jeudi 17 mars 2016

Denise Desjardins, dernier livre et dernière page...


Une fleur d'être qui a aidé tant d'autres à s'épanouir...




À quatre-vingt-douze ans, Denise Desjardins compose avec Les Fleurs de l'âge un recueil intimiste dans lequel elle évoque son passé d'artiste et de voyageuse, ses rencontres avec les grands maîtres spirituels, ses attachements, mais aussi et surtout sa vie d'aujourd'hui, vouée au calme et à la contemplation. Si son corps est devenu fragile, son esprit, lui, n'a rien perdu de sa vivacité : tel un vieil arbre fruitier qui continue de nourrir généreusement oiseaux et passants, elle s'efforce de transmettre ce qu'elle a reçu en abondance. Attentive au germe d'éveil caché en elle, elle s'émerveille des dons de la nature. Elle observe les ciels changeants, noue des conversations avec les fleurs et les tourterelles, tout en laissant refluer les images du film de sa vie résolument hors du commun.







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Les conseils écologiques de Jean-Marie Pelt


Jean-Marie Pelt, récemment disparu de notre terre, nous donne des conseils pour la préserver :




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mardi 15 mars 2016

Pierre Rabhi, un philosophe aux pieds sur terre

Paysan français d’origine algérienne, cet écrivain engagé de 77 ans a développé, tout au long de sa vie, un guide de conduite respectueux de la terre et de ses « lois ».

Vous dites qu'on peut nourrir toute l'humanité. Comment faut-il procéder ?

La faim dans le monde peut se résoudre si on considère que c'est une urgence. Les ressources de la Terre sont immenses. Un simple grain de blé pourrait nourrir l'humanité. Vous le semez, il se démultiplie. Chaque épi contient quarante à cinquante graines. La prodigalité de la vie est infinie. Mais la planète est divisée entre une minorité, qui accapare les ressources, et des indigents, qui ne sont pas invités au festin. Notre société produit en surabondance, à tel point qu'elle gaspille énormément.

L'agroécologie, ça consiste en quoi ?

Cela permet de produire notre nourriture en respectant la terre, sans l'empoisonner. Une terre vivante est une terre qui a gardé toutes ses facultés pour donner la vie. Quand on l'examine, on constate qu'elle est pleine de microbes, de micro-organismes, vers de terre, insectes, etc. Dès lors qu'on amène des poisons, on tue tout. Et on cultive sur des substrats morts.

Vous affirmez avoir un contentieux avec la modernité. D'où vient-il ?

La modernité est prétentieuse. L'être humain a cru qu'il était un dieu et qu'avec sa technologie, il produirait du bonheur. Malheureusement, la société prospère dans une consommation exponentielle d'anxiolytiques. Le bonheur escompté n'est pas là. Il n'y a jamais eu autant de tristesse et de désarroi que dans la société qui est censée les éradiquer.

Vous avez été ouvrier spécialisé dans les années 1960. Comment cette expérience a-t-elle pesé sur votre réflexion ?

C'est là que j'ai pris conscience de la condition humaine. Je travaillais dans une ville, dans cette complexe société urbaine, où les individus étaient subordonnés au service d'une logique de l'argent. J'avais l'impression de vies gâchées. On vous donne un salaire, vous donnez votre vie.
Il faudra bien qu'on s'interroge un jour : existe-t-il une vie avant la mort, et non pas après la mort ? Si vivre, c'est arriver au monde, faire des études, trimer toute sa vie jusqu'à la retraite, je ne vois pas l'intérêt. On m'aurait dit : voilà ce que sera ta vie, j'aurais dit que je préférais ne pas exister. De la maternelle à l'université, on veut travailler dans des boîtes, aller s'amuser en boite avec une caisse, jusqu'à la boîte à vieux, la boite définitive… Notre civilisation n'est pas réussie. J'ai voulu retourner à la terre.

Que signifie le retour à la terre ?

Pendant les guerres, lorsqu'il n'y a plus rien à manger, chacun se souvient du cousin qu'il a à la campagne, qui possède à manger. C'est lui, le pauvre type qui n'a pas réussi. J'ai écrit Le recours à la terre pour dire : cette société ne tiendra pas. La vie n'est pas dans le béton, mais dans la nature. Il y aura forcément un transfert de population des sphères urbaines vers l'espace rural.
Une fois que le secourisme social va s'arrêter, que se passera-t-il ? J'avais imaginé des oasis en tous lieux, en poussant au regroupement des gens, afin qu'ils mutualisent leurs compétences et leur savoir-faire. Chaque oasis comporterait une vingtaine d'habitants, qui vivraient en solidarité, avec des cours pour les enfants et les collégiens, sur la base de l'échange, sans obligation de se rémunérer.

Vous vous êtes converti au catholicisme. Quelle part occupe le divin dans votre réflexion ?

Pour moi, c'est une évidence. Seulement, cette évidence, on a voulu se l'approprier. Les religions ont fabriqué Dieu. Elles l'ont personnalisé. En le personnalisant, chacun s'est construit son Dieu et se bat de tous les côtés. La spiritualité ne peut tenir dans une cage. Je suis très attaché à la notion d'amour, à la puissance de l'amour, ainsi qu'à la figure du Christ, qui a bouleversé l'ordre social, lorsqu'il s'est levé contre l'autorité religieuse, en disant qu'elle n'existait pas et qu'elle appartenait à chacun. Le précepte fondamental est d'aimer, même nos ennemis. Si on aimait, le monde changerait. J'ai beaucoup lu l'Évangile, la Bible, et j'ai été séduit par cet individu qui parlait d'amour.

Ses dates clés

1938 : naissance de Rabah Rabhi, à Kenadsa, en Algérie.
1954 : conversion au christianisme, à Oran. Il choisit le prénom Pierre.
1960 : Pierre Rabhi décide de s'exiler en Ardèche, pour retourner à la terre.
1981 : il se rend au Burkina Faso en tant que « paysan sans frontières » afin de partager son expérience.
1994 : il commence à animer le mouvement Oasis en tous lieux (promouvoir le retour à une terre nourricière et la reconstitution du lien social).
2002 : lancement du mouvement Colibris (sensibiliser aux questions de l'agroécologie et de la nature).

