dimanche 28 février 2016

Plénitude du regard avec Alexandre Jollien


Alexandre jollien, philosophe et écrivain né en 1975 à Savièse, en Suisse. Son dernier livre, Petit Traité de l'abandon, est paru au Seuil.

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S'arrêter et renoncer à regarder le monde comme un chasseur. Dépouiller son regard, abandonner l'armada d'explications, de commentaires, de comparaisons qui surgit à toute heure du jour, voilà le défi ! Au fond, le chemin du zen et celui de toute vie contemplative nous invitent à écarter les projections, les spéculations, les soupçons et les attentes, pour simplement vivre. C'est que nous nous transformons facilement en chasseurs qui ne savent repérer dans leur champ de vision que les dangers ou alors ce qui les intéresse, du gibier.

Cesser de consommer la vie est un art, un acte de rébellion carrément. Il suffit de se promener cinq minutes dans la rue avec la fringale au ventre pour remarquer que l'univers disparaît pour se réduire bien souvent à un terrain de chasse. Et nous voilà à croupir dans le règne de l'utilitaire, à passer d'un désir à l'autre sans joie. Comment abandonner les ornières de nos attentes, de nos préoccupations pour regarder un peu ailleurs ? Et si nous commencions par nous rendre plus attentifs à ce qui nous environne, qui est relégué bien souvent à l'arrière-plan, c'est-à-dire autrui. Comme un artiste, comme un contemplatif, nous pouvons nous dégager d'une vue par trop étriquée pour considérer gratuitement la plénitude qui se révèle à chaque instant. Tout est grâce, mais la hache de notre individualisme nous isole et nous empêche de comprendre que nous participons à une communauté, que nous recevons sans cesse les fruits d'une générosité infinie.

Nous nous amputons de l'autre, nous nous coupons du monde, de la nature, à trop vouloir suivre nos préférences et en négligeant la vie. Le défi c'est d'apprendre à garder les yeux grands ouverts, à apprécier, sans s'y perdre, chaque détail. Élargissons le champ de notre esprit pour demeurer attentifs à tout ce qui se donne à chaque instant ! Ainsi, dès que je m'enlise dans l'angoisse, la mélancolie ou le repli, je peux rediriger le projecteur vers l'horizon et explorer toute l'immensité du réel, quittant pour un temps les concepts pour percevoir nûment la vie sans moi.

Changer de regard, cesser de me braquer sur mon cinéma intérieur, sur ces bricoles pour vivre pleinement et nourrir de la gratitude à l'endroit de tout ce que je récolte jour après jour. Découvrir la paix, c'est aussi assumer, se réjouir de notre appartenance à l'humanité et habiter à fond l'univers. Et pour cela, il s'agit de faire éclater les étiquettes qui ne nous rendent pas service lorsqu'elles figent, distinguent sans nuances, isolent, réifient la vie et sa richesse. Le rouge d'une tomate, celui d'une flamme ou d'une cerise sont des couleurs d'une originalité inouïe que nous enfermons derrière une commune appellation qui nie la beauté de l'existence. Une autre erreur typique c'est de nous enfermer dans notre individualité. Quelle illusion d'optique nous laisse croire que nous sommes séparés du reste de la nature, que nous valons plus que les autres et quelle liberté de commencer à rompre avec la lutte et cesser d'être un moi-qui-s'oppose-au-monde. S'attacher aux extrêmes, s'enliser dans le dualisme « c'est bien », « c'est mal », « j'aime », « je n'aime pas », c'est renoncer à une vie spontanée, simple, généreuse, ouverte et disponible.

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