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samedi 12 décembre 2020

Lettre à un ami confiné par Gilles Farcet


Cher ami,
Toi qui, parmi d’autres, il y a longtemps, m’a prié- sans mesurer ce que tu demandais mais n’est ce pas vrai de nous tous ?- de t’accompagner à ma mesure en tant qu’ami spirituel sur la voie par laquelle nous avons chacun été touchés il y a plus longtemps encore…
Cher ami, dont la stratégie de protection envers la souffrance consiste à ériger entre toi même et la profondeur un bunker d’opinions, de pensées, d' indignations, constamment alimentées par quantité de nourritures d’impression choisies avec plus ou moins de discernement …
Cher ami chez qui cette stratégie, en place depuis des décennies et pour ton malheur non débusquée tant qu’il en était encore temps, se trouve exacerbée par les conditions et circonstances présentes.
Cher ami qui me demande de lui dire ce que je « pense » d’un article joint à ton courriel, sous prétexte que le savoir t’aidera à mieux me connaitre en tant qu’instructeur…
Mon cher ami, je suis au regret de te le dire : non seulement cette démarche consistant à aller me chercher sur le terrain des opinions ne te permettra en rien de mieux me connaitre en tant qu’instructeur spirituel, mais elle t’éloigne encore de la connaissance de toi même.
Si tu savais à quel point je trouverais heureux et fécond que tu m’écrives pour me parler simplement de toi, de ce que tu vis, éprouves en amont de toutes tes pensées, opinions et émotions non vues en tant que telles. Tant d’énergie employée à indéfiniment justifier et argumenter des émotions n’ayant en elles mêmes rien à voir avec l’ « actualité », alors même que tu crois sincèrement tant t’y intéresser …

Ah, si tu investissais ne serait ce qu’un peu de cette énergie à tourner ton attention vers la profondeur, vers le sentiment de ta misère comme de ta grandeur intrinsèque…
Mon cher ami, je ne te suggère aucunement de te désintéresser du monde dans lequel nous vivons, ce monde à la fois si merveilleux et si insensé. Mais je t’enjoins à être à l’affut de l’émotion et des pensées en toi. A l’affut de ce qui souffre en toi et se projette sur ce que appelles l’extérieur.
Je ne te demande pas de te désintéresser du monde, non ; mais, oui, je t’enjoins à t’intéresser avant tout et premièrement à « ton monde ».
Car seule cette vision de « ton monde » te donnera accès au monde, à ce monde auquel, comme tout un chacun et à ta place, il est naturel et juste que tu prennes part avec la sensibilité qui est la tienne.
Pour l’instant et pour ton grand malheur, ton monde prend beaucoup trop de place pour que le monde te soit accessible.
La culture des opinions confondue avec la recherche de la vérité constitue une immense tragédie.
Il n’est pas exclu que ce soit à terme la plus meurtrière.
Mon si cher ami, jamais tu ne pourras rencontrer l’ami spirituel authentique sur le terrain des opinions, qu’elle soient partagées ou confrontées. Cette triste contrée, ce pays de la séparation et de l’isolement, autrefois figuré par la tour de Babel, ce pays n’est pas sa demeure. On ne peut donc l’y rencontrer.
L’ami spirituel authentique ne se rencontre que sur le terrain peu fréquenté d’une vulnérabilité désarmée, face contre terre.
C’est une terre à laquelle on n’accède pas si facilement.
Pour y pénétrer, il faut poser les armes, et cela ne nous est pas naturel, n’est ce pas ?
Il y a le confinement, celui dont il est ces temps ci, beaucoup question.
Et il en est un autre, bien plus redoutable.
Celui là n’est pas prêt d’être levé.
Pour qu’il le soit, il faudrait que la contemplation de la nature du réel nous mette à genoux. Ce réel qui n’est pas une abstraction métaphysique mais inclut notre misère et notre grandeur.
Ce confinement, combien plus redoutable, c’est celui dans lequel nous maintiennent, non seulement l’ignorance essentielle de notre vraie nature, mais les pensées, émotions, opinions, jugements, du matin au soir entretenus, justifiés, alimentés. Y compris parfois, ô folie, les opinions, pensées, émotions, à propos de notre vraie nature et des moyens d’y accéder.
De ce bunker là, au sein duquel nous gesticulons tel un führer en bout de course, il sera difficile de se déconfiner.
Cher ami, crois bien que de tout cœur, je te remets et nous remets chacun au Plus Grand.


