vendredi 12 février 2016

Vie des affaires et vie spirituelle : entretien avec Daniel Roumanoff (3)

 — Swami Prajnanpad demandait d'aller jusqu'au bout de ses désirs pour les accomplir, pour ensuite, par delà le désir, découvrir l'état sans désir ?

Oui, c’est pas l'expérience du désir qu’on arrive au non-désir, et non pas en plaçant celui-ci au départ. On trouve beaucoup d’anecdotes qui montrent cela dans les Upanishads. Je pense à Yajna-valkya, considéré comme le plus grand sage de son époque. Il était marié, avait deux femmes, un serviteur et ne dédaignait pas du tout les richesses matérielles, comme le montre l’épisode où il s’empare des mille vaches du roi Janaka. II vivait au milieu de choses, au milieu du monde, dans le flux de la vie avec tous ses aspects. Et c’est ainsi qu’il a grandi, qu’il est arrivé au détachement. C’est le détachement par les affaires.

 — Nous arrivons à la troisième phase de votre vie : la création de votre entreprise.

 J’étais très inquiet au départ. Je pensais n’être pas doué pour ce métier et je pensais aussi que le monde des affaires n’était peuplé que de requins malhonnêtes qui allaient constamment chercher à me tromper. J'ai donc commencé en m’associant avec des amis de mes parents, qui me paraissaient être des hommes d’affaires chevronnés. Mais en quelques mois je me suis rendu compte de mon erreur, car justement ils avaient par trop ce qu’on appelle « le sens des affaires ». Je vais vous donner deux exemples. Grâce à mes contact avec l’Inde on importait des foulards indiens. Il y avait une grosse demande, mais les Indiens livraient toujours en retard. Alors mon partenaire a voulu qu'on commande dix fois la quantité de nos besoins réels, qu’on prenne livraison de la petite quantité qui arrivait dans les délais prévus, et qu’on refuse le reste sous prétexte que c’était au delà des délais. Juridiquement, il n'y avait rien à redire. Mais j'avais établi des relations de confiance avec les Indiens et je savais qu'ils auraient un mal fou à récupérer la marchandise refusée. Problèmes de douanes, de devises, etc. Mon associé ne voulait rien entendre de cela. Il fallait profiter au maximum, gagner au maximum, sinon c'est nous qui nous ferions avoir. Moi, j'étais un idéaliste, un rêveur... Deuxième anecdote. Certaines marchandises arrivaient défectueuses. Alors quand les clients venaient acheter, mon associé montrait les bons produits puis, la commande passée, bourrait le fond du carton des mauvais produits qu'il recouvrait des bons. C'est une pratique courante, qu'on retrouve souvent sur les marchés. Moi, je trouvais cela scandaleux, et je ne pouvais pas continuer à travailler comme cela.
Nous nous sommes donc séparés et j’ai créé une autre société faisant le même commerce. Pour eux, je vivais dans les nuages, sans le minimum de réalisme nécessaire à la réussite dans les affaires.
Pour moi, ce n’était pas en trompant constamment les gens qu’on pouvait réussir. On se surveillait mutuellement pour savoir lequel était dans le vrai, et voir ce qui allait se passer. Dès ma première année, mon chiffre d'affaires a été le double du leur. Puis, nos deux chiffres ont augmenté mais le mien restant toujours double du leur. Je n’étais donc pas aussi inefficace qu'ils croyaient, et on pouvait réussir en étant honnête. Mais également, et cela me troublait, leur réussite montrait qu’on pouvait aussi réussir en étant malhonnête. Puis je me suis rendu compte que « qui se ressemble s’assemble ». Ils avaient tellement peur d’être trompés qu’ils discutaient les prix à mort, que les fournisseurs étaient obligés de tellement baisser les prix qu’ils fournissaient une qualité inférieure, qui finalement ne satisfaisait pas vraiment les clients. Ceux-ci vendaient donc moins volontiers ces produits, et en conséquence avaient du mal à les payer. Ayant beaucoup d’impayés, mes anciens amis en concluaient que « les gens étaient malhonnêtes », et la boucle était bouclée. Leurs résultats, leur expérience confirmaient leur philosophie de départ. Cela a duré pendant douze ans puis ils ont fait faillite. Ils ont pensé faire un gros coup en trompant quelqu’un, mais il y avait un piège et c'est eux qui sont tombés.

