mardi 8 mars 2016

lundi 7 mars 2016

dimanche 6 mars 2016

Marie-Eve Thomas. Transcendée par l'icône

Cette catholique diplômée des Beaux-Arts s'est formée, à l'aube de la quarantaine, à la peinture d'icônes. Un art, adossé à la tradition orthodoxe, qui a renforcé sa quête spirituelle.

Moscou, Vladimir, Novgorod, Saint-Pétersbourg... depuis deux semaines, j'arpente églises et monastères russes. Au fil de ma « route des icônes », je peux enfin contextualiser ces oeuvres jusqu'alors contemplées et travaillées à partir de livres. Comprendre leur sens profond au travers des liturgies et du rite. Je suis émerveillée face à la Très Sainte Trinité de Roublev, comblée de vivre la Pâque orthodoxe, impressionnée par la ferveur des gens. Durant ce voyage, un objectif me taraude : visiter un atelier d'icônes. Formée à cette pratique en France, je suis dans le doute : suis-je à ma place dans ce métier en tant que catholique ? J'ai besoin de l'assentiment d'un homme d'Église pour être confirmée dans ce savoir-faire.

Munie d'un petit papier contenant ma requête traduite en russe, j'essuie refus sur refus. Jusqu'à ce jour béni, où, au monastère de Serguiev Possad situé à 70 km de Moscou, je rencontre par hasard une élève iconographe parlant le français. Elle obtient l'autorisation de me montrer les ateliers nichés dans de petites cahutes en bois, à l'abri des regards. Mais aussi de me faire rencontrer l'higoumène (supérieur du monastère) Lucas afin que je reçoive sa bénédiction. Cette « validation » de mon travail - à l'issue d'un dialogue avec lui sur les canons et règles inhérents à cet art, d'un point de vue technique mais aussi spirituel - est essentielle pour moi. Dès lors, je sais que je peux rentrer sereine en France. C'est comme si, après avoir parcouru seule le désert, j'étais autorisée à continuer sur ce chemin. À répondre à cette vocation, que je considère comme une mission.

L'image a toujours été une respiration dans ma vie. C'est par elle que je communique. Quand j'étais petite fille, un immense mur de ma chambre me servait de toile. Ma mère avait installé une tapisserie spéciale que je pouvais enduire de blanc à l'infini. C'était merveilleux. Plus tard, j'ai travaillé pendant 15 ans dans le milieu artistique, mais l'insatisfaction m'habitait.

Jusqu'au jour où, feuilletant une revue, je suis tombée sur une icône. En la contemplant, j'ai repensé à toutes les icônes et fresques qui avaient marqué ma jeunesse, de celle accrochée au-dessus de mon lit de petite fille à celle de Giotto découverte à l'âge de 17 ans dans la chapelle des Scrovegni (à Padoue). Submergée par l'émotion, je m'étais cachée pour pleurer.

J'ai ainsi décidé de me former en France auprès d'une femme, maître en iconographie, qui était l'épouse d'un prêtre orthodoxe. Trois années durant, j'ai suivi un enseignement exigeant, ainsi que des cours de théologie chrétienne. Et trouvé ce qui manquait à ma vie artistique : la dimension spirituelle. Ensuite j'étais censée retourner dans mon labo photos. Finalement, touchée au coeur, j'ai ouvert mon atelier et suis partie en Russie. Alors que j'avais toujours tout prévu dans ma vie, c'était comme si un Autre la maîtrisait à ma place.

Aux Beaux-Arts, j'avais tendance à travailler de manière impulsive, rapide. De la même façon que l'icône est contenue dans un cadre, cette pratique m'impose une rigueur proche de la tradition monastique. Elle me canalise et régule tout mon être. La préparation d'une série de planches nécessite par exemple sept jours de rituels précis. Douze couches de levkas, l'enduit blanc du fond de l'icône - le nombre 12 renvoyant aux apôtres -, toutes les 12 heures, selon une technique d'essuyage spécifique, un temps de séchage et une manière de faire précise. Cet art, qui a été pensé depuis des siècles, est une école de patience et de respect des règles. Et ce cadre, cette discipline me font accéder à une liberté intérieure. Dans le christianisme, j'aime cette idée qu'il y a un temps pour tout. En iconographie, il y a un temps pour chaque élément. Lorsque j'écris une icône, je m'enracine dans le réel, dans le temps présent, tout en rejoignant un hors-temps au parfum d'éternité.

