vendredi 3 avril 2015

Méditer le chemin de croix avec Timothy Radcliffe

Prier chacune de des étapes qui conduisent à la crucifixion du Christ ouvre paradoxalement à l'espoir. C'est la vision du dominicain anglais Timothy Radcliffe, qui relit pour nous les souffrances du monde dans ce chemin vers Pâques.

Une fois l'an, dans les églises, la lecture exhaustive du récit de la Passion pour le dimanche des Rameaux a quelque chose de théâtral et de poignant. Ce déroulé implacable et détaillé d'un procès expéditif, d'une exécution publique, quand on prend le temps de l'écouter de bout en bout, nous renvoie à la tragédie du monde. Un drame non plus antique, mais étonnamment contemporain et perpétuellement rejoué sur toutes les places en guerre de la planète. L'injustice, la lâcheté, la trahison, la cruauté, tout y est ! Comme un coup d'oeil dans le miroir de notre nature humaine, une prise de conscience nécessaire... mais pas désespérante. Car c'est aussi le moment pour l'auditeur de réaliser toute l'audace du christianisme. L'inouï d'un Dieu qui ose se livrer aux mains des hommes. Paradoxe ! La croix, ce symbole du christianisme, s'il a pu nous paraître vieillot et exagérément doloriste lorsqu'il ornait par trop les murs de nos maisons, cette croix emblème des supplices inventés par les hommes est aussi le creuset de l'espérance et d'une confiance inégalée. Car c'est là même, au fond du gouffre, que Dieu en Jésus rejoint l'homme, prouvant qu'il ne l'abandonnera jamais au coeur du mal. La liturgie de la Passion comme le chemin de croix, relu ici pour nous par Timothy Radcliffe, sont non seulement d'actualité, mais ouvrent à l'humanité un nouvel avenir et un sens possible.
Elisabeth Marshall, rédactrice en chef de La Vie


Dans les bidonvilles d'Amérique latine, à Bagdad, en Irak, ou au coeur des cités asiatiques, Timothy Radcliffe a parcouru de nombreux chemins de croix avec ses frères chrétiens. Ancien maître de l'ordre des Prêcheurs, il s'est fait connaître par sa liberté de ton sur les questions de société. Vivant actuellement au couvent dominicain d'Oxford, en Angleterre, il continue de visiter le monde entier pour enseigner. Dans son dernier livre, Chemin de croix, paru aux éditions du Cerf, il nous présente une méditation née de toutes ses rencontres avec la pauvreté et l'exclusion.


Comment lire le chemin de croix, en méditant étape par étape ou en choisissant celles qui nous touchent ?

Chacun est libre de prier comme il le souhaite. Toutefois, je préconise de lire les stations les unes après les autres. Jésus accomplit un voyage complet, de sa condamnation jusqu'à sa mise au tombeau. Nous comprenons mieux ce drame si nous l'accompagnons tout au long de ce chemin.

Comment comprenez-vous l'affirmation selon laquelle « le Christ a souffert pour nous » ?

Pour ma part, j'invite plutôt à penser qu'il souffre « avec » nous. Lorsque notre existence est difficile, nous pouvons nous sentir seuls, mais Jésus demeure toujours à nos côtés. Sur la croix, il partage même l'expérience de l'absence de Dieu que nous pouvons connaître parfois.

Le chemin de croix semble avoir pour effet de culpabiliser les croyants en les accusant d'être comme ceux qui ont rejeté le Christ...

Au contraire, méditer ces stations devrait nous procurer de l'espoir. Si nous tombons, nous savons que Jésus a également chuté. Si nous nous sentons faibles, nous comprenons que Jésus a aussi éprouvé ce sentiment. Rien de ce que nous vivons de difficile ne doit nous faire sentir loin de Dieu.

À la deuxième station, vous écrivez que « Jésus supporte le poids de la croix, afin de nous libérer d'une gravité accablante et que nous connaissions une joie spontanée ». N'est-il pas surprenant de parler de joie dans ces moments-là ?

Je rentre de Bagdad où j'ai effectué une visite à mes frères et soeurs. C'est au quotidien qu'ils vivent chaque station de la croix. Et pourtant, au milieu de la souffrance, ils éprouvent souvent une joie, même si elle peut être souterraine, comme une rivière qui disparaît pendant un certain temps avant de refaire surface. Notre foi ne nie pas la souffrance humaine, nous devons reconnaître sa présence honnêtement. Mais l'histoire de Jésus est toujours nourrie de l'espoir, de celui qui « en vue de la joie qui lui était réservée, endura la croix, sans tenir compte de la honte, s'est assis à la droite du trône de Dieu », pour reprendre le passage de l'épître aux Hébreux (12, 2).

