vendredi 6 février 2015

Méditer pour témoigner que, là où nous sommes, le monde peut encore être en ordre !

Les événements cruels qui, ces dernières semaines, ont bouleversé notre conscience remettent brutalement en question notre être au monde. A l'heure où se passait ce fait abject, j'étais entouré d'une trentaine de personnes participant à une semaine de pratique de la méditation. Est-il légitime de prendre le temps de méditer dans un monde où, comme on l'observe quotidiennement, les fausses valeurs tentent de prendre le pouvoir ? Après quarante ans de pratique de la méditation je réponds : oui !

Le philosophe Martin Heidegger énonce deux vérités inéluctables :
« Je vis parce que je suis un être vivant »
« Je pense parce que je suis un être pensant »

En d'autres mots, l'être humain est, comme l'animal, « doué de vie » et l'être humain, à la différence de l'animal, est aussi « doué de raison ». Doué de raison. Un processus qui avec la pensée, le langage, l'intelligence constitue ce qu'on appelle : le mental. Le mental. C'est le noeud du problème ! Le mental a une puissance telle que l'homme se voit à travers ses propres constructions mentales. D'où cette conviction illusoire : « Moi, je crois, que je suis, ce que je pense que je suis ! ». D'où cette autre illusion : « Ce que moi je pense est la vérité ! ». Identifié à ses constructions mentales l'homme se coupe de son essence. Lorsque « Je pense » devient plus important que « Je suis », les fruits du raisonnement, comme nous l'observons dans de multiples domaines, ne sont pas toujours raisonnables.

Dans quel monde vivons-nous ?
Nous vivons, sans en être vraiment conscients, dans un monde construit et organisé selon nos constructions mentales. L'organisation politique et sociale du monde est la manifestation de constructions mentales. L'organisation industrielle et économique du monde est le fruit de constructions mentales. La publicité, la mode, la spéculation financière ne sont rien d'autres que le résultat de constructions mentales. Les prises de positions dogmatiques des différentes confessions religieuses sont la traduction des constructions mentales.
L'identification à la somme des productions mentales nous plonge dans l'ignorance des « valeurs de l'être ».
Ces valeurs de l'être que la méditation nous aide à dé-couvrir.
Lorsque le collectif humain est entraîné dans le marasme, le découragement, la détresse, la peur, il est important d'accompagner celles et ceux qui refusent de foncer plus avant dans cette impasse.

Je ne suis pas niais au point de croire ou de penser que la méditation va changer le monde d'un tour de main. En même temps, j'observe que le mot méditation, qui comme un tsunami, aborde aujourd'hui l'Occident, répond peut-être à une intuition et une exigence à laquelle adhèrent de plus en plus de personnes qui souffrent du non-sens dans lequel le monde semble plonger.
Les valeurs essentielles, celles qui font d'un homme un être humain, peuvent surgir du plus profond de soi grâce à ce travail artisanal sur soi qu'est la méditation de pleine attention.
La méditation de pleine attention ? Un exercice spirituel parfaitement adapté à notre temps !

Dans les années 1970, au lendemain d'un reportage sur la guerre au Vietnam qui dénonçait l'insupportable : une petite fille brulée au napalm, courant, nue, sur une route bombardée, Graf Durckheim a introduit la pratique méditative en disant : « Nous ne pratiquons pas la méditation pour nous mettre à l'abri des bombes ; nous pratiquons la méditation pour témoigner que là où nous sommes, en ce moment, le monde peut encore être en ordre ».

Jacques Castermane






jeudi 5 février 2015

L'homme qui marche... (2)


La poésie devient aussi révolutionnaire…

Elle l’est. C’est que les puissances mortifères qui se développent à certains moments, dans l’histoire, ne supportent pas la moindre herbe de vie, la moindre brise. Il faut qu’il n’y ait plus aucun courant d’air dans les rues de la ville ; iI faut que le ciel soit fermé. Et il n’y a rien qui rouvre tout, à la fois les fenêtres et à la fois le ciel, comme la poésie, ou comme une parole d’enfant ; il n’y a rien d’aussi puissant. La parole poétique est par essence subversive, elle n’est pas gentille, elle n’est pas mièvre, elle n’est pas sentimentale. Elle est insurrectionnelle, c’est une force de vie, pas de mort, oui…

Est-ce que les mots d’aujourd’hui saisissent la vie ?