Je vis ma foi de manière très intime. J'aime entrer dans les églises, seule... Je m'y sens comme aimantée. J'ai besoin de transcendance, d'une dimension verticale. Mon travail ne va pas sans une vie de prière, sans silence, sans labeur, sans rigueur. S'il me manque un de ces ingrédients, je ne peux créer d'icônes, tout comme il ne peut y avoir de plénitude au sein de leur cadre. Je crois que l'intention de l'artiste est fondamentale. La mienne est de rendre gloire à Dieu. Je ne peux donc pas créer sans démarche spirituelle. Sans une lecture régulière des Écritures, essentielle pour nourrir mes images.

Les pleins et les déliés, tracés par mon pinceau le matin, ne vont pas sans inspir et expir au travers desquels souffle l'Esprit saint. Cette gymnastique corporelle crée une ouverture dans le geste et dans le coeur au service d'une unification du corps et de l'âme. Sans être thérapeutique, ce canal m'a permis de faire la paix avec Dieu. Il a été un soutien vertical qui m'a ancrée dans la terre. Qui m'a aidée à dire « oui » à la vie, après la perte de ma fille, au bout de quatre mois de grossesse. Pendant des années, j'ai été habitée par le doute, par les remises en question. Tout en « écrivant » mes icônes, je n'ai cessé de Le questionner, de Le tester, pour finalement réaliser qu'Il n'était pas responsable de sa mort.

L'iconographie m'a réconciliée avec l'art : contrairement au milieu artistique où l'ego est souvent roi, dans l'iconographie, on s'efface derrière l'image : les icônes ne sont pas signées. Elles ne nous appartiennent pas. En lien avec les Écritures, notre main perpétue une tradition au fil des siècles.

Je me sens investie d'une responsabilité vis-à-vis du Créateur. Celle de témoigner de ma foi en représentant le visage de la Sainte Face, celui de saints ou encore des scènes bibliques. Il s'agit de les faire vivre en les incarnant. Je ne suis pas toute seule dans ce travail : c'est un dialogue entre terre et ciel, avec Dieu, et avec la personne ou la paroisse qui me passe une commande. La notion « d'oeuvrer pour », prend alors son sens.


Les étapes de sa vie
1965 Naissance à Villefranche-sur-Saône (71).
1994 Diplômée des Beaux-Arts.
1998 Mariage dont naîtront trois enfants.
2003-2006 Formation auprès d'un maître iconographe.
2006 Ouverture de son atelier.
2008 Voyage en Russie.
2013 Création d'un retable pour l'église de Lissieu (69).
2015 Création iconographique sur les 12 grandes fêtes de l'année liturgique.




Des stages d'initiation
Marie-Eve Thomas propose quatre fois par an un stage de peinture d'icônes. Chaque session dure cinq jours et se déroule soit dans son atelier à Morancé (69) - hébergement proposé dans un monastère tout proche -, soit à l'abbaye de Boscodon (05). Ces cours, transmis selon la tradition russe, ont pour objet d'aider à approfondir et à comprendre l'écriture de l'icône dans le souffle de l'Esprit créateur. Le prochain stage aura lieu du lundi 18 au vendredi 22 avril 2016, à Morancé.
Plus d'informations : 06 18 55 29 75. www.atelier-iconographie.com

source : La Vie

samedi 5 mars 2016

4ème dimanche de Carême avec Jean Vanier


Monde de l'émerveillement et de la contemplation



Il y a le danger, à notre époque, d'être saturés d'informations, et de n'enregistrer que des choses très superficielles. Il est toujours bon de pénétrer avec notre intelligence dans un petit domaine de ce vaste monde de la connaissance qui est le reflet de notre immense univers: celui des choses visibles et invisibles. 

Si on creuse avec son intelligence un domaine restreint, que ce soit la croissance de la pomme de terre ou l'approfondissement d'un mot de l'Écriture, dans chacune de ces réalités on touche le mystère. 

Si on explore une chose à fond avec notre intelligence, on entre dans le monde de l'émerveillement et de la contemplation. Une intelligence qui touche la lumière de Dieu cachée au cœur des choses et des êtres renouvelle toute la personne.



