vendredi 9 octobre 2015

La méditation ne se mesure pas à l'aune du moi par Dominique Durand

S'il vous est arrivé de laisser de côté la pratique méditative pendant ces mois d'été, ne passez pas trop de temps à vous accabler de reproches. Reconsidérez plutôt avec sérieux ce propos de Karlfried Graf Dürckheim : « On sait que l'on est sur le chemin lorsqu'on ne peut plus s'en écarter ».
En effet, chercher de bonnes raisons au fait que l'on a médité ou pas, c'est encore vouloir justifier cette pratique et l'enfermer dans des grilles de lecture définies par le moi. 

La méditation ne se justifie pas, elle est sans usage, elle se présente sans référence et ne ressemble à aucune autre activité. Il n'y a pas à se dire : « C'est bien de pratiquer », « Je devrais pratiquer », ou encore : « J'aurais dû pratiquer ». Ces remarques ne font qu'introduire entre le moi et la pratique une relation de marchandage. Nul ne peut définir la méditation et nous ne pouvons nous définir par rapport à elle. En outre, la pratique ne s'aborde pas à petits pas (un pas en avant, trois pas en arrière), c'est un saut.

Afin de répondre à l'exigence du propos de K.G.Dürckheim, nous devons démontrer une confiance absolue dans l'action de s'asseoir, le dos droit, totalement immobile. Immersion sans retenue dans une pratique corporelle saisissante de simplicité et qui demeure inchangée depuis Bouddha. Expérience vierge de tout présupposé, à laquelle vous vous abandonnez chaque jour parce qu'elle est toujours neuve. La tenue juste, à elle seule, désorganise la pensée et ses stéréotypes.
Quand nous regrettons de ne pas avoir suffisamment médité, nous soumettons notre pratique à « la surveillance du moi ». Si nous laissons dépendre notre assiduité d'une gratification du moi, nous perdons l'essence de la pratique.

Abandonnons marchandages et palabres inutiles; devenons simplement curieux de l'approfondissement de notre propre façon d'expérimenter. C'est cette curiosité qui devient alors invitation à la pratique, se soustrayant ainsi au contrôle du moi existentiel. La curiosité a quelque chose d'immédiat, elle ne nous engage pas dans le long terme, elle nous libère de cette idée d'une quête infinie. Elle nous introduit dans la méditation avec ce regard éveillé, totalement attentif à la manière dont nous sommes touchés par ce qui nous arrive. Personne n'est en mesure d'inciter quelqu'un à persévérer dans la pratique, il n'y a que la pratique pour expliquer la pratique et pour convaincre de pratiquer.

On ne peut pas « se forcer » à méditer et cependant il faut s'efforcer, jusqu'au point où l'on bascule dans cette évidence corporelle qu'est l'exercice méditatif. Là commence le chemin, parce que la foi en zazen (dont parle maître Hakuin) s'est suffisamment nourrie d'une pratique assidue. La foi ne peut se passer de la pratique, de même que la pratique ne peut se passer de la foi.
Négliger la pratique n'est pas un manquement par rapport au moi, puisqu'elle est sans usage pour le moi, mais par rapport à notre vraie nature, à ce qui nous fait être, un manquement quant à l'actualisation de ce que nous sommes au plus profond. Cela ne s'évalue pas en terme de regrets, de culpabilité.


jeudi 8 octobre 2015

L'attraction pour la méditation par Jacques Castermane


L’attraction phénoménale pour le mot méditation est certainement un événement positif. A la fin du siècle dernier la personne qui disait pratiquer la méditation était aussitôt suspectée d’être membre d’une secte.

Aujourd’hui le mot méditation, loin d’être tabou, est en première de couverture des magazines, il fait le titre du J.T. de vingt heures, les radios lui consacrent de nombreuses émissions ; quand aux maisons d’éditions elles ne peuvent que se féliciter d’un tel engouement. Mais un tel emballement pour la méditation oblige à se poser trois questions : ce qui est pratiqué, dans quel but, et par qui est enseigné cet exercice.

Méditer ! Concrètement, cela consiste en quoi ?

