lundi 3 avril 2023

Utilisation de l'énergie contenue dans l’émotion.

 LA STRATEGIE DU OUI – L’émotion et ses thérapeutiques de la tradition au lying

Denise Desjardins - La Table ronde


Que faire pour se libérer de l’émotion ? Se servir de l’émotion. Si le Seigneur a créé les émotions, n'est-ce pas pour les utiliser afin de le rejoindre   Puis il créa «la dévotion austère, la parole, la volupté, le désir, la colère aussi ; c'est ainsi qu'il opéra cette création, désirant donner l'existence aux êtres ». (Lois de Manou, 1, 25 2.)

Ardeur, désir, faculté de jouir, colère, telles sont les composantes de notre psyché qui peuvent, de façon inattendue, briser les écrans de structure mentales et susciter les états mystiques. C'est en grande partie de quoi s’occupe le Vijñâbhairava tantra, un des plus anciens tantra (livre sacré, principalement ceux des sectes sivaïtes) auxquels se réfère l'école sivaïte moniste du Kašmir. 

Abandonnons effort de contrôle psychique, rituels et mantra. Place à l'utilisation de l'énergie. Et plus cette énergie sera impétueuse, tumultueuse et même violente, plus l’ascèse sera profitable., Si on sait s'en saisir de la bonne façon et aux bons moments. Le tantra en propose cent douze. Parmi eux, toutes circonstances, émotions, sensations, impressions où l'énergie est à son paroxysme, peuvent devenir l'aiguillon pour rejoindre la plus haute énergie.

Où l'énergie se révèle-t-elle la plus forte, donc la plus utilisable, si ce n'est au moment d'une explosion d’émotions ? Ainsi passion, colère, terreur, au lieu d'être honnies, bannies, proscrites, exorcisées, vont-elles devenir, en tant que production magnifique de matière première, le domaine par excellence de l'ascèse. Ne fuyons donc pas l'existence de chaque jour ; essayons au contraire de traquer ces occasions de bouillonnement émotionnel, au besoin de nous y préparer, afin de découvrir le fil d’Ariane qui, de cette éruption brutale, va permettre de remonter jusqu'à sa source : l'énergie indifférenciée, toute-puissante, celle de Siva, et de s'y fondre.

Cette technique, nous avons à chaque instant l'occasion de la mettre en pratique, nul doute, mais que de qualités elle requiert... A commencer par une vigilance, une vivacité et une présence d'esprit peu ordinaires. Car la démarche exige, à tout le moins, une rapidité fulgurante pour, en plein cœur du jaillissement d'émotions, parvenir à stopper le fonctionnement intellectuel.

« Si l'on réussit à immobiliser l'intellect alors qu'on est sous l’emprise du désir, de la colère, de l'avidité, de l'égarement, de l’orgueil, de l'envie, la réalité de ces états subsiste. »

Encore faut-il y réussir... L'exploit d'être simultanément la proie d'une émotion violente et l'acteur capable d’immobiliser son intellect, n'y parvient pas qui veut, mais qui s'est adonné au recueillement, à la maîtrise de soi, même s'il l'a provisoirement perdue. A quelque niveau que se déroule notre vie, n'importe quelle émotion fera l'affaire et servira de déclencheur, à condition de faire converger sur-le-champ un triple faisceau : la formidable condensation d'énergie, la sensation d'exister, attisées toutes deux par l'émotion violente, l'immobilisation de la pensée. Que d'occasions la vie nous offre d'utiliser d’un coup ce potentiel énergétique (même l’éternuement !) : « Au commencement et à la fin de l'éternuement, dans la terreur et l'anxiété ou (quand on surplombe) un précipice, lorsqu'on fuit le champ de bataille, au moment où l'on ressent une vive curiosité, au stade initial ou final de la faim, etc., la condition faite d'existence brahmique (se révèle). › › (Verset 118.) L'existence brahmique étant une extase temporaire.

