vendredi 19 octobre 2018

Des conseils au grand jour...


Michel Vaujour aime la nature et le silence. Ce square, à Paris (XVIe), lui est cher. Il y venait souvent peu après sa libération

1 Carpe Diem

Profitez de la vie. Accueillez tout ce qui vous est offert comme une grâce. Coupez la radio et la télévision et pensez à ceux qui sont morts, couchés dans une tombe. Mieux vaut vivre intensément, sans s'embêter avec des bêtises.

2 Investissez-vous

Laissez-vous absorber dans un travail que vous aimez. Pour être en adéquation avec soi-même, il est capital de faire ce en quoi l'on croit. Ne jamais renoncer à ce qu'on aimerait être. Mieux vaut gagner un peu moins d'argent et privilégier ce qui nous plaît vraiment. Ne pas garder dans sa tête des prisons qui nous étouffent.

3 Obligez-vous à une discipline

J'aurais été incapable de suivre une discipline que l'on m'aurait imposée. C'est bien de choisir soi-même en fonction de ses choix et de sa personne. Sans rien de contraint. C'est le propre de la liberté. Pour avancer vers un idéal. Pour progresser.

Gamin turbulent, Michel Vaujour (à gauche) a été abandonné très tôt par ses parents. Ici, avec un jeune voisin, à Vertus (Marne) en 1962

jeudi 18 octobre 2018

Témoignage de Michel Vaujour

À 67 ans, le « roi de la cavale », ex-braqueur multirécidiviste, publie L'amour m'a sauvé du naufrage. Il y raconte son amour pour Jamila, son épouse, ainsi que la découverte et la pratique du yoga. Aujourd'hui, il est un homme paisible.







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« C'est une blessure d'enfance qui a changé le cours de ma vie.  J'ai souffert d'avoir été abandonné par mes parents tout jeune. Mais il m'a fallu beaucoup de recul pour le comprendre. Deux ans après ma sortie de prison, en 2005, j'avais écrit un livre, Ma plus belle évasion. Si je publie de nouveau le récit de mon parcours carcéral (27 ans de prison, cinq évasions réussies), L'amour m'a sauvé du naufrage, c'est parce que je n'ai plus la même perception de mon passé.
Je sais que derrière ma fuite en avant se cachait une quête d'amour. J'étais blessé car, quand j'avais 4 ans, mes parents m'ont confié à ma tante Germaine, une femme que j'adorais et que je considérais comme ma mère. Ma sœur aînée a atterri chez notre grand-père. Ils ont gardé deux filles avec eux. Malheureusement, ma tante aimante et protectrice est morte d'un cancer quelques années plus tard : j'ai dû retourner vivre avec mes parents et subir la violence de mon père, alcoolique. Un prêtre, l'abbé Zeller, m'a pris sous son aile. C'était mon père de substitution. Il m'a aidé à sortir de ma fragilité et de ma timidité. J'ai officié à ses côtés comme enfant de chœur. Puis nous avons déménagé et j'ai fini par le perdre de vue. 
Je suis entré jeune en prison, à 19 ans. J'ai volé des voitures pour aller danser avec Zabeth, ma compagne, la mère de ma première fille. J'étais un peu rebelle mais surtout très immature. Quand j'ai été condamné à 30 mois de prison et 5 ans d'interdiction de séjour dans mon département, je l'ai mal vécu. Je me suis immédiatement placé dans le refus absolu de la peine. On me traitait comme un truand et je m'y refusais. Plus tard, j'ai été arrêté au volant sans permis. Retourner en prison, cela m'était impossible. J'y avais été écrasé, frappé, humilié, notamment par un surveillant en chef – j'en garde des cicatrices au visage. Alors j'ai fui. J'ai braqué des banques. J'ai accumulé les peines, condamné à 25 ans. Repris, incarcéré, j'ai réussi à m'évader plusieurs fois, ainsi en 1986 en hélicoptère de la prison de la Santé, avec ma femme, Nadine, la mère de mes deux autres enfants. J'étais pris dans une spirale infernale, comme en guerre contre la société. Lors d'un braquage, un policier m'a tiré une balle dans la tête, j'ai frôlé la mort. Un médecin m'a sauvé mais je me suis retrouvé hémiplégique. J'ai récupéré seul, en rampant dans ma cellule, sans rééducation.