Quand Jésus tombe pour la première fois, vous expliquez que « nos premières chutes font vaciller l'image que nous avons de nous ». Existe-t-il de « bonnes » chutes ?

Oui, elles peuvent devenir des moments de grâce. C'est pourquoi saint Augustin a parlé de la chute comme une felix culpa, une « heureuse faute ». Dieu est si créatif que même nos échecs peuvent se révéler fructueux. Une fois, alors que je me confessais, le prêtre m'a dit : « Soyez reconnaissant pour vos péchés. » J'ai été choqué, mais j'ai compris plus tard ce qu'il voulait exprimer. Parce que j'ai été faible et que je suis tombé, je peux probablement mieux soutenir les personnes qui sont impliquées dans la « même galère » !

Puis Jésus est aidé par Simon de Cyrène à porter sa croix et vous notez que « Dieu a voulu nous rendre dépendants les uns des autres ». Pourtant, il n'est pas si facile d'accepter l'aide d'un inconnu.

Mais cela arrive tout le temps ! Lorsque j'ai été hospitalisé, j'ai bénéficié des soins des infirmières et des médecins que je ne connaissais pas. Parfois, il est même plus difficile de recevoir l'appui d'un proche. Dans ces cas-là, nous pouvons être plus embarrassés !

Quand Véronique essuie le visage de Jésus, vous vous réjouissez que Jésus trouve « au milieu d'une foule de visages hostiles une femme qui le regardait avec pitié ». N'est-ce pas « naïf » de valoriser ainsi un simple regard ?

Pas du tout, souvent cette attention correspond précisément à ce dont nous avons besoin. C'est le commencement de tout ministère chrétien. Quand je donne une conférence, il y a régulièrement une personne dont le sourire m'encourage à continuer. Si nous ne sourions à personne, alors nos efforts pour aider les autres constituent une perte de temps.

Jésus tombe une seconde fois et vous écrivez : « Jésus a partagé notre faiblesse afin que nous arrivions à partager sa force ». Quelle est cette force ?

Les théologiens des premiers siècles avaient l'habitude de dire que Dieu s'est fait homme pour que nous puissions devenir Dieu. Jésus a expérimenté notre faiblesse, nos luttes humaines, nos douleurs, afin que nous puissions nous nourrir de cette vie irrépressible qu'est Dieu. C'est pourquoi les chemins de croix tiennent une place centrale en Amérique latine où il y a tant de pauvreté. Je me souviens à Montevideo, en Uruguay, d'avoir accompagné les gens de station en station : tout ce qui était survenu à Jésus leur était arrivé !

Quand Jésus est dépouillé de ses vêtements, vous dites qu'Il « se dénude pour lutter contre la honte, l'humiliation ». En quoi consiste cette nudité « positive » ?

Observez David qui s'est dénudé pour lutter contre Goliath. Nu, il est plus rapide et plus difficile à attraper. Nous sommes souvent accablés par l'armure que nous endossons, mais qui ne nous correspond pas. Nous estimons devoir maintenir notre dignité en dissimulant notre faiblesse et en prétendant que nous sommes des personnes très importantes. Mais cette attitude nous oblige à vérifier en permanence que les autres ne nous manquent pas de respect. Quelle libération que de laisser tout cela et être simplement nous-mêmes !

Puis le Christ est crucifié. Vous notez que les quatre Évangiles adoptent alors un regard différent, lequel ?

Matthieu et Marc nous montrent un homme subissant un abandon radical sur la croix. En lui, Dieu prend en charge quiconque se croit abandonné ou trahi. Chez Jean, la crucifixion décrit un couronnement dans la gloire. Enfin chez Luc, Jésus s'en remet au Père. Il est allé jusqu'au bout.

De quelle attitude vous sentez-vous le plus proche ?

J'aime la tendre humanité du récit de Luc. Jusqu'à présent, je ne me suis jamais senti totalement abandonné par Dieu. Je n'ai pas non plus connu une souffrance aussi glorieuse que le Christ. Je ressens encore de la proximité avec ce larron crucifié au côté de Jésus qui a osé lui demander de le laisser entrer dans le paradis !

Laquelle de ces attitudes est-elle la plus valorisée par notre époque ?