 En appliquant des principes d'honnêteté je me suis rendu compte que cela fonctionnait très bien. Il y a une histoire concernant Birla, que j'aime beaucoup. Il avait appris qu’un des ses employés venait de donner sa démission. Très surpris, il avait demandé une enquête. "Comment pouvait-on quitter son entreprise alors qu'elle donnait des conditions de travail supérieures à tout ce qu'on pouvait trouver ailleurs ? " Par cette histoire j’ai compris que dans les relations avec le personnel l’élément déterminant était sa satisfaction, le sentiment de son propre accomplissement. Le salaire joue un rôle mais n’est pas tout. De la même manière qu’au travers de l’entreprise je cherche mon propre épanouissement, les employés, les fournisseurs, les clients cherchent eux aussi à travers leur travail leur propre épanouissement. Donc pour obtenir quelque chose de quelqu’un, je dois essayer de le satisfaire. Satisfait, en profondeur, il sera à son tour prêt à tout faire pour me satisfaire. C’est à l’opposé de ce qu’on dit du monde des affaires : chacun pour soi, croc-en-jambe chaque fois que possible, jouissance de la chute de l’autre. Ma préoccupation essentielle a été de trouver où se situait l’intérêt de l’autre, et de chercher à le satisfaire.

 — D'une façon pratique, comment arrivez-vous à connaître l’intérêt véritable d’une personne et comment le satisfaire ?

J’ai fait du recrutement, pour lequel j’ai passé des milliers d’entretiens. Et j’ai constaté qu’il y a très peu de gens qui recherchent un travail, c’est-à-dire dont l’activité dans la profession est la motivation première. La plupart recherchent un revenu et donc demandent combien on va les payer, quels sont les avantages sociaux, quelle est la période des vacances. Ils sont préoccupés de ce qu’ils vont recevoir, non de ce qu’ils vont donner. Dans l’entretien il y a une sorte d’explicitation de ce que l’on veut et de ce que l’on attend, des deux côtés. Et cela correspond ou non. On peut être d’accord au départ, il restera à voir ensuite si cela continue et si le travail correspond à ce que demande l’épanouissement de la personne. Cela ne dure pas forcément toute la vie, mais à chaque instant on doit avoir plaisir à travailler, on doit faire une expérience enrichissante. Le travail est un mode d’expérience et d’élargissement qui doit nourrir, indépendamment du gain pécuniaire. Mais chacun a son tempérament. Il y a des gens qui sont comptables et ne veulent être en rapport avec personne ; ils sont enfermés dans leur bureau et sont heureux avec les chiffres. D’autres au expression et de réussir dans cette expression là. Que je connaisse ce que fait le concurrent c’est normal, mais utiliser cette information pour le copier, c’est une manière de régresser. En faisant cela je ne suis pas fidèle à moi-même. Comme il est dit dans la Gita : « Mieux vaut son propre dharma que le dharma d’un autre, aussi bien accompli soit-il. » Mon propre dharma, c’est ma propre expression. Quand je suis dans ma propre expression je suis dans mon assise, dans mon centre. On ne peut pas me bousculer, je suis en paix avec moi-même. 

— A l'heure actuelle les marchés deviennent petits par rapport aux puissances de production. Il s'en suit une sorte de guerre pour le contrôle d'un marché.
Je ne crois pas que le problème se pose de cette façon là. Il n’y a pas qu’un seul marché et les produits peuvent se diversifier. Une entreprise fabrique un produit parce qu'elle y trouve du plaisir et aussi parce qu’il existe un public qui est dans la même demande. J’ai remarqué que lorsqu’il y avait une fidélité à soi-même, il y avait toujours un groupe de gens suffisamment grand, sensible à ce que vous proposez pour faire vivre le produit. Il y a un rapport entre le marché, le produit et l’attitude d’ouverture par rapport à ce que l’on fait. Cela demande une certaine habileté, toujours une connaissance. Une disponibilité aussi, car il y a une évolution permanente, et donc une nécessité d’adaptation permanente. 

