieur du dojo, en préparant le repas, en dressant la table, en balayant la cour, je m’efforce de rester dans cette pleine conscience, attention précise à chaque action – qui, de fait, est lenteur. Étonnamment, cela ne me demande aucun effort : je n’ai pas la sensation de me contraindre à ralentir, mais de suivre un rythme interne qui tombe juste. Mon rythme. Je me sens bien. 

Après quatre jours au Centre Dürckheim, je ne suis plus moi. Ou, plutôt, j’ai l’impression d’être moi comme jamais. D’avoir été remise à l’endroit, de marcher vraiment, de respirer vraiment. Quelque chose comme un retour à l’essentiel qui rend impensable toute nouvelle fuite en avant. J’existe, j’en suis consciente, cette action en soi me suffit pour ne pas ressentir le besoin d’en accumuler dix en même temps. Mais, ce que je peux ici, dans l’atmosphère paisible et bienveillante du centre, est-ce que je le pourrai chez moi, à Paris, dans ma vie rythmée par les impératifs, les délais et par les agitations de la foule stressée ? J’en doute sérieusement. Et j’ai raison. De retour dans mon quotidien, je me sens tortue dans un monde de lièvres. Non pas trop lente, mais trop tranquille. Cependant, comme la tortue de la fable, je continue à mon rythme, en toute quiétude. Et dois bien constater que j’arrive à temps, boucle mon travail dans les délais, fait ce que j’ai à faire : La Fontaine avait vu juste. Sinon qu’il ne suffit pas de partir à point pour tenir à son rythme dans un monde en accéléré : il faut accepter de choisir. Renoncer. Au travail, savoir déléguer et « procrastiner » : ce n’est pas parce qu’un dossier n’est pas traité dans la minute qu’il va m’exploser à la figure… 

Dans la vie privée, sortir moins et s’asseoir plus. Un travail de révision des priorités s’impose, une sélection des désirs devient indispensable. L’heure est aux renoncements nécessaires. Tout cela, je le savais, au fond, j’en connaissais la nécessité. Mais, grâce à cette « voie de l’action », désormais, je le ressens. Cela ne passe plus par la tête, mais par le corps, et la nuance est radicale. Par un retour sur le ressenti et sur la respiration, tous ces choix, à ma grande surprise, se font presque d’eux-mêmes. Souvent, la tentation du « toujours plus » me reprend. Ma cadence s’accélère pour se caler sur celles des autres et, bientôt, pour tenter de les dépasser. La différence, c’est qu’à présent je m’en rends compte. Et je sais qu’il ne tient qu’à moi de retrouver mon rythme. Ralentir. Bien faire ce pas. Puis ce pas. Tout reprendre à zéro. Ne pas me dépêcher de faire la cuisine pour passer rapidement à table, pour aller me coucher tôt… Non : aimer préparer le repas, vivre chaque geste, savourer. La lenteur est sensuelle, rappelle Milan Kundera. Sur le chemin de l’école, ne plus dire à ma fille : « Vite, dépêche- toi, on va être en retard. » Non, vivre ce moment avec elle. Quitte à partir plus tôt pour pouvoir oublier l’heure. Et relire Montaigne : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. » Et à nous. À ce qui est là. La sensation d’urgence cède tout naturellement la place au plaisir. Mais, à cette volupté, se substitue encore souvent la jouissance de l’urgence. Je me remets à penser qu’il y a trop à lire, à voir, à entendre, à apprendre pour se permettre la lenteur. De nouveau, je doute : ralentir ? Pour quoi faire ? « Posez-vous la question, suggère Jacques Castermane : “Suis-je né pour aller vite ? Pour me lever vite, me doucher vite, déjeuner vite, partir vite au travail ? Et pourquoi finalement ? Pour arriver vite au cimetière ?” À vous de voir. »


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source : Psychologies magazine
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dimanche 5 juillet 2020

Le jour où j’ai décéléré par Anne Laure Gannac (1)


