dimanche 17 janvier 2021

Comment ouvrir les yeux au quotidien

 


1. Respirer, s'arrêter

Quand je photographie, je suis ici et maintenant, présente à ce qui m'est donné de voir et de goûter. Il est bon de prendre des temps de respiration, de se préserver des moments dans la journée où l'on s'arrête. Même dans un quotidien surchargé, c'est possible. Dans une file d'attente, par exemple, on peut soit attendre passivement, soit regarder ce qu'il y a autour de soi. Cette présence au présent était pour moi un combat quand mes enfants étaient petits : en leur donnant le bain, j'avais envie d'être avant ou après, partout sauf là, devant la baignoire ! Mais c'est un combat qui mérite d'être mené.

2. Changer de lunettes

Reprenons l'exemple de la file d'attente : ce temps mort qui agace, comment peut-on le vivre autrement ? À quoi peut-on s'ouvrir dans cette situation qui ne nous convient pas ? Comment opérer cette bascule vitale ? Choisir de voir le verre à moitié plein, plutôt qu'à moitié vide, est un véritable choix qui demande de la volonté. Je sais de quoi je parle puisque je suis une râleuse née !


3. Convertir son regard

Finalement, c'est une question de conversion du regard. Tout l'enjeu est de voir au-delà de ce que l'on voit. Une poubelle, par exemple, est un objet qui est a priori moche et repoussant. Mais l'on peut repérer les couleurs, les lignes et les ombres. Ou une tache sur le sol : elle peut avoir une forme de coquillage ou de visage. Cette capacité d'émerveillement permet de trouver l'extraordinaire dans l'ordinaire. Voir le beau dans le quotidien, c'est aussi ne pas perdre la foi dans les temps d'épreuve, de souffrance et de difficultés. C'est une grâce à demander que de croire qu'il existe du beau et du bon dans chaque homme et dans chaque situation, que Dieu est toujours là, à nos côtés.

4. Se décentrer

Il est difficile, voire impossible, de voir la beauté autour de soi si nous restons centrés sur nous-même. Selon moi, il n'y a pas de meilleure école pour se décentrer que la louange, cette attitude qui consiste à s'émerveiller des merveilles de Dieu et des autres.

Marine de Villepin

(source : La Vie)

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samedi 16 janvier 2021

« Faites confiance à zazen »

 


A son retour du Japon, en 1947, Karlfried Graf Dürckheim propose à l’homme occidental ce

qu’il appelle : « la Voie de l’action ». Il s’agit d’une introduction à la connaissance du Zen.

Graf Dürckheim ne voit pas le zen comme étant un phénomène historique culturel asiatique. Il

voit le zen comme étant la source d’expériences universellement humaines.

La sobriété de la pratique de zazen, l’attention portée au corps que l’homme EST (IchLeib), lui

semblent particulièrement bénéfiques pour l’homme occidental.

Son premier ouvrage, Le Japon et la culture du silence (1), édité en 1947, a connu un succès

d’autant plus étonnant que l’Allemagne, comme la plupart des Etats européens, sortait à peine et

avec peine de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans cet ouvrage, qui résume son

expérience japonaise, l’expression le silence intérieur évoque un état d’être délié de l’inquiétude

latente, de la peur souterraine qui avaient gouverné le vécu intérieur de millions d’être humain

tout au long de ce conflit.

 

Si je rappelle cette tragédie c’est parce qu’aujourd’hui, la pandémie étendue sur la terre entière

plonge une multitude de personnes dans la même détresse intérieure : l’angoisse et les états qui

l’accompagnent. Et que, aujourd’hui, le Kanji « zen » a pris place dans la plupart des

dictionnaires (ce qui était loin d’être le cas dans les années 1950).