Parce que je voulais me faire la belle et que j'y suis parvenu cinq fois, on m'a placé en Quartier de haute sécurité (les QHS, interdits sous Mitterrand). Seul et isolé, privé de cette possibilité d'évasion, j'ai eu envie de crever. Puis j'ai compris que mort pour mort, il fallait s'arracher autrement. D'abord j'ai appris l'anglais et l'espagnol et rêvé de voyages. Puis j'ai découvert le yoga, grâce au livre de Philippe de Méric, un pionnier du yoga en France. Pour combattre mon stress, intense, je pratiquais beaucoup le sport, dans la cour de promenade et en cellule. Mais un jour, blessé à la cheville, j'ai dû rester immobilisé sur mon lit pendant deux semaines. J'ai alors repris ce livre. J'avais compris que je pouvais discipliner mon impulsivité avec cette pratique. Là, je suis allé plus loin avec le travail sur la respiration. J'ai découvert un apaisement par le souffle.
Comme dans le roman de Stephan Zweigle Joueur d'échecs, quand un homme joue contre lui-même dans une cellule, j'ai poussé de plus en plus loin dans le yoga, seul, jusqu'à atteindre un très haut niveau. À la centrale de Lannemezan, dans les Pyrénées, une prison d'où nous voyions le pic du Midi et entendions gronder les orages de montagne, si puissants, un directeur m'a permis d'enseigner le yoga à un groupe de détenus. Certains ne supportaient pas le silence intérieur. Moi, il m'a tout de suite fait du bien. J'avais une prédisposition.
Ma cellule est devenue un lieu monacal. J'ai enlevé le matelas. Je me suis imposé une discipline stricte. Religion veut dire « relier ». Yoga, réunir. Ce n'est pas très loin. Je voulais aller plus loin qu'une gymnastique. Je désirais me battre et pousser très avant. Je me suis imposé un jour de jeûne par semaine. Pour que la nourriture ne soit pas mon maître. Pour que l'on ne puisse plus rien m'enlever. Plus tard, j'ai fait une longue grève de la faim. C'est très instructif, on apprend beaucoup sur soi. Je n'ai accepté ni compromission ni distraction (surtout pas de télévision). Un mantra-yoga, c'est un peu comme une prière : il y a la même utilisation de la fixation de la pensée, qui permet la concentration.
J'ai pratiqué aussi la méditation, qui est le huitième niveau de la pratique du yoga. J'ai appris à être totalement dans la sensation. À faire passer le souffle de la narine gauche vers le poumon droit, par exemple. En projetant l'air sur les glandes olfactives, on arrive à être relié à l'inconscient. J'ai réussi à m'abstraire de mon environnement, à partir très loin, très longtemps. Placé 17 ans à l'isolement, j'ai utilisé cette solitude pour avancer sur ce chemin monastique. Je me suis imposé une hygiène mentale et laissé « coloniser » par le yoga.
Lors de son procès à la cour d'assises de Paris, pour vol avec armes et prise d'otages (27 mai 1991)




