mercredi 26 août 2026

L'âpre vérité

 L’APRE VERITÉ

la domesticité
ne tue pas l’amour
elle le décape
le pèle
de ce qu’il a d’illusoirement facile
pour le laisser brut
à vif
la domesticité
ne tue pas l’amour
elle assassine son leurre
son simulacre si bon marché
quand s’est évaporé
le leurre romantique
soit il ne reste rien
parce qu’il n’y avait rien
soit il reste
la possibilité de l’amour
en sa vérité
son âpre vérité
mon monde
ton monde
les deux qui se frictionnent
enchevêtrés dans le terrible filet du quotidien

Gilles Farcet

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mardi 25 août 2026

Chaos


Comment réagissez-vous quand plus rien ne va dans votre vie ? Quel regard portez-vous sur le chaos ?

J’aime particulièrement ce mot et ce qu’il désigne. J’en ai fait souvent l’expérience, parfois redoutable, souvent bien plus féconde que je n’aurais pu l’imaginer.

Bien que ce mot évoque souvent le désordre et le danger, je le vois plutôt comme une origine nécessaire. Sinon, pourquoi serait-il si présent au début des mythes de la création du monde ? 

Le chaos, nous le portons en nous. Nous y puisons sans le savoir nos plus belles intuitions. Il est indéfinissable, d’où sa puissance et sa beauté. Il est le germe confus de nos gestes créateurs. C’est l’inconnu qui nous met en mouvement, le brouillon qui nous permet d’écrire. Il nous fait naître et mourir plusieurs fois au cours de notre vie. 

Le chaos est aussi hors de nous. Mais notre raison voudrait l’éradiquer au profit d’un monde idéal. 

Cela ne signifie pas qu’il faille le laisser en l’état, que l’on doive s’y résigner. L’accueillir tel qu’il est, d’abord, ne signifie pas le subir, bien au contraire. Tout chaos appelle un cosmos. Mais tout cosmos rappelle un chaos. Et ainsi de suite.

Pour autant, je n’y vois pas d’absurdité. Le paradoxe (ou l’ambivalence) n’est pas absurde : il est le principe même de notre condition. Mais ce que nous ne pouvons pas conceptualiser, nous le rejetons. Au lieu de le vivre, le traverser, et y grandir.

Sabine Dewulf

Illustration : Marie Dewulf pour L'Oracle alphamythique 

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lundi 24 août 2026

Je dois

Le démon du « Je dois » nous dévore.

Je dois faire, je dois trouver, je dois obtenir, je dois réussir, je dois accomplir…

Nous courons, nous bondissons, nous nous empressons, nous nous dispersons pour tenter de l’apaiser, en vain.

Démon insatiable, il nous entraine dans une course effrénée. Á peine une requête satisfaite, une autre apparaît, son avidité maladive ne nous laisse pas une seconde de répit.

Il a grossi en nous, au fur et à mesure de l’engourdissement et de l’oubli de notre vraie nature, jusqu’à nous faire perdre notre discernement, notre sagesse innée.

Pour en venir à bout, une seule possibilité : lui faire face. Il ne s’agit pas de l’exterminer par la force mais de comprendre ce qui le motive et l’anime en profondeur. Pour ce faire, nous allons l’examiner sous tous les angles, l’interroger et l’écouter avec beaucoup de bienveillance et de patience. Il va alors pouvoir se détendre et découvrir que la paix et la félicité qu’il poursuit avec frénésie sont intégralement là, lorsqu’il ose s’abandonner en toute confiance à la pure sensation d’être et au mouvement de la vie.

Et nous, nous retrouvons l’espace et le silence nécessaires pour entendre la partition universelle et nous accorder à son tempo et ses circonvolutions.

Soga Shōhaku, Dragon et nuages, Edo période, 1763

- Nathalie Delaye

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dimanche 23 août 2026

Effet nocebo

 Effet nocebo : quand nos croyances négatives rendent malade

Il est moins connu que l’effet placebo : pourtant l’effet nocebo, avec ces attentes négatives qui déclenchent de vrais symptômes, est le plus puissant des deux.