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mardi 20 octobre 2020

Pour ne pas oublier le sens !


Entre être un cas contact et être en contact, voici la différence :

 


la bande son est extraite de l'émission de France Inter "Grand bien vous fasse" dont le thème était "La société du sans-contact…" 

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lundi 19 octobre 2020

Pour le mystère du vivant... avec Nicole (2)

 1er juin 2020

O.K. donc pour le suicide.

Mais comment? Car ce suicide doit servir de sonnette d'alarme pour signaler cet isolement total des personnes âgées avec repas en chambre et aux conséquences qui s'ensuivent.

Je mets un cadre à ma décision :

1) Quelques jours avant de mettre en œuvre concrètement ce suicide :

J'écris une lettre expliquant '' Les dégâts causés par la déshumanisation de cet isolement sans aucun contact avec l'extérieur , que subissent actuellement les personnes âgées des maisons de retraite, des Résidences seniors et bien sûr des Ehpad.

Je photocopie ce courrier. Je l'envoie en recommandé avec accusés de réception :

- Aux associations s'occupant de soins palliatifs... et autres.

- À la presse régionale,

- À la presse médicale, politique, aux directeurs des Ehpad...ayant pignon sur rue et au ministre de la santé etc... Cela va de soi !

  • Lieu du suicide....je choisis la mer, un magnifique coin accessible dans les calanques...( tant qu'à faire !...)
  • Comment y aller? Facile, je commande un taxi pour un soi-disant rendez-vous à l'hôpital, avec une ordonnance en bonne et dû forme, à la bonne date bien sûr !...Arrivée à l'endroit que choisi, je règle la course en prétextant qu' un ami m'a proposé de m'accompagner à l'hôpital et qu'il vient me rejoindre là

2) Je suis heureuse car apaisée par cette décision. Cette information à tout azimuts peut avoir un impact positif en éclairant ce qui se passe actuellement dans ce domaine.....un début de réflexion... c'est mon souhait. Bien sur, cette décision tournicote en moi, elle n'est pas anodine....

Peu à peu je réalise que ce suicide n'est pas un acte de lâcheté et que, bien au contraire, il correspond à ce qui m'est vital :

agir selon ma conscience, selon mon cœur,

vital pour moi et pour ceux qui m'entourent…

quelques jours passent...et, à mon étonnement, une maturation intérieure prend forme, s'incarne, s'exprime :

C'est l'heure du repas à midi...J'avance de quelques pas devant ma table et à ma surprise, m'exclame d'une voix de stentor: " JE FAIS LA GRÈVE DE LA FAIM!...."

Et je m'assois devant mon assiette sans y toucher bien sûr....stupeur générale

À la fin de mon repas virtuel, je regagne mon studio. La responsable du repas m'apporte alors un plateau en chambre, je le refuse...lui redis comment je ressens ce que nous sommes en train de vivre, comment cela est géré sans tenir compte de nos besoins d'êtres humains, comment cela nous transforme intérieurement peu à peu en clones irresponsables, chosifiés....elle prend acte.

Sans doute, après ma décision prise en public, y a t-il eut réunion avec la direction ; cette personne est revenue me voir pour me dire que ma décision de faire la grève de la faim avait été entendue et que certains aspects pris en compte en compte (..? ..) bien sûr, dans le domaine du possible mais en tenant compte de ce que ce confinement impliquait pour nous, les '' super-confinés''.