En 1991, j'ai rencontré Jamila, une étudiante en droit. Elle a voulu me voir en prison via le service social. Nous sommes tombés amoureux. Pour avoir essayé de me faire évader, en hélicoptère aussi, elle a été condamnée et a passé cinq ans en prison. À partir de 1995, j'ai accepté, pour elle, de renoncer aux tentatives d'évasion. Je me suis mis à travailler sur des scenarii, et ouvert à l'autre à travers elle. Elle n'est pas parvenue à me faire sortir de taule physiquement, mais elle m'a fait sortir d'une autre prison : celle de ma tête. C'est la seule personne qui a su me faire me remettre en question et quitter les rails sur lesquels j'étais lancé. Pendant des années, nous nous sommes écrit de longues lettres, innombrables. Avec l'écrit, plus de temps ni d'espace. Je me suis engagé à ses côtés avec sincérité, totalement. Nous nous sommes mariés en prison. J'en suis sorti en 2003 – j'ai bénéficié de 16 ans de remise de peine grâce à une loi sur la libération conditionnelle.
Aujourd'hui, nous vivons ensemble vers Fontainebleau, près de la forêt. L'amour, c'est le cœur de tout, c'est mon Graal. Il m'a forcé à dépasser ma petite personne. Jamais je n'aurais pensé parvenir à être ce que je suis aujourd'hui. Un être heureux, qui considère que la vie est un miracle. Ce que je suis aujourd'hui découle de ce que j'étais hier, donc je n'ai pas de regrets. Je ressens un bien-être, j'ai chaud à l'intérieur : c'est la vraie vie. Je ne regarde plus en arrière. Je profite de l'instant présent avec joie. Avec Jamila, nous habitons dans un appartement sans télévision, un objet que nous trouvons infantilisant.
Jamais je n'aurais pensé parvenir à être ce que je suis aujourd'hui. Un être heureux, qui considère que la vie est un miracle.
J'ai toujours aimé la nature. Chaque jour, je vais me promener dans les bois avec notre chien, Marcus, au moins deux heures. Je m'y sens paisible. J'apprécie d'autant plus ces lieux que j'en ai été privé. Je marche sous les marronniers, je lève les yeux au ciel, je vois la lumière, les branches. C'est magnifique. 
Depuis ma sortie de prison, j'ai continué de pratiquer le yoga et la méditation. Le yoga fait partie de moi. Tous les matins je me réveille vers 5 h. J'ai besoin de silence et de solitude. Puis, vers 6 h 30, je réveille Jamila. Parfois des amis m'appellent, un peu dépressifs, pour parler. Je leur remonte le moral pendant des heures. Ma seule douleur concerne les enfants. Les miens sont très peu venus me voir en prison. Je ne les ai revus qu'une fois, en 2005, à la sortie de mon premier livre : ils m'avaient entendu à la télé et ont voulu me rencontrer. Après plus rien. C'est un manque de ne pas les voir. Mais quand j'ai quitté l'univers carcéral, j'ai eu besoin de reconstruire ma vie avec Jamila. Je n'ai pas voulu d'interaction entre mon passé et mon présent. J'aurais aimé avoir un enfant avec Jamila, un enfant désiré, mais il n'est pas venu...
Une enfance marquée par sa rencontre avec un prêtre, l'abbé Zeller. Ici, lors de sa communion, en 1963, à Châlons-en-Champagne (Marne)
Pour être accepté dans sa famille, je me suis converti à l'islam – à une branche soufie, reliée à l'hindouisme. Je suis devenu Abdelnour, qui signifie « esclave de la lumière spirituelle » – c'est moi qui ai choisi ce nom. Mais je n'ai pas vraiment de religion, seulement un chemin de spiritualité. En haut de la montagne, tous les sentiers se rejoignent. Au final, il n'y a qu'un seul Dieu.
J'ai compris, une fois libre, la nécessité absolue d'être en accord avec soi-même. De ne pas s'encombrer la tête avec des broutilles, des petits tracas. On ne sait plus accueillir ce qui nous est offert. On oublie trop le goût des choses. Moi j'ai redécouvert le goût de l'eau. Pour ceux qui en ont à volonté, elle peut paraître insipide. Pour ceux qui en ont manqué, elle a un goût fantastique. Personnellement, j'ai eu très soif. Aujourd'hui, j'aime et je vis pour être sans regret au moment de mourir.
source : la Vie