Octobre 1973. Sam Shoeman apprend qu’il a un cancer de l’œsophage avec des métastases au foie. Son médecin, Clifton Meador, lui annonce qu’il n’a que quelques mois à vivre. Le malade tient à fêter Noël en famille, alors il s’accroche à la vie jusqu’au 25 décembre. Puis il décline rapidement et meurt… comme prévu, malheureusement. Mais, surprise : l’autopsie révèle que la métastase n’était en fait qu’un nodule de 2 cm, insuffisant à lui seul pour entraîner la mort. « Il n’est pas mort d’un cancer, écrira Clifton Meador, mais de la conviction qu’il mourait d’un cancer. »

Sam Shoeman est une victime du nocebo, le côté obscur du placebo. Car si le cerveau peut nous aider à guérir, il peut aussi nous faire plonger dans la douleur et la maladie. « C’est exactement le même mécanisme que le placebo, explique Léo Druart, chercheur au TIMC du CNRS. Le cerveau prédit ce qui va se passer. Si cette prédiction est négative, il déclenche une cascade de signaux qui vont dans ce sens. » Plus long à s’estomper que le placebo, le nocebo est aussi le plus puissant des deux effets.


Pourquoi ? Parce que notre cerveau est paramétré pour la survie. Il accorde donc plus d’importance aux informations négatives qu’aux nouvelles positives. Nous y sommes tous sensibles. Il suffit, par exemple, de se mettre à lire la liste des effets secondaires d’un médicament prescrit pour soudain en déclarer quelques-uns. La relation entre le patient et le médecin peut aussi déclencher le phénomène : un rendez-vous qui se passe mal ou même une incompréhension entre le patient et le praticien. Pour les médecins, c’est un vrai casse-tête… Comment informer les patients des effets secondaires d’un médicament sans… les induire ?

Attention à la contagion !

Surtout, l’effet nocebo est… contagieux ! Médias et réseaux sociaux jouent un rôle dans sa propagation. Exemple avec l’affaire du Levothyrox en 2017. Lors du changement de formule de ce médicament pour la thyroïde, des dizaines de milliers de patients ont signalé des effets secondaires : fatigue, chute de cheveux, palpitations… Une partie de ces effets était sans doute liée aux nouveaux excipients utilisés. Mais pas seulement. Léo Druart pointe un autre mécanisme : « Les groupes Facebook ont amplifié les symptômes. Les gens lisaient les témoignages des autres, s’identifiaient et développaient à leur tour des effets qu’ils n’auraient peut-être pas ressentis sans cette exposition. La parole médicale, insuffisamment expliquée, a fait le reste. »

Plus étonnant encore, dans son livre l’Intelligence collective (les Arènes/Markus Haller), Joseph Henrich, directeur du département de biologie évolutive humaine à l’université Harvard, fait un lien entre l’effet nocebo et les pratiques de sorcellerie dans certaines cultures. Il évoque notamment la crainte du « mauvais œil ». « Un individu qui en a peur et qui croit à la sorcellerie peut fort bien produire dans son propre corps des réactions biologiques entraînant la maladie ou même la mort dans des environnements riches en pathogènes, écrit-il. La sorcellerie peut donc réellement causer des réactions concrètes dans le corps d’un individu qui l’en croit capable. » Mieux vaut donc croire à nos superpouvoirs de guérison plutôt que d’écouter le mauvais docteur Nocebo…

Extrait de La Vie

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Conseil personnel : remplacer nocebo par "Oh c'est beau !"

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samedi 22 août 2026

Placebo : leviers de guérison

3 leviers pour activer nos forces de guérison intérieures

1- Soigner la relation avec son médecin

L’effet placebo n’est pas propre aux traitements placebo. Il est présent dans tous les soins. « Quand vous allez chez le médecin, quand vous entrez dans une pharmacie, quand vous poussez la porte d’un hôpital, il y a déjà de l’effet placebo », rappelle le chercheur Léo Druart, spécialiste du placebo. Ce qui signifie que la qualité de la relation avec votre soignant fait partie intégrante de l’efficacité du traitement.

Une consultation qui se passe bien, où vous vous sentez écouté, pris au sérieux, compris, renforce les attentes positives et active les mécanismes de guérison intérieurs. Une consultation expéditive, anxiogène ou mal expliquée peut au contraire déclencher un effet nocebo. Or le système de soin a tendance à prioriser le traitement au détriment du soin lui-même. Si votre médecin n’a que deux minutes, le contexte thérapeutique est déjà abîmé avant même que le soin ne commence.

