En tant que kinésithérapeute, avez-vous observé ces phénomènes dans votre propre pratique ?
Oui, et parfois de façon cocasse. Je me souviens d’une patiente à qui je faisais une mobilisation du dos : à un moment, c’est mon propre poignet qui a craqué. Elle a aussitôt soufflé : « Ah, ça y est, ça va mieux. » Quand je lui ai dit que c’était mon articulation à moi, on a ri ensemble, et cela nous a permis d’avoir une vraie conversation. Elle avait associé le craquement à la guérison. Attention, ce n’est pas imaginaire ! Ce craquement avait bel et bien déclenché quelque chose de réel dans sa perception de la douleur.
On voit d’ailleurs beaucoup cela avec des pratiques comme l’ostéopathie : des patients qui attendent qu’un dos « craque » pour avoir la certitude que le traitement a fonctionné. Le craquement en lui-même ne répare pourtant rien : il est provoqué par des bulles d’air qui éclatent dans l’articulation. Mais il peut déclencher un effet placebo puissant, parce que le cerveau l’a associé à une idée de réalignement, de réparation.
Quel rôle joue la relation soignant-soigné ?
C’est fondamental. Quand la relation est bonne, elle envoie un signal très fort : « Je suis entendu, pris au sérieux, quelque chose est en train d’être fait pour moi. » Ce signal renforce les attentes positives et active les mécanismes dont on vient de parler. À l’inverse, une relation froide, expéditive ou anxiogène peut affaiblir l’effet d’un traitement par ailleurs efficace. Le soin, ce n’est jamais seulement une molécule ou un geste technique. C’est aussi la façon dont cette molécule ou ce geste sont donnés.
Et c’est un point essentiel : l’effet placebo n’est pas propre aux traitements placebo. Il est présent dans tous les soins ! Quand vous allez chez le médecin, quand vous entrez dans une pharmacie, quand vous poussez la porte d’un hôpital, il y a déjà de l’effet placebo. Lorsqu’on teste une substance active en utilisant un groupe placebo, on veut savoir ce que celle-ci va apporter en plus de l’effet placebo ! La vraie question est donc celle-là : comment donner aux soignants les moyens de maximiser cette dimension dans ce qu’ils font déjà ?
Un placebo fonctionne-t-il encore quand le patient sait que c’est un placebo ?
Oui, et c’est là que les résultats sont vraiment surprenants. Les études sur le « placebo ouvert » que nous avons menées au laboratoire TIMC montrent quelque chose d’inattendu : si le traitement est bien expliqué, le fait de savoir qu’il s’agit d’un placebo n’en annule pas les effets. Le placebo ouvert marche aussi bien que le placebo donné à l’insu de la personne. C’est plutôt rassurant, car si parler du placebo suffisait à le neutraliser, écrire un livre sur le sujet serait une mauvaise idée ! L’effet placebo, c’est de l’apprentissage du système nerveux. C’est comme un réflexe : qu’on le sache ou pas, il se déclenche dans le contexte approprié.
Quelles sont les limites de l’effet placebo ?
Il agit sur des symptômes modulés par le système nerveux central : la douleur, l’anxiété, la fatigue, certaines fonctions motrices. Il y a par exemple des études prometteuses sur la fatigue liée à la chimiothérapie où des placebos ouverts ont permis aux patients de se sentir moins épuisés.
Mais le placebo ne traite pas les causes des maladies. Il ne répare pas un os cassé, ne détruit pas un virus, ne fait pas disparaître une tumeur.
Ces mécanismes que vous décrivez peuvent-ils s’appliquer à d’autres pratiques comme la prière ou la méditation ?
Oui, certains mécanismes comparables peuvent se mettre en jeu, mais il faut le dire avec nuance. La science peut étudier les effets physiologiques de ces pratiques. Elle ne se prononce pas sur leur dimension spirituelle. Ce qu’on peut dire, c’est que toute pratique inscrite dans un contexte porteur de sens peut mobiliser ces mécanismes : un rituel ou bien une attente positive. On retrouve exactement la même chose chez les sportifs de haut niveau avec leurs rituels d’avant compétition. Si on les perturbe, les athlètes se sentent moins performants. Ce n’est pas de la superstition, mais de l’apprentissage.
Ces découvertes peuvent-elles transformer la médecine ?
Elles aident surtout à mieux comprendre la médecine d’aujourd’hui. Ce que montre l’effet placebo, c’est que l’efficacité d’un soin ne dépend pas seulement de ce qu’on administre, mais aussi de la manière dont on le fait. Une même molécule, une même séance de rééducation peuvent produire des effets très différents selon le contexte, la relation, les mots employés, le temps disponible. Et là, franchement, c’est inquiétant, car le système de soin actuel a tendance à prioriser le traitement au détriment du soin lui-même. Si votre médecin n’a que deux minutes, s’il est épuisé, si vous attendez des semaines avant de le voir, le contexte thérapeutique est déjà abîmé avant même que le soin commence.
Et ce n’est pas seulement une question de placebo. Quand on a du temps de consultation, on passe moins à côté d’un diagnostic. Quand un soignant écoute vraiment, les patients se livrent mieux. Quand le soin se passe bien, les gens adhèrent davantage au traitement. Tout cela se renforce. Le placebo et le nocebo sont peut-être un argument de plus pour défendre une certaine idée du soin. Mais l’argument de fond, c’est simplement que le soin, ce n’est pas que le traitement. Le temps, l’écoute, la qualité de la relation en sont des ingrédients précieux.
Extrait de La Vie (08/2026)
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