L’exercice appelé zazen ne doit pas être entendu comme pouvant prendre place dans l’ensemble

des thérapies pragmatiques dont le but est de guérir LE moi qui souffre. Par contre, zazen est un

exercice qui a pour but de guérir DU moi, de l’identification au seul niveau d’être qu’est l’EGO,

laquelle est la cause de bien des souffrances, physiques et psychiques, dont l’angoisse. La visée

centrale du zen est la découverte empirique de notre vraie nature en tant qu’être humain, notre

nature essentielle, laquelle n’est pas l’ego. Notre vraie nature est le domaine du calme, du silence

intérieur, de la paix intérieure que les représentants des écoles de sagesse, tant en Orient qu’en

Extrême-Orient et en Occident envisagent comme étant le plus grand bien auquel l’homme

puisse accéder.

 


Mais comme Epictète au premier siècle de notre ère, les maîtres zen ajoutent que « afin d’atteindre ce 
plus grand bien, l’homme doit s’efforcer ».

Afin d’assumer, au mieux, ce qui aujourd’hui trouble l’âme, nous sommes donc invités à nous

efforcer ; par exemple à pratiquer l’ascèse qu’est zazen quotidiennement. C’est ce que Graf

Dürckheim nous propose. C’est ce que le maître zen Hirano Katsufumi Roshi, qui nous fait

l’honneur de venir au Centre depuis plusieurs années, nous propose : « Faites confiance à

zazen »

 

Une difficulté, de nos jours, est l’amalgame qui est fait entre zazen et méditation. Zazen est

différent de ce que nous entendons ordinairement par méditation.

Tout d’abord « Il y a 1000 et une façons de méditer mais il n’y a qu’une façon de faire zazen ! »

Lorsque vous avez la chance de voir un maître zen pratiquer, le questionnement mental —de

quelle façon faire zazen— laisse place à cette réponse qu’est le témoignage. Le maître de

l’exercice, à travers sa manière d’être là, assis, devient le modèle d’un chemin que chacun se doit

de tracer lui-même ; parce que zazen n’est pas un chemin à suivre mais un chemin à tracer

corporellement (Leiblich).

« Lorsque vous pratiquez zazen, le corps prend la forme du calme ».

 

Autre difficulté pour l’homme occidental qui s’identifie à l’idée ... Moi je crois, que je suis, ce

que je pense que je suis... est d’apprendre que « On ne pratique pas zazen avec le mental ! » et

que « zazen est un exercice corporel !»

Dans son Dictionnaire philosophique (2), André Comte-Sponville décrit l’exercice appelé zazen

comme étant « Jouer le corps (qu’on est) contre l’ego, la respiration contre le mental,

l’immobilité contre l’agitation, l’attention contre l’emportement ».

C’est un bon abrégé de ce qui vous est proposé au Centre Dürckheim depuis quarante ans.

Arriver à assumer plus calmement, plus sereinement, les événements qui se présentent n’est pas

une fuite du réel mais participe au processus de maturation qu’est notre vie en tant qu’être

humain.


Jacques Castermane

(1) Le Japon et la culture du silence —K.G. Dürckheim —Ed. Le courrier du livre

(2) Dictionnaire Philosophique —A. Comte-Sponville —Ed. Puf ; page 620

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vendredi 15 janvier 2021

Deux mains sont des présents !


Le secret essentiel de l'art, c'était la faculté de toucher du bout des doigts l'essence de la maladie, de mesurer son intensité et savoir le centre vital d'où elle rayonnait. [..] Pour rendre les minuscules antennes tactiles capables de sentir tous les nerfs de l'organisme et de répondre pour ainsi dire à leur appel, le praticien devait, en vérité, sortir de son propre corps et pénétrer dans celui du patient.

Joseph Kessel
Les mains du miracle
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En vol...


Même pour le simple envol d'un papillon tout le ciel est nécessaire.

Paul Claudel

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Une musique pour s'envoler



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jeudi 14 janvier 2021

Capter l'énergie...