Je suis soulagée....je ne craignais pas l'acte du suicide mais cela représentait de la fatigue pour moi, trop d'énergie à déployer alors que je sais qu'actuellement, je n'en ai pas beaucoup à ma disposition… Tandis que la grève de la faim non! C'est une voie royale qui convient à mes possibilités réduites…

Je suis heureuse car apaisée par cette décision. Cette information à tous azimuts peut avoir un impact positif en éclairant ce qui se passe actuellement dans ce domaine.....un début de réflexion...c'est mon souhait.


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dimanche 18 octobre 2020

Pour le mystère du vivant... avec Nicole (1)


Témoignage de Nicole sur la période de confinement.


 

Je pleure

ou plutôt ''cela '' pleure en moi

Qu'est-ce que '' cela '' ?

m'appartient-il ? est-ce moi ?

Est-ce que je le connais ?


Non, je ne le connais pas

''cela '' est un inconnu pour moi...

Avec lui, j’apprends la compassion,

Je décrypte ce qu'il vit,

expérimente ce qui lui arrive.

''cela '' pleure dans mon corps

car la chair de ''cela '' refuse ce confinement,


elle hurle NON... !


Elle est la fleur qui se dessèche au soleil,

et meurt parce que la vie

ne l'irrigue plus...

Elle en est déconnectée...

déconnectée de son statut d'être vivant.


Mon corps, mon âme, mon esprit

ont eux aussi

perdu leur repères spatiaux.

Ils mélangent le réel à l'irréel.

Je me suis même surprise l'autre soir

en train de manger le potage avec la fourchette...

Intriguée, je veux comprendre pourquoi

tout se déglingue en moi.




22 mai 2020

Je cherche sur l'ordinateur :

'' Quels sont les dégâts causés chez un être humain

soumis à un isolement drastique, que cela soit en milieu carcéral

ou dans une Résidence seniors : Atteintes cérébrales *

(vérifiées avec un électroencéphalogramme ),

atteintes corporelles, désordre psychique !  ́ ́

À ma surprise, je retrouve sur la toile, les mêmes symptômes

que ceux que je suis en train de vivre...

Le syndrome que ce soit pour certaines personnes âgées

ou pour le prisonnier au cachot est identique,

Quelle joie de me savoir revenue parmi les humains.

Non je ne perds pas les pédales, je ne suis pas une mauviette...

Car je suis quand même encore un peu vexée par ces réactions

qui ne me ressemblent pas trop.

Je ne suis pas du style à baisser les bras mais à agir.

Agir, comment ?

Le premier plan qui se présente en moi, c'est le suicide.

Pourquoi le suicide?

Parce que je m'aperçois que quelques-uns d'entre nous, les super-confinés, commençons à

perdre notre boussole intérieure. Moi aussi, je sombre petit à petit dans un total non-sens, je

découvre la contrée étrange de la déshumanisation.

Le logiciel de mon corps devient un inconnu pour moi.

Je dois rompre ce cycle infernal, agir...

il y a urgence, grande urgence.

...


*


vendredi 9 octobre 2020

Ces personnes victimes de solitude...


 

Le radeau de la Méduse

Ils sont là, en salle de restauration
de retour après 10 semaines
d'absence...
dix semaines de confinement,
dans le cachot
de leur studio

Ils se regardent, les uns les autres
certains le visage vide
...non, ils croient qu'ils se regardent
illusion, ce n'est qu'une illusion.

Il n'y a personne qui regarde

la vie n'est plus là
elle s'est absentée de leurs yeux,
a effacé leur histoire, leur destin.
Comment s'accommoder de ce rien?
Comment retrouver
la vie en communauté?

Elsa, figée sur sa chaise
n'arrive pas à décrypter ce qu'elle ressent
elle cherche un fil conducteur pour recréer du lien
pour donner un nouveau sens à ce qui n'en a plus.
Après son passage dans ce no mans land de l'isolement
ses repères ont fondus dans un temps inconnu
qui vient de marquer sa chair au fer rouge.
Elle cherche des indices, veut capter des mots.
Quel est ce lieu soigneusement clôturé, sans nom
où on les a isolés, parqués ?

