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mardi 8 juin 2010

Accompagner la vie avec Marie de Hennezel (1)


Marie de Hennezel
"J'ai accompagné, pendant de nombreuses années, des personnes en fin de vie et leurs familles. 
Cette expérience m'a convaincue de la valeur humaine des derniers instants de la vie. 
Les derniers mots, les derniers gestes, les derniers regards d'une personne, cela compte! 
Ne laissons pas mourir sans tendresse et sans cet ultime échange, ceux que nous soignons et que nous aimons!"

Interview de Marie de Hennezel sur une radio chrétienne (1) :

Extrait d'une conférence de Marie de Hennezel (octobre 2007)

Voir l'ensemble des articles sur marie de Hennezel

mardi 19 avril 2011

Le dernier message de Christiane Singer

Lorsqu’elle a appris qu’il lui restait six mois à vivre, l’écrivaine Christiane Singer a commencé à rédiger ses Derniers Fragments d’un long voyage, témoignage bouleversant à l’approche de la mort. Extraits et entretien avec la psychologue Marie de Hennezel qui nous parle de l’ultime défi de son amie, décédée le 4 avril dernier.Violaine Gelly

Ses milliers de lecteurs n’attendront plus qu’elle bouscule une fois encore les bien-pensants et leurs certitudes sur l’amour, l’engagement ou la vie : le 4 avril, Christiane Singer a rendu les armes devant le cancer qui la dévastait depuis l’automne dernier. Mais elle ne laisse pas ses lecteurs orphelins. Avant de mourir, elle a remis à son éditeur le journal qu’elle tenait depuis le début de la maladie.


Entre l’écrivaine aux fulgurances spirituelles et Marie de Hennezel, la psychologue spécialisée dans l’accompagnement de fin de vie, l’histoire d’amitié était longue. Lors d’un forum sur le sacré, elles avaient partagé la même chambre. Là était née une connivence, un « chemin d’âmes sœurs » jalonné de rencontres plus ou moins lointaines. Marie de Hennezel a accepté de nous parler du livre de son amie, et de son ultime combat.

Psychologies : Qu’avez-vous éprouvé en lisant le livre de Christiane Singer ?
Marie de Hennezel : Son livre m’a totalement bouleversée. Il y a, d’une part, ce récit tellement poignant et vrai de sa maladie ; et d’autre part, cette maîtrise magnifique de la langue, cette capacité à mettre des mots justes sur ce qu’elle vit. Sans vouloir ôter à son expérience ce qu’elle a d’unique, elle m’a confirmé ce que d’autres m’ont appris, du temps où j’accompagnais des personnes en fin de vie : le propre de l’humain est qu’il est habité d’une force spirituelle qui lui permet de surmonter les pires épreuves. Christiane Singer nous le jure : « Quand il n’y a plus rien, il n’y a plus que l’amour. »




On est frappés par l’intensité de ses souffrances…
C’est là que réside le caractère d’authenticité de ce témoignage : Christiane Singer ne faisait pas l’impasse sur l’enfer de la souffrance, sur la tristesse de certains jours, sur son « potentiel de ressentiment ». Elle ne marchandait pas avec la maladie. Elle avait décidé, dès qu’elle en avait appris la gravité, de la vivre pleinement. Les moments difficiles alternaient donc avec des instants de grand bonheur, de joie, d’émerveillement. Puis, au fil des pages, la sérénité et le sentiment de liberté n’ont cessé de grandir. Pour elle, terminer ce livre a été un grand moment de bonheur : elle avait tenu le contrat qu’elle avait passé avec elle-même, celui de témoigner, chose qu’elle a fait toute sa vie à travers ses livres et ses conférences. Pour moi, c’est le livre d’un maître. Il a la même qualité et la même portée pour notre monde que le journal d’Etty Hillesum (Son journal, Une vie bouleversée (Points, 1995), qu’elle débute à 27 ans, en 1941, évoque notamment son évolution spirituelle au cours des derniers mois de sa vie – elle est morte à Auschwitz en 1943).




Alors que le débat sur l’euthanasie vient d’être relancé avec le procès de Chantal Chanel et de Laurence Tramois (Chantal Chanel, infirmière, et Laurence Tramois, médecin généraliste, ont été jugées pour avoir aidé à mourir une patiente atteinte d’un cancer en phase terminale en 2003. La première a été acquittée et la seconde condamnée à un an de prison avec sursis), que nous apprend le livre de Christiane Singer ?
Nous sommes dans un monde où l’expérience de mourir est refusée. On voudrait, comme le dit Benoîte Groult dans son dernier livre (La Touche étoile - LGF, “Le Livre de poche”, 2007), « appuyer sur la touche étoile » pour ne pas avoir à vivre son mourir. Le « temps du mourir » n’est pas valorisé. On se demande quel sens cela peut avoir de vivre encore quand on est condamné par la médecine. Christiane nous fait découvrir que ce temps est une aventure pleine de sens, l’occasion d’échanges d’une qualité exceptionnelle avec les autres, une plongée en soi dont on sort plus vivant encore. Tout cela, Christiane nous le révèle avec tellement de vérité que son expérience personnelle revêt une portée universelle. Nul doute que ce livre changera notre regard sur la vie et la mort.


