dimanche 6 septembre 2026

Dire OUI

 

" Me vient à l'esprit que, par contraste, notre époque marche sur la tête en valorisant le non. Elle nous a convaincus que refuser c'est faire montre d'intelligence, de puissance, d'autonomie, d'indépendance. Méfiance, rejets, réfutations et critiques systématiques passent pour des vertus. Seuls le niais ou le frêle acquiescent.

Une faiblesse que de dire oui ? On a besoin de force pour consentir, de courage pour dire oui au risque, oui au danger, oui à l'aventure, oui à l'autre, oui à l'amour quand il se présente, oui à l'amour quand il demande des efforts, oui à la Révélation, oui à Dieu."

( Le Défi de Jérusalem - Eric-Emmanuel Schmitt )

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samedi 5 septembre 2026

L'absolu oublié

 Ils rebaptisent, ils révisent, ils effacent. L’histoire devient meuble, l’identité un jeu d’étiquettes. Leur monde est une salle de montage où chacun coupe, colle, compile. Mais plus personne n’assume l’héritage. Il n’y a plus que le présent immédiat, jetable — jeté : un présent sans Présence.

La rébellion est louée quand elle n’est que posture, mais la fidélité au vrai, au beau, au juste est suspecte d’imposture. Les Modernes honorent le déracinement, célèbrent l’amnésie, sanctifient l’indifférence. L’absolu les effraie ; seul le relatif est jugé fréquentable. Tout se vaut, donc plus rien ne vaut.

Les Modernes vivent parmi les cendres éteintes, ils marchent sur une terre froide au pâle horizon et l’âme — cette sainte brûlure, cette soif cachée, ce veilleur sous la peau — n’est plus qu’un résidu, une rumeur ancienne, une légende honteuse qu’ils évitent d’évoquer. Et quand parfois elle ressurgit, dans la nuit, dans le silence, dans le regard d’un être aimé, dans la peur nue d’un instant suspendu — alors ils fuient, se divertissent, allument un écran : n’importe quoi pour ne pas entendre, pour ne pas voir que l’abîme est sous leurs pieds — et qu’il s’ouvre en eux.

Les machines sont leurs maîtres. Elles parlent à leur place, pensent à leur place, décident à leur place.  On les dit intelligentes, mais elles ne comprennent rien à la grâce. Elles classent, ordonnent, prédisent — mais ne savent pas contempler, ne savent pas aimer, ne savent pas pardonner. Ni prier. Chaque instant, elles perfectionnent leur toile. D’invisibles réseaux tissent une prison que nul ne voit : tout y est connecté — sauf l’âme. 

Le progrès est leur dieu. Il ne juge pas, mais il condamne. Il ne guide pas, il avance. Peu importe où : il avance — les yeux clos. Il pousse sans fin, comme une plante sans racines. Les Modernes l’invoquent dans chaque discours. Ils gravent son nom sur les murs de leurs dystopies. Mais ce dieu-là ne sauve pas : il détruit sur son passage tout ce qui donnait au monde sa grâce et sa beauté.

Il reste une perte plus sourde, plus secrète, plus difficile à nommer — celle qui ne se voit plus parce qu’elle est devenue l’air même que l’on respire, l’évidence muette derrière chaque geste, chaque jour, chaque mot ; une perte si profonde que plus rien en l’homme ne proteste, une chute si ancienne qu’elle passe pour la nature des choses, un oubli devenu loi, devenu monde, devenu seconde peau. Et c’est cela, peut-être, le comble de la misère : non pas de souffrir, mais de ne plus savoir que l’essentiel manque ; non pas de cracher contre le ciel, mais de vivre comme s’il n’y en avait jamais eu ; non pas de blasphémer, mais de ne plus même prononcer le nom de Celui qui n’a pas de nom, de ne plus même soupçonner que cet Absolu ait pu nous précéder et nous fonder — et d’avoir oublié que nous L’avons oublié.

Gabriel Arnou-Laujeac

Extrait de La verticale perdue. 

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vendredi 4 septembre 2026

« Un »

« Quelqu’un m’a dit un jour qu’en pratiquant la méditation depuis des mois, il pouvait maintenant compter ses respirations de 1 à 100 sans se tromper.

