jeudi 5 juin 2014

De l'assise et de la marche au cosmos avec Jean-Yves Leloup

"...Si l'on marche en conscience, on ne piétine pas la Terre, on est porté par elle. A travers les formes de l'espace et du temps que l'on croise, on peut communier avec l'invisible par le visible. Il faut donc savoir retrouver de la profondeur sous nos pas et marcher poétiquement dans la nature comme dans la ville." 
Jean-Yves Leloup


mercredi 4 juin 2014

La Paix avec Cheikh Bentounes

La paix. Beaucoup y aspirent, les Etats en parlent, mais qu'elle est sa nature réelle? Est-ce l'absence de guerre? Comment s'engager à la construire? Cheikh Bentounes le clame haut et fort. "Le monde de demain se construit avec l'autre et non pas l'un contre l'autre". 
Or, l'actualité semble lui prouver que cet idéal est encore très lointain. Sa réponse ne souffre d'aucune ambiguïté: "agissons!" Car la paix, c'est un état d'être.



Interview de Cheikh Bentounes pour RTS
(14 min.)

Invité: Cheikh Bentounes, maître soufi de la Confrérie Alâwiyya. 

Quelques repères biographiques :
Cheikh Bentounès, né Khaled Bentounès, est l'actuel maître soufi de la Tariqa Alâwyya. Il est né en 1949 en Algérie, plus précisément dans une ville qui dessine déjà son avenir, Mostagenem. C'est là que siège la tariqa Alâwyya. En 1968, il part à Paris pour ses études d'histoire et de droit. Il rencontre sa femme et monte une entreprise d'import-export. Sa vie bascule en 1975 à la mort de son père, chef spirituel de la confrérie Alâwyya. Le conseil des sages le désigne alors comme successeur. Porteur d'un message de paix fort, Cheikh Bentounes participe au dialogue inter-religieux, à la création du Conseil français du culte musulman et cofonde les Scouts musulmans de France. Il organise notamment avec eux l'initiative non partisane de la Flamme de l'Espoir Citoyen pour encourager les jeunes Français à voter durant l'élection présidentielle française. Son engagement spirituel l'a amené à soutenir des actions pour le développement durable. Depuis 2000, il participe à la réintroduction de la culture de l'arganier en Algérie. Son enseignement est un enseignement universel, non confessionnel. Il tend à favoriser l'éveil d'un regard intérieur.


mardi 3 juin 2014

Au cœur du monde


Pierre appelée Coeur d'Uruguay


Le royaume de l'Être, qui était masqué par le mental, se révèle. 
Tout d'un coup, un grand calme naît en vous, une insondable sensation de paix. 
Et au cœur de cette paix, il y a une grande joie. 
Et au cœur de cette joie, il y a l'amour. 
Et au cœur de tout cela, il y a le sacré, l'incommensurable. 
Ce à quoi on ne peut attribuer de nom.

ECKHART TOLLE
(Le pouvoir du moment présent)




lundi 2 juin 2014

Francis Hallé et la forêt


Voici quelques extraits choisis du magnifique film de Luc Jacquet "Il était une forêt". 
Une sagesse partagée sur l'immobile et ancestral végétal :

dimanche 1 juin 2014

L'ange destructeur par Benoît Billot

J’entre dans le secrétariat de ma communauté, et j’aperçois le dernier-né de nos appareils de bureau : un « destructeur de documents ».
La notice vient d’être affichée, bien en vue, au-dessus de la machine, et j’y lis, écrit à la main en grosses lettres - «mode d’emploi du destructeur »...

...Le Destructeur est toujours à nos portes. 
Et mieux que cela, il habite nos vies. Aujourd’hui, on le nommerait peut-être pulsion de mort. Car tout être, comme toute collectivité, est habité par cette tendance. Elle lui fait rétrécir ses chances, regarder sa vie de façon négative, craindre les autres et les événements, fuir le risque, choisir ce qui est bien connu, et souvent s’enfermer dans une bulle : sécurité, sécurité ! Notre époque nous y invite. Cette bulle va-t-elle devenir chrysalide ? Il y aurait alors ouverture, espoir d’une renaissance. Mais hélas, bien souvent sans s’en rendre compte, beaucoup ont tellement pris l’habitude de se protéger et de restreindre leur élan vital qu’ils n’imaginent plus qu’il puisse en être autrement. Ils stagnent alors dans des vies marquées par des idées un peu mesquines, des comportements peureux et une sorte d’amertume : celle de manquer le rendez-vous avec la vraie vie.

