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lundi 25 mai 2026

Mendiants d’éternité

 Le monde actuel rêve d’une ablation définitive de l’âme humaine. L’âme ! Vieux mot mal aimé par cette époque gorgée de simplismes. L’âme ? Ce désir obscur que certains êtres ont d’aller se jeter dans la lumière pour y prendre feu. Cette gratitude indéracinable qui nous reste même quand le désastre a fait son lugubre office. Ce lieu en nous mal localisé où passe la ligne de l’espérance. Ce grand silence habité où vont se fixer les moments d’éternité que nous vivons.

Si le démon existe, c’est la voix de vinaigre qui vient nous dire que ce mot d’âme est sans preuve, qui vient insinuer que nous avons laissé passer les instants comme un sable. Mais les instants, chère insensée, nous les avons vécus comme nous devions les vivre : en les regardant s’envoler comme des oiseaux de bon augure. Et ce que tu appelles un sable en te lamentant que tout passe, tu ne vois pas que c’est le souffle qui nous emmène là où nous devons aller.

Ne le sens-tu pas, que nous sommes faits pour l’éternité ? Que c’est justement pour cela que nous n’aimons pas les instants qui passent comme des voleurs : nous n’aimons pas la mort dont ils marquent l’heure, nous ne sommes pas faits pour elle. Nous ne l’aimons pas parce qu’elle nous ment sur qui nous sommes, elle nous fait oublier de quel amour immense nous portons le signe. De nous, la mort ne dit que la moitié de ce que nous sommes, la part soluble dans le vent. Elle nous tend un miroir déformé : elle tient le registre du délabrement en cours.

Conviés à un rendez-vous d’amour

Les moments d’éternité, on pourrait tout aussi bien les nommer des moments de révélation. L’instant a joué son rôle en forme de pointe de diamant, il s’est effacé, comme un serviteur loyal, devant plus grand que lui : il a indiqué que le Maître invisible était là, tout près, à portée de main. Le cœur déjà bat plus vite, il n’y a pas à douter, c’est à un rendez-vous d’amour que nous sommes conviés.

Ce n’est pas la mort qui se fait connaître ainsi : elle n’aime pas, ne s’émerveille pas, ne s’étonne plus de rien depuis bien longtemps – elle sait. L’amour, lui, se reconnaît toujours à son impréparation, à son émerveillement inusable. C’est pour cela que les plus belles liturgies sont imprévisibles, que les prières les plus propres à renverser le trône des orgueilleux sont celles que bricole, dans un coin de rue, le passant qui se redécouvre mendiant d’éternité.

Tout ce que nous croyons posséder nous retarde, et souvent, c’est nous-même. Cette obsession d’avoir une identité, des lettres de recommandation, si seulement nous pouvions lui substituer un désir d’être ! Ce que nous appelons moi, ce devrait être ce mouvement, infini, vers l’éternité en soi. Notre vie, qu’est-elle d’autre qu’une longue naissance dont la mort n’est pas le terme ?

Le geste d’écrire est un reflet saisissant de cette spiritualisation à laquelle nous sommes voués : c’est faire passer la chair de la vie dans l’ordre des mots. C’est en vivre déjà la destination mystérieuse. Nous ne sommes que partiellement faits pour le monde. La vision grotesque des mondains, des êtres rivés à leur image dans le faux jour du spectacle en est comme la preuve a contrario : incapables de consentir à la décence de l’invisibilité.

Les grands poèmes, eux, sont comme des secrets qui nous sont confiés pour que nous y réchauffions nos vies menacées de découragement et de froid. Le poète Roberto Mussapi écrit dans la Plume du Simorgh : « La lumière ne baisse jamais, elle s’éteint. / Comme l’oiseau que nous connaissons, pour renaître. / C’est une illusion de croire qu’une chose passe du moment / où elle était dans sa plénitude à la sénescence. / Il n’y a pas d’intermittence dans le feu, il y a extinction / pour que les braises se rallument, tu te rallumes » (traduction de Jean-Yves Masson, La Coopérative, 2026).

Emmanuel Godo

Poète, il a publié récemment Avec les grands livres. Actualité des classiques (Éditions de l’Observatoire, 2025). Dernière parution : Une si fragile présence (Albin Michel, 2026).