Je lui ai donc proposé une pratique bien plus difficile avec l’exercice que voici :

Quand vous inspirez, vous inspirez ; quand vous expirez, vous expirez … et vous dites « un » à la fin de chaque cycle. Puis vous recommencez : inspir, expir, « Un »… inspir, expir, « Un »… »

Cette histoire non sans malice que raconte Jacques Castermane interroge immédiatement le sens de notre pratique : pratiquons-nous dans un esprit d’acquisition et de réussite ou avec un esprit vierge de toute récupération ? Pratiquons-nous centrés dans le mental ou un peu plus libres du mental ?

Et Jacques de poursuivre : « Un, c’est la pleine attention à un geste corporel unique, global et entier, porté par le cycle inspiration/expiration, dans le langage de la personne assise en ce moment pour ce moment. Geste qui n’a pas besoin de s’insérer dans un lien de causalité, d’être préparé par quoi que ce soit. Un bébé n’est pas préparé à vivre quelque chose, il vit. Compter ses respirations pour se concentrer ou se préparer à za-zen ne sert absolument à rien. Un, Un et encore Un, c’est vraiment za-zen. »

Il est difficile et très déstabilisant de sortir de l’esprit d’efficacité propre à la conscience ordinaire, ainsi que de quitter l’habitude de devoir faire quelque chose pour obtenir un résultat. Avec cette attention au « Un » sans arrêt renouvelée, le mental est immédiatement mis hors-jeu : plus de progression linéaire possible, plus de recherche de performance ou de but à atteindre.

Pratiquer la voie du zen c’est apprendre à ne pas rester dans notre mode de pensée habituel pour retrouver et favoriser une autre forme de conscience : la conscience pré-mentale, propre au bébé ou au tout jeune enfant. Cette conscience primaire sensorielle est une approche du réel se faisant par la sensation, nécessitant de redonner toute sa place à l’élan vital naturel, au geste corporel concernant la Personne dans sa globalité. Approche se révélant, pour un être humain adulte, par la redécouverte et la pratique du Hara, centre vital.

« Redescendre » en Hara, c’est quitter le centre intellectuel de la raison et des injonctions mentales, pour s’ouvrir à l’océan de « Ki » (le « Chi » en chinois), force primitive qui nous anime depuis nos premiers instants de vie.

C’est l’éveil à un processus vital dynamique, indépendant de notre volonté, et la reconnaissance de l’intelligence naturelle du corps, portée par les grandes lois du vivant. S’ouvrir à ces lois, c’est « passer du mental au vital ».

Des lois universelles telles que la loi de la différence, de l’impermanence ou de l’interdépendance nous relient au flux incessant qu’est la Vie.

Tout change tout le temps, tout se transforme. Toute entrée en relation, qu’elle soit en lien avec un évènement intérieur ou extérieur, me concerne, me touche et me transforme.

Devenir de plus en plus ouvert et sensible à ces lois, aux actions vitales du corps soumis à ces lois naturelles, est une attitude à contre-courant de notre manière ordinaire de tout aborder par la pensée.

A l’inverse de cette ouverture, des lois-pièges du mental – désir de ressemblance, de permanence ou d’indépendance - nous maintiennent dans l’illusion de pouvoir atteindre un jour une parfaite et tranquille sécurité. Un état d’être statique « bon pour moi », mais finalement inaccessible car sans arrêt bousculé et remis en cause par le flux des évènements.

Volonté égocentrée de fixité qui nous fait vivre la plupart du temps dans un état d’être agité, anxieux et angoissé, et nous coupe de nos racines vitales et transformatrices en Hara.

Se détendre, se poser en Hara, c’est plonger dans la conscience sensorielle océanique qui a baigné nos premiers mois et premières années d’existence.

Affiner un contact sensoriel avec le réel est la porte d’entrée du Zen, c’est apprendre à être « Un » avec ce qui se présente, sans le filtre de la pensée.

Pratiquer, c’est sentir corporellement qu’une sensation n’a de réalité qu’au moment présent. Que toute sensation est une action, que toute sensation/action est une mise en relation.

Que toute sensation/action nous transforme.

Pratiquant un exercice, il ne s’agit pas de comprendre, discuter, s’opposer ou de chercher à modifier ce qui se présente à nous, réflexe d’une récupération mentale de l’exercice, mais d’accompagner une transformation déjà en cours, voulue et portée par la vie.