La méthode

Préparez votre consultation : notez à l’avance vos symptômes, vos questions, vos inquiétudes… Cela vous permettra d’utiliser au mieux le temps disponible et d’éviter de ressortir de votre rendez-vous avec des doutes non formulés, terreau idéal pour l’effet nocebo. N’hésitez pas à demander des explications sur votre traitement : comprendre pourquoi on prend un médicament en renforce l’effet. Et si la relation avec votre médecin est durablement froide ou expéditive, cherchez-en un autre.


2- Pratiquer la cohérence cardiaque

La cohérence cardiaque est sans doute la technique la mieux documentée scientifiquement pour activer nos forces de guérison intérieures. Et surtout l’une des plus simples à mettre en œuvre. Elle agit sur le système nerveux autonome, celui qui régule les fonctions involontaires du corps : le rythme cardiaque, la digestion, la réponse immunitaire.

En temps normal, le stress chronique maintient ce système en mode « alarme », ce qui entraîne une sécrétion excessive de cortisol et supprime progressivement les défenses immunitaires. La cohérence cardiaque bascule le système nerveux vers son mode opposé : le repos et la réparation. Des études suggèrent qu’après un mois de pratique quotidienne, le taux de cortisol diminuerait significativement.

Dans le même temps, le taux d’immunoglobulines A, ces anticorps qui constituent notre première ligne de défense immunitaire, augmenterait. Les effets commenceraient après seulement quelques minutes de pratique.

La méthode

Inspirez lentement pendant cinq secondes, expirez pendant cinq secondes. Répétez pendant cinq minutes, trois fois par jour, idéalement le matin, à midi et le soir. De nombreuses applications gratuites peuvent vous guider. Trois semaines suffisent pour observer les premiers effets.


3- Entraîner son cerveau à se soigner lui-même

Le cerveau apprend par association. C’est ce principe que le psycho-immunologue allemand Manfred Schedlowski a exploité avec succès auprès de patients souffrant d’allergies, de psoriasis, de TDAH ou de maladies auto-immunes. Le principe ? Associer l’effet thérapeutique d’un médicament à un stimulus neutre (une boisson, une odeur) pour qu’à terme ce stimulus seul suffise à déclencher une réponse thérapeutique. Les scientifiques appellent cela « l’effet de guérison apprise ».

Bien sûr, il ne s’agit pas de se passer de traitement en cas de maladie grave. Mais pour des pathologies légères du quotidien (céphalées, troubles du sommeil…), cette technique peut aider à réduire progressivement les doses de médicaments ingérés.

La méthode

Choisissez une boisson que vous ne consommez pas habituellement, ou une huile essentielle réservée à cet usage : menthe poivrée contre la migraine, lavande contre l’insomnie. Prenez-la systématiquement en même temps que votre médicament. Votre cerveau va peu à peu associer ce stimulus à l’effet thérapeutique. Dans l’étude de Manfred Schedlowski, quatre prises de médicament accompagnées de lait fraise ont suffi pour que le seul lait fraise produise ensuite un effet mesurable.

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Extrait de la Vie 

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vendredi 21 août 2026

L'effet placebo (2)

 En tant que kinésithérapeute, avez-vous observé ces phénomènes dans votre propre pratique ?

Oui, et parfois de façon cocasse. Je me souviens d’une patiente à qui je faisais une mobilisation du dos : à un moment, c’est mon propre poignet qui a craqué. Elle a aussitôt soufflé : « Ah, ça y est, ça va mieux. » Quand je lui ai dit que c’était mon articulation à moi, on a ri ensemble, et cela nous a permis d’avoir une vraie conversation. Elle avait associé le craquement à la guérison. Attention, ce n’est pas imaginaire ! Ce craquement avait bel et bien déclenché quelque chose de réel dans sa perception de la douleur.

On voit d’ailleurs beaucoup cela avec des pratiques comme l’ostéopathie : des patients qui attendent qu’un dos « craque » pour avoir la certitude que le traitement a fonctionné. Le craquement en lui-même ne répare pourtant rien : il est provoqué par des bulles d’air qui éclatent dans l’articulation. Mais il peut déclencher un effet placebo puissant, parce que le cerveau l’a associé à une idée de réalignement, de réparation.

Quel rôle joue la relation soignant-soigné ?

C’est fondamental. Quand la relation est bonne, elle envoie un signal très fort : « Je suis entendu, pris au sérieux, quelque chose est en train d’être fait pour moi. » Ce signal renforce les attentes positives et active les mécanismes dont on vient de parler. À l’inverse, une relation froide, expéditive ou anxiogène peut affaiblir l’effet d’un traitement par ailleurs efficace. Le soin, ce n’est jamais seulement une molécule ou un geste technique. C’est aussi la façon dont cette molécule ou ce geste sont donnés.