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dimanche 15 décembre 2024

Etre habité


 Se taire.

Faire silence pendant des heures. Non pour se taire mais pour qu’il y ait à nouveau une rencontre de mots, un apaisement du langage, la présence d’au moins quelqu’un en l’absence de tous. 

Il n’y a souvent que peu à dire. Car même si l’on connaît la maison, on ne sait pas où est allé l’habitant.



Nous sommes en attente de ce qu’on croyait voir venir. Mais non, il arrive autre chose et il faut tout refaire. 
De soi à soi. Jusqu’au moment où, là, il y aura quelqu’un.

Extraits de "L'homme qui penche" de Thierry Metz (éditions Unes)

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mardi 27 août 2024

Alors respire....

"Le vent coule si paisible

sur le sommeil de la prairie

que les herbes semblent

inventer la brise en rêve.

Et les nuages passent sans bouger

tellement ils sont haut et loin

de nos pensées .

Et les pensées se perdent

Dans le bleu d'un autre ciel.

Alors respire le rien."

Jean Mambrino 1923-2012 - Ainsi ruse le mystère. Poèmes

peinture : Andrew Wyeth 1917-2009 Blackberries

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lundi 29 juillet 2024

"Redescendre"

 "Toujours dans ce numéro 90 de la revue Diérèse, je suis très heureuse et honorée d'y voir apparaître une dizaine de mes poèmes encore inédits, tous accueillis par Daniel Martinez, que je remercie de tout cœur. "

En voici trois extraits :



Au profond de l’épreuve
cet éblouissement :
jamais le plus petit lambeau
de ce qui me compose
ne me livra de guerre
*










Les peaux mortes des branches
mémoire accumulée
au sol comme un nuage
sur le regard brûlant
corps à décapsuler
je veux simplement voir :
feuilles tombées dans l'herbe
*






Nos pas ponctuent le jour
sa courbe continue
ombre comprise
le ciel la pluie tout se déroule
respiration des flammes
des animaux des hommes
vagues du vent des branches
s’écoule jusqu’en bas
la nuit ne fige rien


(Sabine Dewulf)

Source des illustrations (absentes de la revue mais composées pour mes poèmes) : Marie Dewulf

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jeudi 22 juin 2023

Ma Peine



Comme mon ombre
ma peine me suit
cependant nul ne la voit
je ne relaie pas sa parole
ni ne chante sa chanson
moi seul capte sa mélopée en sourdine
elle se cantonne à la place
que je lui ai assignée
dans un recoin de ma personne
un petit coin bien propre et net
dans lequel elle vit, respectée
mais sans empiéter sur le reste du territoire
elle s’en ira quand elle voudra
quand le temps sera venu
je ne la retiendrai
pas plus que je ne la repousse
je ne la regretterai pas
mais me souviendrai d’elle
avec cette sollicitude
que l’on doit à tout ce qui participe de l’humain

Gilles Farcet
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lundi 27 mars 2023

Un peu de poésie pour commencer la semaine...

 Un poème d'Henri Meschonnic extrait de Demain dessus demain dessous, publié en 2010 aux Éditions Arfuyen.


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Une photo rare et heureuse de Jim Frazier.
Sculpture de Franck C. Gaylord, Chicago, Illinois, États-Unis.

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Un poème de Richard Rognet extrait de son livre Le visiteur délivré, publié en 2005 chez Gallimard.


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mardi 31 janvier 2023

Installe-toi

 Dans la maison de pierres,

entre, installe-toi

installe du temps. 


Prends tes souvenirs 

à même l'écorce. 


Viens au bord des hommes

près de leurs abois


Il y a du temps dans les pierres, 

Reste là.

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ce qui m'échappe 

me déborde 

n'est pas ton absence c'est

ne plus savoir tes larmes 

je reste du côté de l'ombre 

et le silence s'applique 

à ne pas m'interrompre 


Marie-Pierre Kohlhaas-Lautier  - Pauvres sirandanes 

(Éditions Henry, 2010)

dimanche 1 janvier 2023

un petit poème sympa pour démarrer 2023...

 ESPRIT IMMONDE, EN PLEINE FORME EN 2023  ....

Nouvel an,  bonnes résolutions, bonne année, etc ... Vous avez peut être envie d'un petit poème sympa pour démarrer 2023 ? 