A ces instants dangereux, intenses ou violents, l'individu est unifié, que ce soit dans sa terreur ou son éternuement. Il n'y a de place pour rien d'autre. Mais qui prend garde à ces moments privilégiés ou providentiels ? Seul le peut l'ascète averti, entraîné à concentration, méditation, vigilance, vivacité d'esprit. Celui-là seul parvient à calmer l’émotion, tout en gardant l'intensité et l'éveil de la conscience. Explosion d'émotions, situation d'urgence, paroxysme de sensation, oui. Mais d'autres instants encore peuvent provoquer spontanément ce que le tantra nomme l'état « d'existence brahmique››. En particulier les espaces de vide interstitiel. 

Le défilé perpétuel de nos pensées et associations d'idées nous donne l'impression de continuité et nous empêche de nous rendre compte, et plus encore d'utiliser ces espaces de vide. Que se brise l’écran des pensées, ne fût-ce qu'un instant, et dans cette trouée, un ciel jusque-là voilé se découvre dans tout son éclat. Encore faut-il saisir au vol l'instant fugace de la déchirure et ne pas fermer les yeux, mais bien s'ouvrir à cette clarté. Peu importe le support. Que ce soit l'intervalle entre deux souffles, ou entre deux perceptions, il peut devenir l'instant de rupture où soudain s'éclipse notre perception habituelle. 

Tentons, par exemple, dans l’espace qui sépare deux objets simultanément perçus, de s’arrêter en leur milieu : la Réalité jusque-là obstruée par ces objets peut alors se révéler. La « condition suprême › › est enfin saisie.

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dimanche 2 avril 2023

L'attitude de la Vastitude

 


«Le "je" dans les premiers stades de son déve­loppement implique seulement celui qui réside dans le corps. Tout le monde considère le corps comme une entité séparée, et cela seul produit des conflits. Si l'on pouvait penser en termes de "nous", il n'y aurait pas de conflit venant de "mien" et "tien". C'est pourquoi la première chose que l'on enseigne à un petit enfant lorsqu'il arrive à la maison de son guru est la suivante : "Tu n'es pas une entité isolée. Tu ne peux pas vivre seul ; ce n'est qu'en vivant ensemble avec tous les autres qu'on trouve force et joie."

Maintenant ce sens du "moi, ensemble avec les autres", ce sens du "nous" doit se développer et prendre la place du petit "moi". Pas "moi", mais "nous", de façon que l'intellect de chacun puisse apprendre à observer et à comprendre ce "nous" ; de façon à ce que chacun apprenne à développer en lui-même le sentiment, non de "son" propre intérêt mais de "notre" intérêt, que c'est dans "notre" intérêt que réside "mon" propre intérêt. C'est cela en vérité la signification de la Gâyatrî, c'est de s'extraire des liens de l'intérêt personnel mesquin et de s'immerger dans la vastitude (expanse) du "nous". Ce "nous" qui englobe tout et contient l'univers entier.»

Swami Prajnanpad

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samedi 1 avril 2023

Face à la peur

 Q : Ce serait quoi par exemple perdre le contrôle ?

Éric Baret : C'est de se trouver sans dynamisme pour faire ou ne pas faire. Plus la moindre prétention à ma propre capacité. L'ego ne peut pas supporter un tel moment. J'ai passé ma vie à développer mes facultés, à créer un monde où je suis relativement compétent, à prétendre être indépendant, à pouvoir survivre et me sortir de situations complexes et là, en un seul instant, je m'aperçois que j'ai rêvé ma vie. Toutes les compétences que j'ai acquises par mon ascèse, grâce à mes capacités intellectuelles ou affectives, étaient un rêve... 


Quand je me réveille, la fortune, les châteaux, les titres que je possédais, les œuvres que j'ai accomplies en rêve : qu'en reste-t-il...?

Ce moment est une émotion profonde. 

J'ai rêvé ma vie. J'ai tout inventé. Rien de tout cela existe, sauf ma peur, la codification de ma peur. Ma vie est la représentation de cette peur. Quand un psychiatre compétent – si cela existe – me demande de dessiner un arbre, il y voit les ramifications de ma peur. Si je lui montre la photo de ma femme, de mes enfants, de mon chien, de ma maison, de ma voiture et de mon corps, il ne voit que ma peur. La peur qui m'a fait acheter une femme, une maîtresse, un chien de cette race, qui m'a fait fabriquer ces enfants, qui m'a fait travailler pour être riche ou pauvre, qui me fait m'habiller, me tenir, respirer, parler, me présenter de telle manière, qui m'attache à telle idée politique ou sociale, à tel goût littéraire ou cinématographique. Tout cela est ma peur qui joue dans sa splendeur. 