Son rapport à l'Ouest

Pierre Rabhi s'est lié d'amitié avec Constance de Polignac, princesse propriétaire auvergnate d'un domaine breton, à Kerbastic, près de Guidel (Morbihan).
Constance de Polignac avait hérité, à la mort de son oncle, d'un château et d'un parc gigantesque, mais stérile et dégénéré. Aussi, lorsqu'en 2009 Pierre Rabhi l'invite à un « dîner biologique » à Paris, ils se découvrent des atomes crochus. Elle finit par proposer à Pierre Rabhi de l'aider à réhabiliter son domaine.
Le projet séduit le paysan de l'oued algérien, qui y voit une bonne façon de tester ses recettes. La princesse et lui ont noué depuis une amitié durable. Le domaine, magnifique, a déjà repris des couleurs.
Les légumes servis au restaurant du château viennent du potager, où s'appliquent rigoureusement les principes de l'agroécologie.
source : Ouest France


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dimanche 13 mars 2016

Allez avec la Vie...










Christian Bobin ou la poésie miroir



Il n'y a rien de plus rare, ni de plus vivant, ni de plus important au monde que d'essayer de rencontrer quelqu'un. 
L'autre est un miroir. 

Si le miroir est de bonne qualité, il nous permet de nous deviner en lui. 
Il y a très peu d'événements fondateurs dans une existence. Quatre ou cinq. Tout ce qui mérite le nom d'événement est sans doute de l'ordre de la rencontre. Le coup porté par une émotion, le bouleversement induit par une beauté ou une épreuve, font que l'on se rencontre soi-même tout en découvrant autre chose de soi. 

La rencontre est le but et le sens d'une vie humaine. 
Elle permet qu'on ne la traverse pas en somnambule. 
Quand mes yeux se fermeront, ils le feront sur une immense bibliothèque constituée par des visages qui m'auront ému, troublé, éclairé. Un visage est éclairant quand un être est bienveillant et qu'il est tourné vers autre chose que lui-même. 

Le soin qu'il prend de l'autre, l'illumine, le rend vivant. 
Il capte une lumière et la renvoie. 
C'est quelque chose de rare. 
La richesse de cette vie est faite surtout de visages et de quelques paroles. Les mots ne sont pas les plus importants. Ils enferment parfois. Alors que quand ils sont simplement allusifs, à peine écrits, ils amènent le lecteur à faire un travail psychique et délivrant sur lui-même. 

Les livres sont agencés pour permettre à un silence bienfaisant, fraternel, de venir. Dans cet espace, quelque chose de l'auteur rencontre le lecteur et celui-ci y rencontre quelque chose de lui. 
Dans ce monde, on parle trop pour ne rien dire. 
Écrire permet d'aérer le langage, de faire venir de la lumière, quelque chose de neuf et de silencieux entre les mots, sous les phrases. 
Ce silence est bienfaisant.


- Christian Bobin
(Interview Le Point.fr)





samedi 12 mars 2016

Entretien avec Lee Lozowick (3)


WIE : J'ai entendu dire que vous parliez de vous comme étant un enseignant de sagesse folle, un bouffon divin, le fou de Dieu.

LL : J'aime me voir comme un enseignant subtil de sagesse folle.


WIE : Qu'est-ce que vous voulez dire ?

LL : Je me vois comme un enseignant subtil de sagesse folle parce qu'en général, ce que je manifeste est extrêmement conservateur. Des élèves me disent «votre énergie est si révolutionnaire». C'est bien bon, et au début, je faisais bien plus de choses avec mes élèves, on allait danser ou je faisais des choses étranges. Mais depuis dix ans, je suis content de vivre à l'ashram, de faire tous les jours la même chose et de manger ma salade. Apparemment, de l'extérieur un enseignant de sagesse folle est quelqu'un qui agit de manière folle pour provoquer ou choquer les élèves dans la perspective d'une sorte de changement de contexte. Je fais maintenant cela si rarement que c'est bien gentil de la part de mes élèves de continuer de me considérer comme un enseignant de sagesse folle. En fait, c'est ce que je suis, mais les subtilités en sont si obscures que je suis toujours surpris quand quelqu'un les voit.

WIE : Qu'est-ce que la sagesse folle ?

LL : L'un des aspects principaux de la sagesse folle est que l'enseignant utilise tous comportements, peu importe qu'ils soient choquants, irrévérencieux ou perturbants, seulement, et seulement si, ce comportement a une très grande chance de provoquer un changement chez l'élève, un approfondissement en lui. Bien entendu, à notre époque, en raison de l'industrie de la communication, on entend parler partout dans le monde de chaque abruti dont l'ego s'arroge un rôle de sagesse folle et qui s'en va, utilisant des techniques de choc quand bon lui semble, en négligeant totalement le choix du moment. Tout est dans le choix du moment. Gurdjieff était un maître en la matière. Il ne se limitait pas à provoquer un choc comme un chercheur scientifique, pour voir le résultat. Il ne provoquait un choc que lorsque les chances de succès, en termes d'approfondissement de la relation d'un élève au Divin, étaient élevées. Cela ne marchait pas toujours parce qu'il ne s'agissait que d'une probabilité mais il ne le faisait pas au hasard. Et les enseignants que j'appelle des charlatans aujourd'hui sont complètement irresponsables dans leur utilisation de leur pouvoir et de leur manifestation de la folie. J'aurais de la considération pour un enseignant de sagesse folle qui utiliserait n'importe quel moyen, mais jamais de manière arbitraire ni en suivant sa motivation personnelle. Celui-là n'utiliserait des méthodes frappantes et choquantes que dans des circonstances bien particulières et exactement au bon moment. C'est comme de tailler un diamant - si vous ne comprenez pas la structure de la pierre et que vous la frappez d'un coup de ciseaux, vous n'obtiendrez que de la poussière de diamant. Vous devez en connaître exactement la structure, parce que vous devez l'attaquer par un point de fracture particulier. Si vous l'attaquez entre deux points de fracture, vous briserez la pierre au lieu d'obtenir un bijou parfaitement ciselé. Il en va de même pour les êtres humains. Ils ont ce que l'on pourrait appeler des lignes de révélation, ou des lignes d'éveil. Un enseignant de sagesse folle est un maître du ciselage. Un charlatan est quelqu'un qui se contente de prendre le marteau et de frapper et tailler à l'aveuglette en espérant qu'il y aura un résultat positif - ou peut-être qu'il ne s'en inquiète même pas mais qu'il s'en fiche même complètement et adore simplement l'euphorie de l'exercice du pouvoir et que les gens rampent à ses pieds.