Regardons notre Destructeur en face. Et pour cela, apprenons à reconnaître son engeance en faisant appel à la grande vertu de discernement. Une aigreur tenace, une colère sourde contre les manifestations de la vie, une méfiance permanente... sont les enfants d’un Destructeur non reconnu et maîtrisé. Disons-le clairement : personne ne pourra l’éliminer, il fait partie de notre ménagerie intérieure. Autant faire sa connaissance, lui attribuer une place et veiller à ce qu’il ne dépasse pas les limites qu’on lui a attribuées. Il peut même finir par tenir un rôle reconnu. Pourquoi ne pas lui confier la charge de nous débarrasser de ce que les ans ont accumulé dans notre maison et qui ne sert plus à rien : déchetteries et organismes de recyclage sont à nos portes.

Mais pourquoi ne pas l’enrôler aussi dans notre combat spirituel ?
Lui demander de veiller à notre chemin de vie et de nous aider à écarter les inévitables obstacles, intérieurs ou extérieurs ? Si nous mettons en œuvre cette grande sagesse, il se transfigure et devient « l’Ange destructeur ».

Benoît Billot

vendredi 30 mai 2014

Les protéines vertes sont faites pour nous !

On entend souvent dire que les protéines animales sont supérieures aux protéines végétales. Mais est-ce vraiment le cas ?

Les protéines sont constituées d’acides aminés que nous utilisons comme « blocs de construction » de notre organisme. Ce dernier les déconstruit a n de recomposer les acides aminés spéci ques à nos besoins. Mais huit acides aminés essentiels (isoleucine, leucine, lysine, méthionine, phénylalanine, thréonine, tryptophane et valine) ne peuvent l’être et doivent donc être apportés tels quels par nos aliments. Pour être utilisés ef - cacement, ils doivent se trouver dans des proportions à peu près semblables. On dit alors que la protéine est équilibrée. On constate que les protéines des produits animaux (viande, poisson, oeufs, fromages et laitages) sont équilibrées en acides aminés essentiels. En revanche, les céréales se montrent dé cientes en lysine et les légumineuses en méthionine, ce qui pourrait conduire à des carences protéiques si l’on se nourrissait exclusivement de l’un ou de l’autre de ces aliments.

Dans les faits, la plupart des systèmes alimentaires traditionnels combinent céréales et légumineuses : riz et soja en Asie, maïs et haricots en Amérique, blé et pois chiches autour de la Méditerranée, mil et niébé en Afrique, etc. La réalité est que, depuis le Moyen Âge, les produits animaux, et la viande en particulier, ont été extrêmement valorisés par rapport aux végétaux et sont devenus symboles d’un statut supérieur : quand on est riche, on mange de la viande ; quand on est pauvre, on « végète »… Et la science du XIXe siècle s’en étant mêlée, elle a fourni une justi cation of cielle : « Si vous ne mangez pas de produits animaux, vous aurez une carence en protéines ! » Pourtant les protéines existant dans les parties vertes, chlorophylliennes, des végétaux sont parfaitement équilibrées en acides aminés essentiels – contrairement aux protéines des organes de réserve que sont les céréales et les légumineuses.

C’est ce qui ressort de l’étude sur les « fécules » de plantes de 1733 du chimiste français Guillaume- François Rouelle, puis des travaux publiés en 1981 par l’équipe du Pr Coste, de l’Institut national agronomique sur l’extraction de protéines foliaires pour nourrir les animaux. Ce fabuleux réservoir de protéines est jusqu’à présent inexploité, car on ne change pas facilement ses habitudes. Il est certain que les légumes cultivés, sélectionnés pour leur taille et largement arrosés, sont gorgés d’eau et donc relativement pauvres en nutriments. Leur teneur en protéines serait sans doute trop faible pour être prise en compte dans l’apport alimentaire quotidien. En revanche, les plantes sauvages, qui poussent d’elles-mêmes aux endroits qui leur conviennent le mieux, présentent d’étonnantes teneurs en protéines : 4,2 % pour la bourse-à-pasteur et le chénopode blanc, 4,5 % pour la mauve et jusqu’à 9 % pour l’ortie – et la liste serait facile à allonger. En outre, ces végétaux, véritables alicaments naturels, apportent à notre organisme toute la cohorte des nutriments essentiels : vitamines, sels minéraux, oligo-éléments, acides gras oméga 6 et oméga 3, avonoïdes et autres antioxydants… Bref, nous sommes bel et bien faits pour manger des feuilles.

