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samedi 16 mai 2026

La pollution des opinions

(Texte extrait de Le Jardin du dedans)

L’écologie intérieure doit elle aussi se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions.
Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a... nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.
Un adage zen dit « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions mais à ne plus les chérir.
Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette... avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre et pourquoi pas, à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ?

Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ? En ces temps (mais n’en fut-il pas toujours ainsi ?) où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur.
Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées, d’où l’intransigeance que nous y mettons, la question fondamentale n’est pas : « es-tu ou non d’accord avec moi ? » (Mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».)
Non, la question essentielle est celle-ci :
dans quelle mesure la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ? si nous avons une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire, nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or, prenons un exemple quelque peu extrême : dans quelle mesure puis-je rester intérieurement ouvert face un individu professant des opinions climato-sceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ?

Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive souvent de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance... Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre, cette personne humaine, à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres.

Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or, ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.
C’est toujours au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leurs souffrances. Les passions sont toujours promptes à se déchaîner. il est donc toujours d’actualité de voir et d’écouter plus profond que nos chères opinions... sans pour autant y renoncer !

Gilles Farcet

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samedi 2 mars 2019

Passion de la Vie...

Une lecture incontournable pour ceux et celles qui s'approchent de leur éternité : "Derniers fragments d'un long voyage" (Christiane Singer, éd. Albin Michel).
 
Les cinq derniers mois de sa vie, Christiane se sait "condamnée". Elle ne prononce pas ce mot.
"On peut monter en maladie comme vers un chemin d'initiation, à l’affût des fractures qu'elle opère dans les murs qui nous entourent. Elle devient alors l'une des plus hautes aventures de la vie, les parois cèdent, l'amour véritable envahit tout... la vie est une école de métamorphose" (p.136).
Christiane est partie, non pas en fin de vie mais en aurore d'éternité, en la Pâque de l'an 2007, après avoir écrit pendant les cinq derniers mois son plus beau livre, Un hymne à la vie.
J'ai donné plusieurs conférences, à deux voix, à ses cotés.
Une fois, à Lyon, nous nous retrouvons au restaurant après deux heures de conférence.
Christiane me dit :
– "Prends ta Bible et ouvre n'importe où et mets ton doigt au hasard. Le verset sur lequel tu tomberas me définira."
Je m'exécute aussitôt avec ma petite bible de poche et je lui tends le livre ouvert au hasard, mon doigt appliqué au milieu d'une page. Elle lit avec émotion : "Les grandes eaux ne pourront éteindre l'amour, aucun fleuve le submerger"...
– "Tu as fait exprès?"
– "Non !...Tu vois, le hasard, c'est Dieu qui s'exprime incognito".......
Ce qui est merveilleux avec ceux qui ont songé à partager leurs pensées dans des écrits, c'est qu'ils nous laissent le meilleur d'eux mêmes.
Christiane est pour tous ses amis, toutes ses amies, plus vivante que jamais. Je relis sans me lasser les pages étonnantes de cette femme de passion et de lumière. Mon préféré : "Une passion"....
Heureux les jeunes qui la découvrent à 16 ou 20 ans. Ils aimeront la vie avec bien plus de gratitude et d'audace. Un des meilleurs chapitres de mon livre "La passion de la rencontre" (Le Relié) est un hommage vers cette amie incomparable.


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mercredi 17 janvier 2018

Au noyau de l'Être


La passion est destructrice parce que je tente de la retenir, d'en faire ma chose, ma propriété.

Or, je souffrirai jusqu'à en mourir - et beaucoup savent que ces mots ne sont pas exagérés - jusqu'à l'instant où je "passerai au travers". Le sens de la souffrance, c'est de traverser. Nous vivons dans une époque tellement poltronne qui nous protège, qui nous apprend surtout à ne pas souffrir, à rester en surface, à ne pas entrer dans les choses. Tout est superficiel.

Or "il n'est pas de petites portes, il n'est que de petits frappeurs". La passion nous offre une chance de traverser le mur des apparences.