 


- A la lettre E de votre dictionnaire, il y a le mot émerveillement, qu’il nous faut réapprendre à pratiquer. Qu’est-ce qui vous a émerveillé, vous, aujourd’hui?
Christophe André : "Rien de particulier aujourd’hui, parce que, dans l’émerveillement, il y a quand même le fait de se sentir bouleversé. Comme lorsque je découvre au hasard d’une lecture les pensées merveilleuses d’un poète ou d’un philosophe en me disant que c’est fou que le cerveau d’un être humain puisse produire des choses aussi lumineuses. Mais plusieurs faits m’ont réjoui. Le beau ciel de ma Bretagne, avec tout à coup de magnifiques nuages de toutes les couleurs, la marée qui monte… J’aimerais vous raconter une anecdote personnelle. J’avais un maître en matière d’émerveillement, c’était mon beau-père, la seule personne que j’appelais «le maître», car c’était un maître de bonheur. Il était très drôle, très inspirant pour moi, il avait une grande chemise en carton, que l’on a découverte à sa mort, sur laquelle il avait écrit: «Choses qui m’émerveillent.» Il découpait tous les articles de journaux, toutes les bonnes nouvelles scientifiques, médicales, les avancées de la société, les petits faits divers réjouissants, et je pense souvent à ces choses qui m’émerveillent les jours où je suis grognon, énervé, où j’ai tendance à ne voir que les égoïsmes, les rouspéteurs, les trucs qui vont de travers. Finalement, c’est une attitude à cultiver. Se rappeler tout ce qui va bien ici-bas, non pas pour oublier ce qui va mal, mais pour avoir la force de le regarder en face et l’énergie de le transformer. Il faut capter l’énergie des bonnes choses pour s’attaquer aux mauvaises. "



- A la lettre N de votre dictionnaire de sagesse, il y a Nietzsche, qui a écrit: «Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts.» Pourtant, vous n’aimez pas cette phrase. Pourquoi?

Christophe André :
- Elle n’est pas généralisable à tous et, d’ailleurs, il ne parlait que pour lui et pas pour tous les humains. Je pense qu’on peut se sortir de cette crise par le haut à condition que le plus grand nombre d’entre nous fasse l’effort de réfléchir à ce qui n’est plus possible dans nos façons de vivre: les voyages incessants, les égoïsmes nationaux, cette obsession de sauver des vies au lieu de sauver des existences… Faire gagner quelques années de vie aux anciens en massacrant l’existence à venir des plus jeunes, on ne peut pas continuer comme ça sans réfléchir à ce qu’on fera lors de la prochaine pandémie. On doit se poser ces questions si l’on veut justement devenir plus forts.

Christophe André
Source : l'Illustré
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mercredi 13 janvier 2021

L'enfer, c'est les autres... oui mais en nous !

 


«Nous sommes enclins à accepter les choses telles qu'elles sont tant que cela va comme nous voulons ; mais dès que se présente quelque chose qui sort de notre système de valeurs, nous le rejetons. Nombreux sont ceux qui, connaissant la pratique de l'acceptation, se pavanent en disant : « Oui, j'accepte ce qui est, tel que c'est, ici et maintenant », alors même qu'ils n'ont rien accepté du tout. Tout ce qu'ils ont accepté, ce sont leurs illusions. Si l'acceptation leur fichait une grande claque en pleine figure, ils ne la reconnaîtraient même pas.
Lorsque nous acceptons ce qui est, nous devons l'accepter à tous les niveaux, depuis l'essence la plus subtile et sublime jusqu'aux niveaux les plus grossiers de notre ombre, y compris notre rage réprimée, nos frustrations, notre cruauté, notre déni, etc. Nous prétendons vouloir la réalité, Dieu, la liberté, mais nous ne voulons pas regarder en face les tendances inhumaines qui demeurent en nous : la vengeance, la violence, l'agressivité.
Et pourtant, il faut bien que nous les considérions.
Lorsque nous commençons à explorer notre ombre, c'est l'enfer. Mais ainsi que le disent tous les mythes, c'est le fait d'apprivoiser les démons qui permet aux héros de survivre au monde souterrain et de revenir au monde supérieur.
Apprivoiser les démons signifie voir, connaître et accepter ce qui est.
Tôt ou tard, chacun de nous devra cartographier son propre monde souterrain pour entreprendre le voyage chamanique du démembrement et de la résurrection.
Apprivoiser les démons, c'est être à l'aise avec le fait même qu'ils existent en nous.»
Lee Lozowick
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mardi 12 janvier 2021