WIE : La manière dont vous décrivez la sagesse folle ressemble à une science très précise.


LL : En fait, l'homme de science est spontané et instinctif. Ce n'est pas une science du mental. C'est l'art de tenir son rôle.

WIE : Une manière habituelle de décrire la sagesse folle est de dire que ultimement, nous ne pouvons pas comprendre la Réalité avec l'intellect ; l'enseignant de sagesse folle agit ainsi pour ainsi dire, pour exploser le mental.

LL : C'est l'une des révélations qui peut approfondir la relation d'un élève au divin. Alors on peut faire quelque chose dans une circonstance donnée pour provoquer la réalisation du fait que la réalité n'est pas linéaire. Mais en général on ne fonctionnerait pas comme ça tout le temps simplement pour le prouver. C'est seulement au moment où l'élève est sur le point de vraiment comprendre ce point, au delà de la simple connaissance de la ligne du parti. Une autre considération importante est que le comportement qui démontre l'absurdité de la linéarité ne serait pas nécessairement un comportement violent ou le type de comportement qui laisserait des cicatrices psychologiques.

WIE : Beaucoup d'enseignants de sagesse folle dont on entend parler n'adopteraient pas nécessairement cette position. Je sais que vous êtes connu pour votre côté extrême, provocateur, et parfois imprévisible, alors vous êtes en un sens dans le camp de la sagesse folle. Je sais aussi qu'avec vos élèves des exigences particulières, ou des règles sont requises. Par exemple être célibataire ou monogame. Vous n'autorisez pas les relations passagères.

LL : Je ne dirais pas que nous ne les autorisons pas, nous ne les recommandons pas. Cela ne signifie pas que si quelqu'un a des relations passagères, il perdra son statut d'élève et sera exclu de l'école. Mes élèves ont très peu de relations passagères, parce que je suis si puritain dans mes attitudes. Mais les règles ne consistent pas à exclure les gens qui les enfreignent.

WIE : Vous recommandez à vos élèves de ne pas boire d'alcool, au moins dans l'ashram.

LL : Ni cigarettes, ni caféine. Ce n'est pas drôle ! Ni sexe, ni alcool, ni caféine, ni tabac, ni drogues. C'est pour ça qu'on va si souvent au cinéma.

WIE : Mais quand on pense à des personnes comme Trungpa Rinpoche ou Osho, c'est bien différent. Alors, vous mettre dans le camp de la sagesse folle ne me semble pas complètement juste. Vous avez l'air d'être différent de tous ceux que l'on identifie à la sagesse folle.


LL : Cela fait partie de mon style sagesse folle. C'est drôle parce que j'ai une estime absolue pour Trungpa, absolue. A mon sens, il ne pouvait pas mal agir, même s' il a fait des trucs vraiment nuls. Il y en a d'autres qui font bien moins que Trungpa n'a fait et que je ne considère même pas comme des enseignants à quelque degré que ce soit, dont je pense qu'ils sont complètement dupes d'eux-mêmes, et que j'appellerais des charlatans. Alors, entre ceux que je respecte et ceux que je ne respecte pas, c'est vraiment instinctif. Cela ne repose pas sur une quelconque linéarité, parce que certains enseignants sont considérés comme des enseignants de folle sagesse à cause de leur comportement alors que je pense qu'ils sont tout simplement fous, et absolument pas des enseignants. Et pourtant envers Trungpa, dont le comportement était complètement insensé, j'ai une estime absolue.

WIE : Beaucoup d'entre nous au moins ne remettent pas en question le fait que Trungpa avait atteint un degré de réalisation élevé. Il avait un effet immense sur bien des personnes. Et ses étudiants prétendaient bien sûr qu'il était un enseignant de sagesse folle, aussi précis qu'un ciseau à diamant. Et pourtant le résultat de certains de ses comportements n'a pas été si concluant. Voyez le scandale lié au sida et au sexe qui a mis en cause son successeur, Osel Tendzin. Et Osel Tendzin et d'autres élèves sont également devenus alcooliques. Je pense que souvent les élèves essaient d'imiter leur enseignant, et reproduisent, peut être inconsciemment, les attitudes de leur maître. Quand on voyait Trungpa, il était presque inévitable que ses élèves feraient de même.

LL : Oui c'est un danger et on ne peut rien y faire, j'imagine. Un véritable enseignant essaierait de décourager ses élèves, mais on ne peut rien y faire. Les élèves vont copier l'enseignant, et parfois, ils amèneront l'intégrité, mais dans la plupart des cas, non. Alors ce que l'on voit ce sont ces cas où il n'y a aucune intégrité. De mon point de vue, le fait que les élèves copient l'enseignant et que l'enseignant ne peut les en empêcher, n'est pas nécessairement à mettre au passif du maître. Chaque nouvel élève doit comprendre cela dans mon école : «Fais ce que je dis, pas ce que je fais». Je décourage vivement les élèves à copier mon comportement.

WIE : Ne vous imposez-vous pas les mêmes critères que ceux que vous aimeriez voir respectés par vos élèves ?

LL : Absolument pas.

WIE : Pourquoi ?

LL : Je pourrais vous donner une bonne raison, mais il se pourrait que ce ne soit pas la vraie raison. La manière dont j'enseigne est instinctivement faite pour optimiser la possibilité pour mes élèves de dupliquer mon état de conscience. Le comportement n'a rien à voir avec ça. Alors je les décourage vivement de m'imiter. De toute façon, certains le font à un certain niveau. La fonction de l'enseignant est d'optimiser la duplication d'un état de conscience, pas nécessairement de produire une copie conforme de l'enseignant.

