mardi 23 février 2016

Christophe André : "Même laïcisée, la méditation nous ramène à la spiritualité"

Christophe André est médecin-psychiatre à l'hôpital Saint-Anne, à Paris, spécialisé en traitement et prévention des troubles émotionnels. Il a écrit de nombreux best-sellers.

« La méditation est une très vieille pratique, tant en Orient qu'en Occident. Mais ce n'est que depuis peu que la science a validé son intérêt dans le domaine de la médecine et de la psychologie. De pratique spirituelle et religieuse au départ, la voilà donc devenue, laïcisée et codifiée, outil de soins. Nous pouvons nous en réjouir : l'étendue des souffrances humaines est vaste, et toute nouvelle approche susceptible de les réduire est la bienvenue. Mais pour notre part, depuis que nous avons introduit dès 2004 à l'hôpital Sainte-Anne nos thérapies de groupe par la méditation, nous assistons de manière régulière à un phénomène étonnant : malgré cet usage strictement thérapeutique, malgré notre discours laïque, nous voyons régulièrement émerger, au sein de cette pratique, des moments de spiritualité chez nos patients.

Ainsi, il est fréquent que ces derniers nous parlent de ressentis indicibles qu'ils ont pu éprouver en méditant, d'expériences de fusion et d'appartenance, profondes et sans mots pour les décrire, au monde qui les entoure. De vécus d'apaisement allant au-delà de la simple suspension de leurs souffrances. De sentiments de redécouverte de leur esprit et de leur corps (car la méditation est grandement à l'écoute du corps), mais aussi de leur âme. Finalement d'expériences de vie spirituelle, tout simplement !

Il y a là quelque chose de touchant bien sûr, mais aussi d'étonnant : laïcisée, codifiée, scientificisée, instrumentalisée, mise au (noble) service de la médecine et du soin, voilà la méditation qui, naturellement, revient vers ses racines spirituelles et y ramène ses pratiquants réguliers. Voilà qu'après avoir été un remarquable outil qui les a aidés à marcher sur chemin de cendres de leurs souffrances et détresses, elle devient une compagne de route sur la voie de leurs interrogations existentielles. Voilà qu'après les avoir affranchis de la souffrance, elle les ouvre à leur vie intérieure et à ses mystères. Comme une boussole revient toujours vers le nord, la méditation, même laïcisée, même originellement pratiquée pour s'apaiser (en termes de souffrances) ou s'enrichir (en termes de capacités mentales, de maîtrise, de lucidité), nous ramène toujours vers la spiritualité.

La spiritualité, c'est tout simplement l'attention, le respect, l'humilité accordés à la vie de l'esprit, perçu comme chambre d'écho du monde, visible ou invisible. Non pour le maîtriser, cet esprit, non pour l'asservir, en faire un outil au service de nos ambitions, mais pour observer, s'incliner, recueillir, contempler, se tourner vers les mystères de la vie sans la certitude de réponses claires. Je crois avoir lu un jour cette remarque attribuée au dalaï-lama : « Nous pouvons nous passer de thé, mais pas d'eau. Tout comme pouvons nous passer de religion, mais pas de vie spirituelle. » La spiritualité peut parfaitement se vivre de manière laïque. Et aussi conduire à une qualité accrue de notre foi si nous sommes croyants. C'est pourquoi de nombreux croyants viennent aujourd'hui à la méditation : car la seule foi ne suffit pas à guérir (elle est là pour sauver, pas pour soigner). Et ils s'en retournent ensuite enrichis, apaisés, vers leur religion : car la seule méditation ne suffit pas à pleinement les nourrir... »


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lundi 22 février 2016

dimanche 21 février 2016

L'amour heureux avec Philippe Mac Leod


Nous sommes si sincères dans nos sentiments, et toujours généreux. Mais on ne le remarquera jamais assez, en réalité, nous ne sommes guère dans l'amour : plutôt dans la main portée vers l'objet du désir, le fruit derrière le mur, l'arête brillante du sommet tout proche, jamais dans la lumière extasiée de l'être aimé, son rayonnement paisible, l'étendue de son pouvoir pacifiant, absorbant l'impatience comme la déception, le ressentiment comme l'esprit de conquête.

