samedi 5 septembre 2026

L'absolu oublié

 Ils rebaptisent, ils révisent, ils effacent. L’histoire devient meuble, l’identité un jeu d’étiquettes. Leur monde est une salle de montage où chacun coupe, colle, compile. Mais plus personne n’assume l’héritage. Il n’y a plus que le présent immédiat, jetable — jeté : un présent sans Présence.

La rébellion est louée quand elle n’est que posture, mais la fidélité au vrai, au beau, au juste est suspecte d’imposture. Les Modernes honorent le déracinement, célèbrent l’amnésie, sanctifient l’indifférence. L’absolu les effraie ; seul le relatif est jugé fréquentable. Tout se vaut, donc plus rien ne vaut.

Les Modernes vivent parmi les cendres éteintes, ils marchent sur une terre froide au pâle horizon et l’âme — cette sainte brûlure, cette soif cachée, ce veilleur sous la peau — n’est plus qu’un résidu, une rumeur ancienne, une légende honteuse qu’ils évitent d’évoquer. Et quand parfois elle ressurgit, dans la nuit, dans le silence, dans le regard d’un être aimé, dans la peur nue d’un instant suspendu — alors ils fuient, se divertissent, allument un écran : n’importe quoi pour ne pas entendre, pour ne pas voir que l’abîme est sous leurs pieds — et qu’il s’ouvre en eux.

Les machines sont leurs maîtres. Elles parlent à leur place, pensent à leur place, décident à leur place.  On les dit intelligentes, mais elles ne comprennent rien à la grâce. Elles classent, ordonnent, prédisent — mais ne savent pas contempler, ne savent pas aimer, ne savent pas pardonner. Ni prier. Chaque instant, elles perfectionnent leur toile. D’invisibles réseaux tissent une prison que nul ne voit : tout y est connecté — sauf l’âme. 

Le progrès est leur dieu. Il ne juge pas, mais il condamne. Il ne guide pas, il avance. Peu importe où : il avance — les yeux clos. Il pousse sans fin, comme une plante sans racines. Les Modernes l’invoquent dans chaque discours. Ils gravent son nom sur les murs de leurs dystopies. Mais ce dieu-là ne sauve pas : il détruit sur son passage tout ce qui donnait au monde sa grâce et sa beauté.

Il reste une perte plus sourde, plus secrète, plus difficile à nommer — celle qui ne se voit plus parce qu’elle est devenue l’air même que l’on respire, l’évidence muette derrière chaque geste, chaque jour, chaque mot ; une perte si profonde que plus rien en l’homme ne proteste, une chute si ancienne qu’elle passe pour la nature des choses, un oubli devenu loi, devenu monde, devenu seconde peau. Et c’est cela, peut-être, le comble de la misère : non pas de souffrir, mais de ne plus savoir que l’essentiel manque ; non pas de cracher contre le ciel, mais de vivre comme s’il n’y en avait jamais eu ; non pas de blasphémer, mais de ne plus même prononcer le nom de Celui qui n’a pas de nom, de ne plus même soupçonner que cet Absolu ait pu nous précéder et nous fonder — et d’avoir oublié que nous L’avons oublié.

Gabriel Arnou-Laujeac

Extrait de La verticale perdue. 

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1 commentaire:

Brigitte (Marseille) a dit…

Bonjour Eric,

Vertigineux et tellement vrai !
Merci Eric, ,pour ce texte.

Brigitte (Marseille)