WIE : Mais il semble que le comportement pourrait être pertinent pour expliquer «cet esclavage spontané à la volonté de Dieu» dont vous parliez. Et c'est le type de comportement que vous voudriez trouver chez vos élèves.

LL : Non, parce que ma fonction est différente de celle de mes élèves. Ma fonction est de les amener à un alignement avec la volonté divine. Leur fonction après cela dépendra de la volonté de Dieu. Cela n'a rien à voir avec moi ou avec eux. Je n'entraîne pas des enseignants. Si l'un d'entre eux ou plusieurs s'éveillent, ils deviendront peut-être enseignants, mais peut-être pas. Cela dépend de la volonté de Dieu. Cela n'a rien à voir avec ce que je veux ou ce qu'ils veulent. Je ne pense pas que tous les éveillés enseignent.

WIE : Mais tout de même il doit y avoir une essence, quelqu'en soit la définition ou les manifestations, de la manière dont fonctionne l'état d'éveil dans le monde.

LL : Je suis intègre dans mon travail. Peu importe ce que manifeste mon activité, si les gens réussissent à voir mon intégrité dans ce que je fais, c'est quelque chose qu'ils peuvent apprendre. C'est un modèle pour eux. Il y a, je suppose, des aspects subtils ou internes dans mon travail qui agissent comme un mécanisme à reproduire, mais pas mon activité. L'intégrité de mon engagement envers mon travail, l'intégrité de mon engagement envers mon maître, ces choses là - oui.

WIE : Vous avez aussi un groupe rock. Pour autant que je sache, vous êtes le seul enseignant spirituel à faire cela.

LL: J'espère bien. Je ne voudrais pas que le fait d'avoir un groupe rock devienne galvaudé.

WIE : Est-ce que vous essayez avec votre groupe, «Menteurs, Dieux et Mendiants», de communiquer votre enseignement, peut-être même à une plus grande échelle?

LL : Je pense que «Menteurs, Dieux et Mendiants» peut communiquer une essence de l'enseignement, même de manière subtile, à une plus grande échelle. Mais je ne me permettrais jamais de penser que le vrai travail et le yoga de l'enseignement puissent être communiqués à une grande échelle - bien que je perçoive le groupe comme un virus subtil capable de toucher un large public. Mais bien des personnes ne sont tout simplement pas attirées par le type de pratique qui mène aux effets envisagés par ce type de travail.

WIE : Qu'est-ce qui fait qu'une personne est vraiment sérieuse dans sa pratique?

LL : Etre prêt à tout sacrifier pour la réalisation divine.

WIE : Après vingt cinq ans d'enseignement, êtes-vous satisfait du résultat ?

LL : Je suis relativement satisfait du résultat, mais je ne peux être entièrement satisfait parce que les résultats sont relatifs. Je suppose que ce qui me satisferait vraiment objectivement serait de voir mon rôle dupliqué en un ou plusieurs de mes élèves. Pour l'instant, ce n'est pas le cas. J'ai eu des élèves qui ont passé des mois dans un état d'éveil mais qui, d'une manière ou d'une autre, ont adopté des comportements qui prouvent qu'ils ne sont pas entièrement réalisés. Je suis satisfait si je compare ces résultats avec ceux de n'importe quelle autre communauté, ou si je regarde la manière dont mes élèves vivent l'enseignement et leur capacité à le transmettre, mais c'est une satisfaction relative. Tant reste à faire. Et voyez-vous, même si un élève y parvient, il y a toujours plus de personnes qui en ont besoin. Je pense que la question n'est pas le bonheur ou la satisfaction. Je suis aussi occupé que je peux l'être. Le travail ne manque pas .

WIE : Quel serait l' ultime accomplissement pour vous au sein de la communauté ?

LL : Je voudrais voir chacun heureux, dans une relation équilibrée. S'aimant les uns les autres, sans aucune violence ni compétition. Ce serait suffisant. Ou sans relation, mais par choix. Avoir une relation de couple par choix ou ne pas avoir de relation de couple par choix, mais vivant une vie complètement nourrie et libre de violence et de manipulation. Ce qui a changé en vingt-cinq ans, c'est la façon dont j'utilise le langage. Au début, c'était tout le temps «Réveillez-vous, réveillez-vous, réveillez-vous». Et maintenant, c'est comme si la grâce nécessaire à l'éveil était telle qu'elle semble se produire dans le cours de nos vies mêmes, ensemble. Nous n'avons pas besoin d'y penser tout le temps, mais c'est la raison même pour laquelle nous sommes ensemble. Nous ne serions pas ensemble si cela n'en était pas la raison, alors nous n'avons pas besoin de nous appesantir dessus. Nous nous appesantissons en revanche sur le fait d'être attentifs les uns envers les autres d'une façon générale, de développer une intimité qui soit libre de toute relation passagère, de toute séduction et de tout enfantillage. C'est bien assez. 



 Cet entretien date approximativement de l’année 2000. Il a été initialement publié le 10 décembre 2014 sur la page « Lee Lozowick Tribute ».



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vendredi 11 mars 2016

Entretien avec Lee Lozowick (2)



WIE : Quel est le rôle de la discrimination dans la vie spirituelle, s'il y a discrimination ?

LL : Elle joue un rôle majeur particulièrement dans le sens où plus la nourriture est de qualité, plus le système est sain. Et cela s'applique à tout, à tous les niveaux, y compris à ce que nous lisons, aux films que nous regardons, et même, aux personnes à qui nous parlons. Si nous ne faisons pas attention aux champs énergétiques que nous croisons, la possibilité de développer un véhicule suffisamment fort et suffisamment clair pour passer au travers est minimale. Quand Bouddha parlait de la juste façon de vivre, de juste compagnie, de justes paroles, etc, je pense que c'est important. La discrimination est très importante. Nous devrions être sensibles à ce que nous portons à notre bouche, à ce que nous mettons dans notre esprit, à ceux que nous accueillons en notre compagnie, et des choses comme ça, quand nous en avons le choix. Parfois nous n'avons pas le choix. Au début, la discrimination de la part d'un élève, est juste un effort d'éducation, puis avec le temps cela devient plus instinctif. Dans mon cas, la discrimination elle-même est un geste spontané.