On veut. On n'aime pas, on veut. L'amour véritable, l'amour entier est libre de tout, et d'abord de lui-même. Il engendre le dégagement. Il trouve sa joie, son équilibre, sa plénitude, dans la grâce qui le suscite, le miracle du visage contemplé et plus encore la lumière étrange qui le fait à nul autre pareil. Il y a toujours du bonheur à aimer et à tout amour sans doute manque-t-il cette grâce du détachement que l'amour seul peut garantir.

Un tel amour ne sera jamais malheureux. Qu'on lui réponde ou qu'on l'ignore, qu'on l'accueille ou le dédaigne, il reste l'amour et ne cesse d'aimer dans l'émerveillement d'un sentiment toujours neuf transformant tout à mesure qu'on s'y abandonne. Les bras peuvent demeurer vides, le cœur, ne jamais recueillir la consolation d'un mot rassurant. L'amour est véritablement un autre monde qui commence de l'autre côté de soi. Bien sûr, on aime avec soi, à partir de soi, mais toujours plus loin que soi et jamais dans les retours troubles de la captation. Le désir lui-même, d'abord contrarié, se laisse dilater, attendrir, remodeler dans une chair qui s'élargit et devient tout entière la clarté bleue de l'amour qui l'anime.

L'amour n'attend rien : il est déjà arrivé. Il est en lui-même un accomplissement. L'être aimé y trouvera alors sa place parce que tout est pour lui et rien ne dépend de lui. Et s'il s'absente, il sera toujours là, parce que l'amour vérifié, l'amour que rien n'éteint, l'amour qui dure et brûle de sa propre flamme, l'amour épuré recrée sans cesse le corps absent : il en a la beauté tranquille, l'éclat d'au-delà des passions, la certitude des choses qui s'imposent par leur profondeur plus que par la force des apparences.

On s'accomplit d'amour, par sa vie propre, dans le rayonnement inattendu et l'espace inédit du simple fait d'aimer. Et s'il arrive qu'on s'en écarte, si l'on glisse insensiblement dans la logique implacable du complément d'objet, il n'y a plus, en toute pureté de terme, cette onction d'amour si reconnaissable à son amplitude, sa largeur de vue engendrant la paix du coeur. On en sort chaque fois qu'on se place dans un rapport, un vis-à-vis, avec ses visées, ses attentes secrètes, ses calculs, ses heurts ou ses caresses dont la satisfaction a perdu le bonheur inimaginable de l'oubli de soi.

Il n'est jamais trop tard pour insuffler un peu d'idéal dans les rouages qui activent nos nerfs, pour changer en vin de noces les eaux de nos trop familières réjouissances, ce vin qui vient après, tout à la fin, quand on a épuisé les ivresses éphémères, celui qu'on peut enfin goûter parce qu'on connaît trop bien ce qui continue à fermenter dans les vieilles cuves.

Avant de ressusciter, le Christ est descendu aux enfers. Avant de changer la vie en Vie, de nuit il est descendu au noir de nos cœurs, forçant tous les verrous, vidant l'armoire des procès, débusquant l'insolite cachette, et raclant la chair, incisant le mauvais rêve, le lourd sommeil, la maladive paresse, aspirant jusqu'à la dernière goutte d'humeur et tirant de chaque plaie la chaude rougeur des aubes nouvelles.

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Philippe Mac Leod, écrivain et a publié plusieurs livres et recueils de poésie. Son dernier ouvrage, Poèmes pour habiter la terre est paru chez Le Passeur.


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samedi 20 février 2016

Deuxième week-end de Carême : Prière de Sainte Thérèse

La mission de Thérèse

À 14 ans, Thérèse voulut devenir religieuse, mais était bien trop jeune. Au lieu de se résigner, elle décida son père... à l'emmener à Rome pour obtenir l'autorisation du pape ! 
Pourquoi l'Église nomma patronne des missions une carmélite, décédée à 24 ans ? Parce qu'elle portait le monde entier dans son cœur : le criminel Pranzini, un missionnaire pour qui elle marchait dans sa minuscule cellule, etc. 
Elle a ainsi tracé une « petite voie » vers le Ciel, qui consiste à vivre l'ordinaire de façon... extraordinaire.