Cela dépend du continent où vous vivez. En Amérique latine et dans les lieux de grande souffrance, les personnes se sentent souvent très proches de Jésus qui paraît totalement abandonné. En Europe, beaucoup d'Occidentaux, comme moi, se réjouissent de la tendresse exprimée dans l'Évangile de Luc, notamment celle de Jésus envers le larron. En Asie, où la tradition est profondément contemplative, il me semble que les croyants se trouvent plus en proximité avec Jean et la gloire dissimulée sous la souffrance.

En quoi est-ce un couronnement dans la gloire ?

Pensez à ce merveilleux film Des hommes et des dieux. Notamment quand les moines de Tibéhirine célèbrent la sainte cène. Leur visage paraît comme mort avant de s'illuminer. C'est un moment de profonde tristesse, mais aussi d'une immense beauté. Peut-être peut-on percevoir dans ces images quelque chose de la splendeur de ceux qui donnent leur vie.

Quand Jésus est descendu de la croix, vous êtes particulièrement touché par le geste de tendresse de Marie.

Oui, n'attendons pas qu'une personne soit morte pour nous montrer attentionnés vis-à-vis d'elle. Souvent, nous aimons les gens, mais nous ne leur disons pas, par timidité ou par crainte que notre affection soit rejetée. Mais dans les deux cas, prenons le risque de nous exprimer !

Les orthodoxes semblent valoriser davantage la Résurrection. Que peut-on apprendre d'eux pour vivre les semaines suivantes ?

Est-il si vrai que les orthodoxes accordent plus de place à la Résurrection que nous ? J'en doute, car notre foi ne serait rien sans elle ! Notre société est tellement occupée à faire que nous pensons devoir nous remettre au travail dès le lundi. Or, nous avons besoin de temps pour célébrer cette fête de Pâques, nous reposer en Dieu et nous détendre dans cette joie pascale. Nous autres êtres humains sommes aussi faits pour jouer. Prenons régulièrement des périodes de jeu, sinon nous allons oublier pourquoi nous existons !

Finalement en quoi le chemin de croix annonce déjà la résurrection du Christ ?

Si Jésus n'était pas ressuscité d'entre les morts, nous n'aurions pas à marcher sur ce chemin de croix. Si son existence n'avait mené nulle part, il ne servirait à rien de nous souvenir de Jésus. Nous faisons mémoire de la souffrance afin de comprendre plus profondément la joie qui vient après. Se rappeler ainsi les étapes de ce chemin croix est déjà une célébration de Pâques, car tout est orienté vers la victoire de la vie.


Timothy Radcliffe :
1945 Naît à Londres.
1965 Entre chez les dominicains.
1987 Provincial chez les dominicains en Angleterre.
De 1992 à 2001 Maître de l'ordre des Prêcheurs.
2000 Publie Je vous appelle amis, Cerf.
2014 Participe au Livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, XO Éditions.
2015 Publie Chemin de croix, Cerf.


> Une invention franciscaine :
Présents en Terre sainte depuis 1220, les Franciscains ont pris l'habitude de revivre les différentes étapes du Vendredi saint. Progressivement, ils ont transformé cette pratique en rite à Jérusalem, puis dans leurs églises en Italie. L'attrait pour cette cérémonie a été tel que le pape Clément XII a accordé en 1731 la permission de créer des chemins de croix dans d'autres églises que celles des Franciscains. De leur côté, les protestants font remarquer que certaines étapes comme la présence de Véronique n'ont pas de fondement biblique.

> À lire : Chemin de croix, de Timothy Radcliffe, Cerf.
La Logique de l'amour. Chemin de croix avec le pape François. Chaque station est accompagnée d'une courte méditation du Saint-Père, chacune fait preuve d'une grande empathie pour tous ceux qui vivent les épreuves du monde actuel. La fatigue, le découragement, la solitude. Éditions des Béatitudes.


jeudi 2 avril 2015

Une amoureuse du Mont Ventoux à découvrir... Sandrine Daubree


"Le tableau qu'il soit à l'huile, à l'eau, qu'il soit fait d'étoffes, de ciment ou de la boue des chemins, n'a qu'une seule signification : 
la qualité de celui qui l'a créé et la poésie qu'il porte en lui. 
Tout est permis, tout est possible, pourvu que derrière le tableau un homme apparaisse, 
tel qu'il est, tout nu, comme la vie." 
 Roger Bissière




"Voir, goûter le détail de la magnificence du monde, dans ses couleurs et ses formes, 
dans sa lumière, est toujours ma passion. 
Eprouver l’émotion intime de me sentir ainsi faire partie intégrante de la nature… 
 C’est ce que je tente humblement, à ma façon, de dire par ma peinture."


mercredi 1 avril 2015

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un usage intempestif du mot « méditation » par Jacques Castermane



Pendant vingt-six siècles, comme un long fleuve tranquille, la pratique de la médiation sans objet a irrigué les terres de l’Orient et de l’Extrême-Orient. En dépit de ce qui les différencient, les voies de sagesse qui proposent l’exercice de la méditation de pleine attention (Vipassana, Chan, Zen) avouent un seul but : « L’éveil de l’être humain à sa vraie Nature ». Parce que l’accomplissement de - notre nature essentielle – est la meilleure et sans doute la seule approche des qualités d’être qui témoignent de notre état de santé fondamental : La paix du corps, la paix de l’esprit, la paix de l’âme.