[…] Alors seulement commence la responsabilité envers le monde, quand on s'aperçoit combien de choses on fait souffrir de sa souffrance, combien de choses et de gens et d'êtres étouffent de notre étouffement, de notre ressentiment, de notre haine, que de choses sont prises dans le réseau de nos désespoirs, que de choses nous entraînons dans nos dépressions, combien de plantes meurent autour de nous dans notre appartement, combien de morts entraînent nos dépressions.

[…] rester en contact avec la profondeur, se pencher sur ce qui m'habite, sur ce silence des entrailles. Quelque chose en moi sait que rien ne peut m'arriver, que rien ne peut me détruire. C'est ce noyau infracassable en nous, ce noyau infracassable du divin en chacun de nous. Alors la peur cesse et quand la peur cesse, il y a un drôle de morceau en moins d'horreur sur la Terre!

Christiane Singer, extrait de Terre du ciel

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dimanche 5 mars 2017

Et si on reparlait des sept péchés capitaux ? (suite)

Comment discerner ce qui relève du combat spirituel ou de la blessure psychologique ?
Le combat spirituel naît de la tentation qui est universelle. Que le Christ l'ait lui-même connue montre à quel point elle ne doit pas être identifiée au péché. On confond la sainteté avec une espèce d'absence totale d'inclination - François d'Assise et Catherine de Sienne ont par exemple connu une forte tentation sexuelle -, une espèce d'apatheia (ou absence de passions) comme disaient les stoïciens. Or, la tentation n'est qu'une incitation au péché, non une obligation. Le péché commence lorsque je consens. Précisons que le consentement ne concerne pas seulement l'action extérieure, mais la pensée. Le Confiteor récité à la célébration eucharistique nous le rappelle d'ailleurs : « J'ai péché en pensée, en parole, par action et par omission... »
Quelle place accorder à la grâce et à l'acte de volonté pour combattre le péché ? On dit souvent qu'il faut s'accepter tel que l'on est avec ses fragilités et tout remettre en Dieu...
C'est toute la question de la conversion. Lorsque je me confesse je reçois la grâce de Dieu - sans mérite de ma part -, et je prends dans le même temps la ferme résolution de ne plus recommencer. Nous voyons donc bien que, même si la grâce de conversion est première, elle engage toujours la liberté. D'un côté on demande à Dieu la grâce de ne plus pécher, et de l'autre, on instaure une vie de conversion avec de petites résolutions concrètes, preuves que nous voulons recevoir cette grâce. Dans le cas par exemple de la personne alcoolique, sa conversion ne tient pas à son arrêt, du jour au lendemain, de la boisson, mais à ce qu'elle mettra en place pour éviter au maximum d'être tentée. Lorsqu'elle quittera le métro, elle pourra choisir de prendre la sortie qui la mènera à ce troquet qu'elle connaît et où elle est sûre de chuter, ou bien elle pourra décider de sortir par une autre issue pour ne pas être tentée. Elle peut donc trouver un acte de liberté proportionné à ce qu'elle peut faire, et emprunter ainsi un véritable chemin de libération de l'alcoolisme.
La volonté seule ne suffit donc pas ?
Tout dépend du péché. L'homme est cependant doté d'une vertu naturelle, et notre liberté est plus grande que nous ne le croyons. Des Anciens comme Platon ou Socrate insistaient beaucoup sur la valeur de cette dernière. Au sujet de la gourmandise par exemple, Aristote promouvait la sobriété. Ainsi, la nature humaine, même blessée, peut se redresser et quitter une vie désordonnée en musclant sa volonté par de petits actes vertueux. Aujourd'hui, on incite ceux qui veulent faire un régime à continuer de manger ce qu'ils aiment, tout en privilégiant tel type d'aliment. Mais, à aucun moment, la sobriété n'est conseillée...
Quelle est la différence entre la passion et le péché ?
Pour saint Thomas d'Aquin, la passion est une émotion. Elle ne devient un péché que si elle est démesurée. Prenons l'exemple de la colère. C'est une réaction émotionnelle souvent causée par une injustice. Face à un préjudice, il serait anormal que je ne la ressente pas. Ce n'est ainsi pas un péché. Voire, moralement neutre, elle est psychologiquement bonne : elle donne à l'avocat l'énergie pour défendre son client. Mais la colère devient pécheresse lorsqu'elle manque l'un des trois critères suivants : un objet juste, une intention droite, une réaction proportionnée.
Chaque personne est-elle concernée par un péché capital précis ?
Nous sommes tous tentés, un moment ou l'autre, par les péchés capitaux. Mais je pense que chacun de nous a une tentation spécifique, une ligne de fracture, d'où l'importance du discernement. En cela, l'ennéagramme, qui est une méthode de développement personnel, est intéressant puisqu'il nous éclaire sur les corrélations entre nos blessures, nos vices (qui sont des dispositions, des penchants mauvais) et nos vertus. Le lieu où nous sommes le plus tentés, donc le plus pécheurs, est celui où souvent nous sommes le plus blessés, mais aussi celui où nous sommes le plus bénis. Il recèle en effet un véritable talent : si je suis un homme politique ayant une grande capacité de gouvernement, je peux soit le tourner vers ma propre gloire - j'aurai alors succombé à la tentation de l'orgueil -, soit le mettre au service des autres.
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À l'origine du mal 