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vendredi 4 mars 2016

L'attention portée sur la respiration avec Jacques Castermane


Attentif au va et vient du souffle,
Au lieu de vous demander : « Qu’est-ce que c’est ?»
Demandez-vous: « Qu’est-ce que je sens et comment je me sens ?»


Quelles sont les raisons de cette recommandation ?
« La méditation de pleine attention (Achtzamkeit meditation) a pour but l’expérience de ce que Durckheim désigne par l’expression « notre être essentiel » ; les textes zen parlent de l’éveil à « notre vraie nature ». Il s’agit de notre nature propre, de notre nature originelle, du vrai soi-même. Le concept "Nature", dans son sens étymologique signifie : « Ce qui est en train de naître ». Notre vraie nature, notre être essentiel n’est donc pas « quelque chose »; c’est « un processus de création permanente ».

C’est dans la présence à cette action de l’être la plus intime et la plus proche que nous expérimentons notre nature essentielle. « La respiration est davantage qu’une alimentation de l’homme en air », dit Durckheim qui avait été confronté à l’importance de l’attention à l’acte de respirer dans l’exercice du zazen (méditation sans objet), du tir à l’arc traditionnel (Kyudo). 

Ayant été moi-même confronté à cette exigence dans la pratique de l’Aïkido, du zazen, de la cérémonie du thé (Chado) et du tir à l’arc, nous avons eu de nombreuses conversations sur ce que les japonais appellent : KoKyu.

Au Japon, ce que nous appelons respiration est nommé KoKyu ("ExpirInspir", en un seul mot parce que ces deux actions du corps vivant (Leib) sont envisagées comme étant indissociables).

KoKyu ?
C’est le centre actif de l’être humain. C’est la force en acte (plénitude en acte) qui participe à notre devenir depuis ce moment mystérieux qu’est la fécondation jusqu’à notre mort.

KoKyu ?
C’est ce qu’on appelle, dans la tradition Taoïste, la respiration embryonnaire; ce que les ostéopathes appellent le mouvement respiratoire primaire. 

KoKyu ?
C’est une action qui peut prendre plusieurs sens et dépasse de loin l’idée qu’il s’agit de la respiration diaphragmatique. Ainsi, dans la pratique d’un art martial comme dans l’exercice de la cérémonie du thé, KoKyu désigne le timing, c’est-à-dire la répartition des différentes phases d’une action dans le "temps-vécu" et des déplacements dans "l’espace vécu".

KoKyu ?
C’est aussi l’usage adéquat de la force engagée dans une activité ainsi que le caractère harmonieux de cette action.

Le concept "respiration", tel que nous l’entendons habituellement, prend ici une dimension inattendue. Non seulement dans le rapport avec nous-mêmes mais aussi quant à notre relation au monde. Les japonais parlent du "KoKyu des océans" qui se révèle dans la puissance, le rythme des marées; du KoKyu de la Terre qui apparaît dans sa rotation annuelle autour du soleil et dans la succession des saisons, la succession du jour et de la nuit.

La méditation est l’exercice de la métamorphose. L’ego, centre des pensées, des images, des désirs et des craintes n’est pas le point d’appui qui pourrait nous conduire au bien-être. Notre vrai point d’appui est notre être essentiel, source du calme intérieur, du silence intérieur, de la paix intérieure; et c’est dans la respiration que nous l’expérimentons. « Par la pleine attention au simple va et vient du souffle ... tout en moi se calme ! », s’exclame un moine zen.
A chacun de vérifier si cela est vrai et possible. Comment ? En pratiquant !


Jacques Castermane


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jeudi 3 mars 2016

Proposition de miroir zen...



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Regarde l'avant du miroir : il est entièrement sombre.
Regarde l'arrière et il est brillamment clair.
En regardant au recto, ce n'est pas le recto ;
En regardant au verso, ce n'est pas non plus le verso.
Lorsque recto et verso sont tous deux brisés en éclats,
Alors vraiment on a un grand miroir complet.
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Kusan Sunim






mercredi 2 mars 2016

La symbolique du coeur


Jean-Marc Kespi, praticien de médecine chinoise depuis plus de 50 ans, nous explique la symbolique du coeur dans cette pensée.