Le trottoir de la rue qu'elle voit derrière les grilles du parking,
est un mirage, celui de la réalité d'autrefois...
Les mots n'existent plus; elle veut s'aider d'une image.
C'est celle du radeau de la Méduse qui s'impose,
ainsi qu'une tristesse inexplicable.
Elle sait qu'il n'y aura jamais de traces palpables
de ce qu'ils ont vécu, de ce qu'ils vivent encore ;
visibles dans son cœur
dans celui de ses compagnons de route.

Le stylo à la main, comment écrire sur le rien, faire l'éloge du peu.

Impossible: c'est vraiment terre inconnue.
Elsa décide de monter sur le radeau de la Méduse.
Accepter est la seule issue possible pour elle.

Mais elle serre fort contre son ventre ce qu'elle sait.
Elle sait qu'elle n'acceptera jamais de perdre
son humanité, sa dignité.

Nicole Digier 
29 mai 2020


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mardi 12 mai 2020

Les observances du déconfinement


INTRA MUROS  - 10 mai

Cette période de déconfinement qui s’annonce promet d’être une belle opportunité d’exercice, peut être encore davantage que celle du confinement. D’accord, être confiné pose tout un tas de défis, bien différents qui plus est selon la situation dans laquelle on se trouve en matière d’habitat, de famille - ou de compagnie- de ressources, tant culturelles que financières. Cependant, comme toutes les situations de retrait, le confinement a son confort bien particulier. C’est un peu comme la règle de silence lorsqu’on fait une retraite en un lieu à vocation spirituelle. Le difficile, au départ, c’est de s’arrêter de parler. Le pli une fois pris, le silence comporte un aspect confortable. Il y a beaucoup moins de risques de malentendus, de disputes, ou tout simplement de proférer des bêtises quand on n’ouvre pas la bouche.
Le silence peut être un ingrédient essentiel d’une vraie retraite mais la vocation même d’une retraite, c’est d’être ponctuelle, temporaire, une parenthèse pour explorer d’autres zones de soi avant de replonger dans le bain de la vie relationnelle. Quand on redescend de sa montagne, quand on quitte son ermitage pour s’aventurer sur la place du marché, là commencent les choses sérieuses.
Il va nous falloir nous situer constamment entre deux écueils : d’un côté la peur, la rétractation, l’obsession sécuritaire , la frilosité relationnelle … De l’autre l’irresponsabilité, l’imprudence, l’inconscience, la prise de risques inutile , dommageable pour soi comme pour autrui.
Et, comme si souvent, le positionnement juste sera simple, très simple, simple n’étant pas synonyme de facile. Il va s’agir de vivre, de s’ouvrir, d’émerger de la coquille en laquelle la situation nous a fait bon an mal an rentrer ; renouer avec les relations autres que virtuelles ou restreintes au seul champ de notre intimité immédiate ; rétablir un commerce avec d’autres paysages, lieux, espaces , se réhabituer à des situations hors d’une sphère circonscrite. Il va falloir oser, ouvrir intérieurement les bras (on pourra même, tiens, pourquoi pas, faire le beau geste de les ouvrir tout grand , les bras, et que l’autre le fasse aussi, sans pour autant se toucher ). Il va être crucial de s’aventurer au dehors, résolument, sans bouclier intime. Et, dans le même temps, il va être vital de se montrer responsable et donc en pratique, de s’astreindre aux fameux gestes barrière sur lesquels repose pour l’essentiel la réussite de ce déconfinement dont on veut éviter qu’il tourne à la déconfiture… Sortir sans bouclier, mais affublé d’un masque ; ouvrir grand les bras mais ne pas se toucher ; réinvestir résolument les relations mais à distance de sécurité extérieure. Plus que jamais il va s’agir de distinguer le dedans du dehors, de ne pas confondre la distance mesurée en mètre avec celle du cœur, voir les yeux qui sourient au dessus du masque…
Quantité d’exercices spirituels reposent sur des observances , une série de gestes au départ peu naturels et pourtant répétés heure après heure, jour après jour. La vie d’un monastère , chrétien ou zen, est faite de ces observances conçues comme l’incarnation d’un rappel continu. Pour celles et ceux d’entre nous qui aspirent à une quotidien transfiguré par la voie, se pourrait il que le virus, la fameuse nécessité de « vivre avec lui » désormais et tant qu’il le faudra, s’avère être un puissant rappel à soi et au Plus Grand, un constant point d’appui pour ne pas oublier ? Se pourrait il que le virus vienne à notre secours pour transformer l’existence dite profane en déclinaison du sacré, le « monde" en monastère ? C’est en tout cas le défi et l’opportunité que je perçois en ce temps qui s’ouvre. Comme cela va être réveillant et vertical de partager un repas avec quelques amis (moins de dix n’est ce pas) en respectant toutes les précautions. Se pourrait il que cela nous aide à découvrir la différence entre convivialité et emportement, communication et communion, partage et mélange ?