WIE : En 1976, vous êtes allé en Inde où vous avez rencontré le yogi Ramsuratkumar, que vous avez reconnu comme votre maître. La plupart du temps, quand les gens partent en Inde, ils y vont pour des raisons spirituelles, à la recherche de l'éveil, mais vous y êtes allé après votre éveil. Pourquoi ?

LL: Bien des changements importants qui se sont produits pendant l'évolution de mon travail d'enseignant - mon premier voyage en Inde, vivre avec des élèves, déménager en Arizona, ce genre de choses - l'ont été sans raison particulière. Sans être particulièrement intelligent, je trouve toujours des raisons, si je veux. Pour le premier voyage en Inde, c'était une volonté de rendre hommage à la source de ce que je savais être une affinité culturelle, une résonance ; pour rencontrer des enseignants, y compris ceux avec lesquels je sentais une très forte proximité, comme Ramana Maharshi ; pour visiter des ashrams ; et pour prier. Telles étaient mes raisons officielles pour y aller. Bien sûr, il m'a fallu plusieurs années pour me rendre compte de la vraie raison : un pressentiment d'ordre instinctif me poussant à m'engager à un niveau différent avec le Yogi Ramsuratkumar. Encore une fois, ce n'est qu'un point de vue rétrospectif. Lorsque je suis allé en Inde avec des élèves, j'avais prévu d'en finir avec cette affaire - y aller pour vérifier quelles étaient mes racines, et exprimer ma reconnaissance. Y aller, et puis voilà, c'était fini. Je n'avais aucune idée de ce que j'allais y trouver.

WIE : Quand vous avez rencontré pour la première fois le Yogi Ramsuratkumar, l'avez vous reconnu comme votre maître ?

LL : Non, il y a eu un premier voyage, puis un second trois ans plus tard, et ce n'est qu'une année après que j'ai commencé à lui répondre, dans une relation d'élève à maître - et encore, pas très sérieusement. Ce n'est pas avant le début des années 80, trois ou quatre ans après, que j'ai dédié ma vie à son enseignement, bien sûr sans même savoir s'il m'accepterait comme élève ou ce qui arriverait.

WIE : Vous avez dit que le Yogi Ramsuratkumar était la source de votre éveil, qui a eu lieu une année avant votre rencontre ? Comment une telle chose est-elle possible, sans même avoir rencontré la personne ?

LL : Pour un maître spirituel, le passé, le présent et le futur n'existent pas. Pour nous, tout arrive d'une façon très linéaire. En 1975, ce changement de contexte m'est arrivé. En 1976, j'ai rencontré Yogi Ramsuratkumar. En 1983, je me suis voué à lui comme à mon vrai maître. Mais pour lui, Jésus aurait pu naître 50 ans plus tard dans le futur. Une personne qui pour nous n'est pas encore née, a déjà pour lui une grande présence vivante. Le temps est complètement malléable. Alors, pour un maître tel que Yogi Ramsuratkumar, le passé, le présent et le futur sont totalement interchangeables. Il peut les interchanger à sa guise. Je ne peux pas décrire cela comme une loi physique, bien que je sois persuadé que cela est possible. C'est ainsi.

WIE : Vous a-t-il dit que cela s'était passé ainsi pour votre éveil ?

LL : Pas linéairement. Il ne s'asseyait pas pour se mettre à vous parler comme ça. D'abord, ma relation à lui était à 200% dans la réceptivité, alors je ne lui ai jamais rien demandé. Je n'ai jamais posé de questions. De temps en temps, j'étais curieux, mais sur le principe, je ne lui demandais rien, sauf le tout. Quand j'étais en sa présence, je ne faisais aucun geste dans sa direction, aucun. Alors je ne lui ai jamais demandé ce qu'il en percevait, bien qu'il ait dit des choses à des dévots indiens, que j'entendais. J'entendais mais ce n'était jamais direct. Et je savais que si je le lui demandais, il ne donnerait jamais une réponse directe.

WIE : La plupart des gens pensent qu'après l'éveil on n'a plus besoin de maître. Mais vous êtes entré dans une relation de maître à élève après votre éveil, alors que vous aviez déjà vous-même des élèves. Ressentiez-vous d'une certaine façon qu'il manquait quelque chose à votre réalisation ?

LL : Non, je ne pensais pas qu'il manquait quoi que ce soit. De mon point de vue, j'étais déjà dans cette relation au maître avant mon changement de contexte - ou le changement de contexte, puisqu'il n'était pas à moi - et c'est cela qui l'a permis. Ma relation à lui n'était pas une relation où je me sentais incomplet et où il allait compléter les pièces du puzzle. Tout cela est arrivé ; c'en est fini. C'est une histoire d'amour, c'est tout.
WIE : Quel est le but d'une relation de maître à disciple ? Quel est le rôle de cette histoire d'amour ?

LL : En un sens, ce n'est pas par la sadhana que vient l'éveil. C'est l'assimilation qui amène à l'éveil. Pour assimiler quelque chose, il faut être là, dans son champ, dans son aura. Le maître est la grâce même, la grâce vivante, et l'essence véritable de la sadhana est d'assimiler cela. Quand le disciple s'éveille, c'est parce qu'il a assimilé la grâce du maître, mais non parce qu'il a pratiqué la sadhana. Paradoxalement, il faut pratiquer la sadhana pour créer la résonance qui permet à l'assimilation de se produire. La sadhana, c'est comme préparer le terrain, mais vraiment il ne s'agit que de grâce. Et pour avoir la grâce, il faut être en relation avec la grâce. La présence physique n'est pas forcément nécessaire, bien que cela soit bien aussi. Vous pouvez obtenir cette présence de la grâce partout du moment que vous vous y accrochez. Mais le maître est le crochet, la source. On entend souvent des gens dire « pourquoi je ne peux pas aller directement à Dieu ? » Nous ne pouvons pas aller directement à Dieu, parce que le véhicule humain, qui est le maître, est à peu près tout ce que nous pouvons supporter. D'un autre côté, il y a des exemples comme Anandamayi Ma et Ramana Maharshi qui ostensiblement n'ont pas eu de maître. Mais ils ne sont plus là pour en parler, et je pense qu'ils auraient probablement admis la nécessité d'un médium humain pour s'accrocher à la grâce .