A cette question, André Comte-Sponville répond : « C’est un exercice indissociablement corporel et spirituel. » (1) Voilà dit ce qui ne l’est que rarement.
Spirituel ? Un mot qui désigne l’universel devenir qui nous porte et nous emporte : être !
Le corps ? Non pas le corps disséqué, fragmenté, analysé dans les laboratoires (le corps objet) mais le corps vivant (Leib) qui respire et qui, à travers notre attitude, nos gestes, exprime dans quelle mesure notre vie intérieure est épanouie, ample, joyeuse, calme ou agitée, amère, morose, déprimée.

En 1947, à son retour du Japon, K.G.Dürckheim (docteur en philosophie) propose à l’homme occidental la méditation de pleine attention (Achtzamkeit Meditation).
« Lorsque j’étais au Japon j’ai rapidement perçu que la méditation est l’art de cultiver la plénitude intérieure, le silence intérieur, le calme intérieur. Au cours de cette méditation sans objet, l’attention est portée à la couche la plus profonde de l’être ; là ou la véritable nature d’un être s’accomplit. Et cet accomplissement se manifeste alors directement sur le plan humain dans une autre manière d’être au monde. »

Depuis plus de vingt-cinq siècles, la méditation de pleine attention, a sillonné les terres de l’Orient et l’Extrême-Orient, dans un but : « l’épanouissement de l’être humain » qui a sa source dans l’expérience de cette part de lui-même encore trop souvent ignorée, —sa propre essence—, son —être essentiel—. Mais aujourd’hui, sous prétexte d’occidentalisation, de scientifisation, de laïcisation, est proposée une méthode pour laquelle le mot méditation ne me semble ni justifié ni légitime.
Ainsi, lorsque je lis les promesses faites par les promoteurs de « l’étatsunisation de la méditation » je suis inquiet : « La pratique de la méditation garanti un gain d’efficacité et un surcroît de performance … la méditation vous permet de faire face aux exigences imposées dans le milieu du travail, de supporter le stress sans tomber malade … la méditation vous permet de retrouver le sommeil lorsque vous êtes surmené ».

Réduire la « méditation » — exercice fondamental dans la plupart des écoles de sagesse —, à de telles visées pragmatiques est un non-sens ! Vue sous cet angle la « méditation » aurait donc pour but de continuer à vivre d’une manière inepte, sans plus souffrir des symptômes qui révèlent cette manière absurde de vivre ! Attitude inintelligente qui ne sera pas sans dommage pour la santé.

Alors, quelle forme de méditation choisir ? A chacun de décider après s’être posé ces trois questions : ce qui est pratiqué, dans quel but et par qui ? 

 (1) André Comte-Sponville – « C’est chose tendre que la vie » Albin Michel -2015- ; pages 229 et suivantes

mercredi 7 octobre 2015

Mes conseils pour résister avec Pierre Rolinet

1. Gardez l'espérance
L'espérance, c'est ce que la foi m'a toujours procuré. Elle me vient de Dieu et m'a toujours accompagné. Chaque jour, chaque heure, la prière au plus profond de moi m'animait. Elle est un soutien qui permet de tenir en vue d'un avenir dans lequel on veut croire, quand on n'est plus sûr qu'il adviendra.

2. Organisez-vous
Résister ne se fait pas n'importe comment. Cela passe obligatoirement par une organisation que l'on met en place : quand j'étais dans le camp de concentration, c'était des processus de survie ; à mon retour, une ligne de conduite à laquelle j'ai adhéré toute ma vie. Organiser sa vie autour de principes donne une assise à nos actes, cela leur donne du sens. Je me souviens avec douleur de certains prisonniers, à notre arrivée dans le camp, qui troquaient parfois leur pain contre des cigarettes. Ils avaient perdu espoir de rentrer et, ne faisant plus attention à eux-mêmes malgré nos avertissements, ils oubliaient de s'organiser pour survivre.