— Je pense à cette phrase bien connue : « Le yoga c'est l'habileté dans l’action ». 
Absolument. C’est quelque chose qui nous éclaire sur les rapports entre l’action dans le monde, la vie des affaires et la spiritualité. L’habileté vient de la connaissance, de l’expérience. Elle ne s’invente pas. On n’est pas habile d’emblée. En Occident on parle de bonheur et de malheur. En Inde on a les mots sukha et dukha. Etymologiquement, ka c’est la roue du chariot, su c’est bon, du c’est mauvais. Il faut bien sûr se rappeler que les Aryens sont arrivés en Inde avec des chariots tirés par des bovins. Le bonheur c’est la roue qui tourne bien. Et pour qu’une roue tourne il faut qu’elle soit bien ajustée ; il faut surtout qu’elle soit bien dans l’axe. Être dans l’axe, j’appelle cela l’éthique. Cette adaptation permanente au monde qui change vous met dans le sens de l’énergie, et cela procure le bonheur. Quand on recherche cet axe, on s’aperçoit toujours qu’on est un peu à côté. Il faut alors rectifier, ajuster. On regarde, on apprend, on est en contact, on fait l’expérience. Je me suis beaucoup amusé dans les affaires !

Pour aller plus loin :
□ Daniel Roumanoff a raconté ses rencontres en Inde dans CANDIDE AU PAYS DES GOUROUS Dervy-Editions

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jeudi 11 février 2016

Vie des affaires et vie spirituelle : entretien avec Daniel Roumanoff (2)


— Et ce fut le début d’une nouvelle phase de votre vie...

Oui, cette prise de conscience s’est appuyée sur la pratique du Hatha Yoga, qui a eu pour moi des effets absolument extraordinaires. Je me suis, par la suite, beaucoup interrogé sur la force transformatrice de ces exercices. J’avais comme des pans de structure mentale qui tombaient les uns après les autres. J’étais alors plus ou moins athée ou agnostique, rationaliste et matérialiste. J’ai commencé à percevoir qu’il y avait une autre réalité possible.

— Du Hatha Yoga vous êtes passé à l'Inde où vous avez rencontré Swami Prajnanpad : c’est une partie de votre vie que vous avez raconté dans vos livres. J'aimerais en venir à ce qui, de votre immersion dans la pensée de l’Inde, vous a conduit à vous lancer dans les affaires.

L’enseignement de Swami Prajnanpad était très opposé à la séparation entre un monde matériel et un monde spirituel. Il n’v a qu'un seul monde. Cette division entre le relatif et l'absolu était pour lui une erreur. Il y avait là une dualité qui devait être surmontée pour arriver à l'absolu. Le travail ne s’effectue pas par un retrait du monde, par un renoncement au monde, mais par une prise de possession du monde, par une connaissance du monde, par lesquelles ensuite on devient libre du monde.

Par ailleurs, il enseignait une voie qui passait par l'expérience des choses, et donc par la satisfaction des désirs. Il insistait beaucoup sur la notion de bogha, jouissance, qu'on oppose traditionnellement en Inde à yoga. Le yoga étant ce qui permet de se dépasser soi-même, le bogha ce qui nous maintient dans la dualité. Pour lui, au contraire, le bogha était la voie vers le yoga, l'absolu s’atteignant à travers le relatif.

Il considérait également que l’accomplissement de soi était une expansion de l’ego jusqu’à ses extrêmes limites. Il disait : « Il faut essayer de s’élargir le plus possible jusqu’à ce que l'élargissement lui-même ne soit plus possible ». Cela implique de vivre l’expérience du monde. On rejoint, en fait, la tradition du sannyasin, du moine errant en Inde, qui ne doit pas rester plus de trois nuits au même endroit. Il peut ainsi voir la variété du monde, rencontrer une grande diversité de gens, élargir toujours plus sa vision du monde. Un équivalent de cette vie d’errance est la vie des affaires, qui exige les rencontres, les contacts, l'expérience approfondie du fonctionnement du monde.

A l’époque j’hésitais entre une carrière d’enseignant - car j'étais diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes - et les affaires. Swami Prajnanpad m’a dit : " Votre nature vous porte vers l’enseignement mais la vie des affaires présente un avantage. Elle vous mettra en rapport avec des gens qui ont un désir d’argent, et qui, par cela, se révèleront eux-mêmes. C'est pour vous une opportunité de mieux connaître la vie."