Dans quel état d’esprit se trouvait-elle lors des jours qui ont précédé sa mort ?
Elle était dans l’acceptation. Chacun meurt comme il a vécu. Christiane a toujours eu cette passion, ce don de rechercher la merveille dans chaque chose. Elle a vécu cet ultime temps de vie avec la même passion. La dernière fois que je l’ai eue au téléphone, elle m’a dit : « Je suis loin, très loin, mais je suis bien. » Ce qui m’a frappée, quand je suis allée lui dire au revoir, à Vienne, en Autriche, en entrant dans sa chambre, c’est le paradoxe entre les signes évidents de sa mort prochaine, sa maigreur, sa fragilité physique, et puis l’énergie qui débordait d’elle et qui régnait dans la chambre. Son regard, son sourire étaient pleins de vitalité. Elle reposait les mains ouvertes, sans attente, prête à tout.

Août 2009

dimanche 12 janvier 2020

Libérez la force de la tendresse


Marie de Hennezel nous fait part de sa réflexion sur cet élan émotionnel, cette éclosion du cœur que l'aventure de vieillir permet de déployer.


CET ARTICLE EST RÉSERVÉ AUX ABONNÉS
Et si, en ce début d'année, la tendresse était notre nouveau potentiel ? Une émotion à libérer en chacun au fur et à mesure qu'on avance en âge ? C'est la conviction qui est au cœur du livre Et si vieillir libérait la tendresse, écrit à deux voix par la psychologue clinicienne Marie de Hennezel et le psychiatre et psychanalyste Philippe Gutton. La première apporte son expérience d'accompagnement du vieillissement et les nombreux témoignages sur le vécu intime de couples âgés qu'elle a recueillis dans le cadre de séminaires et de groupes de parole. Le second pose le regard conceptuel de l'universitaire sur cet élan émotionnel que Freud a identifié mais que la psychanalyse a ensuite négligé. À l'arrivée, un même regard sur un potentiel d'amour que l'avancée en âge rendrait possible. Et qui touche à tous les plans de la vie. Marie de Hennezel s'en explique.
Pourquoi avoir choisi ce thème ?
La tendresse est au cœur de toute vie et de tout être et nous porte de la naissance à la mort. Mais cet élan émotionnel, s'il est très présent dès le début de l'existence, notamment quand on est enfant et vulnérable, est ensuite mis de côté. Comme si les règles de la société, la place du pouvoir et des contraintes sur la vie adulte rendaient la tendresse incompatible avec la pulsion d'emprise sur le monde qui souvent nous guide. Même la psychanalyse ne lui laisse aucune place à côté de la sexualité et des pulsions. Une ignorance qui, pour mon coauteur, Philippe Gutton, psychanalyste, a contribué à associer la tendresse à une forme de faiblesse, de mièvrerie. 
Pourtant, vous affirmez qu'en vieillissant, nous pouvons retrouver ce sentiment comme un potentiel...

Oui, lorsque nous passons de l'emprise à la déprise, que nous retrouvons une forme de vulnérabilité par rapport au monde, la tendresse peut se faufiler, reprendre sa place et même devenir une force. Car nous libérons en nous une émotion nouvelle. J'ai rencontré bien des hommes qui avaient occupé des postes de pouvoir et découvraient leur potentiel de tendresse, une fois à la retraite avec leurs petits-enfants. « Devant eux, je fonds », me disait l'un d'entre eux. C'est aussi le moment où changent la sexualité et le désir. Les transformations physiques peuvent nous faire évoluer vers plus de tendresse et de sensualité et ce n'est pas un pis-aller ! Le deuil du corps jeune ouvre la voie vers un autre éros. C'est une capacité ignorée, un élan du cœur et du corps qui vient tout seul, si on lui laisse la place. Il peut nous faire désirer, aimer et vivre autrement. Il ne faut pas avoir honte d'un regard tendre... 
Sommes-nous tous aptes à explorer cette émotion nouvelle ? 
Je continue à le constater, les personnes qui acceptent mal de vieillir, de perdre du pouvoir sur les autres, sur la société, et qui veulent garder le contrôle, se ferment à ce potentiel. On observe alors un repli sur soi, voire une forme d'agressivité et de violence. Pour franchir cette porte, il faut accepter le changement, un certain lâcher-prise. Je ne dis pas que c'est facile. Il faut sans doute passer par une prise de conscience, découvrir une forme d'intériorité.
C'est donc un travail à mener en soi et avec soi ?
C'est un chemin qui se fait progressivement et où l'on apprend à tenir ensemble la force et la tendresse. Le voyage vers l'intériorité est une conséquence d'une évolution psychique vers moins de contrôle, un deuil à faire de certaines postures de nous-mêmes. Il faut accepter de laisser partir l'homme extérieur pour mieux accueillir l'homme intérieur. Vieillir est toujours présenté sous forme de perte, de diminution, jamais en positif. Or, si l'on rapetisse sous la toise, on peut grandir sur un autre plan. Se découvrir, par exemple, plus libres, plus disponibles. Le temps est comme dilaté. Une femme me disait qu'en vieillissant et après avoir lâché des obligations professionnelles et son stress quotidien, elle s'était découverte bien plus gaie ! 
Les femmes sont-elles plus accueillantes à la tendresse ? 
La tendresse n'est pas l'apanage des femmes. Ce n'est pas une question de sexe, plutôt de tempérament. On ne peut pas catégoriser. Je vois de plus en plus de jeunes hommes qui sont dans une vraie tendresse, par exemple avec leur bébé qu'ils câlinent tout autant que leur compagne. C'est aussi le résultat d'une évolution de la société, d'un retour aux valeurs dites douces. 
Que voulez-vous dire ? 
Nous nous sommes construits sur l'illusion du progrès constant, vers une société toujours plus performante et dominante. Mais nous devenons de plus en plus conscients qu'il faut chercher d'autres voies d'innovation moins prédatrices de la nature et de la Terre notamment. On peut faire un parallèle avec l'évolution de l'être qui avance en âge et qui doit s'ouvrir à d'autres valeurs. Même les neurosciences l'attestent aujourd'hui : les valeurs de douceur et d'empathie font du bien à l'homme et à la société. La tendresse est un facteur de longévité heureuse. Ce ne sont pas les rapports de pouvoir qui protègent du vieillissement, mais les interactions positives, le plaisir de la rencontre qui agit sur nos gênes. 
Comment cultiver la tendresse et développer cette émotion bienfaisante ? 
Il n'y a pas à « cultiver » la tendresse, il faut plutôt lui ouvrir la porte pour la laisser venir. Comment ? En étant attentif à tout ce qui réveille cette émotion . La main de mon compagnon, la vulnérabilité d'un bébé, la beauté fragile ouvrent à la tendresse et dilatent le temps. C'est à chacun d'être présent à cette émotion en lui. Ma mère avait reçu un livre de photos familiales pour ses 90 ans et, à la fin de sa vie, le feuilleter tous les jours était devenu son rituel de tendresse.

