La vigilance, qualité naturelle d’attention du corps vivant, est une présence au réel par la sensation. Vivre dans cette attention ouverte et inclusive ne demande pas de rajouter des surplus à l’existence : plus de sensations, fortes si possible, plus d’expériences, plus de variété dans nos activités. Cette recherche du toujours plus ne nourrit que le faire et le paraître à la surface de nous-mêmes mais reste vide de sens quant à notre relation à l’être profond que nous sommes. L’Être n’est pas quelque chose, Être est une action : c’est ce que je fais, sens, vis et ressens en tant que Personne.
Ce terme de Personne est très important pour Dürckheim, qui
emploie ce mot pour qualifier un être humain devenant conscient de sa vraie
nature, de son appartenance à la « Grande Vie », et pas seulement un individu
mené par le moi existentiel et ses performances dans le monde : avoir plus,
savoir plus, pouvoir plus.
La pleine attention sensorielle au réel affine le sentir, le
goût du vrai soi-même, rafraichit notre rapport à l’ordinaire du quotidien et
donne un sens plus intérieur, plus intime à notre existence.
Ainsi, tout au long d’une journée, il y a ce que je fais et
comment je le fais ?
Ce « comment » est le domaine de l’être : plutôt crispé ou
détendu ? Fermé ou ouvert ? Dans un rythme juste ou précipité ?
Ce que je suis en train de faire, qu’est-ce que cela me fait
?
Suis-je en contact avec ce que je sens et ressens ?
Suis-je toujours désireux de vite passer d’une activité à
une autre ?
Suis-je toujours intérieurement dépendant de la situation
extérieure ?
Bien des aspects de sécurité et de maitrise de notre
existence sont illusoires et nous éloignent de notre profondeur, du vrai point
d’appui de notre existence - Être-, source intérieure d’indépendance, de
stabilité et de force d’être soi au sein des activités mondaines. D’où cette
question récurrente de Dürckheim : « Quand allez-vous cesser de fuir l’essentiel
? » L’essentiel ? Je suis un être vivant porté par la vie, et chacun de mes
gestes me rapproche ou m’éloigne de cette profondeur.
Revenir à l’essentiel, c’est se confier au calme intérieur
qui nous attend au cœur de nos existences.
Est-il juste de vivre toujours inquiet, agité, angoissé,
fatigué, de vivre dans la fuite en avant ? De vivre constamment dans un esprit
de possession ?
Lâcher prise du besoin de faire, de contrôle, d’acquisition,
ne peut pas être une action volontaire que « Moi » je peux faire.
«Le lâcher dont il s’agit sur la Voie et un -se confier-»
disait Maître Eckhart.
La voie du zen nous invite à porter notre attention sur une
attitude plus juste, juste parce qu’en contact avec ce qui nous soutient en
profondeur, notre être essentiel, tout en étant pleinement investis dans nos
activités existentielles. Ce « plus juste » est le domaine corporel du geste et
de la sensation, de notre manière d’être, de ce que je fais et comment je le
fais.
« S’exercer, c’est développer l’intuition de ce qui est
juste » nous dit Dürckheim, aussi bien dans la pratique d’un exercice
spécifique que dans un quotidien vécu comme exercice, afin de sentir que «
l’extraordinaire se cache au cœur de l’ordinaire ».
L’exercice spécifique, c’est reprendre za-zen tous les
matins, une activité qui, extérieurement, peut sembler stricte et sévère, mais
qui révèle une vie intérieure foisonnante. Pratiquer za-zen est stérile si ne
se dévoile pas une intériorité riche de cette vérité : enfin je m’abandonne à
ce qui ne dépend pas de moi, à la source de mon humanité : « Quel mystère,
j’inspire … j’expire…et moi, je n’y suis pour rien !
L’exercice, c’est aussi affiner encore et encore notre
relation à l’Essence - ce qui intérieurement nous porte, nous soutient - dans
les activités du quotidien, en renouvelant l’attention au tout simple par la
pratique des quatre attitudes dignes - marcher, être debout, être assis, être
allongé – et découvrir qu’un « exercice que l’on fait tout le temps n’est plus
un exercice, c’est une autre manière d’être au monde. »
Nous reprenons un même exercice, un même geste, afin de goûter la Personne que nous devenons.
Une Personne consciente de sa complétude, de son unité avec l’être essentiel qui la porte et la nourrit, mais aussi consciente de son appartenance à l’existence. « Un homme qui se dit spirituel et qui n’a pas de contact avec la matière est quelqu’un dont on peut douter » nous rappelle Dürckheim.
Dans le zen, nous ne multiplions pas les exercices, mais
nous reprenons un seul exercice, nous portons une attention de plus en plus
fine à nos actions quotidiennes les plus banales, afin de sentir ce qui nous
anime en profondeur : souffle, renouvellement de la forme et de la tenue,
relation à nous-mêmes et au monde réactualisée sans cesse.
Un geste est une action unique, une création de l’instant,
qui nous ramène constamment au processus de transformation voulu par la vie et
animé par la loi universelle de l’impermanence : tout change tout le temps.
Une loi naturelle dont l’ego ne veut pas entendre parler,
cherchant à se fixer dans des acquis, des croyances ou des postures. Le
souffle, premier geste vital, infaisable, nous montre le chemin de cet abandon
à la Grande Vie, source de la pleine confiance.
Joël PAUL
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