François Couplan
Pour en savoir plus « Guide nutritionnel des plantes sauvages et cultivées », de François Couplan, éd. Delachaux et Niestlé.
François Couplan est l’auteur de nombreux ouvrages sur les plantes et la nature. Il organise des stages et des formations. Infos : www.couplan.com

jeudi 29 mai 2014

Se réjouir d'être vivant par Christophe André

1- REPENSEZ CHAQUE SOIR À TROIS BONNES CHOSES 
 Demandez-vous avant de vous endormir ce que vous avez vécu de beau. Et à qui vous le devez. À des proches, à des inconnus, à Dieu ? C’est un exercice que je recommande souvent en psychologie positive. Plus on s’y entraîne, plus on ouvre son cœur et son esprit à la gratitude et à la conscience de nos codépendances : nous avons à nous réjouir de ce que nous devons à autrui, et non à nous en inquiéter. 

2- FAITES L'EFFORT DE MÉDITER RÉGULIÈREMENT 
 En dix ans de groupe de méditation avec mes patients à l'hôpital Sainte-Anne, je vois à quel point cet apprentissage, même pour des personnes en difficulté, ouvre les yeux sur la vie contemplative, qui elle-même est source de force et d'apaisement. Apprendre à rester calme, à être présent au monde, à se nourrir de l'instant sur sa chaise au soleil ou dans une file d’attente sous la pluie, c’est accessible à chacun et cela s’apprend. Ces petits outils que sont le travail du souffle ou de l'attention ouvrent à l’univers de la contemplation. Et dans cet univers, il y a de fortes chances pour que vous croisiez le divin et que vous perceviez quelque chose du mystère de la transcendance. En faisant l'effort de contempler sa vie, on apprend à mieux en discerner les grâces. 

3-  REJOIGNEZ DÈS QUE POSSIBLE LA PRIÈRE D'UNE COMMUNAUTÉ 
 Leur foi irradie et vous pénètre par osmose. L'office monastique, c'est la force du rituel dans son dépouillement. Plus sobre que la messe, où, je l'avoue, je m'ennuie souvent ! Utilisez plus fréquemment les offices de votre ville. Lorsque vous sortez, avant d'aller au restaurant ou au spectacle, arrêtez-vous et nourrissez aussi votre être spirituel par la prière. Je déjeune ainsi régulièrement avec deux amis, deux cathos en action comme je les aime. On se donne rendez-vous à l'office de l’église Saint-Gervais, à Paris, et ensuite on fait un bon repas au restaurant voisin. Et ce jour-là, tout est bon !

mercredi 28 mai 2014

Et votre foi, docteur ? avec Christophe André (2)

Depuis le drame Je suis retourné tous les ans au monastère, à En Calcat, puis à Solesmes et d’autres encore. Mon christianisme est toujours en chantier, mais quand je suis dans ces communautés, je ne doute plus, je suis sous perfusion de foi et comme en sécurité dans la main de Dieu. J’aime ce contact charnel et sensoriel avec la prière, le bruissement des robes de bure, le claquement des pupitres, l’austérité des chants grégoriens. Les psaumes, les prophètes, ce monde de l'Ancien Testament, qui décrit la violence des émotions et où le seul recours est Dieu, m’a tout de suite fasciné. 

eu à peu, à travers des discussions avec des amis jésuites, avec ma femme, qui vit l’Évangile au quotidien, le message christique a fait son chemin. C’est paradoxalement à travers le bouddhisme, auquel je me suis intéressé en tant que médecin, que j’ai commencé à être sensible au Christ. Après avoir découvert la figure de Bouddha et son enseignement sur la souffrance, je me suis interrogé sur la philosophie de ce Jésus, si forte du respect du prochain et d'un désir de non-violence.

Et puis il y a la paternité, cet énorme tremblement de terre. Je suis encore épaté d'avoir été co-créateur de trois êtres humains ! Je me sens la responsabilité d'être un modèle pour mes filles : m'efforcer de ne pas trop me plaindre, d’être heureux et généreux, ce sera leur meilleur héritage. Dans une certaine mesure, l'amour que j'ai pour la personne de mes patients est de même nature que celui que j'ai pour mes enfants : je sens ma responsabilité, immense, de protéger leur fragilité. Je dis souvent aux étudiants : soyez gentil avec vos patients, soyez présent avec votre cœur, en ayant toujours foi dans leur possibilité de changer. Plus je deviens un vieux médecin, plus je suis dans la compassion et plus je m’attendris. 11 m’arrive de pleurer avec eux ou après leur départ.

