« Quelqu’un m’a dit un jour qu’en pratiquant la méditation
depuis des mois, il pouvait maintenant compter ses respirations de 1 à 100 sans
se tromper.
Je lui ai donc proposé une pratique bien plus difficile avec
l’exercice que voici :
Quand vous inspirez, vous inspirez ; quand vous expirez,
vous expirez … et vous dites « un » à la fin de chaque cycle. Puis vous
recommencez : inspir, expir, « Un »… inspir, expir, « Un »… »
Cette histoire non sans malice que raconte Jacques
Castermane interroge immédiatement le sens de notre pratique : pratiquons-nous
dans un esprit d’acquisition et de réussite ou avec un esprit vierge de toute
récupération ? Pratiquons-nous centrés dans le mental ou un peu plus libres du
mental ?
Et Jacques de poursuivre : « Un, c’est la pleine attention à
un geste corporel unique, global et entier, porté par le cycle
inspiration/expiration, dans le langage de la personne assise en ce moment pour
ce moment. Geste qui n’a pas besoin de s’insérer dans un lien de causalité,
d’être préparé par quoi que ce soit. Un bébé n’est pas préparé à vivre quelque
chose, il vit. Compter ses respirations pour se concentrer ou se préparer à
za-zen ne sert absolument à rien. Un, Un et encore Un, c’est vraiment za-zen. »
Il est difficile et très déstabilisant de sortir de l’esprit
d’efficacité propre à la conscience ordinaire, ainsi que de quitter l’habitude
de devoir faire quelque chose pour obtenir un résultat. Avec cette attention au
« Un » sans arrêt renouvelée, le mental est immédiatement mis hors-jeu : plus
de progression linéaire possible, plus de recherche de performance ou de but à
atteindre.
Pratiquer la voie du zen c’est apprendre à ne pas rester
dans notre mode de pensée habituel pour retrouver et favoriser une autre forme
de conscience : la conscience pré-mentale, propre au bébé ou au tout jeune
enfant. Cette conscience primaire sensorielle est une approche du réel se
faisant par la sensation, nécessitant de redonner toute sa place à l’élan vital
naturel, au geste corporel concernant la Personne dans sa globalité. Approche
se révélant, pour un être humain adulte, par la redécouverte et la pratique du
Hara, centre vital.
« Redescendre » en Hara, c’est quitter le centre
intellectuel de la raison et des injonctions mentales, pour s’ouvrir à l’océan
de « Ki » (le « Chi » en chinois), force primitive qui nous anime depuis nos premiers
instants de vie.
C’est l’éveil à un processus vital dynamique, indépendant de
notre volonté, et la reconnaissance de l’intelligence naturelle du corps,
portée par les grandes lois du vivant. S’ouvrir à ces lois, c’est « passer du
mental au vital ».
Des lois universelles telles que la loi de la différence, de
l’impermanence ou de l’interdépendance nous relient au flux incessant qu’est la
Vie.
Tout change tout le temps, tout se transforme. Toute entrée
en relation, qu’elle soit en lien avec un évènement intérieur ou extérieur, me
concerne, me touche et me transforme.
Devenir de plus en plus ouvert et sensible à ces lois, aux
actions vitales du corps soumis à ces lois naturelles, est une attitude à
contre-courant de notre manière ordinaire de tout aborder par la pensée.
A l’inverse de cette ouverture, des lois-pièges du mental –
désir de ressemblance, de permanence ou d’indépendance - nous maintiennent dans
l’illusion de pouvoir atteindre un jour une parfaite et tranquille sécurité. Un
état d’être statique « bon pour moi », mais finalement inaccessible car sans arrêt
bousculé et remis en cause par le flux des évènements.
Volonté égocentrée de fixité qui nous fait vivre la plupart
du temps dans un état d’être agité, anxieux et angoissé, et nous coupe de nos
racines vitales et transformatrices en Hara.
Se détendre, se poser en Hara, c’est plonger dans la
conscience sensorielle océanique qui a baigné nos premiers mois et premières
années d’existence.
Affiner un contact sensoriel avec le réel est la porte
d’entrée du Zen, c’est apprendre à être « Un » avec ce qui se présente, sans le
filtre de la pensée.
Pratiquer, c’est sentir corporellement qu’une sensation n’a
de réalité qu’au moment présent. Que toute sensation est une action, que toute
sensation/action est une mise en relation.
Que toute sensation/action nous transforme.
Pratiquant un exercice, il ne s’agit pas de comprendre,
discuter, s’opposer ou de chercher à modifier ce qui se présente à nous,
réflexe d’une récupération mentale de l’exercice, mais d’accompagner une transformation
déjà en cours, voulue et portée par la vie.
Pratiquer l’absolue immobilité en za-zen ou le geste juste,
c’est s’exercer à la non-intervention, afin de déranger le moins possible les
rythmes naturels et les équilibres subtils du corps vivant. Ainsi, dans tout
exercice, nous découvrons que la tenue, la forme ou la respiration sont des
actions innées qui n’ont pas besoin de ma volonté pour s’activer et se
réaliser. Il ne s’agit pas de fabriquer une posture extérieure, de chercher à
la maintenir, de paraitre calme un certain temps, mais de libérer une création
vitale de chaque instant afin de goûter et de se soumettre à une transformation
infaisable : l’acte d’être.
Jacques Castermane nous rappelle « qu’un chemin de
transformation n’est pas un chemin de formation ; c’est le passage d’un état à
un autre, d’un opposé à un autre, d’une contradiction à une autre, passage vu,
accepté et favorisé, qui est source d’unité et de Grand Calme ».
Se déconnecter du vouloir faire, de l’ambition personnelle
ou de tout contrôle conscient est une régression pour l’ego, une mise en
retrait : très difficile de laisser faire l’infaisable ! L’infaisable ?
Une mise à l’écoute de tout soi-même au service des
intentions du corps vivant ou « intentions de l’Être ».
La toute-puissance de la conscience rationnelle nous oriente
sans arrêt dans une pratique de construction, de formation d’un soi-même
idéalisé, et toujours dans une seule direction, le mieux-être. État que
j’atteindrais plus tard grâce à des efforts répétés ? Rien n’est moins sûr !
La pratique du « Un » est un geste de renouvellement
constant, instantané et sans but.
Renouvellement du Geste, création de chaque instant qui nous
plonge dans le processus vital qu’est l’acte d’être, incessant chemin de
transformation naturelle à effet immédiat.
Joël PAUL
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