3. Engagez-vous !
Je ne conçois pas que l'on puisse mener une vie sans s'engager. L'engagement est une manière de résister. Ensuite, il faut bien choisir la voie que l'on veut emprunter. Dans l'engagement, ce sont les choix qui sont difficiles, et il faut accepter ensuite leurs conséquences. M'engager en résistance voulait dire que je pouvais en mourir. Survivre aux camps m'appelait à en témoigner.

4. Prenez des risques mesurés
Une fois dans le camp de concentration, j'ai très vite appris à mesurer chaque risque que je prenais. Est-ce que tel acte m'aiderait à vivre plus longtemps ou est-ce que cela me rapprochait du danger ? Le plus grand risque que j'ai pris a été d'accepter de garder les colis de prisonniers protestants hollandais d'un autre baraquement que le mien, la nuit. En échange, ils me donnaient leur ration de pain. Mais si j'étais découvert, la sentence pour être sorti de mon lit aurait été 100 coups de Schlag qui m'auraient été fatal.

Pierre Rolinet

(La Vie)


mardi 6 octobre 2015

Voyage intérieur...


L'expérience de la Volonté consiste à sentir la présence de l'Etre comme un soutien intérieur tenace et indéfectible. Ce peut être l'impression d'être debout sur une montagne immense et immuable, ou d'être la montagne elle-même. Quand nous éprouvons cette sensation, nous savons que notre nature essentielle est toujours présente et qu'elle seule est inébranlable.

La personnalité étant une construction mentale, lorsque nous nous identifions à elle, notre âme n'a pas de véritable fondation. Contrairement à l'Être, la personnalité a besoin d'être en permanence étayée et renforcée; nous avons besoin des autres pour leur soutien émotionnel, et d'une affirmation pour préserver notre sentiment d'être la personne que nous sommes.

L'Être, en revanche, est ce qui est présent quand nous nous relaxons pleinement et cessons d'essayer de faire advenir quoi que ce soit, quand nous laissons s'évanouir toutes nos croyances et toutes nos convictions. La présence de la Volonté nous donne un sentiment de confiance en nous et en notre capacité à persévérer c'est finalement la confiance dans notre capacité à découvrir nos vérités les plus profondes, à voyager résolument dans notre domaine intérieur et à découvrir enfin qui nous sommes réellement.

Sandra Maitri 
 Les 9 visages de l'âme 
 Petite bibliothèque Payot - p.121 (source : blog ipapy)


dimanche 4 octobre 2015

Louis et Zélie et...Sainte Thérèse de Lisieux


Nous fêtions le 1er octobre la petite Thérèse de Lisieux. Et le 18, ses parents seront canonisés. En quoi ces trois personnes sont-elles des modèles pour nous ?

Une famille qui connut l'ordinaire...
Thérèse Martin n'est pas née dans une famille ordinaire : elle et ses quatre soeurs deviendront religieuses ! Pourtant, son quotidien rejoint le nôtre : ses deux parents travaillaient ; Zélie, sa mère, qui ne put plus allaiter à partir de la quatrième enfant, dut confier sa progéniture à une nourrice. Bavarde, vive et enjouée, Zélie avait beaucoup d'humour. Sachant qu'elle allait mourir, elle a gardé sa confiance en Dieu pour l'avenir de sa famille.



... et des tribulations

Les Martin n'ont guère été épargnés : quatre premiers enfants décédèrent, et Zélie mourut d'un cancer du sein à l'âge de 46 ans, alors que Thérèse n'avait que 4 ans et demi. Vers 64 ans, Louis commença à ressentir l'artériosclérose dont il souffrira pendant sept ans, puis la maladie d'Alzheimer. Hallucinations, crises d'angoisse, il est interné à Caen. « Il ne faut pas demander ma guérison, mais seulement la volonté de Dieu », écrit-il à ses filles.


La mission de Thérèse À 14 ans,

Thérèse voulut devenir religieuse, mais était bien trop jeune. Au lieu de se résigner, elle décida son père... à l'emmener à Rome pour obtenir l'autorisation du pape ! Pourquoi l'Église nomma patronne des missions une carmélite, décédée à 24 ans ? Parce qu'elle portait le monde entier dans son coeur : le criminel Pranzini, un missionnaire pour qui elle marchait dans sa minuscule cellule, etc. Elle a ainsi tracé une « petite voie » vers le Ciel, qui consiste à vivre l'ordinaire de façon... extraordinaire.