Si l’approche intellectuelle de la tradition bouddhiste en Occident date du dix-huitième siècle, la pratique de la Méditation de Pleine Attention est récente. C’est en 1947, à son retour du Japon, où pendant une dizaine d’années il s’est plongé dans le monde du Zen, que K. Graf Dürckheim (docteur en philosophie et en psychologie) va proposer cette pratique méditative jusque-là inconnue en Europe. Voici comment, en 1973, il présente son expérience japonaise et son expérience de la méditation devant un parterre de huit cents psychiatres, psychanalystes et psychothérapeutes lors d’un congrès à Lindau : « Je voudrais d’abord dire que ce que nous entendons jusqu’à aujourd’hui par thérapie n’en est en fait qu’une moitié ! C’est la thérapie pragmatique, utile à l’homme parce qu’elle lui permet de mieux fonctionner dans sa vie existentielle. Mais il existe une autre thérapie, qui n’a rien à voir avec notre fonctionnement dans le monde mais avec notre vie intérieure et notre propre fonctionnement intérieur ; une thérapie qui s’emploie à nous introduire dans un espace jusqu’ici trop souvent ignoré : « notre propre essence (Wesen)! »

Le message est clair. Pour Dürckheim, la Méditation de Pleine Attention est un exercice qui a pour but unique l’éveil de l’être humain à sa vraie nature. Notre vraie nature ? Ce que Dürckheim appelle notre être essentiel, n’est autre que ce qui nous est accordé à la naissance. Notre vraie nature est ce qui nous est le plus familier. Mais combien peu d’attention est accordée à ce champ d’action, ce champ d’expérience, ce champ de conscience qu’est le « Corps vivant (Leib)».

Dans la suite de son exposé au Congrès de Lindau, Dürckheim souligne l’importance qu’il donne au corps que l’homme « est » dans ce qu’il appelle l’autre moitié de la thérapie. C’est au Japon, dans la pratique du tir à l’arc traditionnel qu’il fait l’expérience que « L’être s’accomplit dans les actions du corps ». Autrement dit, « L’être n’est ni dans le corps ni hors du corps ; le corps vivant est l’être qui se réalise et s’accomplit selon ses propres lois, selon l’ordre des choses (Tao). »
A toute personne intéressée par la pratique méditative, Dürckheim va rappeler l’importance donnée à la tenue (expression de cette action de l’être qu’est l’élan vital), à la forme (résultat du juste rapport entre tension et détente), à la libération de la respiration (cette intention de l’être qui — comme la tenue juste et la forme juste — n’est pas du ressort du Moi).

La Méditation de pleine attention mérite mieux que d’être utilisée dans la perspective illusoire de transformer « Je suis Moi » en un autre « Je suis Moi » ! Je suis Moi n’est pas ma vraie nature ! Le moi conscient de lui-même qui sans cesse fait retour sur lui-même par la pensée devient l’obstacle à la réalisation de notre vraie nature et devient la cause de la souffrance qui est propre à l’être humain. L’autre moitié de la thérapie ne s’oppose pas aux thérapies pragmatiques ; elle s’adresse à l’homme qui perçoit qu’une grande part de sa souffrance (qu’il soit malade ou en bonne santé) est due au fait qu’il vit dans l’ignorance de ce qui est le fondement de son existence : sa vraie nature.

lundi 30 mars 2015

Il faut appeler un chat, un chat ! témoignage d'Etienne


« Il faut appeler un chat, un chat, Madame, vous avez un cancer, c’est un sarcome ! » Nous étions tous les 4 réunis, Maryse, ma femme, nos deux enfants et moi-même, dans ce petit bureau étriqué du chirurgien quand cette nouvelle nous fut annoncée ainsi. Je me suis empressé quelques instants plus tard pour le rencontrer seul à seul ! Sa réponse à ma question fut implacable : «Je vous l’ai dit Monsieur, c’est sérieux, très sérieux ! » Maryse, ma femme, la mère de mes enfants, pouvait donc mourir. Devant ce fait et pour la première fois de ma vie, je voyais, je reconnaissais qu’elle était le centre, l'axe, le pilier de ma famille, et qu’elle m’était indispensable.