Pratiquer l’absolue immobilité en za-zen ou le geste juste, c’est s’exercer à la non-intervention, afin de déranger le moins possible les rythmes naturels et les équilibres subtils du corps vivant. Ainsi, dans tout exercice, nous découvrons que la tenue, la forme ou la respiration sont des actions innées qui n’ont pas besoin de ma volonté pour s’activer et se réaliser. Il ne s’agit pas de fabriquer une posture extérieure, de chercher à la maintenir, de paraitre calme un certain temps, mais de libérer une création vitale de chaque instant afin de goûter et de se soumettre à une transformation infaisable : l’acte d’être.

Jacques Castermane nous rappelle « qu’un chemin de transformation n’est pas un chemin de formation ; c’est le passage d’un état à un autre, d’un opposé à un autre, d’une contradiction à une autre, passage vu, accepté et favorisé, qui est source d’unité et de Grand Calme ».

Se déconnecter du vouloir faire, de l’ambition personnelle ou de tout contrôle conscient est une régression pour l’ego, une mise en retrait : très difficile de laisser faire l’infaisable ! L’infaisable ?

Une mise à l’écoute de tout soi-même au service des intentions du corps vivant ou « intentions de l’Être ».

La toute-puissance de la conscience rationnelle nous oriente sans arrêt dans une pratique de construction, de formation d’un soi-même idéalisé, et toujours dans une seule direction, le mieux-être. État que j’atteindrais plus tard grâce à des efforts répétés ? Rien n’est moins sûr !

La pratique du « Un » est un geste de renouvellement constant, instantané et sans but.

Renouvellement du Geste, création de chaque instant qui nous plonge dans le processus vital qu’est l’acte d’être, incessant chemin de transformation naturelle à effet immédiat.

Joël PAUL

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jeudi 3 septembre 2026

"Je ne sais pas"

 Q : Comment faire dans les moments de tempête où tout s'active en cascade et où il n'est pas possible de se poser pour prendre une décision à partir de l'espace de tranquillité ?

Nathalie Delay : Là ce qui est important, c'est de lâcher tous les objectifs, et d'être purement dans l'instant. Ça peut être des moments très forts de lâcher prise : "Je ne sais pas"...

Je ne sais pas de quoi j'ai besoin et donc, ce qui se passe, là, dans l'instant, c'est exactement ce dont j'ai besoin. La suite, ça n'existe pas. 

"Je ne sais pas"...

Donc, je me rends totalement disponible à l'instant. Et j'oublie complètement mes objectifs, mes plans, mon planning. "Je ne sais pas". Ces situations de crise sont des moments parfaits où tu peux sentir tout d'un coup une espèce d'arrêt total, de lâcher prise total. Tu es complètement disponible à ce moment et tu pourras davantage voir qu'est-ce qui est nécessaire là, maintenant. Ça peut être extraordinaire en fait des moments comme ça. 

Donc, tu ne cherches surtout pas à trouver l'espace de tranquillité. Non, ça, ça ne va pas marcher. "Pour le moment, je suis LÀ". C'est tout. C'est tout ce qui existe. C'est ce moment, cet instant. Tout le reste, "Pffuiitt"...

Et si tu peux être comme ça de manière très radicale dans cette verticalité, tu vas voir que tout le monde se calme. La famille se calme aussi. Ça a un effet comme ça, ça ramène tout le monde un peu dans l'instant. Tu deviens l'ancre qui ramène tout le monde. 

Les moments comme ça sont vraiment faits pour vous faire pratiquer. Mais surtout, c'est qu'on fait intervenir le temps dans "Je vais retrouver le calme". Il est là le calme, et c'est de comprendre que ça peut être instantané ce retour dans le calme si je lâche complètement tout le programme là-haut (dans le mental). C'est cela que ça peut nous permettre de réaliser. 

Et bien sûr, la vie adore nous tester ou en tous les cas, les choses s'accumulent comme ça et c'est comme pour nous mettre à l'épreuve, pour nous faire travailler. 

~ Nathalie Delay

"La pure verticalité de l'instant"

(extrait d'une vidéo) 

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mercredi 2 septembre 2026

"La mort n'a aucune réalité"

 

Comment devrais-je penser à la mort, et comment puis-je faire face à l'expérience de la mort ?