INTERPELLATION DE L’ESPRIT IMMONDE

« Quand le souffle esprit immonde sort de l'humanité, il erre à travers des lieux arides en quête d'un repos impossible. » Evangile selon Matthieu, traduction de Frédéric Boyer

« Jusqu'à quand aurais-je l'inquiétude en mon âme, et chaque jour la peine en mon cœur ? Jusqu'à quand durera le triomphe de mon ennemi ? » Psaume 12, traduction de André Frossard

Esprit immonde 

toi le diviseur

comme tu t’y entends 

à me tourmenter 

encore 

tu t’acharnes 

d’autant plus 

qu’il m’a été donné d’apprendre

à déjouer tes ruses 

repousser tes assauts 

alors tu uses de toute ton habileté 

toi le malin 

qui me connaît si bien 

en chacun de mes recoins 

tu attaques 

aux endroits les plus sensibles 

tu agaces 

les zones les plus douloureuses 

tu choisis ton moment 

n’interviens 

qu’aux heures les plus vulnérables 

tu prends ce serviteur par surprise

lorsque tu le sens fatigué 

Il est la proie de choix

qu'oeil fixe tu guettes 

à l’affût du lieu 

de la situation 

où tu le trouveras 

le plus à découvert 

je m’avoue encore surpris 

de la violence brute

de tes frappes 

de leur soudaineté 

quand la garde est baissée 

à midi jubilant sans bruit 

à minuit suffoquant 

dans la nuit obscure 

criant vers le Père 

qui m’a abandonné 

en ces limbes 

où tu présides 

oh je sais me reprendre 

regagner possession de moi même 

me lever encore 

avec l’aube nouvelle

et vaquer aux affaires de mon Père 

dont la présence peu à peu

me revient

oui 

je me ressaisis 

déterminé 

à ce que ton règne 

n’arrive pas

en moi 

mais tu es si habile  

tu ne renonces jamais 

d’autant moins 

que ton emprise faiblit 

à peine ai je relevé la tête

que tu lâches tes hordes 

tel ces despotes qui

lorsque leurs sujets grondent 

aux abords du palais

répliquent

par une répression sauvage

alors 

que puis je

moi chétif serviteur

sinon persister 

dans ma récusation 

de toutes tes pompes 

de toutes tes œuvres 

récusation qui

selon charité bien ordonnée 

commence en moi même

que puis-je 

sinon

pratiquer ce que je prêche 

prier mon Père dans le secret 

ne rien céder 

aux raccourcis

aux facilités faussement rassurantes

nulle autre option

que de veiller

sur mon intention 

prunelle de mes yeux 

poursuivre la Guerre Sainte 

jusqu’à l’heure du repos

implorer ta pitié ? 

te supplier d’une trêve ? 

voilà qui serait bien naïf

c’est vers le Père 

que je peux me tourner

en appeler à sa clémence 

ne pourrait il lui

considérer 

la poignée de mérites 

de ce serviteur fidèle 

le prix qu’il a déjà payé

faible est l’endurance de ce serviteur

au regard 

de ce qui est demandé 

sa carrure est chétive

malgré toutes les bénédictions 

dont il a été inondé

que gémit-il il lui le nanti

lui l’élu 

lui le choyé

et cependant …

mais qu’il soit fait selon Ta volonté !

Gilles Farcet

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vendredi 8 juillet 2022

Le poème

 


"Un poème sommeille en moi

Qui exprimera mon âme entière.

Je le sens aussi vague que le son et le vent

Non modelé dans sa forme accomplie.


Il n’a ni stance, ni vers, ni mot.

Il n’est même pas tel que je le rêve.

Rien qu’un sentiment confus de lui,

Rien qu’une brume heureuse entourant la pensée.


Jour et nuit dans mon mystère intime

Je le rêve, je le lis, je l’épelle,

Et sa vague perfection toujours

Gravite en moi à la frange des mots.


Jamais, je le sais, il ne sera écrit.

Je sais et j’ignore à la fois ce qu’il est.

Mais je jouis de le rêver,

Car le bonheur, même faux, reste le bonheur."


Fernando Pessoa 1888-1935

photographie: Gertrude Käsebier 1852-1935 - «Heritage of Motherhood.» 1904

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