Une pluie de roses

Et ce n'est pas fini ! Thérèse a promis de faire « tomber une pluie de roses » après sa mort. Bientôt, ses parents seront aussi invoqués : Louis et Zélie Martin seront canonisés ensemble le 18 octobre. Une première pour un couple !

J'offre cet article à des personnes qui ont besoin de roses de Vie...

samedi 3 octobre 2015

L'appel de Pierre Rabhi : un appel à créer son oasis


Extrait de la lettre de Pierre Rabhi

... Face à ce monde en délitement qui m’apparait tel un grand désert social, je me réjouis de voir que des oasis de vie se multiplient de toutes parts, répondant au besoin émergeant de répondre par nous-mêmes à nos nécessités vitales, de nous relier à nos semblables et à la nature, de retrouver le sens de la vie, la joie d’être en vie. Ainsi, tandis que la politique continue à faire de l’acharnement thérapeutique sur un système moribond, des milliers de créatifs s’affairent à construire les alternatives sur lesquelles le futur pourra s’appuyer. Que ce soit en termes d’agriculture vivrière, de sobriété énergétique, d’éco-construction, de mutualisation et d’échange de biens et de services, de convivialité et d’entraide, d’éducation alternative, ces lieux de vie ou de transmission expérimentent de nouvelles manières d’être et d’agir afin de retrouver une coopération avec la vie. 

Comme nous l’avons mis en évidence dans notre livre avec Jean-Marie Pelt, Le Monde a-t-il un sens ?, la coopération et l’associativité sont deux lois fondamentales du vivant. Aucun élément naturel ne roule pour lui-même. Tous les éléments constitutifs de la nature entrent dans le cycle du donner et du recevoir. Avoir cru pouvoir s’extraire de cette logique du vivant fut une dangereuse illusion. Chercher des moyens de construire un vivre-ensemble harmonieux et respectueux de la terre à laquelle nous devons la vie est la seule voie possible pour demain...

En plein désert, l’oasis est cet ilôt de vie que l’homme a su faire fleurir de ses mains en recréant une synergie au sein des différents maillons de l’écosystème – végétal, animal, humains – et des différents éléments indispensables au vivant : terre, eau, chaleur, ombre…


L’oasis m’apparait ainsi comme un lieu d’équilibre, entre l’épanouissement de chacun et l’harmonie du groupe, la valorisation des ressources naturelles et le respect de leurs limites, la prise en compte des enfants comme des aînés, la recherche d’autonomie et l’ouverture sur le monde, les valeurs qui nous portent et les actes qu’elles induisent. ...


Ainsi, en vingt ans, le phénomène oasis n’a fait que s’amplifier comme une réponse au déclin du système actuel. La multiplication des alternatives de ce type est magnifique et je rêve maintenant qu’elles soient fédérées, valorisées et révélées comme une véritable énergie politique, au sens noble du terme, force de proposition et de démonstration d’une nouvelle organisation du vivre-ensemble basé sur le respect de l’humain et de la nature...

Finalement, ces oasis n’incarnent-elles pas un retour au sacré ? Un mode d’existence qui exalte la beauté de la vie et nous replace dans notre véritable vocation qui n’est pas de produire et consommer sans fin, mais d’admirer, aimer et prendre soin. 

 Pierre Rabhi


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vendredi 2 octobre 2015

Regard de feu...


Ce feu ne te brûlera pas, il brûlera seulement ce que tu n'es pas.

~ Mooji 

This fire will not burn you, it will burn only what you are not.
 ~ Mooji



jeudi 1 octobre 2015

Reconnaissance du ventre (3)


Emotions et bactéries...
Où est la frontière entre le soi et le non soi ?




mercredi 30 septembre 2015

Reconnaissance du ventre (2)


Découvrons l'écosystème le plus dense de la planète. 
 Qui est moi ?
mon microbiote ?






mardi 29 septembre 2015

Reconnaissance du ventre (1)


De la très belle émission sur notre deuxième cerveau, je vous ai sélectionné les meilleurs fragments en trois volets : 





lundi 28 septembre 2015

Survivre pour témoigner avec Pierre Rolinet

Déporté en 1943, ce résistant franc-comtois protestant en est sorti marqué par l'expérience de la mort mais aussi de la solidarité et de la foi vécues dans le camp. Il sera aux Etats généraux du christianisme, à Strasbourg, le 3 octobre.