Au bureau, ma chef m’appelle Lucky Luke, et ce n’est pas pour mes paires de bottes ou mes gros ceinturons. J’ai toujours tenté de dégainer plus vite que mon ombre, je n’y peux rien, je suis née pressée. Enfant, je voulais être adulte. Comme tous les enfants, bien sûr. Mais un peu plus, sans doute. À 2 ans, je me levais tôt pour préparer mon petit-déjeuner seule, raconte-t-on en famille : « Toujours tout fait plus vite, plus tôt que tout le monde ». Qui préférerait s’entendre dire qu’il a toujours tout fait plus lentement, plus tard que les autres ? La vitesse parle de précocité, d’autonomie puis d’efficacité, de rentabilité… Elle soulage les parents, satisfait les employeurs, arrange les amis qui n’ont jamais à attendre aux rendez-vous. Aussi n’est-ce pas sans une pointe de fierté que j’admets être du genre rapide. Pour moi, être en avance c’est être à l’heure et, être à l’heure, c’est déjà être en retard. « Avez-vous une idée du retard que vous cherchez à rattraper ? », me demande un jour une psychanalyste. Le mot "retard" ne m’évoque rien d’autre que le lapin d’Alice au pays des merveilles. Toujours pressé. Évidemment, il a rendez-vous chez la reine : cela vous met plus d’un lapin en état d’urgence. Quant à ce verbe, "rattraper"… il n’y a guère qu’un écart qu’il me soit impossible de rattraper : les huit années qui me séparent de ma sœur aînée et admirée… Un de ces moments magiques de l’analyse où, soudain, le plafond se fendille et laisse apparaître une évidence. Viennent également sur le tapis de son cabinet mon inquiétude à l’idée de "rater quelque chose", la sensation insupportable de rester sur mes acquis, de voir le monde avancer tandis que je stagnerais, de "prendre racine", consciente qu’il y a là bien des angoisses à apaiser.

Je ne veux renoncer à rien 
Mais je n’ai pas que cela à faire. Allongée sur ce divan durant quarante-cinq minutes, en pleine journée, ce n’est pas la position que je préfère. Enfant, j’ai vu mes parents constamment debout ou à table. Eux-mêmes n’ont jamais vu leurs parents vivre autrement qu’en pleine action. « Il y a toujours quelque chose à faire », répétait ma grand-mère, et « Ne flânent que les bons à rien ». Dotée de cet héritage, je suis en effervescence dans Paris, ce « refuge pour les infirmes du temps présent », et dans cette époque, qui a fait de l’urgence un mode de vie. Dans une société qui confond vitesse et précipitation, les plus lents et les moins réactifs sont suspectés de freiner la marche du progrès. « Derrière le mythe de l’urgence, il y a la garantie du dépassement, de l’extrême limite, de l’excellence, de la performance, et pour ainsi dire de l’héroïsme », remarque la sociologue et psychologue Nicole Aubert. Alors j’accélère, et joyeusement. Un sentiment de puissance m’étreint : je tiens mon temps par les rênes, je le dompte et le maîtrise. Pour un peu, je pourrais le compresser, l’écraser… le tuer. Pierre Niox, « l’homme pressé » de l’écrivain Paul Morand, se plaignait de ne pouvoir faire qu’une seule chose à la fois, « ce qui nous retarde tellement ». C’était dans les années 1940. Moi, j’ai mon téléphone portable, mon ordinateur, mes messageries…, technologie mise au service de mes fantasmes de démultiplication. Me voici dans la peau d’une sorte de Vishnou spatio-temporelle, capable de réaliser de multiples tâches dans l’instantanéité, ou presque, de mes désirs. Pouvoir tout faire, ne renoncer à rien, jouir du maximum : je ne doute pas que des fantasmes de toute-puissance sous-tendent mes pics d’accélération. « Je vais vite, très vite/J’suis une comète humaine universelle/Je traverse le temps », chantait, il y a quinze ans, avec Noir Désir, une génération (la mienne !) insolente d’aspirations. Cet Homme pressé est devenu l’hymne de l’individu moderne dans toute sa prétention à profiter de l’existence à la puissance mille. Pourtant, comment profiter de quoi que ce soit, à ce rythme ?