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mercredi 17 octobre 2018

mardi 16 octobre 2018

Alexandre Jollien et la dépendance affective


Le Temps: Qu’est-ce qui vous a convaincu de révéler cette addiction sexuelle qui a failli vous détruire?
Alexandre Jollien: D’abord, je parlerais plutôt de dépendance affective, émotionnelle. Je me suis épris d’un corps idéal, je suis tombé dans un esclavage, dans une relation par Skype qui me conduisait droit dans le mur. De fil en aiguille, cette passion a été l’occasion d’une fabuleuse base de travail pour une réflexion philosophique: qu’est-ce que la liberté? Comment sortir de l’acrasie, le divorce qui sépare nos plus hautes aspirations et nos actes quotidiens? Comment oser un joyeux détachement? J’ai avant tout pensé à ceux qui triment dans la même servitude et se coltinent la dépendance. C’est en pensant à eux que j’ai osé la transparence. Enfin, je voulais montrer que le travail philosophique, c’est aussi et avant tout dépasser des rôles, revenir au fond du fond et faire le pari, finalement, que l’on peut être aimé inconditionnellement quels que soient nos blessures, nos traumatismes, nos faux pas.
Se mettre à nu ainsi, c’est aussi un exercice philosophique. Lequel est-ce?
Chögyam Trungpa, un maître tibétain dont la lecture a beaucoup fait pour me tirer d’affaire, parle d’hypocrisie, de fraude, de distorsion fondamentale. Méditer, entamer un travail de soi, c’est traquer les mensonges, les illusions, cesser de se la raconter, de baratiner, en un mot: devenir soi-même sans jamais s’imposer et cesser de ressembler à une marionnette en prenant conscience de ses blessures, de ses aspirations et de ses contradictions. Se mettre à nu, au fond, c’est oser quitter le vernis social, les fausses sécurités et rejoindre le fond du fond, la joie inconditionnelle.
Face à l’emprise de l’addiction, qu’est-ce qui vous a le plus aidé?
D’abord, la solidarité, ma femme, mes amis, ma famille ne m’ont jamais lâché la main. Il fallait faire péter le monopole de l’affection que j’avais concédé à une seule personne pour apprendre à retrouver la joie en tout. Les philosophes m’ont secouru énormément, mais aussi un thérapeute, Pierre Constantin, qui en proposant une thérapie par l’action, m’a soutenu. Sa pratique, géniale, s’appelle «le toboggan». Magnifique image du chemin intérieur: se laisser glisser sans s’accrocher à rien.
Comment faire rentrer la sexualité dans l’ascèse et la recherche de tempérance?
Qui fait l’amour? Un ego frustré, un mental déboussolé ou un être en chair et en os, généreux, espiègle, bienveillant? Sur ce point, Spinoza est un guide magnifique. Ce n’est pas le renoncement qui mène à la liberté, mais la joie qui conduit à la vraie délivrance, à la béatitude. Aussi pour y accéder, une question, cruciale, vitale: qu’est-ce qui me met en joie? Choisir un art de vivre qui nous dispose à la paix, voilà un choix éminemment philosophique.
A la fin du livre, vous parvenez à rire de vous-même et de cette expérience. Rire, c’est l’acte libérateur par excellence?
Dans La sagesse espiègle, j’ai eu à cœur de chercher des outils pour accueillir le chaos et les zones de turbulences que nous traversons. Ne pas faire grand cas de sa personne, balancer tout esprit de sérieux aide assurément à voyager plus léger, à glisser dans le toboggan sans se péter les ongles et à apprécier la beauté de notre carrière en ce bas monde.

Alexandre Jollien, La sagesse espiègle, Gallimard.

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lundi 15 octobre 2018

Vous méditez ? Ne cessez jamais l'entraînement


S'il y a quelque chose de très difficile à traduire par des mots, c'est cette prise en compte spécifique du réel, de la situation présente, sans le moindre artifice, sans le moindre écart, sans la moindre affectation. A chaque fois, l'attitude témoigne justement de ce qui n'est plus une attitude.

C'est frais, c'est neuf, c'est sans intention. Persiste seulement, cette intimité avec le réel, tellement fine, diaphane, délicate, subtile, que cela force un infini respect. Voici la trace laissée par Hirano Katsufumi Rôshi, maître zen sôtô, venu du Japon donner un enseignement au Centre Dürckheim.
Cet enseignement nous oblige, non pas à rester fixé sur des mots, il nous oblige dans le sens d'une actualisation de ce que nous avons vu et senti.
Le vent d'automne, les petites fleurs, la nature telle quelle... Le passage d'Hirano Rôshi au Centre a soufflé un vent de simplicité. Pas d'artifice, aucune prétention dans l'usage des mots. Tous les exemples cités sont des références à la nature. La nature, c'est la parfaite coïncidence avec les cycles voulus par la vie, c'est se laisser entraîner dans l'action irréfléchie de tout ce qui constitue le vivant. Les arbres ne luttent pas, la petite violette ne sait pas qu'elle est là, elle coïncide simplement avec son être-là.

