dimanche 16 août 2015

Compréhension des emotions...


Une émission sur les émotions, qu’elles soient positives ou négatives, tant du point de vue psychologique que du point de vue bouddhiste. 
Pour en parler, le Dr Christophe André, médecin psychiatre à l’Hôpital St Anne et Jean-Marc Falcombello, directeur du centre d’Etudes tibétaines de Montchardon.


samedi 15 août 2015

Le lying : une méditation sur l'émotion (3)

"Il s'agira, tout d'abord, de s'exercer à la remontée des souvenirs, puis de dépister, le noeud du problème, l'origine du blocage."


Des imprégnations inconscientes 
Les vasanas


Exprimer l'émotion ne veut cependant pas dire qu'il faille se laisser engloutir par la peur, la colère ou la jalousie... Et c'est bien là le distinguo essentiel qu'entend apporter le Lying. Il ne s'agit pas d'être en colère, mais bien d'être en celui qui observe la colère.

Ici, le retrait ne se fait pas par rapport au monde extérieur, mais par rapport au monde intérieur, c'est-à-dire à l'ego.
Toutefois, le Lying ne se borne pas à prôner les avantages théoriques du recul ontologique lors d'embrasements émotionnels.

L'essentiel de la méthode consiste, en fait, dans la restitution d'expériences émotionnelles passées, oubliées, inconscientisées parce que généralement intolérables ou trop lointaines, de ces expériences qui, ayant laissé de puissantes imprégnations dans notre esprit, télécommandent, à notre insu, toutes nos réactions dans le présent. Lourd de ces enregistrements, l'inconscient écrase impitoyablement la moindre possibilité d'ouverture spirituelle, et, accessoirement, de bonheur durable.

C'est pourquoi il est si important de dissoudre ces imprégnations, que les Indiens appellent vasanas, et qui nous enchaînent dans des schémas comportementaux répétitifs, notre vie entière. Car, même s'il est possible, sur le chemin spirituel, de connaître de nombreuses illuminations, ou tout au moins quelques moments de paix, ils ne durent, finalement, jamais très longtemps, et les vasanas nous ramènent invariablement à notre état de conscience d'ego séparé et à nos errances habituelles.

Voilà pourquoi mieux vaut rechercher la libération que les illuminations !



Bernard Klein


vendredi 14 août 2015

Le lying : une méditation sur l'émotion (2)


A l’origine de l’émotion : l’ego


Pour bien saisir la dimension spirituelle du Lying, au-delà du simple aspect psychologique ou psychothérapeutique, sans doute faut-il comprendre que l'émotion naît, avant tout, de l'illusion d'être séparé.

C'est parce que je me crois distinct et perdu quelque part au cœur de l'univers, que j'ai peur qu'il m'arrive quelque chose de fâcheux, ou que j'ai envie de toujours posséder plus afin de m'assurer une sécurité quelconque contre l'adversité éventuelle... bref, que j'éprouve de l'émotion. Mais, à partir du moment où cette habitude mentale de me concevoir comme un ego séparé disparaît, je cesse alors de me vivre face à l'univers, et je me ressens véritablement comme étant la totalité de l'espace, du temps et surtout de la conscience.

Dès lors, que pourrait-il m'arriver de fâcheux ? Et que désirer de plus, puisque je suis tout ?
Il est évident que, dans cet état dépourvu de pensées d'ego, aucune forme d'émotion n'est capable de survivre.


L’oeil de Caïn


S'étant livré à un constat plus ou moins semblable, beaucoup en arrivent à penser qu'il suffirait de se mettre à l'abri de tout ce qui peut provoquer des émotions, pour gagner l'univers, ils se cloîtrent alors dans des retraites éloignées du monde, faisant mine d'oublier le sexe, l'argent, la gloire ou tout autre épouvantail philosophique de ce genre. D'autres s'enferment, plus simplement encore, dans un puritanisme surtout fait d'indifférence ou de mépris. Hélas, tant que les ressorts profonds de l'émotion ne sont pas découverts et détruits, ces comportements de retrait restent vains, et deviennent vite plus dommageables que bénéfiques.

Il est évidemment nécessaire d'aller chercher l'émotion à sa racine, dans l'inconscient ; et, plutôt que de la refouler -ce qui la renforce-, tout au contraire l'exprimer, la faire apparaître, puis la laisser définitivement disparaître.


jeudi 13 août 2015

Le lying : une méditation sur l'émotion (1)

L'ÉDUCATION, LES CONVENTIONS SOCIALES ET LE NON-DIT, LA NON-COMMUNICATION, NOUS OBLIGENT, DÈS LA PETITE ENFANCE À REFOULER NOS ÉMOTIONS. CELA CRÉE DES TRAUMATISMES, CES BLESSURES SECRÈTES DE L'ÂME QUI NOUS HANDICAPENT TOUTE NOTRE VIE. 
POUR AVOIR UN BON MENTAL, IL FAUT COMMENCER PAR REGARDER EN FACE NOS SOUVENIRS ENFOUIS DANS L'INCONSCIENT .

  Pour beaucoup d'entre nous, l'émotion reste un des plus beaux aspects de la vie, une forme d'expérience dont on ne saurait se passer, et sans laquelle tout paraîtrait fade. Ne constitue-t-elle pas le fondement des relations amoureuses, le moteur des désirs, l'essence de l'art et de la littérature ?