Et c’est un point essentiel : l’effet placebo n’est pas propre aux traitements placebo. Il est présent dans tous les soins ! Quand vous allez chez le médecin, quand vous entrez dans une pharmacie, quand vous poussez la porte d’un hôpital, il y a déjà de l’effet placebo. Lorsqu’on teste une substance active en utilisant un groupe placebo, on veut savoir ce que celle-ci va apporter en plus de l’effet placebo ! La vraie question est donc celle-là : comment donner aux soignants les moyens de maximiser cette dimension dans ce qu’ils font déjà ?

Un placebo fonctionne-t-il encore quand le patient sait que c’est un placebo ?

Oui, et c’est là que les résultats sont vraiment surprenants. Les études sur le « placebo ouvert » que nous avons menées au laboratoire TIMC montrent quelque chose d’inattendu : si le traitement est bien expliqué, le fait de savoir qu’il s’agit d’un placebo n’en annule pas les effets. Le placebo ouvert marche aussi bien que le placebo donné à l’insu de la personne. C’est plutôt rassurant, car si parler du placebo suffisait à le neutraliser, écrire un livre sur le sujet serait une mauvaise idée ! L’effet placebo, c’est de l’apprentissage du système nerveux. C’est comme un réflexe : qu’on le sache ou pas, il se déclenche dans le contexte approprié.

Quelles sont les limites de l’effet placebo ?

Il agit sur des symptômes modulés par le système nerveux central : la douleur, l’anxiété, la fatigue, certaines fonctions motrices. Il y a par exemple des études prometteuses sur la fatigue liée à la chimiothérapie où des placebos ouverts ont permis aux patients de se sentir moins épuisés.

Mais le placebo ne traite pas les causes des maladies. Il ne répare pas un os cassé, ne détruit pas un virus, ne fait pas disparaître une tumeur.

Ces mécanismes que vous décrivez peuvent-ils s’appliquer à d’autres pratiques comme la prière ou la méditation ?

Oui, certains mécanismes comparables peuvent se mettre en jeu, mais il faut le dire avec nuance. La science peut étudier les effets physiologiques de ces pratiques. Elle ne se prononce pas sur leur dimension spirituelle. Ce qu’on peut dire, c’est que toute pratique inscrite dans un contexte porteur de sens peut mobiliser ces mécanismes : un rituel ou bien une attente positive. On retrouve exactement la même chose chez les sportifs de haut niveau avec leurs rituels d’avant compétition. Si on les perturbe, les athlètes se sentent moins performants. Ce n’est pas de la superstition, mais de l’apprentissage.

Ces découvertes peuvent-elles transformer la médecine ?


Elles aident surtout à mieux comprendre la médecine d’aujourd’hui. Ce que montre l’effet placebo, c’est que l’efficacité d’un soin ne dépend pas seulement de ce qu’on administre, mais aussi de la manière dont on le fait. Une même molécule, une même séance de rééducation peuvent produire des effets très différents selon le contexte, la relation, les mots employés, le temps disponible. Et là, franchement, c’est inquiétant, car le système de soin actuel a tendance à prioriser le traitement au détriment du soin lui-même. Si votre médecin n’a que deux minutes, s’il est épuisé, si vous attendez des semaines avant de le voir, le contexte thérapeutique est déjà abîmé avant même que le soin commence.

Et ce n’est pas seulement une question de placebo. Quand on a du temps de consultation, on passe moins à côté d’un diagnostic. Quand un soignant écoute vraiment, les patients se livrent mieux. Quand le soin se passe bien, les gens adhèrent davantage au traitement. Tout cela se renforce. Le placebo et le nocebo sont peut-être un argument de plus pour défendre une certaine idée du soin. Mais l’argument de fond, c’est simplement que le soin, ce n’est pas que le traitement. Le temps, l’écoute, la qualité de la relation en sont des ingrédients précieux.

Extrait de La Vie (08/2026)


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jeudi 20 août 2026

L'effet placebo (1)

 Kinésithérapeute de formation, chercheur au laboratoire TIMC (Recherche translationnelle et innovation en médecine et complexité) du CNRS et à l’université Brown, aux États-Unis, Léo Druart est coauteur de Placebo, enquête historique et scientifique sur un mystère médical (les Arènes, 2026), écrit avec Richard Monvoisin et Nicolas Pinsault.