 La pensée apparaît dans le silence et disparaît dans le silence. Quelque chose qui apparaît dans quelque chose et disparaît dans quelque chose n'est rien d'autre que cela.

De même, ce que vous croyez être vous-même apparaît et disparaît dans le silence. Ce que vous comprenez par la mort n'est en réalité rien d'autre qu'un indice de silence, de la vie elle-même. La mort n'a aucune réalité. Mais si vous ne la voyez pas de cette manière, elle reste une idée stagnante dans laquelle vous êtes piégé. Tant que vous vous prenez pour une entité indépendante, vous êtes soumis au karma. Mettons-le d'une autre façon : avant de parler de la mort, demandez-vous ce qu'est la vie. Toute perception n'est, uniquement parce que vous êtes une présence éternelle. C'est le fond d'une conscience éveillée, de rêves et de sommeil profond. Dans la connaissance vivante, dans cette présence actuelle, le problème de la mort n'a aucun sens.

-Jean Klein

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mardi 1 septembre 2026

Vivre les questions


Vous êtes si jeune, en quelque sorte avant tout début, et je voudrais, aussi bien que je le puis, vous prier, cher Monsieur, d'être patient à l'égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrėsolu, et de tenter d'aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l'instant des réponses, qui ne sauraient vous être données car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or il s'agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions.

Rainer Maria Rilke
Lettres à un jeune poète

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lundi 31 août 2026

« Penser à Kim »

Je pense à Kim (Jong-un) et à ses jouets nucléaires.

Il est l’icône parfaite pour nous remémorer que d’un instant à l’autre tout peut disparaître, sans raison politique, juste un caprice d’enfant, une peur inattendue, une grosse colère ?

Tout peut très bientôt disparaître, c’est maintenant une évidence pour tout le monde.

C’est donc le bon moment pour se poser la question :

Que reste-t-il quand il ne reste plus rien ?

Ceux qui n’ont pas peur du silence « qu’on n’entend pas », de l’invisible lumière « qu’on ne voit pas », de l’infini espace « qu’on ne saisit pas », ceux-là ont sans doute le pressentiment du Réel qui demeure quand il ne reste plus rien…

Mais si la métaphysique n’apaise pas notre angoisse, respirer profondément peut être une bonne source de renseignement :

D’où vient notre inspir, où va notre expir ? Là où nous allons tous.

Allons-y, « respirons au large » !

(Respirer au large en hébreu iescha, veut dire aussi « être sauvé » et est à l’origine du Nom Yeshouah).

Jean-Yves Leloup, août 2026

dimanche 30 août 2026

Une bouffée humaine

 UNE BONNE BOUFFÉE D'HUMANITÉ

Le 14 juillet 2026

Avant hier, alors qu’il me restait une heure de route dans mon trajet de retour depuis l’Ardèche, mon téléphone s’est éteint (plus de batterie)  et avec lui mon GPS, juste au moment où j’hésitais à propos d’un itinéraire alternatif. 

Passant par un charmant village et y voyant un café qui paraissait ouvert en ce dimanche après midi, je m’y suis arrêté pour me rafraichir un peu et demander à recharger quelques minutes mon téléphone.

 J’entre dans un bar ou une tablée d’habitués siffle des Ricard en tapant le carton. 

Tout le monde me dévisage avec curiosité, intrigué par l’irruption de cet étranger. La patronne, une dame d’une cinquantaine d’années, me sert ma consommation et accède volontiers à ma demande de brancher mon appareil. Ce sur quoi l’un des clients me demande si c’est un i phone et si dans ce cas là il pourrait utiliser mon câble pour recharger quelques minutes le sien, également éteint. 

J’acquiesce et bois ma limonade debout tandis que la compagnie rit fort, lance des vannes innocentes en cherchant mon regard. 

Je leur décoche des sourires, hochements de tête, etc. La patronne s’est assise avec eux, deux ventilateurs tournent, ce petit monde a quelque chose de joyeux, un entrain peut être un peu forcé, un brin lourdingue mais dont la convivialité me touche. 