Évagre le Pontique, moine grec du IVe siècle, établit pour la première fois une liste de huit passions néfastes : gourmandise, impureté, avarice, mélancolie, colère, paresse, vaine gloire et orgueil. Un siècle plus tard, l'ermite Jean Cassien, réduisit ce nombre à sept : paresse, orgueil, gourmandise, luxure, avarice, colère et envie. À la fin du VIe siècle, le pape Grégoire Ier le Grand fixa cette liste. Au XIIIe siècle, saint Thomas d'Aquin, qui préférait parler de « vices » précisa la définition de chacun de ces vices, distinguant les péchés poursuivant un bien désordonné, et ceux fuyant un vrai bien, mais considéré comme un mal. Les premiers renvoient aux trois « convoitises » (1 Jn, 2-16) : l'amour démesuré des richesses (l'avarice), l'amour démesuré des plaisirs - ceux du lit (la luxure) et ceux de la table (la gourmandise) -, l'amour démesuré de sa propre excellence (l'orgueil). Les seconds fuient le bien considéré comme un mal. Or, double est ce bien : l'autre et le Tout Autre (Dieu). Je peux m'attrister du bonheur d'autrui (jalousie) et même vouloir sa destruction (colère). Je peux m'attrister du bien spirituel qu'est Dieu (acédie que l'on a faussement traduit plus tard par « paresse »).

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mercredi 22 juillet 2015

La relation d'amour avec Christiane Singer


Christiane Singer ou le courage de se donner...
Je vous partage avec plaisir cet extrait d'une vidéo de Christiane Singer
"Il n'y a pas de petites portes, il n'y a que des petits frappeurs..."





vendredi 10 juillet 2015

Hommage à Christiane Singer


Une vidéo qui nous parle d'une femme porteuse de vie : Christiane Singer




jeudi 30 avril 2015

Sur les pas sages de Sarah Marquis


Sarah Marquis : une marcheuse de l'instant
(10 min.)
extraits de l'émission de Marie Pierre Planchon "Partir avec"

"Je suis arrivée dans un endroit à 2.000 kilomètres à l’ouest d’Alice Springs où j’ai été récupérée par une tribu d’aborigènes. J’ai vécu avec eux pendant un certain temps. Lorsque j’ai quitté cette tribu, leur vie en relation avec la nature était tellement harmonieuse que je me suis dit soit je reste et je vis pleinement cette vie, soit je pars et j’en parle, ma mission est d’être ce petit pont entre la nature et les humains."










dimanche 5 avril 2015

L'homme nouveau avec Philippe Mac Leod


« C’est un exemple que je vous donne » (Jean 13,15), telle est la parole que Jésus veut ajouter au geste qu’il vient d’accomplir à genoux, aux pieds de ses disciples déconcertés, leur lavant les pieds un à un. Mais toute sa vie a été et reste un exemple, et dans ce geste donné en exemple, toute sa vie se trouve condensée, ramassée, comme elle le sera sur la Croix, tout ce qu’il a été et ce qu’il veut que nous soyons. « Faites de même » : par ce geste je vous signifie ce qu’a été ma présence parmi vous, ce que devra être la vôtre parmi vos frères.