WIE : Quand j'entends les gens parler de dévotion ou de grâce, je me demande ce que la compréhension vient faire là-dedans ?

LL : La dévotion ne prend pas nécessairement la forme de « bhakti » (le yoga de la dévotion). La dévotion peut prendre la forme du yoga « jnana » (le yoga de la sagesse). Donc la grâce elle-même n'est pas forcément romantique, doucereuse et floue. On pourrait dire par exemple que Nisargadatta était transmetteur de la grâce, et il n'était pas particulièrement enclin à la dévotion. Il ne supportait pas la dévotion à son égard. Il ne faut pas identifier cette idée de grâce au « bhakti » traditionnel, parce que la grâce est accessible à travers toutes sortes de traditions. Même dans les écoles « bhakti », si c'est vraiment une école « bhakti » et pas seulement une approche sentimentale, même alors, l'amour est un feu. L'amour est un embrasement qui brûle, qui emporte tout. Ce n'est pas cette chose où les gens, la larme à l'œil, parlent de leur maître en disant «oh mon maître est si gentil et j'aime tellement mon maître». Si vous appelez une école, et qu'on vous répond de cette façon, il faut vous poser des questions.

WIE : Qu'est-ce qui fait alors que ce n'est pas seulement un sentiment, mais plutôt une ardeur qui embrase ?

LL  :C'est une métamorphose absolue. Comme la chenille qui devient papillon. La modification de la structure même est si grande et si profonde que cela ne peut pas se produire sans crise. Souvent, un des éléments de la crise sera ce feu épouvantable, cette chaleur ou « tapas ».
WIE : Quelle est la nature de cette « tapas », de cette crise ?

LL : C'est en partie la confrontation classique avec les illusions de l'ego qui s'y identifie comme à la réalité, et c'est d'avoir à démanteler cette dictature. Mais la première chose requise pour toute guérison est de reconnaître la maladie. La première chose à faire est donc de voir comme une maladie le fait de s'identifier au corps comme s'il était toute notre réalité. Cela requiert une reconnaissance honnête et une ré appropriation du côté névrotique du comportement utilisé par l'ego pour les besoins de sa propre protection. Cela peut prendre la forme de la honte, de la fierté, toutes formes de narcissisme et de cupidité. Nous vivons vingt, trente, quarante, cinquante ans et admettre que pendant tout ce temps tout ce que nous avons fait a été déterminé par notre égoïsme, notre narcissisme, demande une immense discipline, une immense attention et tout simplement beaucoup de travail. En théorie, nous pourrions entrer dans ce feu, et réaliser que nous avons été égoïstes, et cela serait notre révélation. Nous pourrions nous exclamer «Oh je ne veux plus du tout vivre comme ça» et partir de là. Mais dans la réalité la plupart d'entre nous ne voulons pas faire ça. En fin de compte cela revient à abandonner cinquante ans de ce que nous croyions avoir accumulé. C'est comme de renoncer à un immense compte en banque. C'est comme si vous étiez juif en Allemagne ou en Russie pendant le IIIème Reich et que vous aviez un coffre fort rempli d'or et que vous aviez la possibilité de sauter sur un bateau sans autre possession que vos vêtements, pour vous sauver. Qu'est ce que vous choisiriez ? L'or ou la vie ? La plupart ont choisi l'or et ont péri dans des circonstances atroces. C'est la même analogie. On peut faire le travail, comprendre l'illusion et choisir la vie, mais la plupart d'entre nous voulons aussi l'or. En vérité notre or est merdique, mais c'est simplement qu'il nous est si familier et aussi, qu'il nous a bien servi.

WIE : Qu'est-ce qui fait qu'une personne choisit la vie, même en donnant tout ce qu'elle a, tout ce qu'elle sait, et tout ce qu'elle a fait ?

LL : Personnellement, je pense que c'est l'amour. Et que ce soit dans la tradition «bhakti» ou la tradition «jnana», l'amour n'est pas cette expérience sentimentale et larmoyante. L'amour est l'essence vivante de la création. Si nous voulons cela ou si nous nous engageons à le servir, à un moment, nous voulons dépasser l'illusion de nos propres handicaps.



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jeudi 10 mars 2016

Entretien avec Lee Lozowick (1)

mené par Hal Blacker

WIE: Il y a 25 ans, vous avez eu une expérience qui vous a transformé, après une nuit de sommeil, en vous éveillant un matin, littéralement. Quelle était cette expérience et comment est-ce arrivé ?

LEE LOZOWICK: C'est quelque chose dont je ne parle jamais. Définir une expérience, c'est inciter les gens à attendre quelque chose de similaire, ce qui est une erreur. J'ai vraiment fait un effort pour ne pas en parler, à part pour dire que ce fut l'événement catalyseur qui m'a permis de débuter mon travail d'enseignant, ou de faire de moi un représentant de l'influence divine dans le monde. Sa description serait à la fois trop spécifique et trop unique pour être vraiment significative pour d'autres. J'étais en train de faire une sadhana (pratique spirituelle) rigoureuse. Cette sadhana elle-même n'a été en rien responsable de l'événement qui a précipité ce changement de contexte, et pourtant, paradoxalement, elle y est associée. La personne avec laquelle je vivais était en voyage et j'étais seul. C'était vraiment la première fois que j'avais le temps de faire une retraite, c'est donc ce que j'ai fait pendant une semaine. L'intensification de la sadhana n'a pas été ce qui a précipité l'événement, et pourtant le champ élevé de la pratique et de l'intention - intention exclusive en ce sens où je ne voulais rien d'autre que servir Dieu, réaliser Dieu, communier avec Dieu, comprendre Dieu - a été déterminant.

WIE: Vous pensez donc que ce qui vous a préparé le plus à ce qui vous est arrivé a été de cultiver ce genre d'intention ?