L'entraînement (c'est bien le terme utilisé par Hirano Rôshi) consiste justement à se laisser entraîner dans cette participation au courant de la vie et ses multiples changements. Ne rien s'approprier tout en demeurant entièrement concerné (dans le sens de « être touché »), induit un travail incessant relatif à l'implication exercée dans l'assise. Cela nous engage à poursuivre et approfondir l'expression la plus juste qui soit de notre vraie nature, ce qui Est de soi- même, tel que c'est. Nous pouvons retrouver la source de cet enseignement dans le texte du Shôbôgenzô dont Dôgen est l'auteur : « L'enseignement fondamental est transmis grâce à la méditation assise, de cœur à cœur. Sans prêcher la voie avec la bouche, il suffit de montrer la forme avec justesse. »

Ce qui est travaillé, dans cet enseignement, c'est le degré d'implication qui est le juste « ne rien faire ». L'excès d'implication démontre un désir, or la nature est sans désir, le manque d'implication démontre un retrait, or la nature ne se retire jamais de la situation ; elle assume totalement, le printemps comme l'été, l'automne comme l'hiver.
Cette pratique, et c'est ce dont témoigne Hirano Rôshi dans sa manière d'être là, met en exergue un infini respect pour ce moment de vie qui nous arrive tel qu'il est, qu'il n'y a pas d'autre vérité que celle-là et que nous devons l'accueillir telle quelle. La vie, telle quelle, nous arrive maintenant. Le respect, c'est cette attitude intérieure qui fait que l'on ne peut envisager n'importe quelle action, si ordinaire soit-elle, si banale soit-elle, sans s'incliner intérieurement devant l'activité en cours.

Il n'y a là-dedans aucune quête, aucun signifiant, il y a juste cette célébration du moment, tout en nous gardant bien de confondre célébration et sacralisation. A chaque fois que nous entendons un tel enseignement, nous n'avons pas fait l'acquisition d'un savoir, mais nous nous sentons « obligés », c'est-à-dire confrontés à cette responsabilité d'accueillir le naturel nous laisser revenir à ce qu'il y a d'originel, à ce qui n'est pas de notre fait.

Les maîtres ne nous démontrent pas la logique d'un cheminement, ils dévoilent une manière d'être. Lorsqu'ils répondent à la question d'un disciple, ils le font par le biais d'une histoire qui témoigne d'une attitude devant une situation. C'est cela qui nous touche au plus profond et nous ramène de ce fait à une mise en pratique immédiate à travers l'exercice. Nous devons démontrer la simplicité, « montrer la forme avec justesse ». 

Hirano Rôshi le dit et le répète : « Ne cessez jamais l'entraînement ».

 Dominique Durand

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vendredi 12 octobre 2018

S’il m’était donné de comprendre !


Cette exclamation définit la mentalité de l’homme occidental.
S’il m’était donné de comprendre pourquoi il faut exercer l’absolue immobilité pendant zazen ? S’il m’était donné de comprendre la différence entre ce que Dürckheim appelle « le corps que l’homme “a” » et ce qu’il appelle « le corps que l’homme “est” » ?
S’il m’était donné de comprendre le pour quoi de cette marche lente (Kin Hin) entre deux périodes d’assise ?
S’il m’était donné de comprendre à quoi bon pratiquer zazen, alors je pourrai commencer à pratiquer !


Les promoteurs d’une méditation dite moderne, soi-disant inspirée de la méditation bouddhiste (qualifiée comme étant la méditation ancestrale), répondent à ces questions et à bien d’autres. Avec comme garantie l’impérieuse nécessité de l’objectivité scientifique.
Voici ce qu’écrit un chercheur en neurosciences (1) : « Il y a aujourd’hui beaucoup de recherches sur le cerveau des moines qui méditent qui démontrent ce qui se passe lorsque nous méditons. » Ne serait-il pas plus objectif, et donc rationnel, de conclure que ces recherches démontrent ce qui se passe lorsque « ce » moine médite ? La méditation est un champ d’expérience individuel. Comme l’écrivait C.G. Jung « Les éléphants ça n’existe pas ; il y a chaque fois un éléphant ! » Ce qui échappe au chercheur scientifique obsédé par les mesures quantitatives (scanner, IRM, ECG, etc.) c’est le vécu subjectif, le vécu intérieur intime de la personne qui médite. La méditation ancestrale n’a rien à faire de l’entendement dans lequel s’enferme l’esprit occidental.