Tout juste sorti d’Hauteville, un lieu comme ces gens n’imaginent sans doute pas qu’il en existe, je goûte cette immersion dans une vibration toute autre, celle d’un quotidien au ras du réel dans ce bled inconnu, ce café de village où l’on vient aspirer un peu de chaleur humaine. 

" Alors , en vadrouille ? ", me demande un gars, short, tatouages, médaille, en train de gratter un jeu. J’apprends que le patronne s’appelle Sandrine, qui blague allègrement avec les uns et les autres, un sourire franc à la cantonade. 

Mon téléphone suffisamment rechargé pour me permettre de finir mon trajet, je passe le câble à mon nouveau copain qui tient à me payer un coup. J’hésite une seconde  (« vous prenez quoi, whisky, Ricard ? ») et , comme il est clair que demander une autre limonade serait mal perçu, j’opte pour un Ricard avec un glaçon. « Sandrine, un Ricard pour le monsieur ! »  

On trinque et on discute un peu. La chaleur, bien sûr. Dans l’idée de trouver un terrain commun, je mentionne les coureurs du Tour de France à la peine, ce à quoi mon interlocuteur me rétorque qu’il « n’est pas vélo », et même pas foot. « Ah, alors vous ne regardez pas les matches ? Remarquez , moi non plus. La finale, peut être, et encore … »  - Ouais, peut être, mais bon, voir des mecs courir après un ballon et pour ça gagner des millions pendant que je me crève pour avoir 15OO balles par mois…. Non, le sport, pas mon truc ! »

On se taille encore la bavette quelques minutes, puis je lui demande si ton téléphone est assez chargé, je dois reprendre la route, je remercie pour le Ricard. 

« C’est moi qui vous remercie », sur quoi on se serre chaleureusement la main. 

Je souhaite bonne soirée à tout ce gentil petit monde comme on dit au Québec et remonte en voiture tout ragaillardi par cette bouffée d’humanité un peu brute de fonderie, ce brin de sympathie qui a circulé entre ces inconnus et moi l’extra terrestre débarqué sur leur planète. 

La conscience aime les contrastes. La vie, toute la vie, la méditation au dojo ce matin et ce bar en fin d’après midi, deux déclinaisons du sans forme qui se cherche et s’exprime en la variété de ses créations.

Gilles Farcet

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samedi 29 août 2026

Temps troublés

TEMPS TROUBLÉS ? UNE BONNE BOUFFÉE D'HUMANITÉ 

Le 13 juillet 2026

Le peu de connaissance de l’Histoire , et surtout son oubli, font que beaucoup sont aujourd’hui convaincus de vivre dans une époque particulièrement troublée.

Or,  il suffit de se documenter sur ce qui a pu se passer siècle après siècle, ne serait ce qu’en France, pour s’apercevoir qu’en matière de troubles et de perturbations, nous sommes encore , sans doute pour plus très longtemps, relativement préservés. 

Prenons la Terreur avec ses milliers de morts, des rigoles de sang dans Paris ; la guerre de cent ans, les grandes pestes, la défaite de 1870 et l’invasion des Prussiens, la guerre de 14 et sa boucherie où rares furent les familles qui ne perdirent pas un, deux, parfois trois fils comme en témoigne le monument aux morts de notre village… 

Nous sommes juste tout étonnés, nous autres Européens privilégiés, après une parenthèse quasi inédite de quelques décennies , de sentir la guerre à nos portes, de humer le nauséabond - mais pour certains si entêtant parfum des populismes, complotismes et autres valeurs inversées …. 

Et il y a cependant un trouble propre à notre temps, le dérèglement climatique. 

Du strict point de vue de l’observateur, à la fois comme chacun impliqué mais tant bien que mal apte à conserver une perspective, c’est assez captivant de voir comment l’inquiétude gagne du terrain alors que nous étouffons jour après jour sous quarante degrés et qu’on nous en promet bien  plus à plus ou moins courte échéance. 

Je me souviens avoir été , jeune, marqué par cette scène d’un film - je ne sais plus lequel- dans lequel il advient que le jour ne se lève plus. Des foules descendent dans les rues de la ville scruter le ciel et son grand absent, le soleil, à l’heure où il aurait dû être là depuis longtemps. 