Le débrouillard, le magouilleur, le grand sauveur du monde qui donne le change, laissait soudain la place à ma vérité traumatique profonde : « un bon à rien, incapable d’aider ».
Je comprenais humblement en cet instant qu’un conjoint pouvait quitter, abandonner son foyer, sa famille, ses proches, tant la peur de la mort devant le non-sens de la vie engendrait une douleur insupportable.
Impuissant, face à moi-même, je me suis posé cette question : « Que puis-je faire, que dois-je faire ? » La réponse fut courte et simple : « Fais ce que tu as à faire et fais-le au mieux ! »

Trois mois avant cet événement, j'avais déposé le bilan de mon entreprise. Avec quelques réserves financières, j’avais donc tout mon temps pour me consacrer à cette nouvelle vie. Ainsi, malgré tout, la vie semble bien faite, comme si elle m’attendait !

Je me suis alors investi dans cette injonction : faire les courses, la vaisselle, le ménage, répondre au téléphone et rassurer mes enfants, ouvrir la porte aux infirmières, appeler le médecin, parfois dans l’urgence, préparer les repas de Maryse, les monter dans sa chambre, l'accompagner, sans rien dire, sans rien faire, juste être présent physiquement.

Chaque matin, dans la simplicité, je savais scrupuleusement ce que j’avais à faire avec ces cinq mots d’ordre : « tu le fais au mieux ». Souvent le soir, j’avais juste le goût d'avoir fait mon devoir, ni plus, ni moins. Pourtant, je dois en convenir, extérieurement rien ne ressemblait à un millimètre d’exploit.

Dans le cœur de cette expérience, je porte un souvenir inoubliable : avec la chimiothérapie, Maryse avait encore enduré une dure nuit, elle avait beaucoup vomi et ce matin elle était au comble de la douleur physique et des autres auxquelles je n’ai pas eu accès. Elle n’en pouvait plus et elle voulait mourir, elle me le dit ! La colère m’envahit, je lève les yeux au ciel, et intérieurement je lui crie : « Que veux-tu ? Qu’est-ce que je peux faire ? » La réponse ne tarde pas, c’est Maryse qui me la donne :

« Etienne, j’ai soif, donne-moi un verre d’eau s’il te plaît ».

J ai choisi le verre qu’elle aimait, mis la grenadine en prenant soin de la bonne dose selon son goût, rempli d'eau à la bonne hauteur, j’ai aussi mis beaucoup de glaçons comme elle aimait. Je 1'ai vue se délecter de cette boisson. Dans un profond soupir de soulagement, elle m a dit : « C’est bon ! » Curieusement, je ne sais même plus si les détails de cette histoire sont bien réels, mais une chose est certaine, j’ai vécu ce moment d’amour, hors du temps, avec un simple verre d’eau.

Je retiens de cette petite histoire, le sens vécu du mot « humilité » : ne pas être ni au-dessus, ni au-dessous de ce que l’on est, mais être à ma place. Peu importe ce que la vie me demande, si je regarde bien, si j’écoute bien, sans jugement, je sais exactement ce que la vie me veut. À croire qu’il faut être confronté à la mort pour voir l’ici et maintenant de notre vie, seul lieu de la vraie vie, celle qui donne l’amour.



(source : magazine Reflets)

dimanche 29 mars 2015

Tournez la page...

Ordi en panne puis réparé...
un instant d'arrêt puis reprise du mouvement.
Juste pour vous informer que les parutions pourront peut-être être plus espacées.
Bien à vous sur le chemin phytospirituel  !


S'imprégner de la spiritualité avec Robert Rotival



Un chartreux a dit un jour que la contemplation était l’émotion ressentie face à quelque chose de plus beau que soi. Le parallèle avec ma photographie me paraît très clair. Je ne veux pas faire de l'esthétisme, mais simplement montrer les choses, elles-mêmes porteuses de simplicité.



Mes photos ne font qu’immortaliser quelque chose qui existe et me dépasse totalement. D'ailleurs, j’ai été dépassé par tout ce que j’ai pu vivre. Dans mon itinéraire, je ne vois que des cadeaux. Je n’étais pas destiné à être photographe, mais chimiste dans un laboratoire. J’aurais été très malheureux. Si je n’avais pas fait ce premières photos sur la vie monastique je n aurais sans doute pas consacré ma vie à ce métier. Tout est venu à moi. Et c’est extraordinaire. Je pense que tout le monde pourrait faire mes photos, mais que beaucoup trouveraient cela irrespirable au bout d une heure. Moi, je ne m’en lasse pas.