Gilles Farcet
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jeudi 23 avril 2020

Etre (entre 4) mûr...


INTRA MUROS 1 par Gilles Farcet
Dimanche 19 avril 2020
Comme tout le monde ou presque, en ce temps de confinement, il était chez lui. Le dimanche s’annonçait pluvieux après des jours de gloire ensoleillée. La veille au soir, il avait marché dans la lumière inouïe qui inondait les champs, transfigurait ce paysage plat qui depuis plus d’un mois constituait son seul horizon. Le climat était au silence, à la retenue, à l’humilité face à l’inconnu plus que jamais sensible.
Et ce dimanche matin le voyait comme chaque matin assis parmi la beauté qui l’entourait , encerclé de grandes présences dont les quelques photos, livres et souvenirs matériels qu’il avait sous les yeux n’étaient que les signes visibles.
Vrai-faux casanier, sédentaire habitué à migrer d’un lieu à l’autre, à partir pour mieux revenir et revenir pour mieux partir, il n’aimait pas se voir restreint dans ses mouvements, privé des alternances qui rythmaient sa vie depuis sa jeunesse. Vieil ours grégaire, n’aimant rien temps que vivre quelque temps terré en la seule compagnie de sa plus proche, il ne se retranchait ordinairement que pour mieux ensuite se livrer en pâture à un certain nombre d’autres et ces autres lui manquaient, leur présence physique lui manquait, la réalité tangible, charnelle des émanations mêlées, des vibrations qui s’entrechoquent, des tablées où les verres tintent pour de vrai et où les odeurs aguichent. Usager détendu des outils connectés, il avait peu le goût des espaces virtuels. Les autres lui manquaient, les autres en tant qu’humains mais aussi en tant que lieux momentanément non accessibles : ces ruelles de son village, pourtant guère éloigné des champs où il demeurait et cependant jusqu’à nouvel ordre interdites à ses pas ; l’autre maison, celle de son enfance et de ses ancêtres, désormais vouée aux amis et qui en ce moment attendait, rongeait paisiblement son frein, calme, muette. Elle en avait vu bien d’autres. Et les rues de sa ville, Paris, dont il se nourrissait à intervalles réguliers, aspirant par tous les pores la substance des foules pressées, des cafés bondés, des brasseries bruyantes, des rades de quartier bon enfant, se repaissant des noms de rue apposés sur les plaques bleues, de la diversité des arrondissements traversés comme autant d’univers.