Pas de critique : je constate cela en moi. Je ne peux pas faire autrement. Ce n'est pas comme si je pouvais fonctionner sans peur. Je me rends compte que la vie que je me suis créée, les capacités que j'ai cherché à développer – la force, le courage, l'intelligence, la spiritualité, la méditation, la sagesse ou autres balivernes – tous ces éléments je les ai développés pour ne pas faire face à l'émotion qui m'habite constamment. 

Pour fuir cette évidence qui me montre ma totale inadéquation, j'ai créé un monde où je me prétends une capacité. Alors je deviens un bon mari, un bon citoyen, un bon amant, un bon père, un bon bouddhiste... tout ça pour prétendre exister. D'un coup, je me réveille, je me rends compte qu'il n'y avait là que prétention, que je ne suis rien de tout cela...

Cette émotion, on la connaît tous, quand on est dépassé, submergé par quelque chose. Par mauvaise habitude, quand ça arrive, on dit : "c'est une émotion, je perds le contrôle, je vais essayer de me calmer, prendre un tranquillisant, faire quelque chose pour chasser l'émotion"...

Au contraire, ce moment d'humilité, de non-savoir, cette abdication, est le vrai savoir, la vraie sécurité. 

Voir sa non-qualification est l'émotion essentielle. Tant que l'on prétend à une qualité, cet imaginaire étouffe la vie en soi. 

C'est profondément une reconnaissance. 

~ Éric Baret

De l'abandon 

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vendredi 31 mars 2023

Plantes et insectes

 Voici un peu le côté phyto de ce blog :

Cette vidéo est sympa car elle condense des enseignements comestibles :


Je suis actuellement le mooc de Télabotanica sur les pollinisateurs. Dans de nombreux pays européens, ils sont en très fortes disparitions. Ici le lien vers une des premières vidéos 

Vous pouvez également écouter l'émission récente de la terre au carré Effondrement des insectes : pourquoi tout le monde s'en fout ?

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jeudi 30 mars 2023

Stop au refus

"Il est illusoire de penser pouvoir tout contrôler, alors, il vaut mieux connaître les limites. Chacun, à sa manière, espère déjouer le destin. 


Cette velléité de commander le destin est une source de souffrance et d’angoisse, nous cherchons surtout une garantie pour le futur, nous voulons un avenir suffisamment prévisible, rassurant, c’est juste, cependant, nous vivons dans un monde en perpétuel changement, où rien n’est certain.

Le meilleur moyen de retrouver le calme en soi et d’admettre notre impuissance. Le besoin de tout prévoir est une lourde charge, si nous recherchons la sécurité, le changement devient notre ennemi. 

Cesser de lutter, ne signifie pas renoncer, l'accepter, devient une force.

Devant un événement fâcheux, non prévu, posez-vous la question : « Puis-je faire quelque chose ? » Oui, alors faites- le.  Non, prenez du recul et accueillez ce chamboulement comme un cadeau pour avancer. 

Il faut cesser de croire que nous pouvons anticiper et résoudre tous les problèmes que la vie nous réserve.

Ne fuyez pas dans le passé, parce que vous le connaissez. Ne fuyez pas dans le futur, parce que vous l’idéalisez. Ces deux solutions sont l’illusion de notre toute puissance. 

Restez dans le présent en prenant un problème à la fois, en acceptant les choses comme elles viennent. 

Tout est impermanent sur terre, la solution sera donnée, le mauvais passage fera place à une compréhension, l'ombre sera éclairé."

Monique Damel. La Voie de l'Etoile.

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lundi 27 mars 2023

Un peu de poésie pour commencer la semaine...

 Un poème d'Henri Meschonnic extrait de Demain dessus demain dessous, publié en 2010 aux Éditions Arfuyen.


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Une photo rare et heureuse de Jim Frazier.
Sculpture de Franck C. Gaylord, Chicago, Illinois, États-Unis.