Les mots qui servent à rendre compte de la vie d’aujourd’hui, la plupart du temps, sont prémâchés et donc ils ne sont pas nourriciers. Aujourd’hui, on nous voile les choses sous prétexte de nous les éclairer. On ne peut guère ouvrir un journal ou entendre une émission de radio ou de télé sans qu’on vous parle d’économie. L’argent a une main mise sur presque tout. Le commerce cherche à attraper la vie, mais la vie est inimitable. Or moi, je crois que la langue économique n’est pas la première. On a besoin d’un langage et d’un monde qui ne soient pas mis tout entier sous un code-barres. On en a un besoin affolant, cela explique une partie des choses qui se passent. Il faut aller dans une forêt de mensonges en se guidant juste avec son instinct et son oreille, essayer d’entendre là où on nous ment. On peut y arriver…

La quête de réussite, de richesse, de jeunesse éternelle, est-ce compatible avec cette recherche ?

Il n’y a pas un gramme de vie dans les images lisses que proposent d’eux-mêmes les plus grandes fortunes de ce monde, ces vies fermées de milliardaires américains avec leurs piscines infernalement bleues. Je ne sais pas si l’argent à lui seul réussit ce prodige, mais ce n’est pas avoir de la chance que de se mettre à l’abri de la vie, des surprises, de l’imprévu. Ces châteaux-là sont des châteaux de néant et ils s’écrouleront. Ils ont peut-être déjà commencé…

Le monde autour de nous est en train de se couvrir de carapaces (casques, gilets pare-balles), cela vous inquiète-t-il ?

Tout cela tombe au premier coup de tonnerre, ou alors quand on est amoureux. Ces jeunes, dont vous dites qu’ils ont des casques greffés sur le crâne, attendent le tremblement de terre amoureux. C’est devant eux, et c’est quelque chose devant quoi toute l’électronique ne tient pas. Devant le tremblement d’une mèche blonde ou brune, devant le sourire de quelqu’un que l’on aime et qui s’en va, toutes les armures que nous avons inventées ne tiennent pas, elles tombent. Elles tombent… Elles tombent. Ma confiance, elle est dans ce point-là, elle est, au fond, dans le fait que la protection totale nous est impossible, et on le sait, on le voit en plus…

Les extrêmes s’affrontent désormais, les mèches dont vous parlez sont parfois cachées sous un voile…

Je pense que le bateau coule et en même temps, je suis confiant. Malheureusement, l’humain s’éloigne ces temps-ci. Il est enlevé même des visages et des regards, mais cela ne peut pas ne pas revenir parce que, tôt ou tard, vous avez à faire à l’inconnu d’aimer, à l’inconnu de mourir, à l’inconnu de perdre quelqu’un ; à des joies, à des amours, à des épreuves qui sont la base même de la vie et devant lesquelles vous vous redécouvrez. Et pas uniquement des choses malheureuses, mais la simplicité de l’humain est inaltérable. Elle est recouverte, parfois même détruite, mais elle peut renaître. À tout moment.

Beaucoup de visages se ferment dans les villes…

C’est vrai… Mais cette fermeture n’est pas définitive. L’inépuisable est à notre porte. Dans le métro, les gens ne le savent pas, mais ils sont magnifiques. Parfois, ils ont des visages de livres fermés, mais il suffit de très peu pour rouvrir un livre fermé. Chacun doit trouver sa place dans la vie, personne n’est inutile, absolument personne. À partir du moment où vous avez l’intuition que vous avez trouvé votre place, il faut la tenir, faire votre travail. Il y a un trésor de choses pauvres qui nous est redonné, à tous, chaque matin, tant qu’on est vivant et que nous devons essayer de ne pas trop abîmer. Une belle vie, c’est une vie où la personne a beaucoup donné d’elle-même, s’est beaucoup élancée. Il y a eu beaucoup de floraisons, beaucoup de risques pris. C’est ça, la vraie chance, c’est parfois coûteux, c’est parfois déchirant, mais c’est magnifique.


mercredi 4 février 2015

L'homme qui marche... (1)


Vous donnez au musée Rodin une lecture de votre texte « L’homme qui marche »… Qui est cet homme ?