Si vous voulez toucher du doigt la subtilité de la philosophie et de la médecine chinoises, vieilles de plus de 5 000 ans, mettez de côté dans un premier temps tout raisonnement occidental », avertit Jean-Marc Kespi, médecin et président d'honneur de l'Association française d'acupuncture. Pratiquant la médecine chinoise depuis plus de 50 ans, il nous emmène en voyage dans la complexe et très poétique symbolique chinoise du coeur et de l'empereur...

Gardien du secret de la vie

« Le cœur est l'empereur des organes et assure les mêmes fonctions que le véritable empereur. Soleil de l'univers, il est la source de la vie, le fils du ciel, le miroir qui reflète l'ordre du monde et la vibration originelle, le shen, mystère de la vie. Dans la pensée chinoise, le shen nous est prêté à la naissance, et nous le restituons au moment de notre mort. Là où circule le shen, la vie est présente. Dès lors, le rôle du cœur est primordial : il doit refléter et transmettre le mieux possible cette vibration originelle. Il est le pont entre ce mystère de la vie et la réalité. Comme s'il était gardien du secret de la vie. Pour les Chinois, le cœur empereur est le siège de notre nature propre, jonction entre l'origine de la vie et l'essence unique de chacun.

Si le miroir est sale, il reflétera mal l'ordre naturel du vivant et ne redistribuera pas correctement ce souffle de vie à ses ministres. Il irriguera mal ses organes. La pensée chinoise nous dit en substance que plus on s'interpose face à nos angoisses, pensées et ambitions, plus on est opaque et moins on est réceptif au secret de la vie. Pour accomplir cette fonction de miroir, le coeur doit donc être pur, clair et vide. Tel un sage qui ne s'interpose pas, n'impose pas sa volonté propre. Il reçoit et transmet. Il est l'empereur et laisse actions et décisions à son ministre. Il nous permet d'être dans le vide, dans l'instant présent.

Carrefour des émotions

Au-delà du cœur empereur, les Chinois considèrent qu'il en existe un second : le cœur ministre, par quoi l'empereur agit. Son agent en quelque sorte ! Le coeur ministre agit sur le coeur anatomique, les vaisseaux et le sang. Il est très sensible aux émotions. C'est pourquoi toute émotion excessive, y compris positive, se répercute d'abord sur le cœur. Comme pour chaque organe, les Chinois attribuent un sentiment particulier au cœur : la joie paisible pour le coeur empereur, et l'allégresse, l'exubérance en action pour le cœur ministre. Ce dernier peut être malade physiquement ou psychologiquement (un infarctus est la conséquence d'un problème physique souvent conjoint à une émotion excessive). Alors que les atteintes du poumon sont liées à un deuil, à une injustice, celles des reins à la peur, les maux du cœur résonnent de toutes nos émotions. Il est le carrefour des organes et des émotions qui leur sont liées. Trop d'émotions, ou pas assez, même une joie excessive lèsent le coeur. Son défi pourrait se résumer ainsi : "Suis le courant plutôt que d'imposer ce que tu veux." Une véritable école de sagesse.

Enfin, la pensée chinoise considère que les mêmes lois régissent toute vie. L'acupuncture décrit sur un mode symbolique une architecture originelle du vivant. C'est pourquoi l'architecture impériale de Pékin, coeur et organe directeur du pays, répond à celle du coeur dans le corps humain. Ainsi trois points d'acupuncture régissant le coeur trouvent-ils leur correspondance dans les trois édifices du temple du Ciel. Le temple des Ancêtres fait écho au point d'acupuncture relié aux lignées généalogiques de l'individu, alors que l'autel du Tertre circulaire était un lieu de recueillement important, symbolisant le centre vide. L'empereur y parvenait après un long parcours symbolique. Alors "seul dans son tête-à-tête avec le ciel, l'empereur se réconcilie avec lui-même et l'univers", rapportait François Cheng, écrivain, poète et calligraphe chinois lors d'une conférence. »