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Un poème de Richard Rognet extrait de son livre Le visiteur délivré, publié en 2005 chez Gallimard.


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dimanche 26 mars 2023

Ne me laissez pas avec lui : il va me parler !

Source : La vie

 La parole n’est pas toujours apaisante. Jacques Arènes analyse comment elle est parfois instrument d’emprise ou d’abus. Ceux qui sont pleins d’eux-mêmes fuient alors de toute façon une parole vraie…


« Ne me laissez pas avec lui : il va me parler ! » : en voilà une exclamation étrange, tirée de la pièce Oncle Vania, de Tchekhov, actuellement jouée au théâtre de l’Odéon à Paris. Elle sort de la bouche d’un des protagonistes, Sérébriakov, un personnage d’un narcissisme épouvantable fuyant le discours de son beau-fils Vania, qui lui reproche fort justement, entre autres, d’avoir perdu sa vie à son service.

J’évoquais, la semaine dernière, la dimension bénéfique des paroles de paix. Evidemment, il ne faut pas croire que les paroles soient toujours apaisantes… Il arrive même que l’on fuie certaines conversations, de peur qu’elles ne nous assomment, et nous entraînent en une forme d’angoisse. La parole est donc parfois loin d’être rassurante, bien au contraire. Elle ne fait alors qu’attiser le ressentiment, voire la haine. Un autre personnage de cette pièce l’affirme : « ce sont ni les brigands ni les incendies qui détruisent le monde, mais la haine, l'hostilité, les petites intrigues... ».

Examiner de plus près les « abus de parole »

Il faut reconnaître que la parole est une arme redoutable. Elle n’est pas seulement outil de communication, utile évidemment en ce but, mais elle constitue surtout un espace fondamental d’échange affectif, heureux ou malheureux. Et peut donc se mettre au service de l’influence ou de l’emprise. « Les petites intrigues » paraissent anodines, mais atteignent quelquefois, telles des missiles, une très longue portée. Elles dévaluent la parole en tant que porteuse de réconfort. Elles la pervertissent même. L’échange humain ne constitue plus alors un espace de mutualité, et devient curieusement inconfortable, voire menaçant.

Dans le contexte des abus, abondamment commentés aujourd’hui à propose de l’Eglise, il est d’abord évident de se focaliser sur la dimension sexuelle desdits abus. On a cependant tort de ne pas examiner de plus près les « abus de parole ». Chez les frères Philippe notamment, qui sont au cœur de l’actualité en raison des deux rapports, publiés récemment, concernant l’Arche (et Jean Vanier) et leurs agissements au sein de l’Ordre des dominicains, et de quelques congrégations, « l’abus de parole » me paraît essentiel. Il suscite et enveloppe l’ensemble de leurs agissements. De nombreuses personnes, hommes et femmes, se laissent prendre, à des degrés divers par cet abus, c’est-à-dire par cette manière d’utiliser la parole au service de l’intrigue, de la puissance personnelle, de l’emprise ou d’une séduction sans empathie.


Celui qui ne sait pas écouter ne saura pas non plus parler

Autant il est nécessaire de faire et de disséminer la paix avec nos mots et nos paroles, autant il faut aussi se méfier des filets emprisonnants de la parole quand elle se veut persuasive ou envoutante, et quand elle ne se met plus au diapason de la croissance de l’autre. Ce qui est vrai pour la parole l’est d’ailleurs aussi pour l’écoute. Celui qui ne sait pas écouter, c’est-à-dire qui ne sait pas se libérer de lui-même quand il écoute, ne saura pas non plus parler, en tous cas pas dans une perspective d’échange et de mutualité. Quand on est plein de soi-même, quand on est encombré par ses propres intrigues, il est impossible de s’ouvrir à une autre manière de penser, à sa singularité, à son côté déstabilisant. Il devient chimérique de réellement échanger.

Vania avait pourtant des choses importantes à lui dire, à cet égoïste de Sérébriakov. Mais ce denier ne peut pas écouter. Et il ne veut pas entendre une parole inconfortable pour lui. Parce qu’il est rempli de lui-même, et parce qu’il ne souhaite pas changer…

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samedi 25 mars 2023

Attention à la vigilance


 Retrouvons un autre contact au monde...