Il n’aimait plus guère voyager, se plier aux rituels de plus en plus lourds et mornes des transports, des formalités. Mais il goûtait avec ferveur l’approfondissement continu de sa relation avec quelques paysages, quelques lieux, quelques périmètres choisis.
Et voilà que cela, comme à tant d’autres si moins bien lotis que lui, lui était momentanément refusé. C’était ainsi , oui et la merveille était qu’il pouvait pleinement vivre ce manque, s’ouvrir à lui, le laisser le travailler jusque dans ses rêves où il frayait avec des foules ,sans s’en éprouver fondamentalement affecté, juste parce que c’était ainsi. Il y avait un manque, un manque bien réel qui d’ailleurs ne le surprenait pas, parce qu’il se connaissait un peu, et cependant rien ne lui manquait, tout était tissé de gratitude, de quasi sidération à la contemplation de sa bonne fortune, de tout ce qui lui était donné.
En ce début de dimanche pluvieux, il se trouvait chez lui , cerné par la beauté, encerclé de grandes présences, sans compter celle de sa partenaire de vie et de l’une des deux enfants désormais grande qu’il avait tant bien que mal élevé. Une brassée d’autres lui manquait, il avait peu de goût pour l’altérité virtuelle, les contacts décharnés et néanmoins bienvenus qu’offraient nos précieux écrans.
Et la vérité n’en était pas moins que rien ne lui manquait. Allez comprendre.

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mercredi 15 avril 2020

Derrière le masque de l'avoir, Jesuis.


La pensée scientifique qui veut que : « le coronavirus est un agent infectieux nécessitant un hôte, souvent une cellule, dont il utilise le métabolisme et les constituants pour se répliquer » amplifie notre approche objective du réel. Mais, en vis-à-vis de cette représentation mentale, rationnelle, il est une expérience subjective on ne peut plus réelle: l’hôte n’est pas quelque chose, une cellule; l’hôte est quelqu’un, un être humain. Quant à l’agent infectieux, il est lui aussi, comme l’être humain, un être vivant.
Nous voilà donc, depuis quelques semaines, mis en danger de mort par cet être doué de vie qui est partie intégrante DE la Nature. Et l’être humain, pourtant doué de raison se trouve démuni. Le faiseur de bombe atomique n’a présentement, face à ce qu’il considère comme étant un prédateur, d’autre arme que le masque et, sur le plan stratégique, le confinement.

Depuis la Genèse, en passant par Descartes et, depuis quelques années, à travers sa recherche orgueilleuse de fabriquer un homme augmenté, l’être humain s’affirme différent du règne animal, du règne végétal. Il dédaigne absolument qu’il est, comme tout être vivant, partie intégrante DE la Nature; jusqu’à penser que la Nature lui appartient. Possesseur de la Nature il s’autorise à exploiter la terre, la forêt, la végétation, les animaux; il pollue l’air et contamine l’eau; il croupit dans les déchets dont le volume est la mesure quantitative de ce besoin égocentrique qu’est la consommation des objets fabriqués mondialement par la société de consommation.
Et voilà qu’un tout petit être vivant, invisible à l’œil nu, sème le chaos dans le monde entier, dont les plus grandes puissances économiques du globe. Ce minuscule être vivant détraque, en quelque semaines, une quête de sens engagée à travers l’usage des verbes AVOIR (toujours plus), SAVOIR (toujours plus), POUVOIR (toujours plus).