À chaque séjour, c’est comme si je retrouvais une grande famille dans laquelle j’avais une place, mes repères, mes souvenirs. Ces 40 années passées dans les monastères m’ont fait pénétrer les coulisses de ces femmes et hommes de Dieu, êtres de chair et de sang, non moins humains que les autres. J’en ai vu évoluer, changer, vieillir. J ai tissé de grandes amitiés, perdu des êtres chers. Conversé avec certains, prié avec d'autres. J aime ces premières journées, retrouvailles faisant suite à un court ou long temps d’absence. À l’abbaye de Sept-Fons notamment, que j’affectionne particulièrement. Procession dans le chœur, petit signe de tête. Esquisse d’un sourire, échanges de regards complices. Litanie des saints...







samedi 28 mars 2015

Nos capacités à la compassion par Tania Singer


Les neurosciences sociales viennent confirmer ce que les traditions religieuses savaient déjà : nous avons une grande faculté de changement, mais notre devoir est de savoir dans quel but nous travaillons à ce changement. Se transformer soi-même, s’entraîner à la compassion, c’est d’abord dans la perspective de faire reculer la souffrance et de développer des valeurs éthiques dans la société. Plus on s’exerce à la bienveillance et à la sollicitude envers autrui, plus on renforce des comportements de coopération. Six ou neuf mois d’exercices quotidiens vous ouvrent déjà le cœur. Vous avez donc entre les mains un outil très puissant pour développer une société plus équitable et un monde plus positif et coopératif. Si au lieu d’être motivé par le pouvoir ou la performance notre cerveau est motivé par l’amour bienveillant, si vous remplacez la menace et la compétition par la confiance, cela oblige à repenser vos modèles économiques, construits sur l’idée que l’homme est essentiellement égoïste et agit toujours dans son intérêt. En vous changeant vous-même, vous pouvez aussi changer les institutions…

Nos recherches montrent qu’on peut redécouvrir ce qu’on a déjà naturellement en nous. Le care system, quand on l’active, ça marche ! J’aimerais montrer que chacun a en soi cette capacité à l’altruisme et au soin de l’autre. Sinon, on ne s’occuperait pas de nos enfants. Même le chat, quand il lèche ses petits, a cette faculté. Et nous, en plus des animaux, nous avons la capacité d’étendre notre attention à ceux que nous n’aimons pas. Cela commence naturellement avec nos proches, mais nous pouvons étendre aussi notre altruisme au monde. Je ne suis pas pratiquante d’une religion, je ne suis pas bouddhiste, mais j’y crois : ouvrir les portes du cœur, développer une meilleure compréhension d’autrui, c’est l’enseignement des sagesses, mais ça n’est pas spécifiquement religieux, c’est la base de l’humanité. Entraîner notre esprit à plus d’amour bienveillant et à plus d’altruisme, c’est un processus de transformation à la portée de chacun.

Tania Singer
chercheuse en neurosciences et directrice du département des neurosciences sociales à l’institut Max-Planck de neurologie et des sciences cognitives, à Leipzig


mercredi 25 mars 2015

Sourire en partage...

Un sourire ne coûte rien mais il apporte beaucoup ; 
il enrichit celui qui le reçoit sans appauvrir celui qui le donne.
Frank Irving Fletcher


voir les belles photos :

mardi 24 mars 2015

Une beauté de légende




Je l'avais vu d'abord de Cancale, ce château de fées planté dans la mer. Je l'avais vu confusément, ombre grise dressée sur le ciel brumeux.

Je le revis d'Avranches, au soleil couchant. L'immensité des sables était rouge, l'horizon était rouge, toute la baie démesurée était rouge; seule, l'abbaye escarpée, poussée là-bas, loin de la terre, comme un manoir fantastique, stupéfiante comme un palais de rêve, invraisemblablement étrange et belle, restait presque noire dans les pourpres du jour mourant.
J'allai vers elle le lendemain dès l'aube, à travers les sables, l’œil tendu sur ce bijou monstrueux, grand comme une montagne, ciselé comme un camée et vaporeux comme une mousseline. Plus j'approchais, plus je me sentais soulevé d'admiration, car rien au monde peut-être n'est plus étonnant et plus parfait.