L’entendement ! Ce mot désigne la faculté intellectuelle de comprendre, de concevoir, de saisir ce qui est intelligible. L’entendement est le moyen de la connaissance raisonnée par opposition à la connaissance sensorielle et intuitive.
La présence au Centre, le mois dernier, d’Hirano Roshi, confirme combien Graf Dürckheim a intégré ce que, après avoir séjourné au Japon pendant une dizaine d’années, il désignera comme étant l’esprit oriental ; la clé de compréhension de la méditation proposée par le Bouddha, il y a plus de vingt-cinq siècles.
A peine installé au Japon (1938) Graf Dürckheim, docteur en philosophie et docteur en psychologie, cherche à comprendre ce qu’est le zen en se fondant sur cet entendement propre à la tradition occidentale. Jusqu’au jour où Daisetz Teitaro Suzuki (2) lui dit, avec conviction, qu’il est impossible de réaliser ce qu’est le zen en prenant appui sur la pensée discursive, sur le raisonnement, sur l’esprit - dans son fonctionnement intellectuel. La seule façon d’aborder le zen est de se soumettre à la pratique d’un exercice. Exigence d’autant plus étonnante pour l’homme occidental qui entend que, parmi les exercices qui lui sont proposés, il y a, par exemple, le tir à l’arc traditionnel (Kyudo), l’art du combat au sabre (Kendo), la calligraphie (Shodo) ou la méditation silencieuse et sans objet (zazen).
Il a fallu beaucoup d’abnégation et d’humilité, à ce professeur de faculté, pour ne pas rester enfermé dans l’approche du réel à laquelle il était accoutumé et de s’engager sur une Voie qui n’est autre qu’un chemin d’exercice et d’expérience enseigné par un Maître. Dans le monde du zen il est dit que : « Le chemin est la technique ; la technique est le chemin ».

Voici la réponse d’Hirano Roshi à un participant qui lui disait ne pas comprendre l’importance donnée à l’exercice de la marche lente (très lente) proposée entre deux périodes de zazen. « Lorsque après zazen nous exerçons l’exercice de la marche (Kin Hin) l’attention aux pieds est importante. Notre façon de marcher fait partie des pratiques importantes dans le zen. Les personnes qui ont beaucoup pratiqué se remarquent par la beauté et la dignité de leur manière de marcher. Dans la vie de tous les jours nous devons accomplir avec sérieux et ardeur ce que nous avons à faire à l’instant ; chaque chose, une par une, soigneusement sans la bâcler ». Le maître zen ne cherche pas à savoir ce qui se passe dans le cerveau lorsqu’il exerce la marche lente. Il découvre, au cours d’une pratique quotidienne sans cesse renouvelée, que cet exercice participe au processus de transformation de soi-même ; jusqu’à l’expérience du grand calme qui émane de notre vraie nature, de notre propre essence.
La réponse du maître zen attire l’attention sur le vécu intérieur de la personne en chemin. Aux thèses savamment élaborées “à propos” de la méditation et des exercices méditatifs, le zen préfère l’exercice de la contemplation silencieuse de ce qui en chaque être humain est avant la science, avant la psychanalyse, avant la philosophie, avant la pensée, avant les raisonnements. Qu’est-ce qui est avant ? A l’origine ? Au commencement de notre existence ? Très simple : l’infaisable ! Ce qui n’est pas du ressort de « Je pense parce que je suis un être pensant » mais de « Je vis parce que je suis un être vivant ». Par exemple, d’instant en instant je respire et je n’y suis pour rien. S’il m’était donné de comprendre !