À la croisée de l’histoire et de la science, ils y décryptent les mécanismes biologiques qui font de nos attentes un véritable outil thérapeutique. Et nous ouvrent la porte d’un champ de recherche en plein essor : celui de nos forces de guérison intérieures.

Vous racontez dans votre livre des cas spectaculaires d’effet placebo. Lequel vous a le plus marqué ?

Il y a les chirurgies placebo des années 1970, qui ont profondément transformé la médecine. On pratiquait alors des ligatures d’artères mammaires pour soulager l’angine de poitrine. Un chirurgien a eu l’idée de faire un test : un groupe recevait l’opération complète, un autre était anesthésié, incisé, puis recousu sans que l’on ait touché à rien. Résultat : les deux groupes allaient tout aussi bien. Cela signifiait qu’on avait opéré des milliers de patients pour rien, mais aussi que le contexte chirurgical lui-même produisait un effet thérapeutique réel.

Et puis il y a ce cas vertigineux, qui illustre les deux faces, positive et négative, du même phénomène : celui d’un homme participant à un essai clinique sur un nouvel antidépresseur, qui, à la suite d’une rupture sentimentale, a avalé l’ensemble de ses comprimés pour tenter de mettre fin à ses jours. Aux urgences, les médecins n’arrivaient pas à le stabiliser. Il semblait sur le point de mourir… Jusqu’à ce qu’ils appellent les responsables de l’étude pour connaître la composition du médicament. Réponse : l’homme était dans le groupe placebo ! Ses pilules ne contenaient aucun principe actif. Une fois qu’on le lui a dit, son état s’est rapidement amélioré. Ses attentes négatives l’avaient presque tué, et la vérité l’a sauvé.

L’effet placebo, ce n’est donc pas « juste dans la tête ». Que se passe-t-il concrètement dans notre cerveau ?

On dit souvent « c’est placebo » comme si cela voulait dire « c’est imaginaire », « ça ne marche pas ». En réalité, l’effet placebo est un phénomène bien réel, avec des mécanismes physiologiques mesurables. Sans que nous en ayons conscience, notre cerveau ne cesse d’anticiper ce qui va se passer. Il ne se contente pas d’enregistrer le présent : il prédit l’avenir à partir de ce qu’il a appris. Il interprète donc certains signaux du contexte de soin – une parole rassurante, un geste thérapeutique, une simple blouse blanche – comme des indices qu’une amélioration est possible. Prenons le cas de la douleur : le cerveau peut en « baisser le volume » en diffusant des endorphines. Le mot « endorphine » vient d’ailleurs de « morphine endogène », la morphine que l’on a en soi.

Nous avons en nous une véritable pharmacie. Le cerveau peut libérer ses propres analgésiques – endorphines et opioïdes endogènes –, activer nos récepteurs cannabinoïdes pour produire apaisement et bien-être, et mobiliser les circuits dopaminergiques qui déclenchent motivation et plaisir. Une étude de 2021 illustre ce mécanisme de façon assez stupéfiante. Tous les participants recevaient un placebo. On disait à certains : « Ce traitement agira dans 5 minutes. » Et aux autres : « Ce traitement agira dans 20 minutes. » Il y avait une horloge dans la pièce. Résultat : le soulagement s’est produit exactement au moment annoncé pour chaque groupe. Le cerveau a pris l’information au pied de la lettre !

Sommes-nous tous égaux face au placebo ?

Il n’existe pas de « profil placebo-répondeur ». Tout le monde en a la capacité, parce que c’est ancré dans le fonctionnement de base de notre cerveau. Ce qui varie, c’est le moment dans la vie : on est plus ou moins sensible au contexte selon les périodes. Et surtout, les déclencheurs sont très personnels. Le cerveau apprend par association, tout au long de la vie. Enfant, quand j’avais mal, ma mère me donnait un comprimé effervescent. Mon cerveau a donc appris à associer ce petit bruit à l’idée que ça allait aller mieux.