> Comment la réveiller en soi ?

Le soir au coucher, en vous remémorant votre journée, cherchez à repérer ce qui a éveillé cette émotion en vous. Quand ai-je ressenti de la tendresse aujourd'hui ? En prenant la main de mon compagnon, en posant un regard ému sur un enfant au square, sur une personne âgée dans la rue, en découvrant de jeunes pousses vertes sur mon balcon ? La tendresse touche au désir et à la sensualité et peut naître dans l'intimité des rapports amoureux, mais aussi à tout moment de la vie, d'une parole lue ou même d'une seule belle phrase entendue à la radio ! La rencontre de la beauté à travers l'art, la lecture, la photo peut aussi éveiller en soi un élan de tendresse. C'est un autre rapport à l'existence qui se construit et auquel il importe d'être chaque jour attentif. 

> À lire 

Et si vieillir libérait la tendresse,  de Marie de Hennezel, Philippe Gutton, Old'Up. Connivence douce d'un couple comptant 60 ans de vie commune, jeunes amoureux de 70 ans... En partant de témoignages intimes sur la sensualité et la transformation du désir, le livre explore le lien entre la tendresse libérée et l'accomplissement d'une vie.

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jeudi 22 septembre 2011

Marie de Hennezel et la chaleur du coeur... (1)

Marie de HENNEZEL auteur de "La chaleur du coeur empêche nos corps de rouiller" nous partage ses conseils sur le chemin du bien vieillir.



Marie de Hennezel est une Psychologue et Psychothérapeute française née à Lyon le 5 août 1946.
Elle est titulaire d'un DESS de Psychologie et d'un DEA de Psychanalyse. Elle a travaillé pendant dix ans dans la première unité de soins palliatifs de France, créée en 1987 à l'Hôpital international de la Cité universitaire de Paris. Elle anime des conférences et des séminaires de formation à l'accompagnement de la fin de vie en France et à l'étranger.

samedi 14 août 2010

S'accomplir avec Marie de Hennezel

Marie de Hennezel : "S'accomplir fait passer dans un autre temps"...

Trois ans après La Chaleur du coeur empêche nos corps de rouiller, Marie de Hennezel publie un second livre sur l'art de bien vieillir : Une vie pour se mettre au monde  (éd. Carnets Nord), écrit avec le philosophe Bertrand Vergely.  Ils y parlent de leur souci prioritaire : une vie humaine ne vaut que si l'on cultive son esprit, son monde intérieur. Se faisant, chacun peut découvrir en soi l'accès à un autre temps – ralenti jusqu'à devenir éternel ?

Une caisse de retraite vous a demandé d'imaginer une façon de préparer les nouveaux venus dans le troisième âge...
C'est passionnant. J'ai mis au point un séminaire de cinq jours où nous faisons une exploration de fond. Et je suis frappée par la lucidité de nos contemporains : à partir de 60 ans, et même de 50, ils savent l'enjeu que représente une vieillesse réussie, pour soi-même et pour les générations futures. Ils n'ont pas envie de rater cette partie de leur vie ! Souvent, je ne sers que de facilitatrice d'échanges entre eux.