Sur les pas de Edouard Cortés pour "ensylvaner" le monde

« Rien que l'arbre ! » C'est d'une citation trouvée chez Rostand qu'a jailli l'étincelle - Cyrano de Bergerac, à l'agonie, n'accepte pour tout appui qu'un tronc. Édouard Cortès décide de lui emboîter le pas. Pour sauver sa peau, un matin de février 2019, il file vers une forêt du Périgord noir qu'il connaît comme sa poche depuis l'âge des culottes courtes. Quelques mois plus tôt, il y a repéré un chêne dans lequel il construit une cabane, un perchoir qui offre refuge et apaisement. Il s'en persuade : c'est en concrétisant un rêve d'enfant qu'il pourra soigner une blessure d'adulte. Et nous voici donc, en ce jour d'hiver humide et glacial, à suivre Édouard Cortès sur le sentier qui mène à sa thébaïde cachée dans une chênaie du Lot. Vers le sud, on aperçoit à l'horizon les contreforts de la vallée de la Dordogne. Plus à l'est, le causse Corrézien, cousin de celui que nous arpentons, l'un de « ces petits pays pauvres » et sauvages qui ont gardé leur authenticité. Casquette sur la tête, silhouette trapue et volontaire, l'homme qui marche devant nous dans le froissement des feuilles mortes a parcouru le monde avant de courir les bois.

 Prendre de la hauteur

En fidèle complice de Sylvain Tesson qui est de ses amis, il a sillonné le Caucase, roulé en 2 CV jusqu'au Viêt Nam, marché vers Jérusalem, traversé caméra à l'épaule les crêtes et les vallées d'Afghanistan. Un matin, sur les bords de la Loire, il se voit offrir un boulot saisonnier de berger. Le pâtre y trouve du bonheur et décide alors, avec son épouse Mathilde, de faire le grand saut du retour à la nature : le nomade s'enracine dans le Périgord, où il élève bientôt une centaine de brebis caussenardes. Mais l'affaire tourne mal, soucis administratifs, dettes et découragement. La « tentation de la corde », comme il le dit abruptement, lui obscurcit l'esprit. En un dernier sursaut, il tente le retrait : prendre de la hauteur dans sa cabane. Et la voici qui apparaît, cette arche immobile, dans le fouillis des ramures dénudées par l'hiver, aussi modeste, évidente, accueillante et poétique que celui qui l'a construite. Une échelle de corde rafistolée, un solide plancher à 6 m du sol, et des vitres qui ouvrent à 360° sur l'océan des bois. Délicieux vertige. Au gré des bourrasques, le radeau tangue, mais on s'y sent en toute sécurité... La bouilloire chante sur le vieux réchaud à gaz, Édouard Cortès s'affaire tout en parlant comme un livre, hisse des baluchons aux cordes, prépare le thé, craque des noix. Les bois d'un cerf font office de patères. Un minuscule oratoire à David le Dendrite, un saint des forêts chez les orthodoxes, a été déposé sous le toit par l'écrivain. Sur les coffres fabriqués de ses mains et réchauffés des peaux de ses moutons, on s'assoit et devise joyeusement tandis que la buée des vitres ne laisse plus entrevoir que les mousses phosphorescentes des branches alentour. L'hiver rend les animaux discrets - nous apercevrons tout de même cinq chevreuils et un vol de palombes...

Comment vit-on trois mois seul dans une cabane perchée ?