En arrivant devant la grande porte du camp de concentration de Natzweiler-Struthof, en Alsace, l'odeur du four crématoire qui crachait sa fumée de cadavres m'a pris à la gorge. Dans cette atmosphère lourde, j'ai vu des hommes qui marchaient. J'en ai reconnu certains, résistants comme moi, croisés à la prison de Besançon. Leur visage avait changé, leur corps semblait brisé, ils ne ressemblaient déjà plus à des hommes. Une question m'a assailli : comment transforme-t-on des êtres humains ainsi en si peu de temps ? À 93 ans, ce souvenir de ma déportation est toujours inscrit en moi.

J'étais jeune quand je me suis engagé dans la résistance. À 20 ans, en 1942, après avoir grandi dans une famille protestante d'Allenjoie, en Franche-Comté, j'ai découvert la résistance lors d'un camp d'été de l'Union chrétienne des jeunes gens (UCJG). C'est le pasteur qui nous en a parlé et cela a fait écho à ma vision de la foi : une espérance active. Je ne suis pas du genre à me mettre à genou dans le recueillement et à demander à Dieu de résoudre mes problèmes. La prière, à mes yeux, doit s'accompagner d'une mise en pratique, sinon elle est vide.

Dessinateur industriel à l'usine de Peugeot, j'étais bon pour le service du travail obligatoire (STO). Grâce au responsable de la résistance de Montbéliard, un pasteur lui aussi, j'ai changé de nom et suis devenu surveillant dans un établissement scolaire protestant à Glay, à 18 km de chez moi. Avec un professeur et quelques jeunes de l'internat, nous avons organisé un groupe. Mais la Wehrmacht nous a contrôlés alors que nous transportions des armes.

« La loi allemande est claire : vous serez fusillés. » Le verdict est tombé le 24 décembre 1943. Cette condamnation ne m'a pas surpris ni même attristé : j'ai accepté la possibilité de cette mort-là quand j'ai choisi de résister. En attendant le jour fatidique dans notre cellule, je sortais parfois ma petite Bible tolérée par la sentinelle, et nous fredonnions des cantiques avec mes camarades, persuadés de la fin de notre combat.

Je n'ai jamais pensé que c'était une autre sorte de « mort » qui m'attendait. Et pourtant... nous n'avons finalement pas fait face au fusil, ensemble, en chantant la Marseillaise, comme nous le pensions. Nous avons été envoyés en camp de concentration. « Vous rentrez par la porte, vous sortirez par la cheminée », ont dit les SS à notre arrivée. Deux N ont été peints en rouge sur les vêtements qu'on nous a donnés à l'entrée du camp de Natzweiler-Struthof : nous sommes devenus « Nacht und Nebel », destinés à mourir dans la « nuit et le brouillard ». Tout nous a été enlevé. Jusqu'à notre nom. Nous étions engloutis dans les 12 heures de travail par jour, sous les morsures de la faim : celle-ci brise les hommes. L'objectif des SS était de se débarrasser de nous.

C'est un effort énorme que de résister à cela : chaque geste doit être pensé pour éviter la réprimande. Le danger est partout, garder une santé psychologique est un combat constant. J'ai prié... jusqu'à ce que j'en oublie les mots. On vivait avec les morts : un matin, je me suis réveillé, et mon voisin était décédé. On mourait de faiblesse, d'avoir été battu... Puis, je suis tombé malade, atteint de la diphtérie à peine deux mois après être arrivé. Nous avons été 15 à entrer dans le Revier, une baraque où la plupart des malades agonisaient. Je suis un des rares à en être sorti vivant.