Dans votre livre, Bertrand Vergely dit qu'il y a deux façons d'« épouser les limites » pour mieux vieillir : l'humour et la lenteur.
Il explique que la vieillesse ne devient un naufrage que si la personne n'édifie pas en elle-même un être intérieur. Un être qui semble obéir à un autre temps – car on peut être très vieux et continuer à se sentir jeune à l'intérieur. Il ne s'agit pas de jeunisme. Au contraire, on est à l'opposé du mensonge. C'est pourquoi l'humour et la lenteur sont essentiels.
Ils permettent â la personne du 3ème ou du 4ème âge de prendre de la distance, de s'alléger, et aussi de découvrir une sensualité tout à fait nouvelle, dont elle n'avait aucune idée tant qu'elle vivait dans l'action et la vitesse. Elle découvre alors que la vieillesse offre la possibilité d'un passage crucial du « faire » à l'« être ». Bertrand Vergely aime comparer la vie humaine à une œuvre artistique. Tout artiste sait qu'il faut savoir achever une œuvre. Il faut savoir terminer sa vie. Pour soi-même et pour les autres. L'assimiler ouvre à l'essentiel, et notamment à un autre temps. C'est la question que pose Jacqueline de Romilly en retrouvant ses souvenirs d'enfance, dans Les Révélations de la mémoire (éditions de Fallois) : se peut-il que notre temps intérieur soit celui de l'éternité ?

extrait de Nouvelles Clés n°66

mercredi 9 juin 2010

La fin de vie avec Marie de Hennezel (2)

Marie de Hennezel est une psychologue et psychothérapeute française née à Lyon le 5 août 1946.
Elle est titulaire d'un DESS de Psychologie et d'un DEA de Psychanalyse. Elle a travaillé pendant dix ans dans la première unité de soins palliatifs de France, créée en 1987 à l'Hôpital international de la Cité universitaire de Paris. Elle anime des conférences et des séminaires de formation à l'accompagnement de la fin de vie en France et à l'étranger.


Deuxieme partie de l'interview de Marie de hennezel

samedi 6 février 2010

Toucher la présence avec Marie de Hennezel (1)


Une petite perle de tendresse que je vous livre en trois parties. Présence et Toucher pour se relier entre nous et avec le monde.
Marie de Hennezel est une psychologue et psychothérapeute française née à Lyon le 5 août 1946. Bonne écoute
:
(Emission Les racines du Ciel le 22.10.2009)

site de Marie de Hennezel

dimanche 26 avril 2015

Pour un proche en danger de mort : Etre à l'écoute ... par Marie de Hennezel

Comment se situer? Respecter le déni quand il se manifeste? Sans doute la meilleure manière d’être consiste-t-elle à être présent à ce que l’autre vit et à l’écouter. Le laisser parler de ce qui se passe en lui.

L'annonce du cancer est toujours un choc. Pour le malade, pour ses proches. Car le mot même véhicule une menace. On sait qu’une partie des cancers se guérissent, mais il y a tous ceux qui mènent inéluctablement vers la mort.

Cette menace, comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête d’un être qu’on aime, déclenche toute une cascade d’émotions, qui ont été répertoriées depuis longtemps. Tout le monde, ou presque, a entendu parler des étapes par lesquelles passent la personne atteinte d’une maladie grave et ses proches : la sidération, le déni, la colère ou la révolte, le marchandage, la dépression, et enfin la résignation ou parfois l’acceptation. 
C’est la psychiatre américaine, aujourd’hui décédée, Elisabeth Kübler-Ross, qui les avait observées quand elle était au chevet de ses patients cancéreux. Connaître le processus par lequel passe notre proche malade aide à l’accompagner. Respecter le déni quand il se manifeste, car il est une manière de se défendre d’une réalité trop difficile à accepter. Combien de personnes n’arrivent pas à croire à ce qui leur arrive ! Il y a dans le déni une force qui aide à vivre pendant un temps. On croit que ce n’est pas si grave, et que l’on va s’en sortir. Pour les proches, qui connaissent le dossier et auquel le médecin a parlé franchement, c’est assez difficile de faire face à ce mode de défense. Comment se situer? Ne va-t-on pas entrer dans une comédie du mensonge en faisant comme si ce n’était pas grave? Est-on en droit de confronter l’autre à une réalité qu’il ne veut pas voir?

RESPECTER CE QUI NOUS PARAÎT ILLUSOIRE

Sans doute la meilleure manière d’être consiste-t-elle à être présent à ce que l’autre vit et à l’écouter. Le laisser parler de ce qui se passe en lui. S’il est animé par un faux espoir, se dire qu'il a besoin de cela pour avancer. Respecter, mais ne pas alimenter ce qui nous paraît illusoire. Je me souviens d’une patiente en phase terminale d’un cancer qui ne cessait de parler du jour où elle irait mieux et des rêves qu’elle faisait pour son rétablissement. J’avais conseillé aux proches de lui dire qu’ils étaient heureux de la voir ainsi pleine d’énergie et si vivante. Ce n’est pas mentir que de soutenir la pulsion de vie de celui qui, pourtant, est aux portes de la mort. Et puis, un soir, elle s’est mise à pleurer. Son mari était près d’elle. Elle lui a dit qu’elle était foutue. Il ne l’a pas contredite. Il l’a prise dans ses bras, et lui a dit qu’il l’aimait. C’était bien. C’était suffisant. Le fait de manifester son amour et sa présence l’a infiniment mieux rassurée que s’il lui avait dit : « Qu’est-ce que tu racontes? »