Et c’est à nous, aujourd'hui, sans le moindre recul, que ce geste s’adresse, comme un lumineux et déchirant raccourci, l’essence même de la sainteté, à nous qui malgré 20 siècles d’Évangile sommes encore attachés par la vanité aux petites reconnaissances, à des honneurs que nous savons pourtant dérisoires, à nous qui nous effondrons dès que notre moi se trouve quelque peu égratigné, à nous qui sommes d’abord et sans cesse notre image, dans la crainte d’une blessure ou l’attente d’une flatterie, cette image toujours pour soi à travers les autres, qu’aucune pratique ne parvient à chasser au profit du cœur détaché tout entier pour les autres, invisiblement, silencieusement, tout entier donné et sans repli possible, sans miroir, perdu littéralement dans ce pur mouvement de transparence.

Dès lors nous ne pouvons plus vivre dans le simulacre, nous réclamant de la volonté toute abstraite du Père sans rien lâcher de notre volonté propre. À vrai dire, on ne « fait » pas la volonté du Père, on s’y plonge, comme dans un milieu nouveau, comme on entre en religion, et en vérité il n’y en a pas d’autre. On s’y dépouille, on s’y acclimate peu à peu. C’est un autre monde, le monde de la grâce, la vie enfouie de Nazareth, l’heure sombre de la Passion où il n’y a place ni pour le ressentiment, qui projetterait son ombre sur les événements, ni pour la déception, qui accablerait de reproches son entourage, ni pour cette attente anxieuse, cette sorte d’avidité maladive que l’on retrouve jusque dans notre prière. Vivre dans la volonté de Dieu nous oblige à rompre avec l’immédiateté naturelle que sont les apparences, dans une sorte de sphère élargie où paradoxalement l’on se sent à la fois nu, vulnérable à l’extrême, et jamais seul, solidement ancré dans une confiance à toute épreuve en un dessein plus large que l’impatience de nos courtes vues.

Cependant, nous n’en aurons jamais fini avec le vieil homme. Et ce n’est pas en nous débattant avec lui que nous cesserons d’y retourner, mais en nous laissant saisir jour après jour par la lumière du Ressuscité. Tout est devant nous. Dans une tension souvent douloureuse, mais en découvrant que la flamme fragile tient tête à la nuit immense, où l’espérance se révèle plus forte que l’inévitable découragement, la joie plus grande que la prégnance de la peine, la vie toujours victorieuse de la mort.

La résurrection qui nous est offerte nous est en même temps demandée : offerte comme une libération inespérée, mais demandée dans le premier mouvement de mort à soi-même. Certes, la résurrection appartient à Dieu seul, mais la croix reste attachée à la liberté de l'homme qui peut la fuir ou l’embrasser. Le don des dons passe par cette porte étroite de notre abandon à la volonté du Père, le fil d’or qui cherche le chas de l’aiguille pour une vie vraiment nouvelle, comme l’herbe jeune surgie du noir de la terre, l’herbe neuve qui partout nous réjouit de son éclat d’une pureté céleste.



vendredi 3 avril 2015

Méditer le chemin de croix avec Timothy Radcliffe

Prier chacune de des étapes qui conduisent à la crucifixion du Christ ouvre paradoxalement à l'espoir. C'est la vision du dominicain anglais Timothy Radcliffe, qui relit pour nous les souffrances du monde dans ce chemin vers Pâques.