Les visages de ces gens massés qui ne se parlent pas, parce qu’il n’y a rien à dire face à cela, juste regardent, saisis d’un effroi biblique, comme celui qu’ont dû connaitre les témoins du déluge … 

Alors, nous, aujourd’hui, face à ce soleil qui ne désarme pas, nous commençons, tout interdits, à prendre la mesure d’une accélération … Oui, il se pourrait bien que nous soyons rattrapés. 

Par le climat, par la guerre aussi, par l’histoire qui attendait son heure…

Une sourde angoisse collective monte en même temps que le thermomètre ne baisse pas, les bruits de guerre dans ce climat se font soudain plus sonores…

Il y a quelques années, j’ai écrit et enregistré une chanson d’amour dont le dernier couplet dit : 

De grands vents vont souffler

Le monde va trembler

Nous resterons debout 

Ensemble jusqu’au bout

Nous aurons nos prières

Et notre cœur brisé

Nous travaillerons nos terres 

En toute intégrité 

Oui, il va falloir rester debout, se tenir ensemble et travailler nos terres du dedans. 

Ce qui se passera, nul ne peut le dire, quelles que soient les prévisions. 

 Ce qui se passera se passera de toutes façons et la question demeurera la même, la question éternelle ici et maintenant : 

Comment vais je faire face, comment allons nous accueillir ce qui surviendra que nous le voulions ou non ? Ou sera notre axe au cœur du délitement ?

 De quoi témoignerons nous ? De quoi serons nous porteurs ? 

Gilles Farcet

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vendredi 28 août 2026

Connaître l'émotion

 "La preuve que vous n’êtes pas libres, puisqu’il s’agit de libération, ce sont les émotions. Grandes ou petites, intenses ou minimes, fréquentes ou plus rares, éphémères ou durables, ce sont les émotions. Et pourquoi est-ce que vous n’êtes pas libres de vos émotions ? Parce que vous ne les connaissez pas. Libération par la connaissance signifie qu’on est libre de ce qu’on connaît réellement ; et connaître, c’est être – consciemment. Si vous voulez être libres de vos émotions, il faut avoir la connaissance réelle, immédiate, de vos émotions. Et c’est ce qu’il y a de plus rare. Quelqu’un peut avoir passé sa vie dans les désespoirs, les angoisses, les anxiétés, les colères et les jalousies, sans connaissance réelle de ses émotions. Et on peut pratiquer beaucoup d’ascèses yogiques ou méditatives sans avoir la connaissance réelle des émotions, parce que, lorsque les émotions sont là, il n’y a plus de méditation et, quand la méditation est là, il n’y a pas d’émotion. (...)

Comment pouvez-vous être vraiment libre de ces émotions en les connaissant ? Comment pouvez-vous les connaître ? En étant, sans dualité, ému. Là je soulève une grosse question. Pratiquement, depuis votre enfance, on vous a empêchés d’être émus. On vous a reproché vos émotions. L’expression de vos émotions gênait les uns et les autres, les mettait mal à l’aise. On vous a fait honte de pleurer. On vous a répété : « Allons souris, ne sois pas triste, si tu voyais quelle tête tu as quand tu es triste ! Si tu veux être aimable et charmant, sois souriant ! Quelqu’un de triste ennuie tout le monde. » Ce qui fait que, tout en étant toujours emporté à longueur d’année par les émotions, on ne les vit plus jamais pleinement, totalement, consciemment – « sans un second », c’est-à-dire sans créer autre chose que l’émotion : je ne devrais pas être ému, je ne suis pas content d’être ému ; que c’est pénible d’être malheureux ; j’en ai assez d’être toujours triste, j’en ai assez de souffrir. Je suis en train de me ridiculiser, etc.

Je suis bien d’accord que les conditions de l’existence ne permettent pas d’exprimer les émotions n’importe où, n’importe quand, à tort et à travers. Autant que possible, vous cherchez à éviter de montrer votre désespoir à vos propres enfants ou d’avoir des colères trop violentes dans l’entreprise où vous travaillez car elles finiraient par vous faire du tort. Mais vous arrivez à cette impasse, de fuir perpétuellement les émotions qui continueront à s’accrocher à vous d’autant plus que vous les fuirez.