Il arrive que la personne gravement malade demande combien de temps il lui reste à vivre. Personne ne peut répondre à une telle question, car le mystère des corps est entier. Mais on peut dire : « Ton état est grave, mais le temps qui te reste à vivre t’appartient. Qu’est-ce qui est important pour toi pour le temps qu’il te reste? »

Parfois, la personne peut demander qu’on mette fin à sa vie. C’est une demande qu’il faut écouter. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille accéder à la demande, car celle-ci masque la plupart du temps une souffrance insuffisamment soulagée, ou bien une question existentielle: est-ce que ma maladie ou mon agonie ne sont pas trop lourdes à porter pour vous, qui m’accompagnez? Tant de personnes gravement malades ont le souci de ne pas peser trop lourd sur leurs proches. Aider dans ce cas, c'est savoir dire à l’autre tout ce que cet accompagnement nous apporte, sur le plan affectif, sur le plan personnel.

LA PRÉSENCE EST TOUT CE QUE NOUS POUVONS DONNER

Accompagner un être cher qui va bientôt partir et nous manquer est une expérience irremplaçable. Tant de mots que l’on n’a pas su dire qui viennent aux lèvres! Tant de gestes spontanés d’affection! Tout cela donne du sens à ce temps qui précède la mort, et dont on pense à tort qu’il est inutile et pénible.
Et puis, il faut savoir dire au revoir. Je me suis souvent demandée pourquoi tant de personnes en agonie restaient suspendues entre la vie et la mort, dans un coma léger. Elles semblaient attendre quelque chose : un mot, un geste, une visite qui les libèrent et leur permettent de mourir. C’est pourquoi il ne faut pas avoir peur de parler à celui qui semble dormir et ne pas être là. Car nous ne savons pas vraiment ce qui se passe dans les tréfonds de l’être qui dort.
J'ai vécu trop d’expériences qui m’ont prouvé que le caractère affectif des mots et des gestes était reçu, pour ne pas encourager tout proche à laisser parler son cœur et faire ce qu’il sent devoir faire en son âme et conscience.
Je me souviens même d’avoir poussé une femme qui avait envie de monter dans le lit où sa sœur était en train de mourir, à suivre son intuition. Elle s’est allongée dans le dos de sa sœur et l’a entourée de ses bras. La femme qui était en train de mourir et semblait manifestement angoissée s’est immédiatement apaisée. La présence physique, corporelle, tactile, est un outil merveilleux. On sait qu elle constitue comme une deuxième peau qui entoure l’être angoissé d’une coque protectrice. La présence est tout ce que nous pouvons donner. C'est à la fois peu et beaucoup.


source : la belle revue "Reflets n°15"

Marie de Hennezel est psychologue, psychothérapeute et écrivaine. Elle a travaillé pendant dix ans dans la première unité de soins palliatifs de France, créée en 1987 à l’Hôpital international de la Cité Universitaire de Paris. Elle relate de l’expérience acquise dans ce service, dans son ouvrage La mort intime, éd. R. Laffont, préfacé par François Mitterand, quelques mois avant sa mort. Marie de Hennezel anime des séminaires de formation à l’accompagnement des mourants.

lundi 1 novembre 2021

L’invisible, un mystère qui rend plus humain


Dans son dernier livre intitulé "Vivre avec l'invisible", la psychothérapeute et écrivaine française Marie de Hennezel explore le lien qu'entretient chaque être humain avec l'invisible. Une relation intime, essentielle, et si naturelle qu'elle en devient oubliée, délaissée ou trop taboue.

Entretien réalisé par Delphine Allaire - Cité du Vatican 

Le lien humain avec l’invisible est naturel, secret, spontané, parfois poétique. Il peut prendre des formes variées: intuitions, rêves prémonitoires, synchronicités, dialogue avec un ange gardien ou présence protectrice d’un saint, d’une personne disparue... Les chemins vers la prescience d'un ailleurs, d'une possible proximité avec l'au-delà, sont innombrables. Une démarche d’humilité et de mystère qui «rend plus humain», et fait parler le cœur.

En s'appuyant sur de nombreux témoignages et sa propre réflexion de psychanalyste, Marie de Hennezel dévoile l'universalité du lien entretenu avec l'invisible dans son dernier essai "Vivre avec l'invisible", paru le 30 septembre 2021 chez Robert Laffont.


Qu’est-ce qui vous a inspiré pour vouloir explorer ce lien avec l’invisible dans un livre?