L'organe sacré des Égyptiens

Siège de l'âme et source de vie, le coeur a donné lieu chez les Égyptiens à de nombreux rites funéraires. La vie était considérée comme éphémère, et la mort, une étape à franchir pour accéder à la vie éternelle. « Durant la momification, le cadavre était épilé et éviscéré, rapporte Philippe Gorny, chirurgien cardio-vasculaire et spécialiste d'histoire de la médecine. Mais le cœur restait en place, car dans le Livre des morts, il est écrit : “Ton cœur véritable est avec toi, comme il fut lorsque tu étais sur terre. Tu pénétreras dans ton corps au jour de ta naissance.“ » Après un périple dans le «monde intérieur », le mort comparaissait devant le tribunal divin où il était soumis à une ultime épreuve : la pesée du cœur – c'est-à-dire de la conscience – par Thot, dieu de la justice. « Si le cœur était aussi léger que la plume de vérité à l'effigie de Maât, le mort devenait “juste et justifié”, et Osiris, le dieu des morts lui ouvrait les portes du paradis, dit Philippe Gorny. Le défunt pouvait jouir de l'éternité, monter sur la barque solaire et retrouver l'intégrité de son corps. Si les Égyptiens conféraient un caractère sacré au cœur, il était surtout l'organe indispensable à la réincarnation et le premier support matériel de l'âme. Il représentait l'essentiel de la vie terrestre et la conscience du défunt lors de son séjour au bord du Nil. »

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source : La Vie

lundi 29 février 2016

Empathie, compassion et sagesse avec Matthieu Ricard


Comment faire face aux violences engendrées par les conflits, les attentats, les catastrophes climatiques ? 
Comment réagir et surmonter la peur ? Comment agir concrètement ? 
Toutes ces questions sont posées à Matthieu Ricard, moine bouddhiste résidant au monastère de Shechen, au Népal. 
Il est également photographe et auteur de très nombreux ouvrages consacrés à la vision d’un monde plus juste, plus altruiste et humaniste. 

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dimanche 28 février 2016

Plénitude du regard avec Alexandre Jollien


Alexandre jollien, philosophe et écrivain né en 1975 à Savièse, en Suisse. Son dernier livre, Petit Traité de l'abandon, est paru au Seuil.

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S'arrêter et renoncer à regarder le monde comme un chasseur. Dépouiller son regard, abandonner l'armada d'explications, de commentaires, de comparaisons qui surgit à toute heure du jour, voilà le défi ! Au fond, le chemin du zen et celui de toute vie contemplative nous invitent à écarter les projections, les spéculations, les soupçons et les attentes, pour simplement vivre. C'est que nous nous transformons facilement en chasseurs qui ne savent repérer dans leur champ de vision que les dangers ou alors ce qui les intéresse, du gibier.

Cesser de consommer la vie est un art, un acte de rébellion carrément. Il suffit de se promener cinq minutes dans la rue avec la fringale au ventre pour remarquer que l'univers disparaît pour se réduire bien souvent à un terrain de chasse. Et nous voilà à croupir dans le règne de l'utilitaire, à passer d'un désir à l'autre sans joie. Comment abandonner les ornières de nos attentes, de nos préoccupations pour regarder un peu ailleurs ? Et si nous commencions par nous rendre plus attentifs à ce qui nous environne, qui est relégué bien souvent à l'arrière-plan, c'est-à-dire autrui. Comme un artiste, comme un contemplatif, nous pouvons nous dégager d'une vue par trop étriquée pour considérer gratuitement la plénitude qui se révèle à chaque instant. Tout est grâce, mais la hache de notre individualisme nous isole et nous empêche de comprendre que nous participons à une communauté, que nous recevons sans cesse les fruits d'une générosité infinie.

Nous nous amputons de l'autre, nous nous coupons du monde, de la nature, à trop vouloir suivre nos préférences et en négligeant la vie. Le défi c'est d'apprendre à garder les yeux grands ouverts, à apprécier, sans s'y perdre, chaque détail. Élargissons le champ de notre esprit pour demeurer attentifs à tout ce qui se donne à chaque instant ! Ainsi, dès que je m'enlise dans l'angoisse, la mélancolie ou le repli, je peux rediriger le projecteur vers l'horizon et explorer toute l'immensité du réel, quittant pour un temps les concepts pour percevoir nûment la vie sans moi.