LL: Je pense que rien ne m'y a préparé. Je n'avais aucune idée des responsabilités qui allaient l'accompagner. Je connaissais des enseignants, et l'une de mes motivations était clairement de bénéficier de la même adulation. Mon idée de l'éveil était que vous vous éveillez, que vous êtes libre, et puis que vous faites plus ou moins ce que vous voulez. J'avais enseigné le Silva Mind Control, un système de travail sur le rêve et une pratique de la motivation personnelle, pendant plusieurs années, et j'avais déjà une certaine autorité. Mon idée de l'éveil et du travail de l'enseignant spirituel se résumait à cela, que vous aviez encore plus d'autorité, voilà tout.
Dans le Silva Mind Control, je n'avais aucune responsabilité. J'animais un stage, puis les gens rentraient chez eux, et, s'ils ne pratiquaient pas, je m'en fichais. Je gagnais de l'argent et c'était ce que je voulais. Je m'organisais comme je l'entendais et je partais en voyage quand je le voulais. J'avais tout mon temps. Alors je pensais qu'un enseignant spirituel avait encore plus d'avantages. Je n'avais aucune idée du manque absolu de liberté de l'enseignant spirituel. C'est un manque absolu de liberté. Vous êtes tellement engagé dans la communication de cela même qui vous inspire que vous n'avez aucun choix. Vous ne pouvez pas dire « Je vais enseigner tel week-end, mais pas tel autre, et je vais faire cela, puis ceci et encore cela ».

WIE: Qu'est ce que vous avez réalisé ?

LL: Je suppose que l'on pourrait dire que j'ai réalisé la nature de la réalité. Depuis cette prise de conscience, une expression de la nature de la réalité s'est développée, de façon à attirer les autres vers ce travail, ainsi qu'une communication de ses fondements, et au minimum, de ses frontières intellectuelles.

WIE: Vous avez dit qu'avant votre éveil vous n'aviez pas compris les responsabilités qu'engendrent le fait d'enseigner. Comment en avez-vous pris conscience ?

LL: Avant mon éveil, je pensais que l'éveil n'était que béatitude, qu'on était en union avec Dieu et en extase tout le temps. En exacte coïncidence avec l'événement qui a précipité ce travail, est survenue une connaissance tacite, d'instant en instant, de ce que ce travail signifiait. Donc, à chaque instant, je sais ce que je dois savoir. Si je dois savoir que ma responsabilité est ceci ou cela, je le sais. C'est ainsi depuis vingt-cinq ans. Constamment. Tout ce que j'ai besoin de savoir à propos de mes responsabilités, de la communication dans un espace donné, quoi que ce soit, je le sais. Tacitement, tout est très clair. Il y a eu des catalyseurs dans ma vie après cet événement, comme des livres que j'ai lu, des conférences auxquelles j'ai assisté, ou même certains hasards dans la nature. Tout était déjà tacitement compris, mais ce n'était pas complètement articulé dans un langage, et les différents catalyseurs que je continue de croiser suscitent cette formulation.

WIE: D'après votre expérience, qu'est-ce que l'éveil ?

LL: C'est un engagement immuable, irrévocable, pas forcément toujours volontaire, mais immuable, à servir ce que j'appelle le grand processus de l'évolution divine. A la base, il s'agit de Dieu, et nous formulons ce qu'est le processus divin d'une façon très compliquée. Mais l'éveil est un esclavage irrévocable et immuable à servir cela qui est Dieu, le Divin, de toutes les manières que le divin estime correspondre à ce qu'est le fait de servir.

WIE: Êtes-vous en train de dire que depuis votre éveil vous savez ce que veut Dieu ?

LL: Ce n'est pas une connaissance intellectuelle de ce qui est voulu dans l'instant. C'est seulement une action en réponse à ce qui est voulu à ce moment-là. Ensuite, rétrospectivement, je peux définir ou discuter ou considérer ce qu'était la volonté de Dieu. Mais sur le moment ce n'est qu'une réponse organique. J'appelle l'essence de mon travail d'enseignant « l'esclavage spirituel ». L'un des éléments clefs de l'esclavage spirituel est que vous n'avez pas besoin de comprendre parce que si vous vous soumettez à la volonté de Dieu, vous êtes actif, vous êtes manifesté, vous êtes entraîné. Et si vous comprenez - comme la plupart d'entre nous aimerait le faire parce que nous sommes curieux et que nous sommes des créatures pensantes - tant mieux. Mais la compréhension n'est pas requise pour fonctionner d'une manière éveillée.


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mercredi 9 mars 2016

La mort frappe peu à peu... et la pratique vers l'éveil aussi...


«Quand rien ne semble fonctionner, je vais observer un casseur de pierres abattant sa masse sur un rocher une bonne centaine de fois sans lui infliger la moindre égratignure apparente. Mais au cent unième coup, le rocher se fendra en deux, et je sais que ce n’est pas seulement le dernier coup qui a fendu le rocher, mais les cent qui l’ont précédé.» – 


Jacob Riis

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mardi 8 mars 2016

lundi 7 mars 2016

dimanche 6 mars 2016

Marie-Eve Thomas. Transcendée par l'icône

Cette catholique diplômée des Beaux-Arts s'est formée, à l'aube de la quarantaine, à la peinture d'icônes. Un art, adossé à la tradition orthodoxe, qui a renforcé sa quête spirituelle.

Moscou, Vladimir, Novgorod, Saint-Pétersbourg... depuis deux semaines, j'arpente églises et monastères russes. Au fil de ma « route des icônes », je peux enfin contextualiser ces oeuvres jusqu'alors contemplées et travaillées à partir de livres. Comprendre leur sens profond au travers des liturgies et du rite. Je suis émerveillée face à la Très Sainte Trinité de Roublev, comblée de vivre la Pâque orthodoxe, impressionnée par la ferveur des gens. Durant ce voyage, un objectif me taraude : visiter un atelier d'icônes. Formée à cette pratique en France, je suis dans le doute : suis-je à ma place dans ce métier en tant que catholique ? J'ai besoin de l'assentiment d'un homme d'Église pour être confirmée dans ce savoir-faire.