Une conversation avec Stéphane Hessel avant sa mort. Il citait cette phrase du poète allemand Rainer Maria Rilke: «Nous sommes encadrés d’invisible». Stéphane Hessel n’étant pas quelqu’un de religieux, cela m’avait particulièrement intrigué. J’ai donc commencé à écouter mes patients, à prendre des notes au fil des années, et le confinement est arrivé. Des personnes très seules m’ont alors dit s’être souvenues de la mort d’un proche, s’être adressées à un saint ou à un ange. Une relation qui les a aidées à tenir le coup. Je me suis dit qu’il était temps d’écrire un livre, dont le seul objectif est de montrer que le lien à l’invisible est quasi-universel. Un livre sur le lien, non sur l’invisible, que je serais bien incapable de définir au-delà de «ce que l’on ne voit pas». Les gens mettent des choses différentes derrière ce mot «d’invisible», mais c’est une expérience naturelle. On en parle peu car elle relève de l’intime et du secret, mais aussi car l’on redoute d’être pris pour un fou ou de ne pas être cru. L’irrationnel n’a tellement pas sa place dans notre monde.

Qu’est-ce que le monde gagnerait à «reconscientiser» ce lien avec l’invisible, à renouer avec ce fond mystique en chacun?

De l’humilité, car tout ne repose pas sur ce que nous voyons, touchons et pouvons expliquer. Aussi le mystère de la transcendance, qui semble effectivement être rentré dans la grande intimité de chacun. On n’ose plus en parler. C’est dans les moments de désarroi, détresse et grande vulnérabilité que l’on fait appel à un invisible –anges, saints, personnes disparues. On se rend compte alors d’une forme d’efficacité, c’est-à-dire que l’aide arrive. Cela m’a beaucoup frappée que les gens me disent: «Quand je demande de l’aide, elle arrive». Une sorte de lien qui se perpétue au-delà du visible.

Ce n’est pas seulement extérieur. Il y a tout le champ qui relève aussi de l’intériorité: l’intuition, la petite voix intérieure, les rêves. Des personnes sentent en elles qu’il y a un guide, une force. Les écrivains disent prendre la plume et que leurs personnages les emmène on ne sait pas toujours où. Les gens décrivent des expériences où «autre chose intervient». Quelqu’un me disait qu’au fond, je proposais un cadre spirituel qui dépasse les religions. Des personnes sans religion particulière sentent bien qu’il y a «autre chose». Nous pouvons y gagner à redevenir plus humains, admettre qu’on ne peut pas tout contrôler ou compter seulement sur ses propres forces.

Vous dites que les enfants et les personnes âgées ont un accès privilégié aux réalités invisibles. Que faut-il à un esprit qui a perdu ce lien pour le lui faire retrouver ?

Je ne sais pas s’il y a quelque chose à faire, car la vie s’en charge. Dans l’épreuve, les gens se tournent vers un invisible, un grand-père, une grand-mère, une figure protectrice. Notre monde est si rationnel, que peut-être faudrait-il oser ne serait-ce qu’en parler plus. Comme la mort et la vieillesse, c’est un sujet tabou. Des sujets dont on n’aime pas parler, car ils nous renvoient à cette part de l’humain qui ne maîtrise pas les choses, au mystère, et aux questions sans réponses.

Y-a-t-il un écueil à trop vouloir chercher l’invisible, je pense à l’occultisme par exemple?

Oui il y a un vrai écueil. Cela n’a pas d’intérêt. Des gens m’ont donné des témoignages montrant qu’il s’agit là d’une piste dangereuse. L’invisible est là, autour de nous. On peut faire appel à l’invisible quand l’on en ressent le besoin, mais pas le rechercher, vouloir le maîtriser, le contrôler. Il existe un certain danger aussi pour tous ceux qui essaient «d’expliquer» l’invisible. C’est une piste que je n’ai pas voulu prendre; à mon sens, elle ne mène nulle part. Le lien avec l’invisible arrive spontanément, naturellement. On ne le contrôle pas. C’est un cri du cœur qui jaillit dans des moments de questionnements, de désarroi, comme un signe qui vient nous rappeler que nous ne sommes pas seuls. Le lien avec l’invisible ne peut pas venir du mental, mais du cœur.

Il est intéressant à ce propos d’écouter les personnes aveugles, qui vivent dans l’invisible; ce qu’elles disent de la perception de l’autre à travers la voix, la présence. Ce sont des facultés qu’ont aussi les voyants mais qu’ils négligent. La joie des aveugles aussi, m’a beaucoup frappée, car au fond, eux, sont «nécessairement» à l’intérieur d’eux-mêmes. Une intériorité très riche.

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jeudi 15 décembre 2011

La tendresse de Noël avec Marie de Hennezel

Quand j’étais enfant, l’approche de Noël bruissait d’excitation. Dans le secret de notre chambre, mes sœurs et moi fabriquions, très à l’avance, les dessins, les petits mots tendres calligraphiés, les porte-serviettes brodés, les poteries et les bougeoirs. Autant de cadeaux destinés à la nombreuse famille que nous formions. On nous apprenait à « penser » notre cadeau. Nous prenions cela très au sérieux. C’était joyeux ! C’était une manière de traduire en actes la tendresse que nous avions pour nos parents. Il me semble que cette préparation du rituel de Noël perd parfois sa dimension spirituelle humaine au profit d’une excitation dépensière et pressée. Autour de moi, je vois les gens courir les magasins, comme s’il fallait s’acquitter d’une corvée. Je me dis : comment pourrions-nous inventer autre chose ? Ne plus être otages de cette orgie commerciale ? Être plus créatifs, peut-être ? Pourquoi ne pas décréter que Noël serait la fête de la tendresse ? Petit ou gros, ce qui compte, c’est que le cadeau soit pensé et fait avec tendresse ! Et si l’on n’a pas les moyens d’acheter un objet, il s’agit de donner de soi, de son sourire, de ses mots, de sa présence !