J’ai essayé de parler de quelqu’un, c’est le moins qu’on puisse dire, de mondialement connu, comme on ferait de quelqu’un qui vient de rentrer dans la pièce, dont on ne sait pas le nom, mais dont la présence commence à nous bouleverser. Dans cette vie, nous sommes aveuglés par les connaissances que nous avons. Pour rencontrer vraiment quelqu’un, il faut traverser tous les écrans, tout le dictionnaire, toutes les rumeurs, toutes les opinions. Il s’agit du Christ. C’est un livre très bref sur le Christ, mais il n’est jamais nommé en tant que tel. Je me suis basé sur sa présence humaine, vibrante, mais sans prononcer son nom, car c’était tout de suite faire venir tous les gardes du Vatican, et 2 000 ans d’histoire. C’était beaucoup trop lourd pour moi, cela soulevait beaucoup trop de poussière…

Parler de Dieu, comment fait-on aujourd’hui ?

C’est devenu presque insupportable pour la plupart des gens car ils ont souvent une définition très simpliste de Dieu. Le grand penseur et poète, Jean Grosjean, qui fut aussi prêtre, écrivait : « Dieu, c’est l’abîme intérieur ». Dieu, c’est notre abîme intérieur. Ce n’est pas une autorité qui viendrait nous écraser ou nous culpabiliser. Ce n’est pas non plus quelqu’un qui vient nous dire comment il faut vivre. C’est l’insondable en nous mais qui fait que nous vivons, c’est-à-dire que nous inventons, que nous créons, que nous jouons, que nous rions. Voyez, c’est à peu près l’inverse de tous les intégrismes. C’est une puissance vitale qui traverse la mort mais qui n’en est pas défaite, c’est comme un printemps portatif.

L’inquiétant aujourd’hui, c’est que pour certaines religions, même un mot d’amour peut choquer…

Les religions sont de beaux tombeaux, mais le vivant ne s’y trouve pas. J’aime le pape François, mais je ne suis pas sûr que le Christ habite encore au Vatican.

Lisez-vous des textes religieux ?

Je ne fais pas la démarcation entre les textes religieux et les autres. Je cherche la plaque chauffée à blanc de la vie. Certains vers d’Ossip Mandelstam, un poète russe mort en 1938 dans un camp, me parlent de la vie éternelle aussi bien, et même sans doute mieux, que certains textes dits spirituels. J’aime aussi beaucoup les poètes arabes. Le penseur perse et fondateur du soufisme au XIIIe siècle, Rumi, me touche beaucoup. Il y a chez lui une ivresse des mots qui fait danser la vie autour de cette chose impossible à dire, même le mot de Dieu n’y suffira pas.

...

mardi 3 février 2015

Les mains dans la terre avec Belinda Cannone




« J’ai toujours été une femme pressée et, avant de m’installer dans ma maison des champs, je n’avais jamais à mettre les mains dans la terre. Et puis j'ai décidé de planter deux hortensias devant la porte et, comme par un engrenage inexorable, je suis tombée jardineuse... 
 Et j’ai ainsi appris la lenteur, le calme du temps étiré. On est entré un instant plus tôt dans le jardin et soudain, comme s’éveillant d’un beau songe, on ne sait plus depuis quand on jardine : deux heures, trois ?

Le temps a passé à sa manière et on avait tout oublié de la vie ordinaire. Car il a d’abord fallu regarder - oh ! comme on a envie de regarder, passionnément : où en est donc le lilas ? Les tiges des pivoines ont-elles commencé à poindre, rouges et charnues ? Les anémones du Japon n’en prennent-elles pas trop à leur aise? Il faut arracher, patiemment - oh ! cette patience ! -, les plantes fanées, choisir les emplacements des fleurs annuelles, creuser, et, si vaste soit l’emprise des mauvaises herbes sous la poussée printanière, on sait que l’on en viendra pourtant à bout, tranquillement. 