Et j'errai, surpris comme si j'avais découvert l'habitation d'un dieu à travers ces salles portées par des colonnes légères ou pesantes, à travers ces couloirs percés à jour, levant mes yeux émerveillés sur ces clochetons qui semblent des fusées parties vers le ciel et sur tout cet emmêlement incroyable de tourelles, de gargouilles, d'ornements sveltes et charmants, feu d'artifice de pierre, dentelle de granit, chef-d’œuvre d'architecture colossale et délicate.

Comme je restais en extase, un paysan bas normand m'aborda et me raconta l'histoire de la grande querelle de saint Michel avec le diable.

Un sceptique de génie a dit: "Dieu a fait l'homme à son image, mais l'homme le lui a bien rendu."

Ce mot est d'une éternelle vérité et il serait fort curieux de faire dans chaque continent l'histoire de la divinité locale, ainsi que l'histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le nègre a des idoles féroces, mangeuses d'hommes; le mahométan polygame peuple son paradis de femmes; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinisé toutes les passions.

Chaque village de France est placé sous l'invocation d'un saint protecteur, modifié à l'image des habitants.

Or saint Michel veille sur la Basse-Normandie, saint Michel, l'ange radieux et victorieux, le porte-glaive, le héros du ciel, le triomphant, le dominateur de Satan.

Mais voici comment le Bas normand, rusé, cauteleux, sournois et chicanier, comprend et raconte la lutte du grand saint avec le diable.

Pour se mettre à l'abri des méchancetés du démon, son voisin, saint Michel construisit lui-même, en plein Océan, cette habitation digne d'un archange; et, seul, en effet, un pareil saint pouvait se créer une semblable résidence.

Mais, comme il redoutait encore les approches du Malin, il entoura son domaine de sables mouvants plus perfides que la mer.

Le diable habitait une humble chaumière sur la côte; mais il possédait les prairies baignées d'eau salée, les belles terres grasses où poussent les récoltes lourdes, les riches vallées et les coteaux féconds de tout le pays; tandis que le saint ne régnait que sur les sables. De sorte que Satan était riche, et saint Michel était pauvre comme un gueux.

Après quelques années de jeûne, le saint s'ennuya de cet état de choses et pensa à passer un compromis avec le diable; mais la chose n'était guère facile, Satan tenant à ses moissons.

Il réfléchit pendant six mois; puis, un matin, il s'achemina vers la terre. Le démon mangeait la soupe devant sa porte quand il aperçut le saint; aussitôt il se précipita à sa rencontre, baisa le bas de sa manche, le fit entrer et lui offrit de se rafraîchir.

Après avoir bu une jatte de lait, saint Michel prit la parole:
- Je suis venu pour te proposer une bonne affaire.

Le diable, candide et sans défiance, répondit:
- Ça me va.
- Voici. Tu me céderas toutes tes terres.

Satan, inquiet, voulut parler:
- Mais...

Le saint reprit:
- Ecoute d'abord. Tu me céderas toutes tes terres. Je me chargerai de l'entretien, du travail, des labourages, des semences, du fumage, de tout enfin, et nous partagerons la récolte par moitié. Est-ce dit?

Le diable, naturellement paresseux, accepta.
Il demanda seulement en plus quelques-uns de ces délicieux surmulets qu'on pêche autour du mont solitaire. Saint Michel promit les poissons.
Ils se tapèrent dans la main, crachèrent de côté pour indiquer que l'affaire était faite, et le saint reprit:

- Tiens, je ne veux pas que tu aies à te plaindre de moi. Choisis ce que tu préfères: la partie des récoltes qui sera sur terre ou celle qui restera dans la terre.

Satan s'écria:
- Je prends celle qui sera sur terre.
- C'est entendu, dit le saint.

Et il s'en alla.
Or, six mois après, dans l'immense domaine du diable, on ne voyait que des carottes, des navets, des oignons, des salsifis, toutes les plantes dont les racines grasses sont bonnes et savoureuses, et dont la feuille inutile sert tout au plus à nourrir les bêtes.
Satan n'eut rien et voulut rompre le contrat, traitant saint Michel de "malicieux".

Mais le saint avait pris goût à la culture; il retourna retrouver le diable:

- Je t'assure que je n'y ai point pensé du tout; ça s'est trouvé comme ça; il n'y a point de ma faute. Et, pour te dédommager, je t'offre de prendre, cette année, tout ce qui se trouvera sous terre.
- Ça me va, dit Satan.