J’ai donc envie de vous parler de la tendresse. Qu’est-ce que je fais lorsque je suis tendre ? Quand je regarde, émue, le visage d’un enfant qui dort, ou que je tiens la main à la peau si fine d’une vieille personne ? Qu’est-ce que je fais ? Qu’est ce que je sens ? Un élan du cœur qui se met en mouvement vers le bas, un mouvement qui me fait me pencher. Dans cette tension douce, j’ai l’impression de me fondre dans quelque chose de plus vaste que moi. La vulnérabilité qui est en face de moi – celle du bébé qui dort, celle de la très vieille personne, confiante, abandonnée – éveille en moi une tension faite d’attirance et de retenue, comme si je savais que, par un geste trop fort ou trop rapide, je pouvais abîmer ce rayonnement que dégage la personne vulnérable quand elle s’abandonne avec confiance. Cette retenue n’est-elle pas le vrai critère de la tendresse ? Un élan du cœur qui cherche la proximité et, en même temps, avec sollicitude et respect, garde un bout de distance. Une distance d’amour !


En grec, « tendresse » se dit storgê, ce mot désignant l’amour qui ne prend pas, mais qui accueille. La racine ster désigne ce qui est solide, ce qui maintient solidement, ce qui soutient sans plier. Ainsi storgê, ce serait l’oeuvre affermissante, l’énergie d’amour qui rend solide. Nous sommes bien loin de la tendresse molle et débilitante. Ne croyez pas que la tendresse soit mièvre. Elle est une force puisqu’elle rend solide. Une force qui aide nos petits enfants à grandir et à affronter les soucis de la vie, une force qui aide nos âgés, si seuls parfois en ces périodes de fête, à puiser la joie de vivre dont ils ont besoin. Un regard tendre, un geste tendre peuvent transformer quelqu’un. Vous le savez aussi bien que moi. C’est une confirmation du « bon » de l’autre, un don de confiance. C’est en cela que la tendresse est créatrice.


Marie de Hennezel

Source : Psychologies

samedi 11 juin 2011

A l'approche de la mort avec Marie de Hennezel

Un spacieux témoignage de Marie de Hennezel qui nous aide à approcher la mort... Un voyage vers le silence.

vendredi 23 septembre 2011

Marie de Hennezel et la chaleur du coeur... (2)

Marie de Hennezel...renoncer... pour aller vers l'être intérieur



Source : RCF (Visages)

samedi 29 mars 2014

Quelques lectures avec Marie de Hennezel



Marie de Hennezel aime les petits mots que posent les libraires sur les livres. 
"Parfois, ça me donne envie d'ouvrir un livre que je n'aurais jamais eu l'idée d'acheter. "
La psychologue attend d'un livre qu'il enrichisse "[son] savoir, [son] être émotionnel." 
Pour elle, "un livre c'est un monde dans lequel on entre. Et on en ressort différent." 
 Certains livres l'ont marquée à vie. C'est le cas du journal intime d'Etty Hillesum, "Une vie bouleversée". Cette jeune femme juive d'une vingtaine d'années est morte en déportation, dans le camps de concentration d'Auschwitz. 
"Elle connaît son destin. Mais elle a une telle envie de vivre. Son témoignage m'a bouleversée."

source France Info (6 min.)




dimanche 7 février 2010

Présence et spiritualité avec Marie de Hennezel (2)


Il y a des étapes inévitables, bien sûr, pour lesquelles j’ai utilisé l’expression du « travail de vieillir », un peu comme le « travail de deuil » chez Freud. Je crois qu’il y a un travail à effectuer. Il faut accepter que son corps, son visage vieillissent, que l’on n’a plus la même énergie physique, que l’on ne peut plus faire les mêmes choses. C’est un travail de réconciliation avec sa vie, un travail de conscience, de méditation sur sa finitude, évidemment aussi. Un travail de prise de conscience, finalement, du sens de ce dernier temps de la vie.
(extrait de l'interview de Marie de Hennezel sur le site de Nouvelles Clés)

mercredi 13 mars 2013

En hommage à Stéphane Hessel avec Marie de Hennezel

En hommage à Stéphane Hessel, ces quelques lignes de l'interview qu'il m'a donné en 2010 pour "la chaleur du coeur empêche nos corps de rouiller ". 

 Stéphane m'a parlé de sa foi dans l'invisible et m'a parlé d'un texte de Rilke, qu'il a découvert et qu'il vient de traduire. Rilke répond à un ami qui lui dit qu'il aimerait comprendre Les Elégies à Duino. Rilke lui écrit une lettre de sept pages. 