La force de l’attention - Invité : Marc de Smedt
source : sagesses bouddhistes
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vendredi 24 mars 2023

Vigilant sur la vigilance


 Là, j'en arrive à une notion fondamentale, vitale, qui est celle de la vigilance : être présent, attentif, conscient, savoir ce qui se passe en nous.

C'est une aptitude qui se développe et qui croît peu à peu peu par l'exercice et qui, seule, permet de ne plus se laisser emporter "aveuglément" par tout ce qui nous touche.

Il est escompté d'un veilleur de nuit qu'il ne s'endormira pas.

En anglais, les mots clés du bouddhisme sont "collectedness", qui signifie le fait de se rassembler, de se recueillir, mindfulness, la plénitude de l'attention, awareness, le fait de savoir exactement ce qui se passe.

La vigilance est une attitude qui n'a rien de bien spectaculaire mais qui change tout. 

Nous dormons, et c'est pourquoi notre vie nous échappe et se déroule toute seule. Nous ne comprenons pas pourquoi nous ne sommes pas heureux et dans la paix comme nous le voudrions. 

Mais nous avons une certaine possibilité d'attention : voilà le grand secret. Et cette faculté est susceptible de se développer immensément par l'exercice.

Arnaud Desjardins - Les chemins de la sagesse

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jeudi 23 mars 2023

Sourire un instant

 Sourire, un état d'esprit... (source de l'interview : revue Reflet)




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mercredi 22 mars 2023

Dépouillement


 "Le dépouillement a aussi été pour moi une sorte de « gros machin » inatteignable. J’imaginais que pour l’atteindre, il me fallait devenir moine, presque un stakhanoviste du détachement, et envoyer paître tout ce qui relève du matériel. Jusqu’au jour où j’ai pris conscience que le « gros machin » dont je devais me détacher, c’était moi. Le « moi je », le « moi d’abord » ; le rôle que j’essaie tous les jours de jouer, du matin au soir. Sur mon chemin, j’ai alors croisé un ami. Il m’a dit cette phrase qui m’a bouleversé : « Plus de liens, moins de bien. » Il est vrai que jusqu’alors, j’avais tendance à aller chercher dans les librairies, dans les supermarchés, dans les grandes surfaces, un remède aux manques, aux blessures, aux aliénations. Depuis que j’ai entendu cette phrase–« plus de liens, moins de bien »–, j’y ai perçu comme une invitation à faire de l’ordre, à me libérer chaque jour du trop. Ce qui rejoint cette intuition magnifique dans le bouddhisme selon laquelle nous sommes tous la nature de Bouddha. Nous sommes : ce n’est pas de l’ordre de la possession. Ce n’est pas quelque chose que l’on ajoute à ce que l’on est pour être heureux. Nous sommes déjà la nature de Bouddha. Le sale parent, le violeur d’enfants, la personne handicapée. Encore qu’il n’y aucun rapport entre la personne handicapée et les deux autres ! J’y ai décelé une invitation à changer totalement notre regard sur autrui.

Précisément, le dépouillement auquel invite le zen, et par là toute la tradition philosophique du bouddhisme, c’est la voie du détachement. Se débarrasser de toutes les représentations mentales dont on recouvre les choses, les êtres, et nous-mêmes en fin de compte. Nous avons une image de nous et, du matin au soir, nous voulons nous y conformer. Un jour, j’ai décidé qu’Alexandre Jollien serait comme cela, et gare à moi si je ne suis pas à la hauteur. On n’imagine pas l’infinie souffrance qu’engendre une telle fixation. Se dépouiller, c’est se mettre à nu. Je l’ai écrit dans mon dernier livre qui porte le titre explicite du Philosophe nu : le calme est déjà là, en moi, à demeure si je puis dire. Si je le cherche ailleurs, je lui suis infidèle. Être dans le dépouillement, c’est être totalement soi, totalement nu pour laisser éclater cette joie qui est déjà présente en nous, qui nous précède. Nul besoin d’aller la chercher, de la séduire pour qu’elle vienne. Elle est déjà là."

Alexandre Jollien

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