Aujourd’hui encore, ce son déclenche chez moi une cascade de signaux neurophysiologiques qui atténuent la douleur, avant même que la moindre molécule active ait pu agir. Je suis conditionné. Comme nous le sommes tous, mais chacun différemment. Ce bruit effervescent ne déclenchera probablement rien chez vous si vous n’avez pas vécu cette association-là. C’est ce qui explique qu’il n’existe pas de placebo universel. Il n’y a pas de recette miracle qui fonctionnerait pour tout le monde. L’effet placebo est toujours une rencontre entre un contexte et une histoire personnelle. D’ailleurs, à la fin de notre ouvrage, chacun des auteurs raconte son propre placebo, et ils n’ont rien en commun !

Extrait du magazine La Vie - août 2026

A suivre...

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mercredi 19 août 2026

Rien ne manque


Le sage ne rencontre pas de difficultés. Car il vit dans la conscience des difficultés. Et donc il n'en souffre pas.
Sois content de ce que tu as. Réjouis-toi de la réalité telle qu'elle est.

Quand tu comprends que rien ne manque, le monde entier t'appartient.
~ Lao Tseu

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«Si vous voulez réveiller toute l'humanité, alors réveillez-vous complètement.
Si vous voulez vous éloigner du monde de la souffrance, alors éloignez-vous de tout ce qui est sombre et négatif en vous.
En vérité, le plus grand cadeau que vous ayez à donner est celui de votre propre transformation.»

~ Lao Tseu
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mardi 18 août 2026

S'incarner


Je me suis beaucoup interrogée, en poésie comme ailleurs, sur la manière dont on pouvait vraiment s’incarner. Je ne suis pas dans la peau des autres, je ne sais donc absolument pas ce que signifie ce verbe pour eux. 
L’expérience doit être différente pour chacun. Ne serait-ce pas fascinant de pouvoir se glisser brièvement dans la peau de ceux que nous rencontrons ?
Peut-être ai-je rencontré plus que d’autres la difficulté de coïncider avec son propre corps. Mais j’ai constaté, en écoutant et en observant de nombreuses personnes différentes, que souvent les pensées nous arrachent à nos sensations et même à nos émotions. Nous connaissons assez bien les sensations et émotions heureuses mais celles qui nous déplaisent, il m'apparaît que nous sommes assez habiles pour les fuir. Cette habileté vient sans doute du fait que nous avons appris à les éviter très tôt, dès notre plus jeune âge. Il me semble que notre société exhibe le corps, en le codifiant et en le condamnant à la honte de ses particularités (même si les choses progressent un peu, heureusement), sans nous apprendre à l’habiter… 
Mon dernier recueil de poèmes, La Grâce des faux pas (Sans escale, 2026), est sans doute celui qui parle le plus de cette tentative de revenir au corps. Il est d’ailleurs inauguré par deux très belles citations de Claudine Bohi, dont je ne résiste pas à citer ici l’une d’elles : 
« c’est par le corps entier que nous nous apprenons / avant les mots le monde entrait en nous par tous nos pores […] ». (Parfois l’un d’entre nous, L’herbe qui tremble, 2023).
Quant à mon dernier jeu, l'Oracle alphamythique, il propose systématiquement, pour chaque carte tirée au sort, d’entrer dans la posture de la lettre alphabétique associée à une divinité mythologique. J’ai consacré les trois premières lettres de l’alphabet à cette étape fondamentale qui consiste à s’incarner vraiment : A – B – C. 
Apparaître pour s’Ancrer et s’Affirmer avec Apollon, écouter ses Besoins de Bien-être avec le Bébé Bacchus et Contacter le monde avec Créativité avec Cérès, la Cultivatrice : autant d’attitudes physiques qui peuvent permettre de mieux commencer sa journée, par exemple…

Sabine Dewulf

Illustration de la carte de l'oracle : Marie Dewulf.

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lundi 17 août 2026

Accueillir

 

"J'ai toujours voulu
tout accueillir tout aimer
tout faire vivre
d'un seul regard démultiplié
m'accorder à ma ligne de plus haute tension
par-delà la fatigue
par-delà l'épuisement
tout accueillir tout
aimer
aller
aller plus avant
vers les grands creusets de l'effervescence
ne jamais en finir avec l'infini
doter chaque instant
d'une présence authentique
dernier souffle premier souffle
REPRENDRE HALEINE"
Zéno Bianu 1950-2026 - Satori Express
sculpture: Sachiko Kam

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« Devoir de vacances »