En devenant père, je suis devenu plus humain, plus habité par le bonheur et la gratitude. C’est mystérieux, mais je suis convaincu que la joie n’est pas que légèreté, elle peut côtoyer en nous la plus grande gravité. Je garde l’esprit ouvert au mystère de la souffrance et de l’existence de Dieu, dont je n’aurai la clé que quand je serai face au Créateur. J’aime méditer : c’est là que je rencontre ce sentiment de cohérence totale entre le bonheur et la souffrance qui m’habitent, comme tous les humains. C’est parce que la souffrance existe que nous devons nous réjouir d'être vivants. Le bonheur n’est qu’un moyen qui donne la force de traverser la douleur et d'aller au secours de celle des autres.


Source : La Vie
avril 2014

mardi 27 mai 2014

Et votre foi, docteur ? avec Christophe André (1)

Il était là... dans mes bras. Mon meilleur ami, tel un frère, avec qui j’avais tout partagé durant nos études à l'internat de Toulouse. Il venait de se tuer à moto devant moi, dans le sud du Portugal. J'étais en plein cauchemar. Je me suis occupé de tout : rapatrier son corps, prévenir ses parents... Après l’enterrement,je suis parti seul quinze jours à l’abbaye d’En Calcat. Ce sont des patients de l'hôpital psychiatrique qui m’avaient fait découvrir ce monastère bénédictin, et je sentais combien ce lieu de spiritualité leur faisait du bien. Là-bas, frère Benoît, le père hôtelier, prit soin de moi ; chaque jour, je trouvai dans ma chambre la lecture dont j'avais besoin, je découvris la clôture, partageai ce bouleversement calme des offices et de la prière des moines, ces hommes patinés de spiritualité. Je repartis apaisé. Je venais de rencontrer la foi chrétienne incarnée.

Six mois plus tard, j’allais connaître ma future épouse, et sa famille, des catholiques pratiquants heureux qui vivaient la charité en action. Comme je l’avais pressenti tout petit garçon. Dieu non seulement me regardait vivre, mais il veillait sur moi.

Enfant, je me sentais orphelin de repères. Mes parents étaient des gens bien, courageux et travailleurs, mais ils ne nous parlaient guère de leurs valeurs et ne m'avaient pas transmis de doctrine. J’enviais secrètement mes copains enfants de chœur à l'église et leur univers qui m’était inaccessible. J’ai été baptisé, mais je n'ai pas reçu d'éducation religieuse. Je me revois tout petit, sur le pont de Palavas-les-Flots, montrant le poing à un curé avec mon grand-père cévenol, qui m’apprenait des chansons anticléricales. En vacances, il m'achetait le joumal des Jeunesses communistes, dans lequel je dévorais les aventures du Docteur Justice, ce héros qui défendait les faibles.

Quand j'ai lu Freud en terminale, ce fut un vrai déclic : l'élève studieux et l'enfant solitaire que je fus découvrait qu'on pouvait mettre des mots sur ses états d'âme et ses émotions. J'ai décidé de faire médecine pour être psychiatre.

C’est Lucien Millet, un maître humaniste, mon père spirituel et adoptif, qui a fait de moi le psychiatre que je suis. Cet homme - un chrétien - appelait ses patients par leur prénom, les consolait. Il était en rupture totale avec le milieu psychiatrique lacanien des années 1980, où l’on vous enjoignait de garder vos distances pour éviter tout attachement. C’est grâce à lui que j’ai pu trouver ma voie : comportementalisme, psychologie positive, méditation. Au-delà de ses symptômes, le patient est d’abord pour moi une personne : sa vision du monde et la manière de conduire son existence m'intéressent. J’ai compris en psychiatrie combien il est essentiel, au-delà de la maladie, de développer sa capacité à nourrir la vie de tout le bonheur possible.

...



lundi 26 mai 2014

William Blake par Christine Jordis

Né au-dessus d’une échoppe de bonnetier, à Londres, William Blake (1757-1827) affirmait que, pour retrouver la joie que nous portons en nous, « il suffit de nettoyer les fenêtres de la perception ». Après avoir vu Dieu à huit ans, puis un arbre « rempli d’anges », il dessina, peignit, grava, écrivit de longs poèmes prophétiques. 

Anticlérical, antimonarchiste, pacifiste, révolté par la misère et l’injustice sociale, il voulut changer l’homme et le monde. À l’argent-roi, il opposa l’esprit, c’est-à-dire la poésie et l’art. Rejeté par son époque, condamné à la solitude et à la pauvreté, il n’en continua pas moins de poursuivre son chemin jusqu’à sa mort.



extrait de "Poésie" sur France Culture
(4 min.)