En confrontant l’être humain (chaque être humain) à la loi de l’impermanence, et donc à sa fin dernière, notre ami(e) Corona, attire notre attention sur l’importance du verbe ÊTRE, du tout simple acte d’être.
Être est un verbe d’action.
Quelle action ? « Je suis ! » ! Indication que l’acte d’être n’a de réalité qu’au moment présent. Ici et en ce moment : « JeSuis ». Ayant besoin des mots pour évoquer ce qui est du domaine de l’expérience, je propose d’écrire « Je Suis » sans intervalle entre le sujet et le verbe. « JeSuis » indique qu’il n’y a ni distance ni écart de temps entre ce que je nomme « Je » et ce que je nomme « Suis ». Pas de dualité sujet-objet.
Quand avez-vous dit pour la dernière fois « JeSuis » ? Le plus souvent et inconsciemment vous ajouterez une désignation, une qualification, un titre, un attribut, un savoir-faire. Un ajout qui va vous donner une identité. Nous disons facilement MOI je suis; jusqu’à penser que MOI je suis ce que je pense que je suis.
Et voilà que d’un jour à l’autre le Moi mondain est confiné ! Deux jours, pourquoi pas ? Mais quatre semaines, peut-être six ? Plus !
Quoi faire ?
Je découvre, avec étonnement, que dans la langue anglaise, le mot confinement est synonyme d’accouchement (delivery).
Restez chez vous !
J’ajouterai volontiers à cette injonction gouvernementale le souhait du maître zen : Restez chez vous et profitez-en pour « Rentrez à la maison ! ». Oui, profitons de ce confinement pour, pas à pas, délivrer notre vraie nature d’être humain —« JeSuis »— de son enfermement dans cette illusoire identité cuirassée dans le pronom personnel tonique : MOI.
Que faire à l’occasion de ce confinement ?
Voici la réponse que nous aurait sans doute donnée Graf Dürckheim :
« Se glisser de la logique de l’entendement dans la logique du sensible. Sans répit, nous sentir en contact avec notre propre essence, notre vraie nature d’être humain. Cette réalité essentielle, que nous sommes nous-mêmes, est en opposition radicale avec la réalité de notre ego, du moi mondain. Avec ce moi mondain, nous surmontons et concevons notre vie dans le monde grâce à la conscience DE (la conscience des choses). Si nous prêtons attention à notre être essentiel, il nous faut déconstruire ce qui l’entrave et promouvoir ce qui la rend possible. Ce qui l’entrave est principalement ce qui détermine l’attitude fondamentale du moi mondain, qui veut se maintenir dans le monde; ce « moi, je suis moi et je veux rester moi » qui se sent toujours menacé et est toujours à l’affût, et c’est pourquoi il est toujours tendu. Pratiquez zazen ! 
Dé-tendez-vous. Dé-contre-actez-vous. Zazen est un exercice de métamorphose indissociablement corporel et spirituel. Ce mouvement de transformation du corps vivant que nous sommes, c’est dans ce qu’on appelle la respiration que nous l’expérimentons. La respiration est davantage qu’une alimentation de l’homme en oxygène. L’acte de respirer est l’action vitale absolue ».

Ce qui me touche, à la re-lecture de cette leçon avec Graf Dürckheim qui date des années 1970, c’est l’importance qu’il donne à ce que nous désignons comme étant la respiration, « ce geste de la vie qui nous fait vivre ». Des entreprises sont, ces jours-ci, dans une course effrénée pour fabriquer des appareils … respiratoires. Si vous avez la chance de n’en avoir pas besoin pour survivre, abandonnez-vous à cette action du tout corps vivant dans sa globalité et son unité. 
« Quel mystère … quel miracle … je respire » s’exclame un moine zen en pratiquant zazen. L’expérience « jeSuis » est intégrée dans un espace plus vaste que le monde ordinaire dans lequel nous existons quotidiennement.

Et Graf Dürckheim ajoute :
« Lorsque nous pratiquons zazen il arrive que nous sentons et ressentons quelque chose de la présence de notre propre essence. Nous ressentons une -force- qui n’a rien de commun avec la force du moi et qui est l’expression d’une -plénitude- créatrice. Nous expérimentons que notre existence prend -sens- là même ou sur le plan de l’ego nous sommes confrontés au non-sens, à l’absurde. Nous expérimentons cette réalité qu’est notre être essentiel à travers ce vécu intérieur qu’est le sentEment -d’unité-. Expérience du calme intérieur au cœur de l’agitation du monde. Nous reste alors le devoir de nous familiariser à ce contact sensoriel avec notre vraie nature. Comment ? En reprenant encore et encore la pratique de zazen ».