Devenue jardinière, rien ne sera plus comme avant, on aura appris à s’insérer dans le grand flux du temps naturel, celui qui nous extrait de nous-mêmes - de ce petit moi si inquiet, si exigeant -, car le jardin, comme la musique, est l’occasion d’abandonner provisoirement ses oripeaux trop singuliers pour s’harmoniser à l’univers. » 

Belinda Cannone est l’auteure, notamment, du Don du passeur (Stock, 2013).




lundi 2 février 2015

La marche réenchante mon existence avec David Le Breton



« La marche implique les ressources élémentaires du corps, sans technologies, à pas d’homme, sans hâte, chacun selon son rythme. Elle sollicite un temps ralenti à ma mesure et à celle de mon désir. Je parcours les sentiers, j’arpente les forêts ou les montagnes, je gravis les collines pour avoir le plaisir de les redescendre, tout en restant à hauteur d’homme, livré à mes seuls moyens physiques, introduit à la sensation continue de moi et du monde. 

La marche réenchante mon existence. Elle n’est pas seulement regard, elle m’est aussi immersion parmi les nappes d’odeurs, les sons, la tactilité, quand le sentier se confronte soudain à une rivière, un ruisseau et que mes mains s’abandonnent à la fraîcheur de l’eau. Je sens l’épaisseur subtile de la forêt que recouvre l’ombre, les effluves de la terre ou des arbres, j’éprouve la texture du jour. 

J’entends les cris des oiseaux, les bruits de l’orage ou les appels des gamins dans les villages, les stridulations des cigales ou le craquement des pommes de pin sous le soleil. Selon les saisons, je cueille les fraises des bois, les noisettes, les champignons... La marche est une expérience sensorielle totale qui ne néglige aucun sens. Les retrouvailles avec le cosmos ne sont jamais loin, mes pas me mènent infiniment plus loin que le paysage. » 

 David Le Breton, sociologue et écrivain, est l’auteur, notamment, de Marcher, éloge des chemins et de la lenteur (Métailié, 2012).


dimanche 1 février 2015

Samsara et nirvana avec Alexandre Jollien


Voilà quelques mois que nous avons atterri au sommet de cet immeuble de 15 étages. Dire qu’il y a dix ans la Corée du Sud représentait à mes yeux qu’une terre lointaine, un nom presque insignifiant, perdu dans l’atlas de mon enfance. Aujourd’hui, elle constitue le cœur de notre quotidien.


Voilà la formation spirituelle rêvée : vivre sans repères, se rapprocher d’un réel inconnu, se mettre à l’écoute des gens avec le cœur quand les mots font défaut. Tout cela déconcerte et peut engendrer un stress immense pour qui veut se maintenir dans la performance, la compétitivité. Mais le pari de ce séjour, c’est de sortir pour un temps du contrôle, de laisser se reposer un peu les verbes avoir et réussir, ces hyperactifs. Au final, tout est dans les mains du Créateur, tout est prêté. Je le dis souvent aux enfants. Notre corps, la nourriture, le toit qui nous abrite, la famille et les parents… tout est prêté. Aussi, il s’agit de s’exercer à considérer les choses sous un nouvel angle ou, mieux, sans angle du tout. Comment ne pas rire lorsque, incapable de demander à la pharmacienne une pommade contre un gros rhume, je suis obligé de mimer la toux et de me frotter la poitrine à grands renforts d’atchoums…

En arrivant, je m’attendais naïvement à croiser des bouddhas à tout bout de champ. Et quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’en entrant dans une supérette je suis tombé sur un homme en train de battre vertement l’épicière ! Après avoir fui lâchement, je me suis soudain souvenu de Nagarjuna et de Maître Eckhart. Oui, le monde est à la fois nirvana et samsara, les rires côtoient les larmes. Aucun voyage, même en avion supersonique, ne peut nous arracher au tragique de l’existence, rien de nouveau sous le soleil…

Dans la rue, mon fils me montre un lugubre bassin dans lequel d’infortunés animaux marins attendent qu’un client les bouffe. J’ai essayé de le consoler :
« On est en plein samsara, mon fils, c’est la vie ! » Un homme aux larges bottines perdues sous un immense tablier jaune sort alors. Il se saisit d’une sorte de pieuvre et disparaît… Devant l’abat­tement de mon enfant, je lui confesse que, pour ma part, je me réjouis du sort du malheureux qui échappe enfin à une condition infernale et quitte pour de bon cet aquarium maudit dans lequel il ­poireaute, souffre et dépérit.