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vendredi 19 février 2016

La lumière empathique de Christian Bobin




L’empathie c’est, à la vitesse de l’éclair, sentir ce que l’autre sent et savoir qu’on ne se trompe pas, comme si le cœur bondissait de la poitrine pour se loger dans la poitrine de l’autre.

C’est une antenne en nous qui nous fait toucher le vivant : feuille d’arbre ou humain.
Ce n’est pas par le toucher qu’on sent le mieux mais par le cœur.
Ce ne sont pas les botanistes qui connaissent le mieux les fleurs, ni les psychologues qui comprennent le mieux les âmes, c’est le cœur.
Le cœur est un instrument d’optique bien plus puissant que les télescopes de la Nasa. C’est le plus puissant organe de connaissance, et c’est une connaissance qui se fait sans aucune préméditation, comme si ce n’était plus nous qui faisions attention à l’autre, comme s’il n’y avait plus qu’une attention pure et bienveillante fondée sur la connaissance de notre mortalité commune.
Ce qui est très curieux, car qui est-on à ce moment-là ?
Toute sagesse qui vient dans le carcan d’une méthode est dépassée par le cœur.
Ce moment qui foudroie toutes les carapaces d’identité, qui saute par-dessus l’abîme qui me sépare d’autrui et où le cœur de l’autre est deviné jusqu’en ses moindres battements, donne la plus grande lumière possible sur l’autre.
Dans l’empathie, on peut prendre soin d’autrui comme jamais il ne prendra soin de lui-même, par une attention tendue comme un rai de lumière, mais il n’y a aucune emprise psychique sur lui.

C’est l’art double de la plus grande proximité et de la distance sacrée.

— Christian Bobin, La Lumière du monde


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jeudi 18 février 2016

L'éveil à la bénédiction avecDouglas harding


"C'est un jardin banal mais quel jardin !"

Voici la vision phytospirituelle du monde,
juste entrer en notre éden, ici présent :






mercredi 17 février 2016

Qui suis-je au centre ? avec Richard Lang

Qui suis-je au centre ? 
 Qui regarde en moi? 
 Cette video de Richard Lang se propose de répondre à ces questions, 
de manière simple, directe et profonde. 
 Richard Lang est un ami anglais qui a été pendant de longues années un proche de Douglas Harding. Il partage aujourd'hui l'enseignement de la vision sans tête dans des stages en Angleterre et ailleurs.



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source : Blog de José Le Roy

mardi 16 février 2016

Des villages sous pesticides... notamment le glyphosate.


Un voyage en Argentine pour voir les dégâts de l'agriculture moderne (ogm et herbicides)



"Qu'est ce qu'ils veulent ? Tuer tous le monde  ?"
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lundi 15 février 2016

Alexandre Jollien : « Au fond du fond, demeure une part toujours indemne »


« Reposer dans cette paix immense, c’est mourir de la grande mort pour renaître plus vivant, neuf. J’ai longtemps cru que seuls les saints et les sages y avaient droit. Mais l’ascèse est peut-être beaucoup plus simple qu’elle ne paraît. Cent fois par jour, je peux m’exercer à mourir au petit moi, à laisser un peu de côté le monde des idées. 

Le silence, comme la nature de notre esprit, ne peut être souillé. On peut gueuler, lui balancer les pires injures, rien ne saurait le troubler. De même, au fond du fond, demeure une part toujours indemne, qu’aucun coup du sort ne peut esquinter. Chacun d’entre nous, aussi blessé soit-il, peut déménager, descendre dans cette joie. »

dimanche 14 février 2016

Car aime ce temps...

Les temps d'émerveillement
Ce sont ces moments où nous prenons conscience que nous formons un seul corps, que nous nous appartenons, que Dieu nous a appelés à être ensemble pour être une source de vie les uns pour les autres et pour d’autres. Ces temps d’émerveillement deviennent célébrations.
Jean Vanier, Communauté lieu du pardon et de la fête

A méditer... avec Etty Hillesum


« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l'atteindre. Mais, le plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le mettre au jour. »

« Notre unique obligation morale : c'est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie les autres. »

« Il m'arrive de me demander ce que tu veux faire de moi, mon Dieu. Peut-être cela dépendra-t-il de ce que je veux faire de toi. »

« Si Dieu cesse de m'aider se sera à moi d'aider Dieu. (...) Il m'apparaît de plus en plus clairement, à chaque pulsation de mon coeur, que tu ne peux pas nous aider, mais que c'est à nous de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous. »

Extraits d'Une vie bouleversée, d'Etty Hillesum.