É.C. J'ai ici un balcon sur les arbres, un avant-poste sur la beauté du monde. Le recours aux forêts rend possible le réveil de la vie intérieure. Car ce ne sont pas les merveilles qui manquent, mais notre regard qui manque à la merveille. Le lichen pousse là, il attendait mes yeux. La beauté est bien présente : il suffit que les humains décrochent de leur écran. Je me suis retrouvé avec une interrogation : si je ne peux plus tenir sur mes semblables, sur moi-même, sur une foi, que reste-t-il ? Le retour en forêt permet d'échapper à la vanité des hommes. J'ai vécu dans ma cabane l'une des plus grandes formes de la liberté, loin du regard des autres, à vaquer et à me doucher nu sur ma branche à 6 m du sol - les arbres ne jugent pas notre côté animal. J'ai tenu un journal de cabane, mon écriture y a aussi gagné une forme de nudité. Auparavant, j'avais quelques espoirs humains et quelques espérances divines, et j'ai perdu les deux. Même si je pense souvent que Dieu a continué de croire en moi quand je ne croyais plus en lui. Je citerai mon compagnon de route Bernanos : « La foi, c'est 24 heures de doute, moins une minute d'espérance » À un moment, il y a une cassure, une traversée des forêts sombres comme on en trouve chez Dante. Autrefois, on parlait d'acédie, cet épuisement du sens de la vie - notre burn-out contemporain - qu'ont connu aussi les Pères du désert ou les stylites sur leur colonne, saisis d'une grande nuit. J'ai essayé d'apprivoiser cette obscurité-là et d'y trouver l'étincelle d'un devenir. Les arbres m'ont permis la trouvaille.

Vous évoquez votre « enforestation » : en quoi consiste-t-elle ?

C'est un terme ancien issu des Eaux et Forêts - une administration dont La Fontaine fut d'ailleurs un maître - qui désignait le reboisement d'une parcelle en jachère. Chateaubriand a utilisé le mot comme une allégorie pour l'homme - j'ai eu ce désir de ré-enforester mon esprit et mon intelligence. Le recours aux forêts est vieux comme l'humanité. Il y a le Wanderer dans la culture germanique, le wild à l'américaine magnifié par Thoreau. Nous avons assez de racines latines et grecques pour avoir notre propre vocabulaire de sauvages ! Je suis lié au petit peuple traditionnel des forêts, bûcherons, colporteurs, charbonniers, mérandiers (qui façonnaient les tonneaux), feuillardiers (qui les cerclaient avec du châtaignier). Je ne me sens pas dans la forêt mais de la forêt. J'aime la sylve, du latin sylva (le bois), qui a aussi donné « sylvestre ». Je souhaite apporter le néologisme « ensylvaner » : ce qui pourrait nous offrir des perspectives dans ce moment un peu tragique de notre histoire, où la pandémie s'étend. Ou comment retrouver en forêt une respiration, éviter d'abîmer son regard dans le puits des réseaux sociaux : se noyer dans le vert plutôt que dans le sombre. Les coffres de ma cabane garantissaient des pâtes et des rillettes. Mais, dans mon adversité, j'ai eu recours à ce qui a été scandaleusement étiqueté « non essentiel » : j'ai posé mon regard sur l'écorce du chêne, tendu l'oreille vers le chant du loriot. J'ai accepté un peu d'inconfort et de froid, comme une manière de vivifier la vie, d'en retrouver la sève. Il m'a fallu arriver à 40 ans pour faire de mon enforestation un rite initiatique. J'avais toujours vécu dans le mouvement. Le défi de la stabilité au creux d'un chêne a été d'autant plus grand. J'ai été augmenté par l'immobilité : elle m'a permis, en étant un peu aux arbres, de retourner aux hommes.

Mais vous avez apporté la preuve que le retour vers la nature peut aussi comporter des risques...

Ayant vécu une enfance au rythme des déménagements continuels de ma famille - mon père était banquier -, j'ai trouvé un port d'attache entre le Périgord et les causses du Quercy, d'où sont originaires mes grands-parents des deux lignages. Dans cette forêt, je me sens de quelque part, j'ai le sentiment d'être chez moi, d'où la sensation du retour. Mais l'expérience d'y devenir berger a été le grand naufrage : mon idéalisme d'aller à la vie rurale - pour retrouver harmonie et unité - s'est heurté aux exigences administratives, au système indigne des prix bas compensés par les subventions, sans oublier l'énorme charge de travail qui pèse nuit et jour. Il m'est arrivé de dormir au milieu du troupeau à l'heure du premier agnelage, ça faisait partie de l'aventure. Seulement, quand il a fallu emprunter à nouveau pour construire la bergerie, le ressort a cédé, tout s'est effondré. Le sort actuel des paysans est dramatique. Leur dur labeur n'est pas récompensé, j'ai expérimenté le mépris social sournois qu'ils subissent. Et je partage l'analyse de Houellebecq sur cet énorme plan social invisible qui est à l'œuvre dans la paysannerie française. Le même sort guette désormais les forestiers : même processus d'industrialisation et de rendement à tout-va, au pays de Philippe le Bel, Colbert et Napoléon III, qui a longtemps eu une belle politique de préservation des forêts. Il faut relire l'Argent de Péguy ou la France contre les robots de Bernanos : le système a sa logique, celle du veau d'or qui pousse à la prédation et à la destruction. Or, l'homme n'est pas dans la nature mais de la nature. Des générations de paysans ont su ne pas scier la branche sur laquelle ils étaient assis. Ici, dans le Périgord noir, la forêt a repris du terrain : c'est un pays qui a peu souffert de l'agrochimie, sa relative pauvreté agraire l'a sauvé et permettra désormais de valoriser son or vert.