Il faut que vous voyiez en face cette vérité : je ne peux être libre des émotions que si j’en ai la connaissance véritable ; et connaître, c’est être. Je ne peux avoir la connaissance de la tristesse que si je suis pleinement, parfaitement triste. Et, plus difficile : je ne peux avoir la connaissance de la colère que si je suis pleinement, parfaitement en colère. Comment allez-vous être pleinement et parfaitement en colère sans exprimer celle-ci – par conséquent sans risquer de frapper, de blesser et vous retrouver devant un tribunal où vous aura traîné votre victime ?

Quelle que soit la difficulté de connaître les émotions, de connaître la colère en étant en colère, de connaître l’angoisse en étant angoissé, vous devez vous rendre compte qu’il n’y a pas d’autre issue. Alors... est-ce vraiment sans issue ? Tout dépend de votre certitude à cet égard et de votre attitude intérieure. Et vous pouvez sentir la valeur de ces trois termes, que j’ai bien souvent utilisés : expression, répression et contrôle. L’expression, le mot le dit bien, c’est ex – au dehors – pression : pousser au-dehors ce qui nous opprime ou nous oppresse. Réprimer, c’est l’enfouir à l’intérieur.

Est-ce qu’il n’y a pas d’autres possibilités que l’expression ? Dans certains contextes, dans certaines conditions, il faut exprimer et une ascèse complète comprend toujours, parmi ses différentes parties, une possibilité de connaître les émotions en les laissant s’exprimer. Mais ce n’est pas la seule possibilité d’être ému, donc de connaître réellement l’émotion. Ce qui doit être éliminé, c’est le mensonge de la répression, la tentative de suppression car c’est une tentative vaine. Toute émotion – un bonheur momentané ou une souffrance – est toujours une forme prise par l’énergie fondamentale en vous, comme une grande vague qui se lève avant de retomber. Si vous pouvez être ému, tout en contrôlant, c’est-à-dire en ne manifestant pas ou peu – mais sans refuser – vous pourrez être consciemment ému et avoir une connaissance de l’émotion. Simplement, vous ne l’exprimerez pas au-dehors. La tragédie de l’émotion, c’est le refus ; c’est le denial – la négation ; c’est la tentative de répression. Et cette tentative est à peu près permanente ; c’est pour cela qu’il y a si peu de progrès sur le chemin. Les émotions pénibles ou douloureuses sont fondamentalement refusées ; par conséquent, vous n’êtes plus unifié dans l’émotion. Une dualité se crée ; je ne devrais pas être ému. 

L’émotion est elle-même le fruit d’un premier refus : ce fait ne devrait pas être ce qu’il est. Et l’émotion pénible est à son tour refusée, plus ou moins explicitement, plus ou moins consciemment ; tout votre être souffre de souffrir et crée un second conflit entre l’émotion et vous.

Dans le conflit, il n’y a aucune connaissance possible de l’émotion. (...) Si vous pouvez, quand vous êtes ému, être vraiment ému – c’est-à-dire accepter complètement la réalité de l’émotion, sans créer un second (je ne devrais pas être ému) –, vous pouvez être ému sans dualité et, dans la plupart des cas, vous pouvez en même temps contrôler. Seulement, aujourd’hui, vous confondez encore le contrôle et la répression. Ce que vous appelez contrôler, c’est réprimer. Vous réussissez à ne pas vous mettre en colère ou à sourire malgré vos malheurs, sur la base irrémédiablement mensongère d’une dualité : je ne devrais pas être ému ; je suis triste, mais je ne suis pas d’accord pour être triste. (...) 

Il n’y a pas que l’expression pleine et entière des émotions qui permet de s’en libérer (...) Si vous le voulez vraiment, vous pourrez être ému tout en contrôlant. Cela n’a rien à voir avec la répression. Je suis triste – un, sans un second ; je suis triste et il n’y a rien à rajouter à cette tristesse. Ici, maintenant, je suis triste. De cette façon seulement, vous pouvez avoir une connaissance réelle des émotions ; et seule cette connaissance conduit à la liberté. Vous n’avez pas la preuve que c’est vrai parce que vous ne l’avez pas tenté. Jusqu’à aujourd’hui, vous avez vécu vos émotions sans en avoir la connaissance réelle puisque vous ne les avez pas vécues unifié et conscient, et que vous êtes entouré de gens qui les ont toujours vécues divisés, souffrant de souffrir et rajoutant dualité sur dualité. Je souffre, je souffre de souffrir, je souffre de souffrir de souffrir, je souffre de souffrir de souffrir de souffrir de souffrir... L’émotion n’est faite que de refus. Ou, au contraire, dans les émotions dites heureuses, je suis heureux ; je suis heureux d’être heureux, je suis heureux d’être heureux d’être heureux – vous en rajoutez également. 