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samedi 13 février 2016

Premier week-end de Carême : S'asseoir



«  Qui de vous, s’il veut bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir ? […]
Quel est le roi qui, partant en guerre,
ne commencera par s’asseoir ?  »
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Avant de partir à la guerre ou de construire une tour, dit Jésus, dans deux petites paraboles, commence par t’asseoir. Pour mieux peser la décision à prendre.
Peut-être est-ce ce qu’il nous faut faire, là, aujourd’hui, en ce début de carême. Pourquoi se lancer dans une démarche de retraite ? Jésus nous invite dans l’évangile de ce mercredi des Cendres à vivre ce temps sous le signe du partage, de la prière et du jeûne. C’est concret. Pourquoi y aurait-il besoin de faire plus ?
Pourquoi prendre un temps quotidien de retour sur soi en suivant cette retraite ?
Eh bien, d’abord parce que ce retour sur soi est avant tout un retour vers ce Dieu que Jésus nous invite à découvrir comme son Père et notre Père. Notre retraite n’est donc pas une invitation à se recueillir, mais à accueillir. Quel sens cela aurait-il de faire l’aumône si je n’accueille d’abord celui ou celle qui me tend la main ? De prier si je n’accueille pas le Dieu qui vient faire sa demeure en moi ? Et de jeûner si je ne m’accueille pas moi-même, dans une démarche de réconciliation souvent nécessaire et même urgente, avec ce que je suis.

On mène souvent une vie de fou. Entrer dans une démarche de retraite, c’est prendre le temps de se poser, de faire silence, de se mettre à l’écoute de sa parole. Une parole pour me découvrir ou me redécouvrir. Non seulement homme ou femme à la dignité unique et incomparable, non seulement croyant en Dieu. Mais redécouvrir que je suis aimé de Dieu. Avec tout ce que je suis, avec tout ce que je fais ou ne fais pas, je suis aimé. Comme ça. Gratuitement. Inconditionnellement. Aimé. Bien aimé.
Quels que soient les déserts de ta vie, c’est maintenant le temps ; « Entre et ferme la porte derrière toi !* » Assieds-toi et entends la voix du Seigneur te murmurer : « C’est la miséricorde que je veux ** ».  

Ta retraite a commencé. Bonne route.


* Évangile selon saint Matthieu, chapitre 6, verset 6.
** Livre d’Osée, chapitre 6, verset 6.

_______________Frère Jean-Luc-Marie Fœrster________





vendredi 12 février 2016

Vie des affaires et vie spirituelle : entretien avec Daniel Roumanoff (3)

 — Swami Prajnanpad demandait d'aller jusqu'au bout de ses désirs pour les accomplir, pour ensuite, par delà le désir, découvrir l'état sans désir ?

Oui, c’est pas l'expérience du désir qu’on arrive au non-désir, et non pas en plaçant celui-ci au départ. On trouve beaucoup d’anecdotes qui montrent cela dans les Upanishads. Je pense à Yajna-valkya, considéré comme le plus grand sage de son époque. Il était marié, avait deux femmes, un serviteur et ne dédaignait pas du tout les richesses matérielles, comme le montre l’épisode où il s’empare des mille vaches du roi Janaka. II vivait au milieu de choses, au milieu du monde, dans le flux de la vie avec tous ses aspects. Et c’est ainsi qu’il a grandi, qu’il est arrivé au détachement. C’est le détachement par les affaires.

 — Nous arrivons à la troisième phase de votre vie : la création de votre entreprise.