Une fois l'an, dans les églises, la lecture exhaustive du récit de la Passion pour le dimanche des Rameaux a quelque chose de théâtral et de poignant. Ce déroulé implacable et détaillé d'un procès expéditif, d'une exécution publique, quand on prend le temps de l'écouter de bout en bout, nous renvoie à la tragédie du monde. Un drame non plus antique, mais étonnamment contemporain et perpétuellement rejoué sur toutes les places en guerre de la planète. L'injustice, la lâcheté, la trahison, la cruauté, tout y est ! Comme un coup d'oeil dans le miroir de notre nature humaine, une prise de conscience nécessaire... mais pas désespérante. Car c'est aussi le moment pour l'auditeur de réaliser toute l'audace du christianisme. L'inouï d'un Dieu qui ose se livrer aux mains des hommes. Paradoxe ! La croix, ce symbole du christianisme, s'il a pu nous paraître vieillot et exagérément doloriste lorsqu'il ornait par trop les murs de nos maisons, cette croix emblème des supplices inventés par les hommes est aussi le creuset de l'espérance et d'une confiance inégalée. Car c'est là même, au fond du gouffre, que Dieu en Jésus rejoint l'homme, prouvant qu'il ne l'abandonnera jamais au coeur du mal. La liturgie de la Passion comme le chemin de croix, relu ici pour nous par Timothy Radcliffe, sont non seulement d'actualité, mais ouvrent à l'humanité un nouvel avenir et un sens possible.
Elisabeth Marshall, rédactrice en chef de La Vie


Dans les bidonvilles d'Amérique latine, à Bagdad, en Irak, ou au coeur des cités asiatiques, Timothy Radcliffe a parcouru de nombreux chemins de croix avec ses frères chrétiens. Ancien maître de l'ordre des Prêcheurs, il s'est fait connaître par sa liberté de ton sur les questions de société. Vivant actuellement au couvent dominicain d'Oxford, en Angleterre, il continue de visiter le monde entier pour enseigner. Dans son dernier livre, Chemin de croix, paru aux éditions du Cerf, il nous présente une méditation née de toutes ses rencontres avec la pauvreté et l'exclusion.


Comment lire le chemin de croix, en méditant étape par étape ou en choisissant celles qui nous touchent ?

Chacun est libre de prier comme il le souhaite. Toutefois, je préconise de lire les stations les unes après les autres. Jésus accomplit un voyage complet, de sa condamnation jusqu'à sa mise au tombeau. Nous comprenons mieux ce drame si nous l'accompagnons tout au long de ce chemin.

Comment comprenez-vous l'affirmation selon laquelle « le Christ a souffert pour nous » ?

Pour ma part, j'invite plutôt à penser qu'il souffre « avec » nous. Lorsque notre existence est difficile, nous pouvons nous sentir seuls, mais Jésus demeure toujours à nos côtés. Sur la croix, il partage même l'expérience de l'absence de Dieu que nous pouvons connaître parfois.

Le chemin de croix semble avoir pour effet de culpabiliser les croyants en les accusant d'être comme ceux qui ont rejeté le Christ...

Au contraire, méditer ces stations devrait nous procurer de l'espoir. Si nous tombons, nous savons que Jésus a également chuté. Si nous nous sentons faibles, nous comprenons que Jésus a aussi éprouvé ce sentiment. Rien de ce que nous vivons de difficile ne doit nous faire sentir loin de Dieu.

À la deuxième station, vous écrivez que « Jésus supporte le poids de la croix, afin de nous libérer d'une gravité accablante et que nous connaissions une joie spontanée ». N'est-il pas surprenant de parler de joie dans ces moments-là ?

Je rentre de Bagdad où j'ai effectué une visite à mes frères et soeurs. C'est au quotidien qu'ils vivent chaque station de la croix. Et pourtant, au milieu de la souffrance, ils éprouvent souvent une joie, même si elle peut être souterraine, comme une rivière qui disparaît pendant un certain temps avant de refaire surface. Notre foi ne nie pas la souffrance humaine, nous devons reconnaître sa présence honnêtement. Mais l'histoire de Jésus est toujours nourrie de l'espoir, de celui qui « en vue de la joie qui lui était réservée, endura la croix, sans tenir compte de la honte, s'est assis à la droite du trône de Dieu », pour reprendre le passage de l'épître aux Hébreux (12, 2).