— Vous vous êtes lancé dans les affaires par obéissance à votre maître ?

Obéissance, n’est pas le mot ; j'ai suivi ses encouragements. Il m'avait dit aussi : " Dès que vous aurez créé votre société vous allez vous trouver confronté à des "non" _ les "non" de la réalité de la vie."  Mon désir allait se confronter à la réalité.


— On est tous pleins de désirs. La vie professionnelle est-elle un moyen de les accomplir, d'aller au bout des désirs ?

Une vie professionnelle réussie rapporte de l'argent, donc donne des moyens de satisfaire ses désirs par l’argent. Mais au delà de l'argent, on peut comparer la vie d’un chef d'entreprise actuel à celle d'un prince de la Renaissance. Il a un territoire qui est son marché, un territoire qui n'est même pas délimité par des frontières. Il est à la tête d'un gouvernement qui comporte un ministre des finances - son comptable, un ministre des affaires étrangères - le directeur de l’export, un ministre de l'intérieur - le chef du personnel, etc. L'organigramme d'une société ressemble tout à fait à celui de la cour d’un prince de la Renaissance. Le chef d’entreprise, comme le prince, peut devenir mécène, il peut rencontrer d'autres chefs d'entreprise comme le prince peut rencontrer d'autres princes, et tous deux peuvent signer des traités avec leurs homologues. Dans son entreprise, le patron a des rapports de monarque à sujet avec son personnel, il peut être tyrannique ou paternaliste. Dans tous les domaines, dans tous les aspects de la vie son pouvoir est énorme.



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mercredi 10 février 2016

Vie des affaires et vie spirituelle : entretien avec Daniel Roumanoff (1)


Colette Roumanoff et ses enfants font part du décès de Daniel Roumanoff survenu le 1er décembre 2015, à Paris.


Lors de la dernière fête des pères, Anne Roumanoff avait révélé la maladie dont souffrait Daniel depuis 2006, d’un petit texte très touchant sur Facebook. " Il a presque 80 ans, confiait-elle alors, ses cheveux sont tout blancs, ses petits-enfants l’appellent ‘papou’. Il me regarde d’un air absent. C’est toujours la question que les gens posent : ‘D’accord, ton père a Alzheimer, mais il te reconnaît ou pas ?’ Je prends sa main, je la serre. Il n’est plus ce qu’il a été, mais il est là, bien vivant. Il me sourit et je retrouve l’étincelle de malice dans ses yeux."

En hommage à Daniel Roumanoff, je vous propose un article extrait de Terre du Ciel n°15

Disciple d'un maître indien — Swami Prajnanpad —, Daniel Roumanoff a été en même temps un homme d'affaires qui a parfaitement réussi.
Ces deux trajectoires sont-elles compatibles ? Et comment les vivre pleinement toutes les deux ?

Est-ce la spiritualité ou le commerce qui a été premier dans votre vie ?

J'ai fait des études commerciales à HEC. Mais c’était avec une visée disons altruiste, philanthropique. J’étais scandalisé par l’inégalité qui existait entre les pays riches, qui brûlaient leur surproduction. et les pays pauvres qui mouraient de faim. Mon idée était d’apprendre les mécanismes qui permettraient l'acheminement des surplus vers les pays pauvres. Naturellement ce n’est pas cela qu’on enseigne A HEC. Ce sentiment d’injustice, et la recherche des moyens permettant d’y mettre fin, me sont toujours restés.

Et quand vous avez eu votre diplôme d'HEC en poche ?

HEC a été une grande déception. Je suis alors allé en fac où j’ai pris des cours de psychologie, de sociologie, d’économie pour essayer de comprendre les grands mécanismes de l’économie, les lois des échanges internationaux. J’étais plutôt à gauche. Je voulais changer, transformer la société. Puis je suis allé en Israël vivre dans un kibboutz.
Cette vie collective dans laquelle on ne manipulait plus individuellement d’argent, où les problèmes étaient résolus par la communauté sur un pied d’égalité entre tous, était le prototype môme de la société socialiste à laquelle j’aspirais. Naturellement cela fut une déception épouvantable. C’est à ce moment que j’ai pris conscience que les problèmes ne pouvaient être résolus de l’extérieur, mais demandaient une solution venant de l’intérieur.

