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dimanche 19 avril 2026

Choisir

 LA SPIRITUALITÉ NE NOUS ÉPARGNE PAS. ELLE NOUS APPREND À CHOISIR

Il y a une attente sourde chez beaucoup de cheminants spirituels : que comprendre suffise à alléger. Que voir les choses clairement permette de ne plus les subir. Que l'éveil soit une sorte de sortie de secours.
Mais ce qui se passe est plus étrange et plus exigeant.
La pratique ne désamorce pas les obstacles.
Elle modifie le terrain sur lequel on les rencontre. Et progressivement, elle rend visible quelque chose qu'on préférait ne pas voir : une grande partie de nos souffrances ne nous tombent pas dessus. Nous les reconduisons.
Pas par masochisme. Par habitude. Par familiarité avec ce qui nous épuise.
Il y a des difficultés qui ne mènent nulle part. Les disputes qu'on rejoue pour ne pas affronter quelque chose de plus profond.
Les liens qu'on maintient parce que les rompre engendrerait des conséquences, souvent supposées, que nous ne sommes pas prêts à assumer.
Les résistances qu'on appelle des principes. On s'y abîme, mais elles ont la forme rassurante du connu.
Et les autres difficultés. Celles qui demandent quelque chose de réel : un renoncement, un positionnement, une rupture avec une image de nous-mêmes. Elles ne sont pas douces. Souvent, elles sont bien plus déstabilisantes que les premières. Mais elles ont une orientation. Quelque chose se transforme pour de bon dans celui ou celle qui les traverse.
La tradition taoïste parlerait ici de 辨 (biàn) — le discernement, la capacité à distinguer. Non pas le bien du mal, mais le fécond du stérile. Ce qui nourrit le mouvement, le vivant en nous, de ce qui l'entrave sous des apparences de profondeur.
Ce déplacement-là ne se fait pas une fois pour toutes. Il se refait, à chaque carrefour.
Choisir l'inconfort qui structure plutôt que celui qui disperse.
Tenir une direction même quand elle coûte.
Cesser de spiritualiser ou de rationaliser ce qui demande simplement du... courage.
Le critère change. Ce n'est plus "est-ce difficile ?", parce que de toute façon, tout finit par l'être.
C'est "est-ce que cette difficulté nous engage dans quelque chose de vivant ?". Ou à minima, fait à nouveau renaître une étincelle?
La spiritualité ne simplifie pas la vie, au contraire.
Elle nous rend simplement moins disponibles pour ce qui nous consume sans nous nourrir.
Et après de nombreuses années de pratiques, souvent plusieurs dizaines, plus disponibles du tout pour autre chose que ce qui nous nourrit, tout en servant l'ensemble, et l'indicible.
Fabrice Jordan

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dimanche 8 mars 2026

Ça peut toujours servir

 Au moment de commencer cette chronique, je dégage tant bien que mal un peu de place sur ma table de travail : je déplace plusieurs livres et je repousse un tas de petits cartons colorés. Ils traînent sur mon bureau depuis des semaines. Ils voisinent avec trois boutons récupérés sur un vieux gilet et une boîte à gâteaux dont j’envisage de faire un pot à crayons. Saisie par la fièvre du nettoyage, j’attrape le tout mais au moment de le lâcher dans la corbeille, j’hésite. Et finalement le repose. Ça peut encore servir.

Contre la civilisation du tout jetable

Mes placards regorgent de bouchons de liège parfaits pour faire des allume-feu (je n’ai pas de cheminée), de boîtes à thé trop jolies pour qu’on les jette, de restes de laine, de trombones à peine tordus, de papier cadeau presque pas froissé. Et de sandales démodées, de draps élimés, de pulls à peine troués, de magazines anciens mais intéressants. Cet atlas géographique de 1988 dans lequel figurent encore l’URSS et la Yougoslavie n’est-il pas, à lui seul, un passionnant témoignage historique ?

Malédiction des grandes maisons dans lesquelles on trouve toujours de la place pour mettre quelque chose de côté « au cas où ». Je devrais savoir que si je n’ai jamais ouvert la caisse soigneusement étiquetée « Jolies boîtes vides », c’est qu’il y a de grandes chances que je n’en ai pas l’usage. Mais ce que je sais également d’expérience, c’est que si je m’en débarrasse aujourd’hui, il ne me faudra pas trois jours pour éprouver un besoin urgent de ce qu’elle contenait et que je viens de jeter.

Je pense souvent avec remords à celles et ceux qui seront chargés de vider la maison après ma mort et à qui je laisse un fatras bien inutile, sans doute. Mais je leur laisserai aussi ceci : la marque d’un temps dans lequel tout n’était pas immédiatement considéré comme jetable. L’évocation, certes un peu encombrante, d’une manière de vivre dans laquelle courir acheter ce qui manque (une boîte, du papier cadeau, des trombones ou des allume-feu…) n’était pas le premier réflexe.

Mes aïeules peu fortunées rapiéçaient soigneusement draps et torchons ; ma mère reprisait encore les chaussettes. Je ne le fais pas : je n’en ai ni le temps ni la patience. Mais je sais combien on peut découper de chiffons pour les vitres dans un drap et qu’il n’y a pas mieux qu’un vieux pull de laine pour faire briller un meuble qu’on vient d’encaustiquer. Et j’écris sur des papiers jaunis soigneusement mis de côté par ma grand-mère qui récupérait à la fin de l’année scolaire les pages des cahiers d’écolier laissées vierges par ses enfants.

Surabondance

Un humain du Moyen-Âge « rencontrait » dans sa vie 200 objets en moyenne. Un humain d’aujourd’hui en possède au moins 10 000. Civilisation de la surabondance et du suremballage, qui multiplie brimborions et accessoires. En réponse, on nous recommande de jeter : triez, nous dit-on, faites le vide, libérez-vous ! « Avant de vous débarrasser d’un objet, recommande Marie Kondo, grande prêtresse du rangement, n’oubliez pas de le remercier pour le service qu’il vous a rendu. »

Je crois que je préfère le conserver, avec la vague idée que notre histoire commune n’est pas finie et qu’il jouera un jour peut-être encore un rôle dans ma vie. Je n’aime pas l’idée de « me débarrasser » des choses, ni des gens.

Je vis dans une maison chaleureuse, poussiéreuse et encombrée : de chats, d’amis, de graines que je n’ai pas encore plantées, de livres que je n’ai pas encore lus, de petits-trucs-qui-peuvent-toujours-servir et de jolies boîtes vides dans lesquelles un jour, qui sait ?, je glisserai un gâteau, un cadeau ou un trésor. Je garde.

C’est ma manière à moi de composer avec cette surabondance suffocante de l’époque dans laquelle je vis et que je n’ai pas choisie ; c’est la façon que j’ai trouvée de combattre la civilisation du tout jetable.

Que mes héritiers me le pardonnent.

Anne Le Maître 

------------------ Source : La Vie


mardi 24 juin 2025

Service

 

les semaines de service
se suivent
et se ressemblent
même si chacune
a nulle autre pareille
il n’y a personne pour servir
une forme affûtée quoique faillible
oeil lampe du corps rivé sur
les tours et détours
de l’humain qui n’en peut mais
oreille tendue au diapason
de la fréquence première
l’idée même de servir frise l’imposture
sitôt que se fait jour
la croyance qu’il serait possible
que quiconque aide qui que ce soit
personne ne peut aider personne
mais l’amour peut circuler
et faire son œuvre inimaginable

Gilles Farcet

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