Changer de regard, cesser de me braquer sur mon cinéma intérieur, sur ces bricoles pour vivre pleinement et nourrir de la gratitude à l'endroit de tout ce que je récolte jour après jour. Découvrir la paix, c'est aussi assumer, se réjouir de notre appartenance à l'humanité et habiter à fond l'univers. Et pour cela, il s'agit de faire éclater les étiquettes qui ne nous rendent pas service lorsqu'elles figent, distinguent sans nuances, isolent, réifient la vie et sa richesse. Le rouge d'une tomate, celui d'une flamme ou d'une cerise sont des couleurs d'une originalité inouïe que nous enfermons derrière une commune appellation qui nie la beauté de l'existence. Une autre erreur typique c'est de nous enfermer dans notre individualité. Quelle illusion d'optique nous laisse croire que nous sommes séparés du reste de la nature, que nous valons plus que les autres et quelle liberté de commencer à rompre avec la lutte et cesser d'être un moi-qui-s'oppose-au-monde. S'attacher aux extrêmes, s'enliser dans le dualisme « c'est bien », « c'est mal », « j'aime », « je n'aime pas », c'est renoncer à une vie spontanée, simple, généreuse, ouverte et disponible.

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vendredi 26 février 2016

3ème week-end de carême : poésie avec Philippe Mac Leod,


Bleu Ciel

Bleu des profondeurs infinies, cœur de l’abîme entrouvert, l'autre monde m'apparaît si proche en ces grands espaces baignés d'une lumière insoutenable...


Comme à l'intérieur du jour son noyau inaccessible... Ou sa pointe extrême, qui ne me laisse aucun repos, si fine, si aigüe qu'elle en devient blessante...

Clair, pur azur - traversé de longs vaisseaux au sillage rectiligne, tandis que des frêles balustrades nous retenons du regard les lambeaux de nuages irradiés...

Et la buse ivre d'air et de bleu, ses ailes déployées comme le volant du derviche autour d'un soleil invisible

son cri sur l'azur nu

point mobile, centre fuyant d'un cercle que tu renonces à fermer...

Vif azur - ardeur, grand large, haute mer plus loin que l'horizon, où les pics s'enfoncent comme des finistères, phares foudroyés, écueils asséchés dans l'altitude bourdonnante...

Noir, incommensurable azur - criblé d'étincelles glacées, plus dur que l'outremer, voici que l'envers du jour ranime les vertiges où des astres roulent sans fin, semant dans l'énormité les lueurs de fulgurantes naissances...

Azur tout en équilibre - qu'on approche en se gardant du moindre geste - sans âge ni visage, sans haut ni bas - à même les yeux, dans le ruissellement d'une seule vague, toute la lumière, toute la profondeur des mondes dans les aubes claires et vastes, qui s'avancent loin dans la nuit comme des mains frémissantes... L'âme s'y glisse, lisse et unie, transparente dans le jour sans bord, un seul et large souffle, que dissimule l'étoffe diaphane de l'espace...

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Ce poème (pages 50 et 51) est extrait du recueil "Puissance et mystère" paru aux éditions "Le Castor Astral" en juin 2010.



Alexis Jenni : hommage aux arbres

À sa manière poétique, le Goncourt 2011 revisite ici l'Homme qui plantait des arbres de Giono, en adaptant l'histoire aux enjeux cruciaux du XXIe siècle.

« J'aurais voulu écrire des livres, mais j'ai surtout planté des arbres. Je ne le regrette pas, quand je vois tout ce qui pousse autour de moi ; et je le regrette peu quand je pense à tout ce que je n'ai pas dit. »

Je parlais aux deux jeunes gens qui étaient venus m'interroger. Ils portaient des vêtements d'extérieur résistant aux ultraviolets, des lunettes étanches, mais ici ils avaient rabattu leur capuche sur leurs épaules, relevé leurs lunettes, découvert leur peau très pâle en ouvrant leur combinaison jusqu'au ventre. Nous étions dehors, mais à l'ombre, nous entendions le bruissement de l'oasis géante, la mer de feuillages, l'énorme poumon vert qui grandissait chaque année en recouvrant les rochers, les collines pelées et les vallons secs.

« C'est moi qui ai planté le premier plant. Dans un trou que j'avais fait dans les cailloutis du désert, d'où s'élevait une poussière blanche au moindre coup de vent.