Dans la journée, il y a des flashs de nirvana, des moments de joie intense. Le samsara n’est jamais très loin non plus ! Un rien et tout bascule… sans parler des tiraillements qui se succèdent. Le tout est toujours et encore de se fixer nulle part. En ce sens, je pense à Céleste, ma fille cadette de 2 ans et demi, qui n’aura probablement aucun souvenir de notre séjour coréen. Parfois, je me dis que c’est dommage, mais au fond, j’aimerais être comme elle et accueillir gratuitement l’instant sans le comparer à ce qui a été déjà vécu, tout ouvert à l’être, à ce qui advient.

Le soir, au sommet de ma tour, j’imite sa confiance lorsque je me jette dans mon lit et dans les bras du Père céleste et que j’abandonne tout. Souvent retentit une intuition : « Si je veux maîtriser notre vie ici, je suis foutu. » Les épicières battues et les aquariums glauques n’effaceront jamais le miracle inouï d’ouvrir chaque jour nos yeux.




samedi 31 janvier 2015

Miraculeuses transformations...




Cela qui se tait en toi

Qui murmure tout bas
Si tu lui donnais ton souffle
Si tu le berçais de ta chaleur
Ne pourrait-il pas accomplir un jour
En toi quelque miracle





jeudi 29 janvier 2015

Le Soi n'est pas un objet de connaissance...



« Tu ne peux pas voir ce qui est le voyant de la vision ;
tu ne peux entendre ce qui est l’auditeur de l’audition ;
tu ne peux penser le penseur de la pensée ;
tu ne peux connaître le connaisseur de la connaissance.
C’est ce Soi là qui est à l’intérieur de tout.
Tout le reste n’est que périssable. »

Brihadaranyaka Upanishad, III.4.2


lundi 26 janvier 2015

Père Pedro Opeka...

Il y a 25 ans ce prêtre lazariste argentin sortait les pauvres de la décharge d’Antananarivo pour créer avec eux des villages. Depuis, grâce à son association Akamasoa, 500 000 personnes ont pu retrouver toit et travail, joie et espérance.

Mai 1989. Une scène intolérable, cauchemardesque, se déroule sous mes yeux : par milliers, des adultes et leurs enfants errent dans la décharge de la capitale malgache, Antananarivo, au milieu des porcs et des chiens. Piétinant les ordures, ils se disputent le moindre bout de caoutchouc ou de plastique. Aucun mot ne peut sortir de ma bouche, je suis transi d’horreur et de colère. Le soir même, je ne peux trouver le sommeil. Me mettant à genoux sur mon lit, je lève les bras et implore Dieu : « Aide-moi à faire quelque chose pour ces enfants ! »

Le cri s’avère être une alliance, un pacte intérieur : je décide de rester auprès d’eux et de faire tout mon possible pour les sortir de cette misère, non pas par ma propre force, mais grâce à celle que Dieu me donnera et que je sens déjà germer en moi. Dès le lendemain, je retourne sur le terrain vague, déterminé : « Si vous voulez, nous allons, tous ensemble, vaincre la pauvreté par le travail, la scolarisation des enfants et par une discipline communautaire. » La première chose était d’unir ces pauvres entre eux, d’éradiquer la violence qui intoxiquait leurs relations. C’est comme ça qu’est née il y a 25 ans l’association Akamasoa, ce qui signifie en malgache « les amis fiables et sincères ».