- « Avec »
ou
« sans »
Nuage,
regarde :
le Ciel
- Nous passons notre vie à observer
ce qui apparaît et ce qui disparaît
ce qui nait et ce qui meurt,
nous ne voyons pas
ce qui jamais n’apparaît, ni ne disparaît,
ce qui n’est jamais né et ne mourra jamais,
nous ne voyons pas le ciel…
Nous prenons pour réel
ce qui nait et ce qui meurt,
ce qui apparaît et ce qui disparaît
dans la conscience,
nous oublions la Conscience…
- « Avec »
ou
« sans »
Apparition,
regarde :
l’Espace
- « Avec »
ou
« sans »
Bruits,
écoute :
le Silence
- « Avec »
ou
« sans »
Douleurs,
observe :
la Vie
- « Avec »
ou
« sans »
Objet,
choisis :
l’Amour.
Jean-Yves Leloup, août 2026

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dimanche 16 août 2026

Elévation


 Le 15 Août, les Chrétiens catholiques fêtent l’Assomption de Marie, mère de Jésus. Ce mystère fait le sujet de beaucoup de discussions entre spécialistes.

Pour moi, cette fête évoque simplement l’idée de m’élever. Qu’est-ce qui permet de m’élever ?

    – Oh, tout simplement le détachement de la matière.

M’alléger de ce qui encombre mon environnement.

Pierre Rabhi préconisait la sobriété heureuse, nécessaire individuellement, et aussi pour l’avenir de la planète. Le bouleversement climatique va nous obliger à plus de sobriété. Même une alimentation simple va devenir plus coûteuse ; la sécheresse commence à nous en faire faire l’expérience. Ça, c’est la sobriété obligée. Mais la sobriété heureuse, c’est autre chose.

C’est trouver le plaisir de se déposséder. Aïe ! À la rigueur vendre ; ça, je peux.

Mais donner m’est bien plus difficile.

Comme tout le monde, se débarrasser de ce qui encombre, c’est facile. Confondre Emmaüs avec une succursale de la poubelle, en me faisant croire que je fais « une bonne action », pas de problème !

Mais donner ce qui a une valeur marchande et pire une valeur affective, là je coince. Là, je vais avoir besoin de la foi.

« Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » rappelle Saint Paul. À vérifier.

Pourtant la piste de la sobriété heureuse passe inévitablement par cet allègement.

Là est le début de l’Ascension.

Puis quitter la terre, en y laissant le lourd, n’avoir plus que son corps à donner, doit grandement faciliter les choses.

Je verrai bien ce que j’aurai réussi à lâcher.

Christian Rœsch - directeur de la publication de Reflets


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samedi 15 août 2026

L'humilité ?

 Je me souviens qu’à seize ou dix sept ans, déjà, je m’interrogeais dans une sorte de journal que je n’ai pas tenu longtemps sur la vraie nature de l’humilité. 

Je pourrais presque dire que j’en suis toujours là cinquante ans plus tard. 

Pas tout à fait quand même car, au vrai, la nature essentielle de ce qu’on peut appeler humilité me parait très claire et précise : l’humilité, c’est de ne rien s’attribuer de ce que les autres vous attribuent à tort ou à raison. 

Qualités, bien sûr, mais aussi et c’est déjà moins immédiatement compréhensible, défauts. 

Si on me fait des compliments, ou même simplement si on me remercie de quelque chose que j’ai pu faire, dire, je ne sens pas, je ne sens plus, du moins je le crois sincèrement, qu’il s’agisse de « moi », qu’il soit en quoi que ce soit légitime de me l’attribuer. 

Je sais bien que ce qui a pu se faire ou s’exprimer d’utile, de bienfaisant, de juste, et pour lequel je me vois remercié ou complimenté, est passé à travers « moi », ma personne,  mon style, ma forme. 

Mais me l’attribuer, l’attribuer à cette forme, à cette personne, m’apparait comme non seulement absurde mais comme l’essence de la prétention. 

Prétendre, qu’est ce sinon se prendre ou se montrer pour ce qu’on n’est pas vraiment ? 

Or, mes qualités, mes accomplissements, ne procèdent pas de quelque magnificence de ma personne. Les dons même que je peux avoir - lesquels d’ailleurs coexistent avec tant d’inaptitudes- m’ont été, justement et comme le dit si bien le mot, donnés. Tout au plus ma personne les a-t-elle cultivés mais là aussi, où est la part de déterminisme, de conditions et circonstances qui m’ont donné loisir et contexte pour être à même de cultiver les dons en question ? 