- Vous ? Ils me détaillaient, se demandant si on pouvait en une seule vie créer une forêt.
- Je suis plus vieux que vous ne le pensez. 103 ans, l'âge de plusieurs générations d'arbres, assez pour que le premier soit bien plus grand que moi, pour qu'il porte maintenant ma maison alors que je l'ai tenu dans ma main, avec ses deux feuilles fragiles, sa tige encore transparente, son chevelu racinaire impalpable et avide d'eau.
- C'est lui ?
- C'est un ombrier. Il a un feuillage épais et des branches qui portent loin. Il fait une grande ombre sous lui, il perd ses feuilles, il garde le sol humide. Dans ce désert de cailloux blancs, je l'ai installé comme une pépinière, les autres sont sortis à l'abri.
- Vous lui avez donné un nom ?
- On ne donne pas de noms aux arbres. Ils sont diffus et changeants, ils gardent vivant tout ce qu'ils ont vécu, ils sont chaque année un peu plus grands. Un nom serait trop peu pour dire ce qu'ils sont. Il faut les voir comme une pensée qui se déploie, un livre qui ne finit jamais de s'écrire. Mais c'est bien lui le premier. »

Une averse fouetta les feuillages avec un bruit de minuscules applaudissements, loin au-dessus de nous. Mais pas une goutte d'eau ne nous parvint, juste le bruit et la fraîcheur d'une vaporisation.

« Si vous aviez vu cette région avant : sèche et nue, la caillasse blanche, le ciel toujours bleu, rien d'autre. Maintenant, il pleut à nouveau, un peu chaque jour. La forêt n'est pas spontanée, au sens où elle viendrait comme ça, de nulle part, n'importe où. Ce qui est favorable à la forêt, c'est la forêt, elle se donne à elle-même de l'ombre et de l'eau, elle se nourrit. C'est circulaire, c'est sans début, et si on l'enlève, c'est définitif. Regardez les steppes du Brésil : 100 ans auparavant, il y avait une forêt. Elle ne revient pas. Mais si on relance le cycle, elle ne demande qu'à s'installer à nouveau. »

Je leur ouvris la petite boîte que je prépare quand on vient m'interroger. Je leur fis voir l'humus, je leur en montrai une poignée. C'était noir et humide, désagrégé, cela sentait fortement le champignon et cela grouillait de façon à peine perceptible.

« Je n'aime pas les pays secs. C'est sinistre, les paysages de cailloux : on dirait des os saillants. Alors ce désert qui entourait Marseille, je l'ai recouvert de chair. Et maintenant, elle s'entretient toute seule, et s'agrandit. »