Cela faisait déjà 15 ans que je vivais à Madagascar, dans le sud-est du pays. Curé de la paroisse de Vangaindrano, j’étais prêtre missionnaire auprès des villageois et des paysans. Voilà ce que je désirais plus que tout : être avec, partager le quotidien de ces personnes travaillant d’arrache-pied dans les rizières. Je ne pouvais pas supporter de les voir mourir de faim, abandonnés par leurs dirigeants. Durant cette période de ma vie, que je considère comme une seconde naissance, j’ai appris leur langue et ai tenté de m’adapter autant que possible à leurs coutumes. Moi, le prêtre argentin, je refusais en effet d’apporter des solutions toutes faites et d’imposer quoi que ce soit. Il me fallait vivre pleinement avec eux.

Ma vocation de missionnaire a été confirmée lorsque j’ai rencontré les Indiens mapuches dans la cordillère des Andes. J’avais 18 ans. Ils étaient là, reclus dans les montagnes depuis un siècle. « Pourquoi et comment a-t-on pu oublier ces frères et sœurs ? » me demandais-je, bouleversé. Depuis quelque temps, le désir de servir les pauvres, à l’exemple de Jésus, résonnait en moi, avec la conviction que foi et action étaient indissociables. Durant mon enfance à Buenos Aires, la vision des bidonvilles encerclant la ville me révoltait : comment pouvait-on accepter de vivre dans un monde avec tant d’injustices et d’inégalités ?

Ma foi et ma volonté ont d’abord puisé leur source dans celles de mes parents. Immigrés slovènes ayant fui Tito, ils étaient des exemples de courage, de droiture, d’espérance et de charité. Ma mère nous disait qu’un pauvre qui frappait à la porte ne devait jamais repartir les mains vides. Et ce qu’ils prônaient, ils l’appliquaient. Dès l’âge de 10 ans, j’aidais mon père, aux côtés de mes huit frères et sœurs, dans son métier de maçon. Ce travail physique m’a forgé dans l’exercice de la persévérance.

Jeune séminariste chez les lazaristes, j’ai commencé par étudier la philosophie en Slovénie, où je renouais avec mes ancêtres. Puis la théologie à Paris, après être allé pour la première fois à Madagascar, où j’ai aidé à la construction de maisons et joué au foot avec les jeunes, ma passion !

C’est une fois ordonné prêtre que je suis parti à Madagascar… pour y rester. Après mon expérience de 15 ans dans les rizières, je pensais pourtant quitter le pays, pour me remettre en forme. Les maladies que j’y avais contractées m’avaient en effet totalement mis à plat. La providence a voulu que je sois envoyé à Antananarivo pour m’occuper des séminaristes de la maison Saint-Vincent-de-Paul. C’est là que j’ai découvert la décharge. C’est dans cet état de faiblesse tant physique que spirituelle que j’ai retrouvé de la force auprès des pauvres.

J’ai tout de suite mis cartes sur table : « Vous êtes pauvres, mais c’est ensemble qu’on va combattre. » Il était essentiel qu’ils participent à leur propre relèvement. L’urgence : qu’ils aient un toit et un travail. Non loin de la décharge se trouvait une vaste carrière. En attaquant des milliers de tonnes de granit, nous avons pu exploiter le terrain et utiliser ce matériau pour construire de petites maisons. C’est comme ça qu’a poussé un premier village. Puis une ­vingtaine d’autres ont fleuri, avec leurs écoles, leurs cabinets médicaux… sans oublier le stade olympique ! Le dimanche, nous vivons aussi tous ensemble la messe, en chantant et en dansant. Près de 7 000 personnes viennent fêter l’eucharistie ! C’est à chaque fois une exultation, un cri de joie et de remerciement pour nous avoir sauvés de la mort, de l’asservissement à l’extrême pauvreté, à la haine et à la jalousie.

Durant ces 25 ans de combat auprès des pauvres, je n’ai jamais cédé au découragement. Aujourd’hui, j’ai 12 000 enfants qui ont besoin de nourriture, d’un logement, d’un travail. Face à leurs yeux suppliants, je n’ai pas le droit de baisser les bras ni de les décevoir : je leur ai donné ma vie ! Akamasoa relève du miracle, car, en amont de tout savoir-faire technico-scientifique, notre association a puisé son inspiration dans un esprit de fraternité, sur un terreau de violence et de misère.