Je ne pratique pas la méditation zazen afin de comprendre quoi que ce soit. Je pratique quotidiennement cet exercice afin de me laisser saisir par l’infaisable ; les actions de l’être qui participent à l’épanouissement de l’être humain, au devenir soi-même. Je respire, donc je suis ! Et peu m’importe ce qui se passe dans le cerveau lorsque j’engage l’attention à JeInspireJeExprireJeInspireJeExprireJeInspireJeExprireJeInspireJeExprire… Ce que je découvre, ce que je sens et ressens, ce qui toujours de nouveau m’étonne c’est que, au cours de cet exercice, tout en moi se calme.

(1) Richard Davidson – chercheur en neurosciences – Université du Wisconsin – Madison. 
(2) Daisetz Teitaro Suzuki (1870-1966) a joué un rôle important dans l’intérêt pour le zen en Occident. C’est ce savant du zen qui a introduit Graf Dürckheim dans l’école où il a pratiqué le tir à l’arc. Lire la préface du livre de Eugen Herrigel : le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc (1953) Ed Dervy.


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jeudi 11 octobre 2018

L'illusion de l'égo par Matthieu Ricard


...L’attachement à l'existence de l'ego considéré comme une entité unique et autonome est fondamentalement dysfonctionnel, car il est en porte-à-faux avec la réalité. Fondé sur une erreur, il est constamment menacé par la réalité, ce qui entretient en nous un profond sentiment d’insécurité. Conscient de sa vulnérabilité, l’ego tente par tous les moyens de se protéger et de se renforcer, éprouvant de l’aversion pour tout ce qui le menace et de l’attirance pour tout ce qui le sustente. De ces pulsions d’attraction et de répulsion naissent une foule d’émotions conflictuelles.

En vérité, nous ne sommes pas cet ego, nous ne sommes pas cette colère, nous ne sommes pas ce désespoir. Notre niveau d’expérience le plus fondamental est celui de la conscience pure, cette qualité première de la conscience et qui est le fondement de toute expérience, de toute émotion, de tout raisonnement, de tout concept, et de toute construction mentale, l’ego y compris.

Pour démasquer l’imposture du moi, il faut ainsi mener l’enquête jusqu’au bout. Quelqu’un qui soupçonne la présence d’un voleur dans sa maison doit inspecter chaque pièce, chaque recoin, chaque cachette possible, jusqu’à être sûr qu’il n’y a vraiment personne. Alors seulement peut-il avoir l’esprit en paix.

Si l’ego constituait vraiment notre essence profonde, on comprendrait notre inquiétude à l’idée de s’en débarrasser. Mais s’il n’est qu’une illusion, s’en affranchir ne revient pas à extirper le cœur de notre être, mais simplement à ouvrir les yeux, à dissiper une erreur. L’erreur n’offre aucune résistance à la connaissance, comme l’obscurité n’offre aucune résistance à la lumière. Des millions d’années de ténèbres peuvent être dissipées instantanément lorsqu’une lumière est allumée. 

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mercredi 10 octobre 2018

L'éveil dans tous ses états...