Donc, réentendez cette phrase : « libération par la connaissance ». Et entendez-la dans son sens concret, réel : c’est la connaissance qui nous libère. Nous ne sommes pas libres et nous ne serons jamais libres de ce que nous ne connaissons pas."

Arnaud Desjardins, extraits de "Au Delà du Moi", pp. 86-90 

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jeudi 27 août 2026

Descente en soi


Avez-vous l’impression d’être votre propre ennemi ? On parle beaucoup du saboteur qui vient nous couper l’herbe sous le pied au moment d’accomplir quelque chose. Ou de parts de nous-mêmes qui s’affrontent, sont en désaccord l’une avec l’autre.

Mais n’est-ce pas simplement nous qui le voyons ainsi ? 

Un jour, perdue dans une souffrance que je n’expliquais pas et que je ne pouvais pas maîtriser, je suis descendue jusqu’à ce point précis : il m’est apparu qu’aucune partie de moi ne me voulait de mal. Révélation intime. J’ai senti clairement que chacun des personnages qui coexistent en moi faisait ce qu’il pouvait pour s’exprimer, pour exister. C’était tout simple. Lumineux et bénéfique.

 « Au profond de l’épreuve

cet éblouissement :

jamais le plus petit lambeau

de ce qui me compose

ne me livra de guerre. »

(La Grâce des faux pas, préface d’Isabelle Lévesque, éditions Sans escale, 2026)

Sabine Dewulf

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mercredi 26 août 2026

L'âpre vérité

 L’APRE VERITÉ

la domesticité
ne tue pas l’amour
elle le décape
le pèle
de ce qu’il a d’illusoirement facile
pour le laisser brut
à vif
la domesticité
ne tue pas l’amour
elle assassine son leurre
son simulacre si bon marché
quand s’est évaporé
le leurre romantique
soit il ne reste rien
parce qu’il n’y avait rien
soit il reste
la possibilité de l’amour
en sa vérité
son âpre vérité
mon monde
ton monde
les deux qui se frictionnent
enchevêtrés dans le terrible filet du quotidien

Gilles Farcet

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mardi 25 août 2026

Chaos


Comment réagissez-vous quand plus rien ne va dans votre vie ? Quel regard portez-vous sur le chaos ?

J’aime particulièrement ce mot et ce qu’il désigne. J’en ai fait souvent l’expérience, parfois redoutable, souvent bien plus féconde que je n’aurais pu l’imaginer.

Bien que ce mot évoque souvent le désordre et le danger, je le vois plutôt comme une origine nécessaire. Sinon, pourquoi serait-il si présent au début des mythes de la création du monde ? 

Le chaos, nous le portons en nous. Nous y puisons sans le savoir nos plus belles intuitions. Il est indéfinissable, d’où sa puissance et sa beauté. Il est le germe confus de nos gestes créateurs. C’est l’inconnu qui nous met en mouvement, le brouillon qui nous permet d’écrire. Il nous fait naître et mourir plusieurs fois au cours de notre vie. 

Le chaos est aussi hors de nous. Mais notre raison voudrait l’éradiquer au profit d’un monde idéal. 

Cela ne signifie pas qu’il faille le laisser en l’état, que l’on doive s’y résigner. L’accueillir tel qu’il est, d’abord, ne signifie pas le subir, bien au contraire. Tout chaos appelle un cosmos. Mais tout cosmos rappelle un chaos. Et ainsi de suite.

Pour autant, je n’y vois pas d’absurdité. Le paradoxe (ou l’ambivalence) n’est pas absurde : il est le principe même de notre condition. Mais ce que nous ne pouvons pas conceptualiser, nous le rejetons. Au lieu de le vivre, le traverser, et y grandir.

Sabine Dewulf

Illustration : Marie Dewulf pour L'Oracle alphamythique 

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