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samedi 4 juillet 2020

Histoire d'un baiser

Il est temps de faire un détour par l'étymologie : le mot « baiser » provient du latin basiare, dérivé du sanskrit bhadd (« ouvrir la bouche »). Il est décliné en trois genres : l'ami reçoit un osculum, l'ancêtre de la bise. C'est un bisou, effectué les lèvres fermées, sur la bouche, la main ou la joue. On se le donnait entre membres d'un même ordre social. Loin d'être une simple bise mondaine, le basium, lui, est empreint d'affection ; on le pratique chastement entre époux ou avec des membres de sa famille. Le suavium, enfin, correspond à notre « french kiss ». C'est un baiser érotique, avec insertion de la langue, que l'on échangeait surtout avec les prostituées ou les maîtresses. 
Devenu signe de reconnaissance pour les premiers chrétiens, le baiser se développe dans l'Empire romain, de l'Europe à l'Afrique du Nord. Au cours du Moyen Âge, il acquiert une signification publique avec l'hommage vassalique ou lors des cérémonies d'ordination des clercs. Majoritairement élitiste et masculin, il a alors valeur de sceau, de pacte indissoluble. « Il ratifie solennellement l'entrée dans une communauté ou la soumission au seigneur, commente Virginie Girod. Mais on se donnait aussi des baisers pour se saluer. Les chevaliers et tous les égaux s'embrassaient tête contre tête, sur les joues ou sur la bouche. » Plus bas était le rang de celui qui embrassait, plus bas était l'endroit de son baiser. Le dernier devait embrasser la poussière. A contrario, plus le statut montait, plus la place du baiser s'élevait. Partant des pieds, il remontait jusqu'à l'ourlet d'un vêtement, au genou et à la main. Le baise-pied était une coutume suivie par les personnes de basse condition, mais également par les seigneurs de la cour. 
À la Renaissance, le baiser laisse de côté son rôle officiel et redevient un acte érotique, voire un simple geste de tendresse. De rite social qui engage, le baiser entre ainsi dans le domaine de la vie privée. « Entre parents et amis, entre personnes de rangs différents, on embrasse désormais joue à joue, alors que le baiser sur la bouche, détenant une connotation érotique, est réservé aux amants », poursuit Virginie Girod. Avec l'affirmation du pouvoir royal et la disparition du système féodal, le baiser d'hommage n'est plus dans l'air du temps. Parallèlement, les poètes de la Renaissance mettent à l'honneur le baiser amoureux, avec toute sa sensualité et son érotisme. Les liens et les gestes affectifs prennent une dimension spirituelle, en lien avec la nature et les énergies qui y circulent. Selon la philosophie néoplatonicienne, en s'embrassant, les amants échangent leurs âmes. C'est une déclaration d'amour ! Les grandes épidémies de peste, notamment à Londres en 1665 ou à Marseille en 1720, contribuent à limiter les baisers sur la bouche. Mais cela ne dure pas, car ce geste intime est entré dans les moeurs...
Le premier baiser sur les lèvres est mentionné dans la littérature indienne, environ 1 500 ans avant notre ère. « Il est décrit comme l'inhalation de l'âme de l'autre », raconte l'historienne Virginie Girod, spécialiste de l'histoire des femmes et de la sexualité dans l'Antiquité. Des textes védiques décrivent des amants qui posent « leur bouche l'une contre l'autre », comment « un jeune seigneur lèche souvent la jeune femme », ou une pratique qui consiste à se humer avec la bouche. D'autres textes évoquent une ancienne loi hindoue condamnant l'homme qui boit l'eau des lèvres d'une esclave. Le Kama-sutra recense près d'une trentaine de formes de baisers. Et l'on voit déjà, à la même époque, des amoureux se bécoter sur des fresques égyptiennes. Un mythe babylonien, gravé dans la pierre au VIIe siècle av. J.-C. et inspiré de légendes orales bien plus anciennes, fait référence à un baiser de salutation et à un baiser de supplication (par terre ou sur les pieds), rapporte Sheril Kirshenbaum. 
Devenu un symbole d'estime et d'amitié, le baiser sur la bouche prend sa place, dès l'Antiquité, dans les rites de salutation. De nombreuses expressions démontrent son omniprésence dans les civilisations antiques. Par exemple, l'expression latine jactare basia (« jeter des baisers ») signifiait envoyer des témoignages de vénération ou d'affection. Dans la Grèce antique, il était synonyme d'égalité. On n'embrassait sur la bouche que ses semblables, en signe de respect. Il semble que ce soit à l'époque d'Alexandre le Grand (IVe siècle av. J.-C.) que le vrai baiser sur la bouche a fait son apparition, emprunté aux coutumes perses : en effet, dans ses Histoires, rédigées au Ve siècle av. J.-C., Hérodote évoque les baisers qu'ils s'échangent : lèvres à lèvres pour les personnes de même statut social, celles d'un rang inférieur devant embrasser le sol ou les pieds de leurs supérieurs. 

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Source : La Vie

jeudi 2 juillet 2020

Fatigue de faire


« À quoi reconnaît-on les gens fatigués?

À ce qu'ils font des choses sans arrêt.
À ce qu'ils rendent impossible l'entrée en eux d'un repos, d'un silence, d'un amour.
Les gens fatigués font des affaires, bâtissent des maisons, suivent une carrière.
C'est pour fuir la fatigue qu'ils font toutes ces choses et c'est en la fuyant qu'ils s'y soumettent.
Le temps manque à leur temps.
Ce qu'ils font de plus en plus, il le font de moins en moins.
La vie manque à leur vie. »



Christian Bobin
Une petite robe de fête


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mercredi 1 juillet 2020

Ce moment est compté.



Olivier Vossot, Personne ne s’éloigne, collection « Ouvre-Boîtes POÉSIE »,
éditions L’Échappée Belle, 2017.