Comment la fréquentation des livres et la littérature complètent-elles la fréquentation des arbres ?


J'ai le chic pour choisir des métiers engagés qui ne rapportent guère : produire des nourritures, qu'elles soient terrestres ou spirituelles ! L'idéaliste Don Quichotte fait partie de mes amis. Mais j'aime aussi énormément Jack London, car il tire de ses divers et rudes métiers la sève de sa plume. C'est comme si mon épisode paysan m'avait donné plus de légitimité pour écrire, plus d'épaisseur aussi, l'impression que c'est la terre qui parle. J'y ai trouvé un peu d'or. Les arbres m'ont enseigné, mais je n'ai pas négligé pour autant la bibliothèque du milieu où j'ai grandi. J'aime la dimension du rêve chez Saint-Ex, ses récits d'aviation qui font toujours référence à l'enfance. La cabane perchée est aussi une démarche artistique et poétique. Pourquoi tant d'écrivains ont-ils cherché à nous rapprocher de l'arbre ? Victor Hugo se console auprès d'eux : « Toute idée humaine ou divine qui prend le passé pour racine a pour feuillage l'avenir. » Durant mes trois mois, j'ai lu et relu les très consolantes Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, parce qu'il y a quelque chose de blessé dans la nature humaine. Et j'ai voulu trouver des mots pour m'apaiser sur le plan humain. J'ai arrêté de chercher une réponse purement spirituelle. Ma cabane n'est pas religieuse, même si elle a quelque chose qui touche à l'absolu, même si la lumière y tutoie le sacré. Je suis un être traversé par le doute et je suis heureux que mes certitudes soient sans cesse bousculées. J'ai été empoigné par cet arbre à la vie. Il m'a réconcilié avec l'idée qu'il puisse y avoir une clarté supérieure. J'ai souvent considéré que la grâce n'était pas pour moi. Mais dans le bruissement des feuilles, j'ai entendu ce qui peut être un souffle sous forme d'interrogation : n'est-ce pas pour toi aussi ? La question n'est pas résolue.

Diriez-vous que vous avez vécu dans votre cabane une forme de renaissance, une rédemption ?

J'ai vécu un hiver d'où tout à coup la sève a rejailli, un printemps sur mon âme et sur mon cœur. Pourtant, même si j'ai choisi la lumière, mon fil de funambule reste précaire. J'affectionne le mot rédemption, mais il est trop fort pour moi, je ne suis pas prêt à me l'accorder. J'ai souhaité au contraire apprivoiser ma fragilité, apprendre à être plus souple avec la vie. La Fontaine ou Hugo partent du minuscule pour aller vers l'universel. Grâce aux hannetons qui entrent la nuit dans la cabane, on peut sentir que l'arbre est enraciné. 
 
Dans la cabane a commencé à poindre une forme de quiétude 

 Ça m'a beaucoup appris. J'ai l'impression d'être désormais comme un arbre, davantage debout. Peut-être un peu tordu. Mais debout. Jusque-là, j'avais une vision écologique uniquement transcendante. J'ai découvert la richesse de l'écosystème forestier, la protection des systèmes vivants qui sont notre matrice. Ils nous donnent l'air pur, l'eau, la protection des sols. L'arbre, reflet de la beauté, est aussi le creuset de l'esprit. Il réunit la nécessité vitale, écologique, spirituelle et poétique.