Je n'ai jamais cessé de croire en Dieu, je n'ai jamais perdu espoir. Et quand je me suis cru mort, c'est l'acte de solidarité de mes camarades qui m'a sauvé et m'a transformé à jamais. Car en sortant de ma maladie, avec 25 kg en moins, je ne tenais pas debout seul. Face à la déshumanisation du camp, nous avions quand même réussi à mettre en place un système d'entraide. Chaque prisonnier prélevait sur sa ration de pain une petite partie, de la taille d'un ongle, pour aider ceux qui traversaient une « mauvaise période ». Avant d'être malade, j'en avais récolté pour les autres. Mais recevoir cette solidarité, tenir dans mes mains trois fois ma ration normale de pain... peu de mots peuvent traduire ce sentiment. Si je suis encore sur terre, c'est parce que les copains se sont privés pour moi.

La force que cette période m'a donnée ne m'a plus quitté. Dans les camps, il n'y avait plus de classes sociales : nous avons vécu une fraternité qui dépasse toutes les frontières que l'on retrouve dans la société. Parfois, avec quelques protestants, nous nous cachions pour une petite prière, ultime défiance à l'interdiction de se regrouper.

Au Revier, j'ai été auprès d'un général mourant pendant une semaine. Il était catholique et ne connaissait pas le protestantisme ! Nous avons discuté des différences entre nos religions et de leurs points communs jusqu'à son dernier souffle. C'est à Dachau, en 1944, que j'ai ressenti ce lien indestructible entre des hommes qui vivaient l'expérience de la résistance jusque dans leur chair. Avec 18 autres personnes de mon baraquement, le jour de notre libération, en mai 1945, nous nous sommes promis de nous revoir. Chaque année, nous nous retrouvons chez l'un ou chez l'autre. J'ai fait le tour de la France comme ça !

Cette amitié a été d'autant plus importante que rentrer n'a pas été facile. Pendant 20 ans, je n'ai pas parlé de ma déportation. J'ai pu l'exprimer à Jacqueline - qui est devenue mon épouse en 1946 -, car elle savait que j'en avais besoin pour me « désintoxiquer » des camps, pour me libérer. Mais l'émotion m'assaillait quand les collègues de chez Peugeot, où j'ai fait toute ma carrière jusqu'à devenir cadre, me posaient des questions. Depuis que je suis à la retraite, je rencontre régulièrement des élèves dans les écoles. Dans les camps, on disait souvent qu'il fallait survivre pour raconter. J'essaie de transmettre aux enfants la foi que la déportation n'a pas brisée en moi.

Les étapes de sa vie
1922 Naissance à Allenjoie (Doubs).
Été 1942 S'engage dans la résistance avec l'Organisation civile et militaire (OCM).
Mars 1943 Devient Pierre Georges.
Novembre 1943 Arrêté et emprisonné à Montbéliard puis à Besançon.
24 décembre 1943 Condamné à mort.
13 avril 1944 Déporté à Natzweiler-Struthof, en Alsace.
Septembre 1944 Transféré à Dachau, en Allemagne.
27 mai 1945 Rentre à Allenjoie, chez ses parents.
3 août 1946 Épouse Jacqueline, avec qui il aura trois enfants.
Depuis 2007 Président de l'Amicale nationale de Natzweiler-Struthof.
2015 Élevé au grade de commandeur dans l'Ordre de la Légion d'honneur.


dimanche 27 septembre 2015

Nelson Mandela, en marche vers le soleil...



Le nouveau monde ne sera pas construit par ceux qui restent à l'écart les bras croisés, mais par ceux qui sont dans l'arène, les vêtements réduits en haillons par la tempête et le corps mutilé par les événements. L'honneur appartient à ceux qui jamais ne s'éloignent de la vérité, même dans l'obscurité et la difficulté, ceux qui essayent toujours et qui ne se laissent pas décourager par les insultes, l'humiliation ou même la défaite.



Je suis fondamentalement optimiste. Je ne saurais dire si c'est dans ma nature ou si je l'ai cultivé. Une partie de ce qui fait un optimiste, c'est de garder la tête tournée vers le soleil en mettant un pied devant l'autre.