La poésie a le pouvoir de transformer l’homme et le monde. Blake en était persuadé. Tel était le programme qu’il s’était fixé, telle la mission dont il se sentait chargé. Pour autant, sa poésie n’est pas adossée à un enseignement ni à une théorie : aucune dogmatique, aucune certitude définitive établie sous forme de lois ou revendiquée au départ, mais une connaissance immédiate, reposant sur l’expérience et la vision, et qui possède donc la mouvance, les heurts, les éclats et les variations du temps qui passe : la vie, dans son mouvement. La « vérité » de Blake n’est pas isolable, séparable de sa poésie ; malgré ses nombreux aphorismes, on ne peut la décliner en recettes, ni formules, ni directives. Elle est dans le déploiement de ses vers et de sa prose, liée à sa création incessante, nourrie de sa propre existence incluse dans celle du monde, en perpétuelle mutation.


dimanche 25 mai 2014

Vert printanier avec Philippe Mac Leod

Les vieux platanes décolorés, le long des routes ou sur les places, étalant une ombre chaude, douce et généreuse. Le jeune acacia des pierres disjointes dans les enclos éboulés. Le pin sur le bleu marin. L’horizon tremblant des colonnes en marche sur les plaines. Le haut cierge planté droit aux portes de la mort, l'if sombre dans la lumière intense. Les allées rêveuses dans l’eau des tilleuls. Chênes massifs, plus vastes que nos maisons quand grincent les charpentes, fleuve immobile en tous ses affluents. Aulnes vernissés, peupliers noirs, saules chatoyants dans le courant frais, le long des eaux sinueuses qui leur arrachent de fugaces reflets.


Et le noisetier des sentiers, le bouleau des clairières, le houx des chemins d’ombres et de murmures, le grand hêtre ajouré, les fourrés, les taillis, les buissons emmêlés, les grands halliers, les bosquets et les forêts, en chevelures bouffantes ou par touffes comme une toison, orées, lisières où hésite la lumière, sombres massifs, clairs domaines, pêle-mêle dévalant les pentes ou fleurissant au hasard de graines minuscules, vous tissez pour la terre, infatigablement, ce fin duvet, cette enveloppe légère, cette écorce d’air qui protège l’intérieur du fruit, dur encore, et seul sur la branche, dans la nuit immense du bois si noir et si froid que fait l’univers. Vert tendre des prairies longues et douces, vert pâle ce matin, ténu, vaporeux, vert d’ombre comme l’eau qui le baigne. Vert feuillu ou herbu, en grappes scintillantes ou en nappes lourdes et molles, vert du grand air, moussant, dru comme laine, charnu ou plus qu'un rêve dans les branches, un murmure odorant sous les vents qui le frôle. Mordant sur la roche, vert des fourrés profonds où serpentent les ruisseaux, des crêtes cinglantes où un souffle vif taille les pelouses, vert comme une verve, sève comme un verbe, comme la vie, comme un rire ou une hymne, entre ciel et terre, de l’ombre à la lumière, une ébullition, un frisson, une abondance, une vague immense qui remonte de la terre - vert comme une éruption, une effusion, un bouillonnement, jusqu’au bleu qui s’en exhale ou comme le fleuve jusqu'à l’océan.

Qu'un feuillage oublié revienne aux mains des arbres, tout l'espace s’emplume, s’envole de ses jeunes ailes, d’un nid de bois mort qui ne servira plus. Voici l’herbe debout l’herbe dardée d’un astre qui s’enflamme et lève avec puissance. Vert firmament, azur gazonnant, semé de mille étoiles blanches et menues, au cœur jaune et palpitant tourné vers d’autres saisons. Le tombeau est vide et vaste. De la pierre levée la semence s'échappe. Les vents, les vents en portent l’annonce, les vents aux longs cheveux des femmes, qu’on ne veut toujours pas entendre !

La pluie a fleuri le cerisier, ses longs bras élancés, maigres encore, et noirs, tout ruisselants d’une flamme sinueuse qui fait fondre la neige d’une peau qui passe. Tout se meurt à vouloir renaître. Tant de lumière éclose, non, ce n’est pas un rêve, mais une brillance nouvelle, une effervescence, la terre qui s'élève d’un épi, le ciel immense pour la recevoir. Comme le bouton qui éclate au chant du merle, tout gluant de sa semence, l’air ouvert jusqu’en son bleu le plus profond, la terre étire ses horizons et s'agrandit en dedans, pour faire place à toutes les feuilles qui attendent. Elles poussent aux portes du jour, écartant les rêves trop étroits, les langes aux ailes repliées, la chaleur trompeuse d’une nuit trop longue, qui s’évapore dans l’œil grand ouvert d’un ciel venteux.

Philippe Mac Leod