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mardi 30 juin 2020

Tuer le Bouddha qu'on n'a pas rencontré


Revendiquer la radicalité
Par crainte de sa médiocrité
Affirmer qu’« il n’y a personne »
Parce que l’on ne croit pas en soi
Brandir la simplicité
Par évitement de la complexité
User de grands mots
Parce qu’on se sent petit
Adopter une posture
Faute de positionnement
Attaquer d’emblée
De crainte d’être touché
Récuser le chemin
Par refus de marcher
Se proclamer indépendant
Parce que la relation fait mal
Vouloir enseigner
Parce qu’on ne veut plus apprendre
Donner des leçons
De peur d’ en recevoir
Se vouloir au dessus de la mêlée
De peur de se découvrir ordinaire
Se rêver éveillé
Pour ne pas ouvrir les yeux
Tuer le bouddha
Qu’on n’a pas rencontré
Seigneur , seigneur
Prends pitié

Gilles Farcet

lundi 29 juin 2020

La grande erreur humaine


Ressentez ce visage immense ouvert grâce à Douglas Harding :



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Bonne semaine d'ouverture  !

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samedi 27 juin 2020

Offrandes


Rien que des merveilles ce matin ! Mon regard est d'abord tombé sur ce massif de delphiniums, impressionnants avec leurs hampes bleu intense, et, à leurs pieds, déjà les premières tiges frêles de capucines qui se déroulent, intrépides ; au fond, le vieux rosier, accroché aux pierres du mur, a retrouvé l'enthousiasme de la jeunesse et croule sous les fleurs et les boutons, pendant que, toutes pimpantes, les marguerites se balancent au gré de leur petite musique. 
J'étais sortie bien décidée à en finir avec tout ce qui est en retard : la cabane à bois, c'est simple, on ne peut plus y rentrer, je vais y remettre de l'ordre, ah mais il y a les outils de jardin qui ont besoin d'être bichonnés, le petit bois à ranger dans des cageots et ce tas de cartons à plier et mettre dans la voiture, et... et... mais le monde m'a stoppée dans mon élan et m'a rappelé le plus important, que j'oublie trop souvent : regarder, admirer, remercier.

Une prairie éclatante

Juste en face de la porte de la cuisine, le jardin m'a attrapée en premier ; il a été l'objet de nos soins : plantations, désherbage, toute une attention bienveillante ; nous avons encouragé ses hôtes avec des gratouillis à leurs pieds et des paroles roucoulées. Nous l'admirons d'un regard de propriétaire, c'est notre travail, notre oeuvre, notre récompense. Mais si je tourne un peu la tête, je vois la prairie, et là ! C'est une énergie incroyable, toute en vrac, en fouillis, herbes et fleurs mêlées, à qui poussera le plus haut, à qui aura plus de fleurs, à qui attrapera le premier rayon de soleil. Il y a du bleu, du jaune, du rose, et du vert, du vert qui fait du bien aux yeux et au cœur, du vert si tendre qu'on voudrait le manger, ou si éclatant qu'on voudrait le mettre dans sa poche pour le garder toujours. 
Nous avons passé tant de semaines à regarder le monde comme dangereux, presque hostile : oui c'est vrai, il peut l'être, mais j'avais oublié qu'il était aussi - d'abord ? - beauté, don, offrande.
Chaque printemps la prairie nous surprend avec des petits bouts de tiges qui se haussent du col sur une terre encore gelée, de minuscules fleurettes qui s'ouvrent sans craindre la prochaine chute de neige, puis en début d'été, elle éclate de promesses et s'abandonne à la pure joie d'être, à la vie. À la contempler, je sens quelque chose qui se dénoue en moi : nous avons passé tant de semaines à regarder le monde comme dangereux, presque hostile : oui c'est vrai, il peut l'être, mais j'avais oublié qu'il était aussi - d'abord ? - beauté, don, offrande.

La trame de toute existence

Abritée entre des murs, j'avais ignoré la force de la terre et son travail aussi vieux que le monde : faire renaître la vie ; enfermée, j'avais désappris le don du ciel sans limites qui chaque matin réveille l'espoir. J'avais perdu ce qui est la trame de toute existence : l'offrande continue, indispensable, invisible. Immobile au milieu de la cour, respirant dans la grande respiration du monde, me reviennent à l'esprit les mots d'un ces vieux moines japonais : « Le ciel et la terre font des offrandes. L'air, l'eau, les plantes, les animaux et les êtres humains font des offrandes. Toutes les choses se font des offrandes mutuelles. Ce n'est que dans ce cercle d'offrandes que nous pouvons vivre. » Ce cercle d'offrandes, je le vois maintenant partout autour de moi, dans l'herbe et ses insectes, dans le petit nuage blanc qui flotte, dans les abeilles, dans notre travail aussi et celui de tous ceux et celles qui nous ont précédés ici. Et ce moine, Kodo Sawaki, poursuit : « Le monde dans lequel nous donnons et recevons est un monde magnifique et serein. » 
Matin d'offrandes, matin de merveilles, un matin comme tous les matins.

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(sources : La Vie)