 J’étais très inquiet au départ. Je pensais n’être pas doué pour ce métier et je pensais aussi que le monde des affaires n’était peuplé que de requins malhonnêtes qui allaient constamment chercher à me tromper. J'ai donc commencé en m’associant avec des amis de mes parents, qui me paraissaient être des hommes d’affaires chevronnés. Mais en quelques mois je me suis rendu compte de mon erreur, car justement ils avaient par trop ce qu’on appelle « le sens des affaires ». Je vais vous donner deux exemples. Grâce à mes contact avec l’Inde on importait des foulards indiens. Il y avait une grosse demande, mais les Indiens livraient toujours en retard. Alors mon partenaire a voulu qu'on commande dix fois la quantité de nos besoins réels, qu’on prenne livraison de la petite quantité qui arrivait dans les délais prévus, et qu’on refuse le reste sous prétexte que c’était au delà des délais. Juridiquement, il n'y avait rien à redire. Mais j'avais établi des relations de confiance avec les Indiens et je savais qu'ils auraient un mal fou à récupérer la marchandise refusée. Problèmes de douanes, de devises, etc. Mon associé ne voulait rien entendre de cela. Il fallait profiter au maximum, gagner au maximum, sinon c'est nous qui nous ferions avoir. Moi, j'étais un idéaliste, un rêveur... Deuxième anecdote. Certaines marchandises arrivaient défectueuses. Alors quand les clients venaient acheter, mon associé montrait les bons produits puis, la commande passée, bourrait le fond du carton des mauvais produits qu'il recouvrait des bons. C'est une pratique courante, qu'on retrouve souvent sur les marchés. Moi, je trouvais cela scandaleux, et je ne pouvais pas continuer à travailler comme cela.
Nous nous sommes donc séparés et j’ai créé une autre société faisant le même commerce. Pour eux, je vivais dans les nuages, sans le minimum de réalisme nécessaire à la réussite dans les affaires.
Pour moi, ce n’était pas en trompant constamment les gens qu’on pouvait réussir. On se surveillait mutuellement pour savoir lequel était dans le vrai, et voir ce qui allait se passer. Dès ma première année, mon chiffre d'affaires a été le double du leur. Puis, nos deux chiffres ont augmenté mais le mien restant toujours double du leur. Je n’étais donc pas aussi inefficace qu'ils croyaient, et on pouvait réussir en étant honnête. Mais également, et cela me troublait, leur réussite montrait qu’on pouvait aussi réussir en étant malhonnête. Puis je me suis rendu compte que « qui se ressemble s’assemble ». Ils avaient tellement peur d’être trompés qu’ils discutaient les prix à mort, que les fournisseurs étaient obligés de tellement baisser les prix qu’ils fournissaient une qualité inférieure, qui finalement ne satisfaisait pas vraiment les clients. Ceux-ci vendaient donc moins volontiers ces produits, et en conséquence avaient du mal à les payer. Ayant beaucoup d’impayés, mes anciens amis en concluaient que « les gens étaient malhonnêtes », et la boucle était bouclée. Leurs résultats, leur expérience confirmaient leur philosophie de départ. Cela a duré pendant douze ans puis ils ont fait faillite. Ils ont pensé faire un gros coup en trompant quelqu’un, mais il y avait un piège et c'est eux qui sont tombés.

 En appliquant des principes d'honnêteté je me suis rendu compte que cela fonctionnait très bien. Il y a une histoire concernant Birla, que j'aime beaucoup. Il avait appris qu’un des ses employés venait de donner sa démission. Très surpris, il avait demandé une enquête. "Comment pouvait-on quitter son entreprise alors qu'elle donnait des conditions de travail supérieures à tout ce qu'on pouvait trouver ailleurs ? " Par cette histoire j’ai compris que dans les relations avec le personnel l’élément déterminant était sa satisfaction, le sentiment de son propre accomplissement. Le salaire joue un rôle mais n’est pas tout. De la même manière qu’au travers de l’entreprise je cherche mon propre épanouissement, les employés, les fournisseurs, les clients cherchent eux aussi à travers leur travail leur propre épanouissement. Donc pour obtenir quelque chose de quelqu’un, je dois essayer de le satisfaire. Satisfait, en profondeur, il sera à son tour prêt à tout faire pour me satisfaire. C’est à l’opposé de ce qu’on dit du monde des affaires : chacun pour soi, croc-en-jambe chaque fois que possible, jouissance de la chute de l’autre. Ma préoccupation essentielle a été de trouver où se situait l’intérêt de l’autre, et de chercher à le satisfaire.

