Je me souviens qu’à seize ou dix sept ans, déjà, je m’interrogeais dans une sorte de journal que je n’ai pas tenu longtemps sur la vraie nature de l’humilité.
Je pourrais presque dire que j’en suis toujours là cinquante ans plus tard. Pas tout à fait quand même car, au vrai, la nature essentielle de ce qu’on peut appeler humilité me parait très claire et précise : l’humilité, c’est de ne rien s’attribuer de ce que les autres vous attribuent à tort ou à raison.
Qualités, bien sûr, mais aussi et c’est déjà moins immédiatement compréhensible, défauts.
Si on me fait des compliments, ou même simplement si on me remercie de quelque chose que j’ai pu faire, dire, je ne sens pas, je ne sens plus, du moins je le crois sincèrement, qu’il s’agisse de « moi », qu’il soit en quoi que ce soit légitime de me l’attribuer.
Je sais bien que ce qui a pu se faire ou s’exprimer d’utile, de bienfaisant, de juste, et pour lequel je me vois remercié ou complimenté, est passé à travers « moi », ma personne, mon style, ma forme.
Mais me l’attribuer, l’attribuer à cette forme, à cette personne, m’apparait comme non seulement absurde mais comme l’essence de la prétention.
Prétendre, qu’est ce sinon se prendre ou se montrer pour ce qu’on n’est pas vraiment ?
Or, mes qualités, mes accomplissements, ne procèdent pas de quelque magnificence de ma personne. Les dons même que je peux avoir - lesquels d’ailleurs coexistent avec tant d’inaptitudes- m’ont été, justement et comme le dit si bien le mot, donnés. Tout au plus ma personne les a-t-elle cultivés mais là aussi, où est la part de déterminisme, de conditions et circonstances qui m’ont donné loisir et contexte pour être à même de cultiver les dons en question ?
Bref, je me sens incapable aujourd’hui de « prendre » pour moi les remerciements, compliments, etc.
Bien sûr, je les reçois, je remercie, tandis qu’intérieurement je les remets … au Plus Grand, au mystère.
Alors, est ce humilité ?
Le difficile, c’est que l’écrivant, je m’attribuerais moi même le qualificatif de « humble », ce qui serait tout de même un comble !
Mais enfin comment s’en sortir, ou alors en se taisant, en demeurant complètement invisible… Et là aussi, au cas où je serais « humble », il serait absurde qu’il y ait en moi quelqu’un pour s’en vanter !
Le « moi » au sens de l’ego n’est jamais humble, comme l’eau n’est jamais sèche ou le feu froid.
Si comme je l’écrivais plus haut, mes qualités ne m’appartiennent pas, mes défauts non plus.
Ce n’est pas une raison loin s’en faut pour ne pas m’en sentir responsable.
M’en sentir : le sujet conscient en moi.
Le moi ego se défend, minimise ses défauts, se récrie, se rééquilibre, se tient constamment sur la défensive. Le sujet conscient n’aspire qu’à la vérité, voir, reconnaitre. Et donc au dépouillement de ce qui est excroissance, boursouflure du moi.
Je ne parle pas des défauts en tant que caractéristiques de l’être humain que je suis, produit de ses gênes, de son éducation, etc.
Si par exemple je suis inapte en matière manuelle, il n’y a pas à y voir une boursouflure du moi, de même que mon absence quasi pathologique de sens de l’orientation. Je peux faire des efforts mais je serai nul jusqu’au bout et ce n’est d’ailleurs pas un problème, sinon que ce serait bien pratique de savoir bricoler ou m’orienter.
Donc, les failles ou manifestations de l’ego qui se manifestent en la personne que je suis, il m’incombe d’en être responsable pour autant que possible les dépasser.
Responsable mais pas coupable.
Derrière toutes ces failles, ces ridicules, ces postures, il y a une souffrance pas encore pleinement vue et assumée, un enfant qui pleure ou enrage.
Voilà ma perspective présente quand à l’humilité.
Après, j’avoue ne pas avoir beaucoup de goût pour ce que j’appelle l’humilité psychologique - et que je distinguerais de l’humilité objective - cette espèce de convenance à finalement paraitre humble, à ne pas trop se montrer, pour ne pas dire se planquer, quitte à au final se montrer très ombrageux, susceptible. Dans ma jeunesse et même bien plus tard, tout en n’étant au final pas si dupe, je pouvais, par souffrance, faire preuve d’arrogance, ou trop parler de moi, manquer d’une certaine forme de pudeur et de réserve, et je comprends qu’on ait pu m’en faire grief.
J’avais aussi ce côté «j’ai compris et pas vous et je vous le fais sentir», la revanche de l’enfant blessé par les moqueries de sa différence et de ses inaptitudes matérielles, puis jeune adulte exalté pour ses facilités intellectuelles et artistiques. Ce côté «Tremblez Minables».
J’espère avoir appris de tout ce qui a pu m’être à juste titre souvent pointé, même si tout cela avait aussi sa large part de protections, de jalousies etc.
Et il m’est souvent arrivé et m’arrive encore de me sentir ébahi par la prétention pour moi objective de telle ou tel qui ne se croit pas prétentieux.
Bref, pas si évident cette question de l’humilité.
Pour finir , je me sens si profondément, si sincèrement animé de l’aspiration à me dépouiller de tout ce qui est en trop pour que seule reste mon humanité transparente à ce qui la fonde, au Plus Grand…
Et je sais devoir encore traquer avec bienveillance ce qui pourrait m’échapper de cet ego toujours prompt à se rengorger, à s’approprier, à faire son malin, son intéressant …
Mais c’est si vite fait de se méprendre.
On pourrait lire quasiment toute l’œuvre sublime d’un Walt Whitman comme une vantardise obscène. « Je me célèbre moi même », « je suis fort, libre » etc etc.
De ce point de vue là, il y a aussi une sorte d’abîme culturel entre une sensibilité littéraire et une approche se voulant exclusivement « spirituelle », étrangère à cette sensibilité, qui, du coup, me parait très linéaire, rivée au premier degré, peu réceptive au mystère à la complexité, au paradoxe.
Gilles Farcet
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