Pourquoi cette déception dans les kihhoutzs ?

Parce que si, effectivement, les gens étaient nourris, logés et n’avaient pas de problèmes d’argent, ce mode de vie créait d’autres problèmes que les sociétés capitalistes n’ont pas. Par exemple, ces gens étaient des travailleurs agricoles, mais il fallait constamment prendre des décisions d’ordre administratif. Alors, après leur journée de travail dans les champs, les gens se trouvaient obligés de participer au comité du poulailler, au comité des tomates, au comité de l’éducation, etc. C'était chaque fois des heures à discuter des problèmes, et quasiment toutes les soirées y passaient.

Par ailleurs les décisions se prenaient à la majorité, ce qui créait beaucoup de frustrations car les priorités de chacun n'étaient pas les mêmes. Certains auraient préféré moins dépenser en nourriture pour mieux élever leurs enfants, alors que pour d'autres la priorité passait par les systèmes d'irrigation ou de nouvelles constructions.

J'ai pris conscience que, focalisé sur un mode de vie qui nous paraît mauvais, on cherche à l'améliorer, mais qu'ainsi on crée de nouveaux problèmes ; et ainsi de suite, sans fin.
C’était, en fait, la contestation de l’idée même de progrès : chaque progrès crée un nouveau mal qui, sur un autre plan, est une régression.

La solution n'apparaît plus dans la structuration sociale

La solution n’était plus dans la recherche d’une meilleure organisation sociale. Toutes les améliorations qu’on pouvait apporter passaient par des hommes, et ces hommes obligatoirement déformaient l'amélioration et créaient une réaction, une régression. C’est-à-dire que dans l’organisation d'une société il y a les vices de fonctionnement que toute organisation génère. A un certain moment on en prend conscience et on modifie la structure. Mais celle-ci entraînera d’autres problèmes, etc. C’est sans fin, et sans solution.

C’est de là qu’est venue votre prise de conscience de la nécessité d'un travail intérieur ?

Oui. La solution n’est pas dans le changement extérieur, mais dans la transformation intérieure.
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mardi 9 février 2016

Attention angélique avec Christian Bobin


"Tout vient vers nous comme un maître d'école."

Une rencontre avec Christian Bobin est toujours un grand présent : 