Munie d'un petit papier contenant ma requête traduite en russe, j'essuie refus sur refus. Jusqu'à ce jour béni, où, au monastère de Serguiev Possad situé à 70 km de Moscou, je rencontre par hasard une élève iconographe parlant le français. Elle obtient l'autorisation de me montrer les ateliers nichés dans de petites cahutes en bois, à l'abri des regards. Mais aussi de me faire rencontrer l'higoumène (supérieur du monastère) Lucas afin que je reçoive sa bénédiction. Cette « validation » de mon travail - à l'issue d'un dialogue avec lui sur les canons et règles inhérents à cet art, d'un point de vue technique mais aussi spirituel - est essentielle pour moi. Dès lors, je sais que je peux rentrer sereine en France. C'est comme si, après avoir parcouru seule le désert, j'étais autorisée à continuer sur ce chemin. À répondre à cette vocation, que je considère comme une mission.

L'image a toujours été une respiration dans ma vie. C'est par elle que je communique. Quand j'étais petite fille, un immense mur de ma chambre me servait de toile. Ma mère avait installé une tapisserie spéciale que je pouvais enduire de blanc à l'infini. C'était merveilleux. Plus tard, j'ai travaillé pendant 15 ans dans le milieu artistique, mais l'insatisfaction m'habitait.

Jusqu'au jour où, feuilletant une revue, je suis tombée sur une icône. En la contemplant, j'ai repensé à toutes les icônes et fresques qui avaient marqué ma jeunesse, de celle accrochée au-dessus de mon lit de petite fille à celle de Giotto découverte à l'âge de 17 ans dans la chapelle des Scrovegni (à Padoue). Submergée par l'émotion, je m'étais cachée pour pleurer.

J'ai ainsi décidé de me former en France auprès d'une femme, maître en iconographie, qui était l'épouse d'un prêtre orthodoxe. Trois années durant, j'ai suivi un enseignement exigeant, ainsi que des cours de théologie chrétienne. Et trouvé ce qui manquait à ma vie artistique : la dimension spirituelle. Ensuite j'étais censée retourner dans mon labo photos. Finalement, touchée au coeur, j'ai ouvert mon atelier et suis partie en Russie. Alors que j'avais toujours tout prévu dans ma vie, c'était comme si un Autre la maîtrisait à ma place.

Aux Beaux-Arts, j'avais tendance à travailler de manière impulsive, rapide. De la même façon que l'icône est contenue dans un cadre, cette pratique m'impose une rigueur proche de la tradition monastique. Elle me canalise et régule tout mon être. La préparation d'une série de planches nécessite par exemple sept jours de rituels précis. Douze couches de levkas, l'enduit blanc du fond de l'icône - le nombre 12 renvoyant aux apôtres -, toutes les 12 heures, selon une technique d'essuyage spécifique, un temps de séchage et une manière de faire précise. Cet art, qui a été pensé depuis des siècles, est une école de patience et de respect des règles. Et ce cadre, cette discipline me font accéder à une liberté intérieure. Dans le christianisme, j'aime cette idée qu'il y a un temps pour tout. En iconographie, il y a un temps pour chaque élément. Lorsque j'écris une icône, je m'enracine dans le réel, dans le temps présent, tout en rejoignant un hors-temps au parfum d'éternité.

Je vis ma foi de manière très intime. J'aime entrer dans les églises, seule... Je m'y sens comme aimantée. J'ai besoin de transcendance, d'une dimension verticale. Mon travail ne va pas sans une vie de prière, sans silence, sans labeur, sans rigueur. S'il me manque un de ces ingrédients, je ne peux créer d'icônes, tout comme il ne peut y avoir de plénitude au sein de leur cadre. Je crois que l'intention de l'artiste est fondamentale. La mienne est de rendre gloire à Dieu. Je ne peux donc pas créer sans démarche spirituelle. Sans une lecture régulière des Écritures, essentielle pour nourrir mes images.

Les pleins et les déliés, tracés par mon pinceau le matin, ne vont pas sans inspir et expir au travers desquels souffle l'Esprit saint. Cette gymnastique corporelle crée une ouverture dans le geste et dans le coeur au service d'une unification du corps et de l'âme. Sans être thérapeutique, ce canal m'a permis de faire la paix avec Dieu. Il a été un soutien vertical qui m'a ancrée dans la terre. Qui m'a aidée à dire « oui » à la vie, après la perte de ma fille, au bout de quatre mois de grossesse. Pendant des années, j'ai été habitée par le doute, par les remises en question. Tout en « écrivant » mes icônes, je n'ai cessé de Le questionner, de Le tester, pour finalement réaliser qu'Il n'était pas responsable de sa mort.

L'iconographie m'a réconciliée avec l'art : contrairement au milieu artistique où l'ego est souvent roi, dans l'iconographie, on s'efface derrière l'image : les icônes ne sont pas signées. Elles ne nous appartiennent pas. En lien avec les Écritures, notre main perpétue une tradition au fil des siècles.

Je me sens investie d'une responsabilité vis-à-vis du Créateur. Celle de témoigner de ma foi en représentant le visage de la Sainte Face, celui de saints ou encore des scènes bibliques. Il s'agit de les faire vivre en les incarnant. Je ne suis pas toute seule dans ce travail : c'est un dialogue entre terre et ciel, avec Dieu, et avec la personne ou la paroisse qui me passe une commande. La notion « d'oeuvrer pour », prend alors son sens.


Les étapes de sa vie
1965 Naissance à Villefranche-sur-Saône (71).
1994 Diplômée des Beaux-Arts.
1998 Mariage dont naîtront trois enfants.
2003-2006 Formation auprès d'un maître iconographe.
2006 Ouverture de son atelier.
2008 Voyage en Russie.
2013 Création d'un retable pour l'église de Lissieu (69).
2015 Création iconographique sur les 12 grandes fêtes de l'année liturgique.




Des stages d'initiation
Marie-Eve Thomas propose quatre fois par an un stage de peinture d'icônes. Chaque session dure cinq jours et se déroule soit dans son atelier à Morancé (69) - hébergement proposé dans un monastère tout proche -, soit à l'abbaye de Boscodon (05). Ces cours, transmis selon la tradition russe, ont pour objet d'aider à approfondir et à comprendre l'écriture de l'icône dans le souffle de l'Esprit créateur. Le prochain stage aura lieu du lundi 18 au vendredi 22 avril 2016, à Morancé.
Plus d'informations : 06 18 55 29 75. www.atelier-iconographie.com

source : La Vie