Vous écrivez : « J'ai été profondément consolé par mon arbre. Mais le bonheur, n'est-ce pas accepter de n'être jamais absolument consolé ? »...

Je m'étais sans doute trompé sur la manière d'atteindre le bonheur. La beauté, pour le chatoiement qu'elle amène à l'âme, on en crève : on en veut toujours davantage ! La corde que je voulais me passer autour du cou il y a quelques années, j'en ai finalement fait une balançoire pour mes enfants... Il faut revenir à cette balançoire de temps en temps, à l'arbre pour s'y ressourcer. Je ne suis plus à la poursuite du bonheur. Dans la cabane a commencé à poindre une forme de quiétude. Je suis un rescapé du désespoir, qui a lutté pour trouver la terre ferme. Je crois à la « viridité » dont parlait sainte Hildegarde de Bingen, cette force et cette verdeur qui sont des cadeaux de la vie. Au digital, je préfère le végétal. Quand on a du chagrin avec soi-même, on peut s'en remettre à ce compagnon merveilleux qu'est l'arbre qui s'enracine, se tient droit et jaillit dans la lumière. Il est loin des algorithmes qui nous asservissent aux écrans et à l'immédiateté, qui détournent et volent notre attention : lui nous la rend ! Il est le plus fabuleux des antidotes. Une manière somme toute de reprendre le pouvoir.


À lire Par la force des arbres, d'Édouard Cortès, Équateurs, 18 euros. (source : La Vie)

A écouter : Vivre dans une cabane: le rêve d'enfant d'Edouard Cortès

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lundi 11 janvier 2021

Un jour...

 


Un jour, vous allez voir profondément que tout ce que vous devez faire, ça va vous fatiguer. Vous allez être trop fatiguée pour faire quoi que ce soit, y compris pour être légère, y compris pour être
triste. Vous allez voir que tout ça c'est une activité qui vient uniquement quand vous prétendez avoir une histoire, avoir un passé et avoir un futur. On peut voir tout ça comme étant un concept. C'est une maturation qui ne dépend pas d'un quelconque faire et qui ne dépend pas du temps. Alors le mot maturation est faux. Évitez de vouloir le comprendre, parce qu'on ne peut le
comprendre que dans le temps et c'est faux ; la maturation est dans l'instant. Vous êtes condamnée à cette maturation. Le seul ajournement possible, c'est d'essayer d'être mûr, par la pensée, par l'action ou par l'émotion. Ça c'est un sac sans fond. Vous allez être plus sage tous les jours, plus libre tous les jours : c'est une misère constante. Vous ajournez constamment l'essentiel.
À un moment donné, vous ne cherchez plus à être moins ceci et plus cela, à être sans peur, à être sans désir : vous ne cherchez rien. On peut appeler cela une forme de respect, un respect pour la
réalité, pour ce qui est là dans l'instant. C'est le respect pour l'essentiel. L'essentiel ce n'est pas quelque chose qui est caché derrière l'apparence - ça ce sont de belles histoires indiennes -
l'essentiel c'est ce qui est là, c'est ce que vous sentez dans l'instant. Il n'y a rien d'autre que ça. Là il n'y a rien à comprendre, il n'y a tout simplement rien. C'est ça qui se reflète comme légèreté qui apparemment surgit quand les situations conviennent à votre idéologie et qui apparemment s'élimine quand les situations ne correspondent pas à votre plan pour l'humanité. À un moment
donné, vous arrêtez de vous prendre pour Dieu et de vouloir régler les problèmes de l'humanité - ou le vôtre, parce que c'est le même. C'est une histoire dans les deux cas.

Éric Baret

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dimanche 10 janvier 2021

La relation aux animaux pose la question de la profondeur du cœur

 Dans un livre foisonnant d’histoires, Jacqueline Kelen s’intéresse à ces chien, biche, ours, fourmi, loup, corbeau… qui nourrissent avec l’être humain un lien spirituel ! Entretien avec l’auteure, lauréate du Prix de la liberté intérieure 2020 pour son Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien (Cerf).