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dimanche 7 février 2016

Présence du Christ avec Philippe Mac Leod

À n'en pas douter, Jésus de Nazareth expérimenta peu à peu la présence du Père en sa chair humaine. Par le silence de la prière, par l'eucharistie ruminée, par la Parole sans cesse méditée, je prends peu à peu conscience de la présence du Fils en moi. Le divin qui m'habite apprendra à composer avec mes origines humaines. Et c'est elle, cette part divine, profondément enfouie, qui finira par prendre le dessus, en maîtrisant le dessous de tous mes comportements. À mon tour, paraphrasant l'Évangile, je pourrai dire alors : « Le Christ et moi, nous sommes un » (Jn 10, 30). Mais pour cela, il me faut apprendre à revenir sans cesse à lui : voir, juger, penser, sentir à partir de lui et à travers lui, sans jamais perdre, au fond de moi, cette assise, ce point d'appui, cette vérité que je devine parfois comme les pieds cherchent le sol dans le vide.
Cette percée du Christ à travers tous mes membres, je peux la sentir presque physiquement, comme une poussée du dedans. Sa lumière veut s'étendre et prendre place au creux de ma chair. Mais il est là chez lui, il la connaît depuis le commencement, il l'a modelée de son propre souffle, elle lui appartient. Il prend seulement possession de ce qui lui revient, comme le jour par degrés reprend tout le ciel en déliant les ombres sans grande consistance. Comment imaginer qu'il puisse l'abandonner, lui qui l'assiste depuis les premiers contours de la Terre, lui qui l'a rachetée en la prenant avec lui pour la retremper aux sources de la vie ?
Notre chair est un jardin où le Verbe de Dieu aime à se promener, quand, à l'heure tranquille du soir, s'apaise la brise dans les lourds feuillages. On n'entend plus alors qu'un murmure, entre l'homme et son Dieu qui n'ont plus besoin pour s'entretenir de longs discours : un tremblement suffit, une vibration, un bruissement entre des fibres comme les cordes d'un instrument.
Ce langage ne s'apprend pas, il nous vient de plus loin que les étoiles, et, au plus intime du veilleur, des mondes se font et se défont, le temps et l'éternité devisent ensemble tout en marchant, sans qu'on entende un pas, sans qu'une trace apparaisse dans le jardin de la chair, puisque tout entière elle est leur empreinte, tout entière elle est l'image et le secret de son créateur. 
Ainsi patiemment le Verbe s'est-il frayé un passage à travers l'histoire, affinant notre regard, notre cœur, avant de paraître au milieu de ses œuvres. Il semblerait qu'il poursuive le même effort pour rejoindre chacun des membres de son corps, attendant, cherchant le profond silence au milieu de nos ténèbres pour prendre pied sans un bruit, comme il a attendu le cœur de la nuit et son silence insondable pour faire sortir son peuple de l'esclavage. Mais il n'est plus besoin pour nous de coûteux déplacements, il s'agit de le laisser venir, prendre toute la place, et déposer au fond de la chair, comme le plomb au fond du bateau, cette pierre angulaire qui assure tout l'édifice de notre devenir.
Le salut ne sera jamais que cet ample développement commencé avec la Création, jusqu'à son accomplissement dans la gloire, progressant de faute en faute et de grâce en grâce. L'amour en est le cœur, la matrice, l'unique loi et l'unique économie, le seul qui sache avancer en se jouant des contraires.
J'ai un modèle désormais, non plus seulement une image de Dieu inscrite en mon tréfonds, mais sa parfaite ressemblance, à laquelle je m'accoutume jour après jour comme elle-même s'ajuste à mes faiblesses.
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Philippe Mac Leod, écrivain. Il a publié plusieurs livres et recueils de poésie. Son dernier ouvrage, Poèmes pour habiter la terre est paru chez Le Passeur.


vendredi 5 février 2016

Paix du Ciel avec Marie-Elise Larène





Le ciel comme vocable.
Le lieu où tout est dit
En lumière
En idéal.
Le ciel nous enveloppe de sa toile où nos sentiments
En miroir, disent la profondeur
Le mystère et la beauté de la vie.
Le ciel comme un miracle,
Le début, la quintessence
Et la porte vers l'absolu.
Le souffle, le sens, l'ivresse et la Paix.

Marie-Elise Larène


jeudi 4 février 2016

Les conseils de Marie-Élise Larène pour trouver la paix au fond de soi

1. Adoptez des rituels

Réservez un petit moment chaque jour pour prier ou méditer. La régularité fera de ce rendez-vous un élément essentiel de votre journée. Allumer des bougies m'aide à créer une atmosphère propice au recueillement. La méditation quotidienne m'a beaucoup aidée à découvrir un espace en moi, insondable. Elle n'est pas forcément silencieuse et je ne vide pas toujours mon mental. Je rentre dans mon coeur où logent mes rêves, mes désirs, mes capacités à créer ma vie, à visualiser mes voeux. Je me mets en relation avec le divin en moi et me connecte à la source.

2. Ouvrez vos sens

En pleine nature, dans les églises, les musées, dilatez votre être en vous immergeant dans le Beau. La nature est mon église. Je suis en admiration devant le miracle de la Création et la prodigieuse intelligence de la vie. Prenez le temps d'observer afin d'en saisir toutes les nuances : un ciel, un visage, une fleur. L'harmonie et le degré de perfection qui en émanent sont marqués du sceau de Dieu. Vous retrouvez ainsi la juste posture d'émerveillement de l'homme face à son créateur.

3. Vivez au présent

Le Christ a demandé à ses disciples de veiller : soyez attentifs à ce qui advient dans votre quotidien, en écoutant vos émotions, en vivant pleinement les événements de la journée. Ainsi, vous vous placerez dans l'« aujourd'hui de Dieu », et remarquerez, en vous abandonnant à la confiance, toutes les marques de la Providence.