 — D'une façon pratique, comment arrivez-vous à connaître l’intérêt véritable d’une personne et comment le satisfaire ?

J’ai fait du recrutement, pour lequel j’ai passé des milliers d’entretiens. Et j’ai constaté qu’il y a très peu de gens qui recherchent un travail, c’est-à-dire dont l’activité dans la profession est la motivation première. La plupart recherchent un revenu et donc demandent combien on va les payer, quels sont les avantages sociaux, quelle est la période des vacances. Ils sont préoccupés de ce qu’ils vont recevoir, non de ce qu’ils vont donner. Dans l’entretien il y a une sorte d’explicitation de ce que l’on veut et de ce que l’on attend, des deux côtés. Et cela correspond ou non. On peut être d’accord au départ, il restera à voir ensuite si cela continue et si le travail correspond à ce que demande l’épanouissement de la personne. Cela ne dure pas forcément toute la vie, mais à chaque instant on doit avoir plaisir à travailler, on doit faire une expérience enrichissante. Le travail est un mode d’expérience et d’élargissement qui doit nourrir, indépendamment du gain pécuniaire. Mais chacun a son tempérament. Il y a des gens qui sont comptables et ne veulent être en rapport avec personne ; ils sont enfermés dans leur bureau et sont heureux avec les chiffres. D’autres au expression et de réussir dans cette expression là. Que je connaisse ce que fait le concurrent c’est normal, mais utiliser cette information pour le copier, c’est une manière de régresser. En faisant cela je ne suis pas fidèle à moi-même. Comme il est dit dans la Gita : « Mieux vaut son propre dharma que le dharma d’un autre, aussi bien accompli soit-il. » Mon propre dharma, c’est ma propre expression. Quand je suis dans ma propre expression je suis dans mon assise, dans mon centre. On ne peut pas me bousculer, je suis en paix avec moi-même. 

— A l'heure actuelle les marchés deviennent petits par rapport aux puissances de production. Il s'en suit une sorte de guerre pour le contrôle d'un marché.
Je ne crois pas que le problème se pose de cette façon là. Il n’y a pas qu’un seul marché et les produits peuvent se diversifier. Une entreprise fabrique un produit parce qu'elle y trouve du plaisir et aussi parce qu’il existe un public qui est dans la même demande. J’ai remarqué que lorsqu’il y avait une fidélité à soi-même, il y avait toujours un groupe de gens suffisamment grand, sensible à ce que vous proposez pour faire vivre le produit. Il y a un rapport entre le marché, le produit et l’attitude d’ouverture par rapport à ce que l’on fait. Cela demande une certaine habileté, toujours une connaissance. Une disponibilité aussi, car il y a une évolution permanente, et donc une nécessité d’adaptation permanente. 

— Je pense à cette phrase bien connue : « Le yoga c'est l'habileté dans l’action ». 
Absolument. C’est quelque chose qui nous éclaire sur les rapports entre l’action dans le monde, la vie des affaires et la spiritualité. L’habileté vient de la connaissance, de l’expérience. Elle ne s’invente pas. On n’est pas habile d’emblée. En Occident on parle de bonheur et de malheur. En Inde on a les mots sukha et dukha. Etymologiquement, ka c’est la roue du chariot, su c’est bon, du c’est mauvais. Il faut bien sûr se rappeler que les Aryens sont arrivés en Inde avec des chariots tirés par des bovins. Le bonheur c’est la roue qui tourne bien. Et pour qu’une roue tourne il faut qu’elle soit bien ajustée ; il faut surtout qu’elle soit bien dans l’axe. Être dans l’axe, j’appelle cela l’éthique. Cette adaptation permanente au monde qui change vous met dans le sens de l’énergie, et cela procure le bonheur. Quand on recherche cet axe, on s’aperçoit toujours qu’on est un peu à côté. Il faut alors rectifier, ajuster. On regarde, on apprend, on est en contact, on fait l’expérience. Je me suis beaucoup amusé dans les affaires !

Pour aller plus loin :
□ Daniel Roumanoff a raconté ses rencontres en Inde dans CANDIDE AU PAYS DES GOUROUS Dervy-Editions

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