Compagnons de sainteté,
de Jacqueline Kelen,
Le Cerf, 151 p. 18 €

Des récits de toutes les religions montrent saints et des mystiques vivre en bonne intelligence avec les animaux. Que nous révèlent-ils ?

Ils nous enseignent que la relation avec un animal n’est pas seulement affective, mais aussi spirituelle. À la fin du VIe siècle, saint Colomban vit en ermite dans la forêt en paix avec des loups, un ours, et des buffles. Bien sûr, ces animaux, dits féroces, représentent des passions à dompter et à apaiser comme l’ambition, le pouvoir, l’avidité, ce qui nous pousse à agresser autrui, à vouloir le dominer et l’exploiter. Mais ces histoires nous rappellent également l’état édénique de la Genèse. Elles nous invitent à retrouver notre bonté première faite de respect. Je suis frappée par l’arrogance de l’être humain, qui pense être le seul à mériter d’être sauvé. Les sages de toutes les religions montrent que la miséricorde de Dieu s’étend sur toute créature. Au IXe siècle, en Iran, Bayazid revient du pèlerinage à la Kaaba avec des graines à planter chez lui. Une fois arrivé, il s’aperçoit que des fourmis se sont faufilées parmi ces graines. Il refait alors le voyage inverse pour rapporter les fourmis chez elles ! On trouve cette même idée chez les juifs hassidim qu’il y a un ordre, une harmonie voulue par Dieu dans la création.

Pour ces sages, cela ne passe-t-il pas d’abord par une forme d’ascèse ?

Leur relation avec autrui, quel que soit cet autrui, est un cœur à cœur. Il est donc en effet question de se dégager de ses passions encombrantes et de son égocentrisme. La relation aux animaux pose la question de la profondeur du cœur de chacun. J’aime beaucoup cette histoire du Malien Tierno Bokar, un maître soufi mort en 1940. Tandis qu’il enseigne ses élèves, un grand coup de vent dérange un nid. Un hirondeau tombe sur le sol. Les élèves ne bronchent pas. Tierno Bokar arrête de parler, répare le nid et replace le petit d’hirondelle dedans. Il donne alors une leçon de charité percutante à ses élèves : que veut dire écouter un enseignement si votre cœur est sec et fermé à ce point ? Secourir cette créature de Dieu était plus important pour lui que vouloir acquérir un savoir, fût-il spirituel.

On peut donc exercer la charité envers un animal ?

On parle beaucoup de la compassion du bouddhisme envers toutes les créatures. Dans le christianisme aussi, aucune existence n’est insignifiante. « Notre prochain, ce n’est pas seulement l’homme. Notre prochain, c’est toute la création », écrivait Albert Schweitzer. Au Gabon, dans le dispensaire de Lambaréné où il vivait avec sa femme, ce médecin pasteur accueillait non seulement les habitants du lieu mais aussi les animaux blessés qu’il soignait. La fraternité s’étend bien au-delà de l’espèce humaine. C’est le sens du cantique de saint François.

Vous invitez à parler le langage de la création. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Les mystiques ressentent profondément que tout a été créé par Dieu et tout doit retourner à Dieu. Dans le christianisme, cette dimension cosmique a été peu à peu oubliée voire suspectée parce que l’on pensait que c’était du panthéisme. Or, il faut faire une distinction entre l’animisme, où schématiquement l’on considère l’arbre comme une divinité, et le christianisme où Dieu peut aussi manifester une parcelle de sa beauté et de sa bonté à travers un arbre ou un animal. Dans notre société qui se passe de transcendance divine, je pense que nous sommes dans une forme d’idolâtrie de la terre mère, Gaïa. Il s’agit de sauvegarder la planète comme si c’était le but ultime de l’existence humaine. Nous avons à protéger notre maison commune. Mais il n’est pas en notre pouvoir de sauver la Terre. Le but d’une existence chrétienne, c’est de transfigurer le monde et de faire retour à Dieu. Les sages de toutes les religions ont vécu de telle sorte que le monde soit peu à peu empli de la connaissance et de la beauté de Dieu.

Propos recueillis par Florence Châtel
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