Quand Jésus tombe pour la première fois, vous expliquez que « nos premières chutes font vaciller l'image que nous avons de nous ». Existe-t-il de « bonnes » chutes ?

Oui, elles peuvent devenir des moments de grâce. C'est pourquoi saint Augustin a parlé de la chute comme une felix culpa, une « heureuse faute ». Dieu est si créatif que même nos échecs peuvent se révéler fructueux. Une fois, alors que je me confessais, le prêtre m'a dit : « Soyez reconnaissant pour vos péchés. » J'ai été choqué, mais j'ai compris plus tard ce qu'il voulait exprimer. Parce que j'ai été faible et que je suis tombé, je peux probablement mieux soutenir les personnes qui sont impliquées dans la « même galère » !

Puis Jésus est aidé par Simon de Cyrène à porter sa croix et vous notez que « Dieu a voulu nous rendre dépendants les uns des autres ». Pourtant, il n'est pas si facile d'accepter l'aide d'un inconnu.

Mais cela arrive tout le temps ! Lorsque j'ai été hospitalisé, j'ai bénéficié des soins des infirmières et des médecins que je ne connaissais pas. Parfois, il est même plus difficile de recevoir l'appui d'un proche. Dans ces cas-là, nous pouvons être plus embarrassés !

Quand Véronique essuie le visage de Jésus, vous vous réjouissez que Jésus trouve « au milieu d'une foule de visages hostiles une femme qui le regardait avec pitié ». N'est-ce pas « naïf » de valoriser ainsi un simple regard ?

Pas du tout, souvent cette attention correspond précisément à ce dont nous avons besoin. C'est le commencement de tout ministère chrétien. Quand je donne une conférence, il y a régulièrement une personne dont le sourire m'encourage à continuer. Si nous ne sourions à personne, alors nos efforts pour aider les autres constituent une perte de temps.

Jésus tombe une seconde fois et vous écrivez : « Jésus a partagé notre faiblesse afin que nous arrivions à partager sa force ». Quelle est cette force ?

Les théologiens des premiers siècles avaient l'habitude de dire que Dieu s'est fait homme pour que nous puissions devenir Dieu. Jésus a expérimenté notre faiblesse, nos luttes humaines, nos douleurs, afin que nous puissions nous nourrir de cette vie irrépressible qu'est Dieu. C'est pourquoi les chemins de croix tiennent une place centrale en Amérique latine où il y a tant de pauvreté. Je me souviens à Montevideo, en Uruguay, d'avoir accompagné les gens de station en station : tout ce qui était survenu à Jésus leur était arrivé !

Quand Jésus est dépouillé de ses vêtements, vous dites qu'Il « se dénude pour lutter contre la honte, l'humiliation ». En quoi consiste cette nudité « positive » ?

Observez David qui s'est dénudé pour lutter contre Goliath. Nu, il est plus rapide et plus difficile à attraper. Nous sommes souvent accablés par l'armure que nous endossons, mais qui ne nous correspond pas. Nous estimons devoir maintenir notre dignité en dissimulant notre faiblesse et en prétendant que nous sommes des personnes très importantes. Mais cette attitude nous oblige à vérifier en permanence que les autres ne nous manquent pas de respect. Quelle libération que de laisser tout cela et être simplement nous-mêmes !

Puis le Christ est crucifié. Vous notez que les quatre Évangiles adoptent alors un regard différent, lequel ?

Matthieu et Marc nous montrent un homme subissant un abandon radical sur la croix. En lui, Dieu prend en charge quiconque se croit abandonné ou trahi. Chez Jean, la crucifixion décrit un couronnement dans la gloire. Enfin chez Luc, Jésus s'en remet au Père. Il est allé jusqu'au bout.

De quelle attitude vous sentez-vous le plus proche ?

J'aime la tendre humanité du récit de Luc. Jusqu'à présent, je ne me suis jamais senti totalement abandonné par Dieu. Je n'ai pas non plus connu une souffrance aussi glorieuse que le Christ. Je ressens encore de la proximité avec ce larron crucifié au côté de Jésus qui a osé lui demander de le laisser entrer dans le paradis !