L'éveil n'est pas un état, mais tous les états.
Non pas un réalisé, mais un réalisant, car on est en réa­lisation constante.
La réalisation n'est pas une fin, mais un phénomène constant, un saut sans fin.
On ne peut être établi dans l'éveil ; ce serait de nou­veau le fixer. C'est le bourgeois qui s'établit.
« Être établi », c'est un peu avoir pignon sur le Soi, comme d'autres ont pignon sur rue...
L'éveil est la fluidité de l'éveil et du non-éveil.
L'éveil, c'est ce mouvement permanent de soi vers soi, et c'est ce mouvement permanent qui fait qu'on est à chaque instant sa propre voie et sa propre destination.
On n'atteint pas l'éveil ; un jour, on se rend compte qu'on vit l'éveil !
C'est l'empêcheur de l'éveil qui cherche un moyen de provoquer l'éveil.
Quand on dit : « La recherche de l'éveil est obstacle à l'éveil », ce n'est pas la recherche qui est obstacle, mais le fait de la fixer sur l'objet « Éveil ».
L'éveil n'est pas non-recherche, mais recherche sans objet (sans Nom).
Ce n'est pas l'éveil qui arrive ou s'en va, c'est le moi qui disparaît ou apparaît.
L'éveillé ne peut jamais être malade, un malade ; mais il connaît la maladie. De même qu'il ne peut jamais être un penseur, bien qu'il pense, jamais être un acteur, bien qu'il agisse.
Dire que l'éveil ne connaît pas la colère, c'est appauvrir l'éveil d'autant, et le limiter par elle. Si la colère est ca­pable de limiter l'éveil, alors elle est plus puissante que lui. Conclusion logique : il vaut mieux être coléreux qu'éveillé !
L'éveil connaît la colère, mais l'éveillé n'est pas coléreux.
L'éveil n'est pas un état, mais tous les états.
L'éveil n'est ni clair ni obscur ;
l'éveil rend le clair et l'obscur vivants."
Entrer dans l'éveil, c'est comme entrer dans une mer sans rivages. Il n'y a pas d'autre bord, il n'y a pas de fin. C'est parce que la réalisation meurt à chaque instant qu'elle est vivante ; et c'est parce que nous nous refu­sons à mourir à chaque instant que nous ne sommes pas vivants.
La réalisation (libération-éveil-délivrance) n'est pas le terme, l'aboutissement d'un processus, mais la nature fondamentale même de tous les processus.
C'est parce que le rêve s'arrête que l'on appelle ça l'éveil. Mais en fait, l'éveil, cela n'existe pas.
Cela s'appelle l'éveil du point de vue du rêve, mais quand le rêve cesse, cela n'a plus de nom, cela est Cela, c'est tout.
L'éveil s'évanouit avec le rêve.
YVAN AMAR

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mardi 9 octobre 2018

Notion du temps...

Bien que notre perception du temps peut être étonnamment précise, en donnant un rythme à garder, les batteurs professionnels le conserveront avec une précision de quelques millisecondes, elle peut être aussi curieusement plastique. Certains instants semblent durer plus longtemps que d’autres et les scientifiques ne savent pas pourquoi… 

Contrairement à nos autres sens, notre perception du temps n’a pas d’emplacement défini dans notre cerveau, ce qui le rend difficile à comprendre et à étudier. Mais récemment, des chercheurs ont trouvé des indices que notre sens du temps découle d’unités spécialisées dans notre cerveau, des canaux de neurones à l’écoute des signaux de certaines longueurs de temps...


...Cependant, le fonctionnement du cerveau est loin d’être simple et ce modèle de canaux, n’explique pas pourquoi, par exemple, le temps semble passer plus lentement quand nous sommes dans une situation potentiellement mortelle, comme une chute dans le vide ou lors d’un accident de voiture. “Vous ne suivez pas seulement, passivement, le cours du temps. Vous le construisez activement. “ 

 source GuruMed



"Chacun, chacune, ici et maintenant, vous êtes aussi près du but que vous ne le serez jamais, que vo us le serez dans six mois, que vous le serez dans deux ans, que vous le serez quand vous au rez traversé un certain nombre de vicissitudes de votre existence. Tout de suite, ici, vous êtes aussi près que vous ne le serez jamais et vous êtes « aussi près » pour l’éternité. « Just be ; just be . » « Juste, soyez. » Soyez – à l’intérieur de toutes les formes. 

Arnaud Desjardins
A la recherche du Soi - tome III
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lundi 8 octobre 2018

Connaissance de soi avant tout...

 
Ferdinand Hodler. Le rêve. 1897.


Quiconque ne se connaît pas soi-même ne peut prétendre connaître autrui. Et en chacun de nous sommeille un étranger au visage inconnu. 

Il nous entretient par le truchement du rêve et nous fait savoir combien la vision qu'il a de nous est différente de celle dans laquelle nous nous complaisons. 

C.G. Jung.
L'homme à la recherche de son âme.



vendredi 5 octobre 2018

Ecrire...


Charles Aznavour s'est éteint ce lundi 1er octobre à l'âge de 94 ans. L’an dernier il avait accepté de dire au piano un de ses plus beaux textes, « Écrire », dans La Grande Librairie. 


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