Bref, je me sens incapable aujourd’hui de « prendre » pour moi les remerciements, compliments, etc.

 Bien sûr, je les reçois, je remercie, tandis qu’intérieurement je les remets … au Plus Grand, au mystère. 

Alors, est ce humilité ? 

Le difficile, c’est que l’écrivant,  je m’attribuerais moi même le qualificatif de « humble », ce qui serait tout de même un comble ! 

Mais enfin comment s’en sortir, ou alors en se taisant, en demeurant complètement invisible… Et là aussi, au cas où je serais « humble », il serait absurde qu’il y ait en moi quelqu’un pour s’en vanter !

Le « moi » au sens de l’ego n’est jamais humble, comme l’eau n’est jamais sèche ou le feu froid. 

Si comme je l’écrivais plus haut, mes qualités ne m’appartiennent pas, mes défauts non plus. 

Ce n’est pas une raison loin s’en faut pour ne pas m’en sentir responsable. 

M’en sentir : le sujet conscient en moi. 

Le moi ego se défend, minimise ses défauts, se récrie, se rééquilibre, se tient constamment sur la défensive. Le sujet conscient n’aspire qu’à la vérité, voir, reconnaitre. Et donc au dépouillement de ce qui est excroissance, boursouflure du moi. 

Je ne parle pas des défauts en tant que caractéristiques de l’être humain que je suis, produit de ses gênes, de son éducation, etc. 

Si par exemple je suis inapte en matière manuelle, il n’y a pas à y voir une boursouflure du moi, de même que mon absence quasi pathologique de sens de l’orientation. Je peux faire des efforts mais je serai nul jusqu’au bout et ce n’est d’ailleurs pas un problème, sinon que ce serait bien pratique de savoir bricoler ou m’orienter. 

Donc, les failles ou manifestations de l’ego qui se manifestent en la personne que je suis, il m’incombe d’en être responsable pour autant que possible les dépasser. 

Responsable mais pas coupable.

Derrière toutes ces failles, ces ridicules, ces postures, il y a une souffrance pas encore pleinement vue et assumée, un enfant qui pleure ou enrage. 

Voilà ma perspective présente quand à l’humilité. 

Après, j’avoue ne pas avoir beaucoup de goût pour ce que j’appelle l’humilité psychologique - et que je distinguerais de l’humilité objective - cette espèce de convenance à finalement paraitre humble, à ne pas trop se montrer, pour ne pas dire se planquer, quitte à au final se montrer très ombrageux, susceptible. 

Dans ma jeunesse et même bien plus tard, tout en n’étant au final pas si dupe, je pouvais, par souffrance, faire preuve d’arrogance, ou trop parler de moi, manquer d’une certaine forme de pudeur et de réserve, et je comprends qu’on ait pu m’en faire grief. 

J’avais aussi ce côté «j’ai compris et pas vous et je vous le fais sentir», la revanche de l’enfant blessé par les moqueries de sa différence et de ses inaptitudes matérielles, puis jeune adulte exalté pour ses facilités intellectuelles et artistiques. Ce côté «Tremblez Minables». 

J’espère avoir appris de tout ce qui a pu m’être à juste titre souvent pointé, même si tout cela avait aussi sa large part de protections, de jalousies etc. 

Et il m’est souvent arrivé et m’arrive encore de me sentir ébahi par la prétention pour moi objective de telle ou tel qui ne se croit pas prétentieux.

Bref, pas si évident cette question de l’humilité. 

Pour finir , je me sens si profondément, si sincèrement animé de l’aspiration à me dépouiller de tout ce qui est en trop pour que seule reste mon humanité transparente à ce qui la fonde, au Plus Grand…

Et je sais devoir encore traquer avec bienveillance ce qui pourrait m’échapper de cet ego toujours prompt à se rengorger, à s’approprier, à faire son malin, son intéressant … 

Mais c’est si vite fait de se méprendre. 

On pourrait lire quasiment toute l’œuvre sublime d’un Walt Whitman comme une vantardise obscène. « Je me célèbre moi même », « je suis fort, libre » etc etc. 

De ce point de vue là, il y a aussi une sorte d’abîme culturel entre une sensibilité littéraire et une approche se voulant exclusivement « spirituelle », étrangère à cette sensibilité, qui, du coup, me parait très linéaire, rivée au premier degré, peu réceptive au mystère à la complexité, au paradoxe. 

Gilles Farcet

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