Laquelle de ces attitudes est-elle la plus valorisée par notre époque ?

Cela dépend du continent où vous vivez. En Amérique latine et dans les lieux de grande souffrance, les personnes se sentent souvent très proches de Jésus qui paraît totalement abandonné. En Europe, beaucoup d'Occidentaux, comme moi, se réjouissent de la tendresse exprimée dans l'Évangile de Luc, notamment celle de Jésus envers le larron. En Asie, où la tradition est profondément contemplative, il me semble que les croyants se trouvent plus en proximité avec Jean et la gloire dissimulée sous la souffrance.

En quoi est-ce un couronnement dans la gloire ?

Pensez à ce merveilleux film Des hommes et des dieux. Notamment quand les moines de Tibéhirine célèbrent la sainte cène. Leur visage paraît comme mort avant de s'illuminer. C'est un moment de profonde tristesse, mais aussi d'une immense beauté. Peut-être peut-on percevoir dans ces images quelque chose de la splendeur de ceux qui donnent leur vie.

Quand Jésus est descendu de la croix, vous êtes particulièrement touché par le geste de tendresse de Marie.

Oui, n'attendons pas qu'une personne soit morte pour nous montrer attentionnés vis-à-vis d'elle. Souvent, nous aimons les gens, mais nous ne leur disons pas, par timidité ou par crainte que notre affection soit rejetée. Mais dans les deux cas, prenons le risque de nous exprimer !

Les orthodoxes semblent valoriser davantage la Résurrection. Que peut-on apprendre d'eux pour vivre les semaines suivantes ?

Est-il si vrai que les orthodoxes accordent plus de place à la Résurrection que nous ? J'en doute, car notre foi ne serait rien sans elle ! Notre société est tellement occupée à faire que nous pensons devoir nous remettre au travail dès le lundi. Or, nous avons besoin de temps pour célébrer cette fête de Pâques, nous reposer en Dieu et nous détendre dans cette joie pascale. Nous autres êtres humains sommes aussi faits pour jouer. Prenons régulièrement des périodes de jeu, sinon nous allons oublier pourquoi nous existons !

Finalement en quoi le chemin de croix annonce déjà la résurrection du Christ ?

Si Jésus n'était pas ressuscité d'entre les morts, nous n'aurions pas à marcher sur ce chemin de croix. Si son existence n'avait mené nulle part, il ne servirait à rien de nous souvenir de Jésus. Nous faisons mémoire de la souffrance afin de comprendre plus profondément la joie qui vient après. Se rappeler ainsi les étapes de ce chemin croix est déjà une célébration de Pâques, car tout est orienté vers la victoire de la vie.


Timothy Radcliffe :
1945 Naît à Londres.
1965 Entre chez les dominicains.
1987 Provincial chez les dominicains en Angleterre.
De 1992 à 2001 Maître de l'ordre des Prêcheurs.
2000 Publie Je vous appelle amis, Cerf.
2014 Participe au Livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, XO Éditions.
2015 Publie Chemin de croix, Cerf.


> Une invention franciscaine :
Présents en Terre sainte depuis 1220, les Franciscains ont pris l'habitude de revivre les différentes étapes du Vendredi saint. Progressivement, ils ont transformé cette pratique en rite à Jérusalem, puis dans leurs églises en Italie. L'attrait pour cette cérémonie a été tel que le pape Clément XII a accordé en 1731 la permission de créer des chemins de croix dans d'autres églises que celles des Franciscains. De leur côté, les protestants font remarquer que certaines étapes comme la présence de Véronique n'ont pas de fondement biblique.

> À lire : Chemin de croix, de Timothy Radcliffe, Cerf.
La Logique de l'amour. Chemin de croix avec le pape François. Chaque station est accompagnée d'une courte méditation du Saint-Père, chacune fait preuve d'une grande empathie pour tous ceux qui vivent les épreuves du monde actuel. La fatigue, le découragement, la solitude. Éditions des Béatitudes.


jeudi 15 janvier 2015