Au coeur de ce beau texte, on lit ceci : « ce que j'ai découvert c'est que la vie est encadrée par l'invisible, que les anges vivent dans cet invisible. Et que notre tâche à nous les hommes est de transformer le visible en invisible. Nous sommes des abeilles qui butinons l'or du visible pour en faire la trame de l'invisible. » 

Ce texte indique que le fait d'être mortel nous autorise à tirer la substance de la vie et à lui donner corps en nous, de sorte qu'elle transperce les frontières de la vie sur terre. Naturellement la poésie fait partie des éléments qui nous rapproche des anges. « Notre tâche, écrit Rilke, est d'imprimer en nous cette terre provisoire et caduque, si profondément, si douloureusement et passionnément que son essence resurgit invisiblement en nous. Nous sommes les abeilles de l'invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'Invisible. » 

Je demande alors à Stéphane pourquoi cette phrase de Rilke le touche tellement. Elle résume, me dit-il, à merveille la mission de chacun d'entre nous. Les hommes sont capables de prendre en main la destinée de l'espèce. Or l'espèce humaine a acquis une dimension immense, au cours du siècle dernier. « Elle a une capacité nouvelle à être. Ce qu'elle a découvert sur elle-même depuis Freud et Einstein, cette transformation implique une responsabilité. L'homme est responsable de l'homme. Il ne peut pas se comporter n'importe comment. »



source : slog de Marie de Hennezel

jeudi 11 novembre 2010

Vieillir avec Marie de Hennezel

"Il y a du vieux"... qu'il serait bien de mettre en valeur nous dit Marie de Hennezel !

dimanche 17 août 2014

Expérience mortelle avec Marie de Hennezel


Psychologue, psychanalyste, formée à l'haptonomie, Marie de Hennezel a travaillé dix ans dans la première unité de soins palliatifs créée en France en 87. 
Elle est présidente d'honneur de l'"Association Bernard Dutant, Sida et Ressourcement", et anime conférences et séminaires sur l'accompagnement en fin de vie.






mercredi 3 mars 2010

Marie de Hennezel et l'approche de la mort

A l'approche de la mort peut jaillir l'amour... Marie de Hennezel nous le fait vivre en quelques mots.

samedi 2 janvier 2016

Voeux avec Marie de Hennezel

Connaître notre ombre
Quelle montée de la violence, ces derniers mois ! Insultes, propos racistes, harcèlement à l’école, exaspération haineuse. Une vague inquiétante, amplifiée par les réseaux sociaux. Notre surmoi moral et républicain ne semble plus capable, dit-on, d’endiguer ce flot.
Le passage à l’année nouvelle pourrait être le moment de s’engager à faire barrage aux petites violences qui tentent quotidiennement de s’imposer à nous, presque à notre insu. Ne suis-je pas, comme tout le monde, traversée d’impatience, d’exaspération, d’indifférence ? Un tel engagement n’est-il pas à ma portée ? Bouddhistes, chrétiens, humanistes ont compris depuis longtemps que le meilleur moyen de faire obstacle au mal dans le monde est de commencer par soi-même. Apprendre à reconnaître ce que Jung appelait notre « ombre ». Et à la contenir. Rien de naïf là-dedans. Il s’agit d’une bonté active. D’un acte de résistance. D’une façon de s’indigner.
Alors, indignons-nous, au sens noble du terme, portons haut notre exigence de respect, de soi, de l’autre, surtout et parce qu’il est différent.

Faire un vœu
Le passage à la nouvelle année, c’est aussi le moment de faire un vœu. Faisons celui d’être heureux et de ne pas passer à côté de la beauté. Voilà quelque chose qui pourrait nous aider à mettre un peu de lumière et d’amour autour de nous. Nous poser tous les jours la question : « Qu’ai-je trouvé beau aujourd’hui ? »
Selon François Cheng, il y a deux mystères dans la vie : le mal –  évoqué plus haut – et la beauté. « La beauté est mystère, parce que l’univers n’était pas obligé d’être beau », souligne-t-il. Il se trouve qu’il l’est, et cela semble trahir « un désir, un appel, une intentionnalité cachée qui ne peut laisser personne indifférent ».
Qui peut dire que même dans un univers de laideur ne se cache un infime détail qui nous rappelle ce mystère ? Etty Hillesum, dans l’horreur du camp d’extermination où elle a terminé sa courte existence, cherchait tous les jours la petite étincelle de beauté qui lui permettrait de garder le goût de vivre, et l’âme intacte.

Nous relier à l’âme
L’âme ! Voilà un mot que l’on n’osait plus prononcer, tant il avait perdu son sens profond et universel au profit de sa seule signification religieuse. Or, l’âme est liée au cœur et à l’intuition. C’est quelque chose d’intime, de secret, de sensible. C’est l’interface entre mon identité dans ce qu’elle a d’unique et le monde autour de moi. « L’âme est pour moi cette larme qui coule de mes yeux. Et ce sont les yeux de l’humanité tout entière », écrivait Stéphane Hessel, nous rappelant que l’âme diffère de l’esprit par l’émotion qui l’habite.
Une émotion qui permet la communion affective avec les autres, la nature, les animaux, ces êtres doués de sensibilité, et même avec les objets ou les lieux, porteurs eux aussi de l’émotion que nous leur prêtons.
Ne dit-on pas qu’un lieu a une âme ? Une vibration, une résonance ?


Marie de Hennezel 
(source : Psychologie magazine)