4. Ne vous dispersez pas

L'unité intérieure se travaille, s'apprivoise. Elle compte aussi un certain nombre d'« ennemis » à commencer par nous-mêmes, « éclatés » par nos tâches et fréquentations multiples. Faire des choix implique de renoncer à certaines choses. J'ai choisi d'avoir peu d'amis. Cela me permet d'avoir des relations profondes, d'être sincère et vraie. Apprivoisez également la solitude, elle vous ouvrira un Ciel intérieur dont la source est inaltérable.

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mercredi 3 février 2016

Les cieux de Marie-Elise Larène


Peintre et pastelliste, elle crée, depuis près de 30 ans, des ciels. À leur contact, elle a découvert la dimension spirituelle qui l'habitait et qui ne demandait qu'à éclore. ...


Ma dimension spirituelle a mis du temps à émerger. Son fil conducteur était logé en moi, depuis toujours. J'ai été une petite fille fervente, entourée par des parents pieux. Mon père a d'ailleurs voué sa vie à la Vierge par son art. J'ai un souvenir très fort de ma confirmation qui m'a bouleversée. Avec le recul, je considère cet événement comme une expérience de Dieu. Assez jeune, j'avais troqué la pratique religieuse contre la visite de lieux de cultes où je trouvais de quoi épancher ma soif : à l'église Saint-Julien-le-Pauvre (Paris Ve), séduite par la liturgie orientale d'une grande beauté, à Saint-Georges (Paris XIXe), bercée par les chants orthodoxes... Ces rites étrangers me transportaient dans un doux voyage poétique. Ma vie spirituelle s'est créée comme j'ai fait mes dessins : elle a puisé sa source dans mes expériences, mes épreuves, et dans mon coeur. Jusqu'à la cinquantaine, j'en avais une idée très floue. Dans mes tableaux, elle se manifestait sur un plan poétique, mystique, onirique. Ces composantes, retrouvées dans les ciels, m'ont peu à peu permis de rejoindre une sphère bien plus profonde, au goût d'éternité.

L'éternité est dans un écrin qu'il nous appartient à tous d'ouvrir, à tout moment. Il est comme un flocon de neige porté par le vent. Mes toiles fixent cette dimension qui m'habite, avant, pendant, et après l'acte créateur. Le temps est alors comme suspendu, arrêté. L'éternité est ce présent vécu avec intensité, non pas dans l'intelligence, mais dans le cœur. Lorsque je peins, je fais fi de tout le reste. Cette plénitude, je la retrouve dans la méditation, le matin. Descendue dans mon ciel intérieur, j'embrasse alors un peu de cette béatitude dans laquelle j'espère être plongée après ma mort. Nous en avons tellement peur, et si peu de belles choses sont dites à son propos ! Nous ne pouvons certes qu'esquisser une image de l'au-delà. Mais je n'ai aucun doute sur son existence. Je crois que nous sommes un esprit divin dans un corps physique, et que notre enveloppe s'éteint, disparaît, le passage franchi. Je vois la vie comme un terrain d'expériences, d'apprentissages précieux permettant à chacun de se découvrir en vérité et en plénitude. Pour, au final, retourner à un état de perfection, semblable à celui du nourrisson, qui n'a rien d'autre à donner et à recevoir que de l'amour. Mon but est de mourir au plus proche de cet état de confiance et de pureté. Je vois la mort comme les retrouvailles d'un lieu d'accueil fabuleux. Retrouvailles avec le Père éternel et tous ceux que nous aurons aimés. Le ciel sera ma récompense. C'est sur terre que la vie est sans concession !

J'ai fini par comprendre à quel point je l'aimais, cette vie. Il m'a fallu 32 ans. Mes toiles contiennent toujours un horizon de terre car je me refuse à être en apesanteur, suspendue au-dessus du vide : je veux témoigner de la beauté du ciel sur la terre, en tant qu'être humain, à ma hauteur d'1,63 m. J'offre à voir quelque chose auquel les gens ne donnent que peu de temps et d'attention. Or, nous nous rejoignons tous quand il s'agit de beauté, d'équilibre et d'harmonie. L'artiste a pour vocation de proposer d'autres chemins de vie, de visions et de conscience des choses. Depuis peu, je dessine, et brode certaines de mes œuvres au fil d'or, des anges. Par ces créations, je voudrais que chacun prenne conscience qu'un ange veille sur lui à chaque instant. Loin d'être une fuite, le ciel est un tremplin pour aller plus loin, plus haut. Mes tableaux traduisent cet idéal, mais ils sont aussi le reflet de mon état d'être profond, le témoin de ma foi et de mon idéal. Accordé à mon tempérament passionné, le pastel, qui est fait avec des pigments purs, sert mes toiles d'une intensité vibrante.