Au printemps suivant, toute l'étendue des terres de l'Esprit du mal était couverte de blés épais, d'avoines grosses comme des clochetons, de lins, de colzas magnifiques, de trèfles rouges, de pois, de choux, d'artichauts, de tout ce qui s'épanouit au soleil en graines ou en fruits.
Satan n'eut encore rien et se fâcha tout à fait.

Il reprit ses prés et ses labours et resta sourd à toutes les ouvertures nouvelles de son voisin.
Une année entière s'écoula. Du haut de son manoir isolé, saint Michel regardait la terre lointaine et féconde, et voyait le diable dirigeant les travaux, rentrant les récoltes, battant ses grains. Et il rageait, s'exaspérant de son impuissance. Ne pouvant plus duper Satan, il résolut de s'en venger, et il alla le prier à dîner pour le lundi suivant.

- Tu n'as pas été heureux dans tes affaires avec moi, disait-il, je le sais; mais je ne veux pas qu'il reste de rancune entre nous, et je compte que tu viendras dîner avec moi. Je te ferai manger de bonnes choses.

Satan, aussi gourmand que paresseux, accepta bien vite. Au jour dit, il revêtit ses plus beaux habits et prit le chemin du Mont.

Saint Michel le fit asseoir à une table magnifique. On servit d'abord un vol-au-vent plein de crêtes et de rognons de coq, avec des boulettes de chair à saucisse, puis deux gros surmulets à la crème, puis une dinde blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de pré-salé, tendre comme du gâteau; puis des légumes qui fondaient dans la bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en répandant un parfum de beurre.

On but du cidre pur, mousseux et sucré, et du vin rouge et capiteux, et, après chaque plat, on faisait un trou avec de la vieille eau-de-vie de pommes.
Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu'il se trouva gêné.

Alors saint Michel, se levant formidable, s'écria d'une voix de tonnerre:
- Devant moi! devant moi, canaille! Tu oses... Devant moi...

Satan éperdu s'enfuit, et le saint, saisissant un bâton, le poursuivit.

Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers, montaient les escaliers aériens, galopaient le long des corniches, sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre démon, malade à fendre l'âme, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur la dernière terrasse, tout en haut, d'où l'on découvre la baie immense avec ses villes lointaines, ses sables et ses pâturages. Il ne pouvait échapper plus longtemps; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de pied furieux, le lança comme une balle à travers l'espace.

Il fila dans le ciel ainsi qu'un javelot, et s'en vint tomber lourdement devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les griffes de ses membres entrèrent profondément dans le rocher, qui garde pour l'éternité les traces de cette chute de Satan.

Il se releva boiteux, estropié jusqu'à la fin des siècles; et, regardant au loin le Mont fatal, dressé comme un pic dans le soleil couchant, il comprit bien qu'il serait toujours vaincu dans cette lutte inégale, et il partit en traînant la jambe, se dirigeant vers des pays éloignés, abandonnant à son ennemi ses champs, ses coteaux, ses vallées et ses prés.

Et voilà comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable.
Un autre peuple avait rêvé autrement cette bataille.

La Légende du Mont Saint-Michel - Guy de Maupassant ,
texte publié dans Gil Blas du 19 décembre 1882.
Publiée dans le recueil Clair de Lune en 1883.


lundi 23 mars 2015

Guide de Carême (9)


Du lundi 23 au mercredi 25 mars 


Choisissez un poème qui vous inspire. Et si aucun ne vous vient spontanément à l'esprit, allez rechercher vos vieux manuels de français, vos cahiers d'écoliers ou bien passer à la librairie de votre quartier pour trouver un texte qui vous touche. Puis relisez-le dans des lieux différents. Par exemple le matin au réveil, dans les transports, durant une pause au travail, le soir en rentrant du travail, ou avant de vous coucher. 

À chaque fois, laissez vous surprendre. Notez comment les mots ne résonnent jamais tout à fait pareil si vous le lisez en étant vraiment présent. Vous pouvez aussi partager votre poème avec une personne de votre choix ou organiser un temps de lecture en famille ou entre amis en fin de journée.




"Le poème, qu'est-ce que c'est ?
M'a demandé une fillette :
Des pluies lissant leurs longues tresses,
Le ciel frappant à mes volets,
Un pommier tout seul dans un champ
Comme une cage de plein vent,
Le visage triste et lassé
D'une lune blanche et glacée,
Un vol d'oiseaux en liberté,
Une odeur, un cri, une clé ?"

Et je ne savais que répondre
Jeu de soleil ou ruse d'ombre ? -
Comment aurais-je su mieux qu'elle
Si la poésie a des ailes
Ou court à pied les champs du monde ?

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE
Maurice Carême