Jacques Castermane

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mercredi 1 avril 2020

Confinement : les conseils des moines (3)

Conseil n°2 : Redoubler d’attention aux autres

Chez les moines : « Pour les novices, c’est au début difficile de ne plus avoir cette rapidité dans les échanges et des contacts directs avec la famille et les amis, témoigne sœur Mireille. Mais cela pousse à transformer les relations, à être inventives ! » À cette difficulté s’ajoute, pour les jeunes qui ont eu l’habitude de voyager, celle d’être rivée à un lieu. Là aussi, la clé est dans l’approfondissement. « On se rend compte que l’expérience humaine vécue intensément nous fait toucher l’universel, mieux que si nous avions parcouru la Terre entière », témoigne sœur Bénédicte. Pour se supporter mutuellement et ne pas alourdir la vie des autres, frère Antoine insiste sur l’importance de se montrer aimable, sociable et serviable, mais aussi sur la redécouverte de ceux avec qui nous vivons cette période particulière. « Au début, nous voyons la faiblesse d’autrui, ses défauts, mais nous allons peut-être aussi redécouvrir sa richesse ! »
Chez nous : Bannissons les plaintes. Multiplions les petites phrases : « Ça va ? », « Comment puis-je t’aider ? » Et téléphonons, écrivons !
Dans sa règle, saint Benoît demande de s’être réconcilié avant le coucher du soleil.

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mardi 31 mars 2020

Confinement : les conseils des moines (2)

Conseil n°1 : Prendre le rythme

Chez les moines : « Au début, j’avais l’impression d’être dans un train qui roule où rien n’est laissé au hasard », se souvient frère Antoine. Offices, temps de travail, d’étude, d’oraison et de repos s’enchaînent inlassablement. « Il est capital d’avoir des repères objectifs concernant les horaires et la répartition des tâches. Cela nous libère ! », estime sœur Bénédicte, qui partage sa vie avec 46 autres moniales. Autre vertu d’une journée cadencée : la lutte contre l’ennui et la mélancolie.
Chez nous : Nous pouvons commencer par fixer des horaires de repas, puis définir des plages de temps pour le travail, l’école, la lecture, l’exercice, etc.

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lundi 30 mars 2020

Confinement : les conseils des moines (1)

Nous voici confinés seuls ou à plusieurs dans un espace clos pour lutter contre la pandémie liée au coronavirus. Notre repli forcé peut s'apparenter à celui des moines et moniales retirés dans leurs monastères. Comment se repérer et vivre au mieux cette situation ? Les conseils de ceux qui ont choisi cette vie.

CET ARTICLE EST RÉSERVÉ AUX ABONNÉS
« Notre vie n’est pas un confinement, mais un élargissement du cœur ! », prévient d’emblée sœur Anne-Samuel, moniale dominicaine de Notre-Dame de Beaufort (Ille-et-Vilaine). « La clôture est la réponse à un appel. Elle nous permet de donner de l’espace et du temps à la recherche exclusive de Dieu », abonde sœur Bénédicte, bénédictine à l’abbaye Notre-Dame-du-Pesquié (Ariège), qui reprend la formule de François de Sales : « Nous ne sommes pas une compagnie de prisonnières ! »
Pourtant, notre repli forcé a certains traits communs avec la vie des moines. 
« Il arrive que nous ne sortions pas de l’enclos du monastère pendant des mois », relate frère Antoine, cistercien de l’abbaye de Sept-Fons (Allier). Et si les religieux ont choisi leur mode de vie, ils n’ont pas choisi leurs compagnons d’aventure. « Il y a dans notre vie une part de contrainte et une part de choix qu’il ne faut pas opposer, explique sœur Mireille, prieure de la communauté protestante des Diaconesses de Reuilly , à Versailles (Yvelines). Si ce temps de confinement est contraint, nous pouvons en partie choisir comment le vivre. » Voici quelques pistes...    (A suivre...)