Le ciel, qui n'est qu'inconstance de par ses mouvements et ses couleurs changeantes, m'a appris à accepter l'impermanence de la vie, sans me sentir pour autant en insécurité. C'est d'ailleurs lorsque j'ai perdu la sécurité matérielle et connu la précarité que j'ai dû apprendre à me forger intérieurement pour gagner ma liberté. Les sécurités que je cherchais à l'extérieur étaient en fait des chaînes. On ne gagne jamais autant sa liberté que lorsqu'on en a manqué : 18 ans durant, j'ai peint des ciels dans une cave. Manquer de lumière me poussait à la désirer ardemment, et donc à la créer.

Je ne demande ni assurances, ni preuves, ni garanties. Je ne cherche pas de réponses, mais des épousailles avec le mystère qui me comble et me remplit. Je crois qu'un dessein divin nous conduit. Et souvent, j'ai été surprise de mon propre chemin. Comment être pessimiste puisque je ne sais rien de l'avenir ? Je fais ce que j'ai à faire pour aider. Je sais que je suis là pour ça.



source : La Vie
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mardi 2 février 2016

Pour une terre fertile...


Un documentaire qui nous présente une terre à sauver, 
avec notamment Claude et Lydia Bourguignon...
Merci à France 2





lundi 1 février 2016

Les conseils de Alexandre Jollien, Matthieu Ricard et Christophe André pour les temps d’épreuve


Matthieu Ricard, Alexandre Jollien et Christophe André viennent de publier Trois amis en quête de sagesse. Ils y présentent leur cheminement respectif, comme autant de routes menant vers un même essentiel : la paix et la joie d’être au monde. 

> Alexandre JOLLIEN

Pratiquer au quotidien : ne pas attendre d’être en pleine mer pour apprendre à nager. Commencer, quand tout va mal, à pratiquer une voie spirituelle, c’est comme vouloir marquer un penalty lors du ­Mondial de football sans s’entraîner auparavant. Ne pas surréagir : saint Ignace de Loyola invite, en cas de désolation, quand tout va mal, à ne pas surréagir, mais à rester fidèle au quotidien. En plein tourment, il est périlleux de vouloir tout changer. Et il faut un sacré courage pour ne pas nous agiter dans les vagues et laisser passer l’ouragan.

> Matthieu RICARD

On ne peut pas vouloir à tout prix changer les décors. Le philosophe indien Shantideva écrit : « Comment trouver assez de cuir pour en recouvrir toute la terre ? Avec le cuir d’une simple semelle, on parvient au même résultat. » Si on perçoit le monde entier comme un ennemi, vouloir le transformer pour qu’il ne nous nuise plus est une tâche sans fin. Il est infiniment plus simple de changer notre perception des choses !

> Christophe ANDRÉ

Je vois la souffrance comme la violence dans le monde ; nous rêvons tous qu’elle disparaisse, mais nous savons bien que nous en avons encore pour un bon bout de temps. Plutôt que de nous en affliger ou de nous en révolter, il faut se dire : « Ok, elle est là, qu’est-ce que je peux faire à mon échelle, et puis tout autour de moi ? Qu’est-ce que je peux encourager par mes propres comportements ou par mes actions, par mes dons ? »
La souffrance nous coupe du monde, elle nous prive de ce dont on aurait le plus besoin, le lien avec le monde, la capacité d’aimer, de nous nourrir de tout ce qu’il y a autour de nous, car nous sommes focalisés sur elle, sur l’idée que c’est sans solution. L’entraînement le plus précieux, quand on ne va pas trop mal, c’est de cultiver ce rapport au monde et aux autres.