Je remplis la boîte de brindilles et de feuilles, et la refermai. Passa un groupe de récoltants, qui portaient chacun leur hotte et leur coupeuse à main. Ils récoltaient les fruitiers, les fibriers, les boisiers, les tubiers, les plastiquiers, les nuxiers. La récolte est permanente, échelonnée sur les centaines de kilomètres de la forêt. Il y a des arbres anciens, des améliorés et des tout nouveaux.
« Bilal ! »
Il s'approcha, salua mes hôtes, posa sa hotte à moitié pleine.
« Que puis-je pour toi, vieil homme ?
- Dis leur ce que tu récoltes aujourd'hui. »
Bilal est vraiment grand, et la tête penchée, dans l'ombre à contre-jour, je distingue mal ses expressions. Mais je sais toujours quand il sourit. J'abuse un peu du respect dû aux ancêtres, je reçois assis au pied de mon arbre premier, mais je suis quand même le plus âgé des habitants de la forêt. Il leur montra des noix d'huilier, des fruits lourds et lisses comme des savons, qui laissent des traces grasses sur les mains, exhalent un parfum d'hydrocarbures volatils.
« Ça se mange ? », grimacèrent-ils.
Bilal sourit, il avait l'habitude d'expliquer les fruits à ceux qui arrivaient dans la forêt, chaque jour des centaines de réfugiés urbains qui s'installaient dans l'ombre odorante.
« C'est pour la raffinerie. Nous faisons ce qu'on faisait avec le pétrole, avant qu'on le brûle.
- Montre-leur », dis-je en faisant le signe d'un rectangle avec les doigts.
Il leur montra sa tablette, la carte où était noté chaque arbre de la forêt, chacun identifié, chacun indiquant sa production et son état de maturité. Une ligne indiquait le trajet optimal pour remplir sa hotte et la rapporter à la raffinerie. Chacun avait son trajet. S'il ne finissait pas, il terminerait demain.
« Ce n'est pas un peu... rural ?
- C'est pire, leur répondis-je en souriant. C'est forestier. C'est un bond en arrière de 10 000 ans, ou bien un bond en avant d'un siècle.
- Avec votre forêt, vous pensez nourrir et loger les 5 millions de personnes entassées dans Marseille ?
- Personne ne vivait dans les champs, les garrigues, les pierriers désolés. Tout était nu. Maintenant, nous sommes beaucoup à vivre entre les arbres. Avant, on nourrissait les gens avec ce qui poussait dans des champs, on les vêtait avec ce qui poussait dans d'autres champs, et maintenant nous avons un champ immense à six ou dix étages qui produit tout en continu, sans jamais s'épuiser.
- Le rendement est faible, mais on n'est pas pressé. Il ne nous faut pas grand-chose. Tout le monde est pauvre ici, pauvre de la même façon, mais abrité, nourri et entouré. »
Quand furent écoulées les questions habituelles, j'ouvris à nouveau la boîte. L'humus avait gonflé, les brindilles et les débris avaient disparu, ça bougeait.
« L'humus a doublé de volume, murmurèrent-ils.
- L'humus-monstre grandit jour et nuit. Nous utilisons les processus naturels, en les optimisant un peu. La nature est le grand développeur : en 4 milliards d'années, elle a eu le temps de tout inventer. Mais en disant elle, on se trompe : elle ne fait pas exprès, elle ne pense pas, elle n'est personne. Il y a des inventions oubliées, ou qui ne sont pas au bon endroit, des approximations. Il suffit d'un coup de pouce pour améliorer tout ça. Le végétal n'a presque besoin de rien ; de la lumière, on n'en manque pas, du gaz carbonique, l'air en est plein, et pour l'eau, les mangroviers la pompent dans les calanques. Quant aux minéraux, les bactéries rongent les roches et capturent l'azote de l'air. »
Je fermais la boîte, la leur tendis.
« La forêt va encore grandir, elle peut abriter des millions d'hommes, allez le dire. »

À mon grand âge, je fais le malin sous mon ombrier ; mon rôle est de recevoir les incrédules. »




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> Alexis Jenni, Goncourt 2011 pour l'Art français de la guerre, a été professeur de SVT. Derrière les processus chimiques qui permettent à l'utopique forêt littéraire de pousser dans cette nouvelle, on devine les connaissances pointues de l'agrégé de sciences naturelles... Son dernier roman, la Nuit de Walenhammes, est paru chez Gallimard.



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jeudi 25 février 2016

L'arbre... par Krishnamurti et Arnaud Desjardins


Nous n’observons jamais profondément la qualité d’un arbre;
nous ne le touchons jamais pour sentir sa solidité, la rugosité de son écorce, pour écouter le bruit qui lui est propre.
Non pas le bruit du vent dans les feuilles, ni la brise du matin qui les fait bruisser, mais un son propre, le son du tronc, et le son silencieux des racines.
Il faut être extrêmement sensible pour entendre ce son.
ce n’est pas le bruit du monde, du bavardage de la pensée,
ni celui des querelles humaines et des guerres,
mais le son propre de l’univers.

Krishnamurti


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"La graine n'attend rien, elle aspire simplement à la croissance vers l'arbre qu'elle porte en elle, vers l'arbre qu'elle est déjà. Cette aspiration n'est pas provoquée par quoi que ce soit, elle s'accomplit spontanément, elle est l'être même de cette graine. Une personne unifiée est comme cette graine, rien ne lui manque, elle est déjà complète, et aspire naturellement à se manifester en tant que son propre "arbre", sa propre complétude. Cette aspiration est une respiration de l'Être..."

«Si vous rajoutez des pierres et de plus en plus de pierres à un petit tas de pierres, un petit tas de pierres devient un énorme tas de pierres. Mais ce n'est pas une croissance, c'est une accumulation. Tandis qu'un petit arbuste devient un chêne immense : c'est une croissance.» 

 Arnaud Desjardins