Pourtant, l'émotion, dont l'étymologie (exmovere, se mouvoir en dehors) rend compte de l'exil de la Conscience en des contrées psychiques qui ne sont pas les siennes, cette si précieuse émotion est purement et simplement considérée comme péché par l'ensemble des traditions spirituelles ! Pécher n'est pas démontrer un comportement en désaccord avec la morale, ainsi que s'efforcent de le faire croire tous les prêtres du monde, mais signifie «manquer la cible spirituelle». Or, cette cible, le Soi, l'être, la pleine conscience de la présence, ne peut être atteinte tant que des préoccupations égocentriques, s'exprimant à travers les pensées ou les émotions, perturbent l'esprit.

Qu'elle soit jalousie, orgueil, colère, envie, peur, larmes ou rire, l'émotion affecte l'esprit. Elle est pathos. C'est pourquoi toutes les Voies spirituelles, fondamentalement thérapeutiques, insistent sur la nécessité de se défaire de l'émotion, et proposent bien souvent des méthodes pour réaliser cet objectif.

C'est notamment le cas du Védanta, et d'un de ses maîtres incontestés : Swâmi Prajnânpad, qui suggéra à ses disciples la mise en pratique d'une technique d'introspection spirituelle de grande valeur, le Lying, grâce à laquelle il est possible d'exprimer les émotions réprimées, dans le but de s'en débarrasser.


Une saison en enfer


Dans l'objectif de cette libération, le Lying se veut une aide préliminaire au nettoyage du mental, par la connaissance de ses fonctionnements et la mise en lumière de ses zones d'ombre.

Il s'agira, tout d'abord, de s'exercer à la remontée des souvenirs, puis de dépister, dans les brumes d'une mémoire affaiblie partoutes les répressions qu'elle a subies, le noeud du problème, l'origine du blocage.
Une fois l'habitude prise de plonger dans ses souvenirs les plus enfouis, il faudra exprimer, le plus spontanément possible, les émotions qui, jusqu'alors, n'avaient jamais pu sortir. C'est généralement à partir de ce moment-là qu'il devient nécessaire de faire preuve de beaucoup de courage et de persévérance, puisque la descente aux enfers commence.
Toute notre tragédie personnelle est, mise à nue, éclatante d'horreur ; et, au lieu de se laisser aller au réflexe naturel de fuir cette horreur, il va, au contraire, falloir revivre et revivre encore, chaque épisode douloureux du passé jusqu'à ce que la charge émotionnelle qui l'accompagne s'use et se dissolve.

Dans la mesure où nous sommes capables de vaincre les résistances que cette douloureuse confrontation déclenche, nous gagnons un grand détachement vis-à-vis de nous-même, nous cessons de nous prendre en pitié et de nous lamenter sur notre sort Mais bien sûr, ce n'est que dans l'application d'un tel détachement dans la vie de tous les jours, dans la capacité à observer avec lucidité et sans jugement les motivations profondes qui sous-tendent nos comportements quotidiens, que réside le véritable travail. Car si le Lying est une méthode psychologique qu'il convient de pratiquer, comme n'importe quelle psychothérapie, avec l'aide d'un thérapeute compétent et spécialisé, elle reste essentiellement destinée, non à réparer l'individu, mais à le conduire au début d'un chemin qui mène à l'Esprit.


mercredi 12 août 2015

Swami Prajnânpad (3)


Technique d’éveil n’est pas Éveil


Mais le message du Swami ne se réduit pas à une adaptation exotique de la psychanalyse. Prajnânpad n'a jamais fait la confusion entre la psychologie et la spiritualité, pas plus qu'il ne prenait Freud pour un sage, il le considérait, textuellement, comme «un grand vaillant héros emprisonné dans son moi scientifique et refusant de franchir le pas qui l'aurait conduit de sa vision matérialiste et dualiste à la connaissance spiritualiste et non-dualiste». Pour le Swami, si la méthode psychanalytique constituait un savoir hautement fiable et fort utile pour aplanir la route devant le Seigneur, comme diraient les Chrétiens, le Védanta n'en restait pas moins cet au-delà du savoir qui, seul, correspondait au niveau spirituel. La technique est une chose, l'éveil de la conscience en est une autre !

Et lorsque c'est un éveillé qui manipule la technique, il faut s'attendre à ce qu'elle change un peu de forme et parvienne à d'autres résultats... Tout dépend, en effet, de la nature de l'esprit qui se tient derrière une telle technique Si c'est l'esprit conditionné du psychanalyste ordinaire, tou: juste capable de se référer à son savoir et de traduire ses observations en concepts dualistes, on n'obtiendra guère qu'une mise aux normes, sociales, morales ou même personnelles, de l'individu traité, il ne sera alors question que de remplacer les anciennes structures psychiques, productrices de névrose, par de nouvelles, mieux adaptées au contexte socio-culturel ou aux désirs de l'intéressé. Mais si c'est l'esprit libre de tout conditionnement d'un maître spirituel réalisé qui utilise la technique, elle pourra éventuellement devenir l'occasion, pour le disciple, d'une réelle et définitive destruction des structures psychopathologiques. Et dans ce cas, les anciennes structures ne seront pas remplacées par de nouvelles. Pourquoi ? Parce que ce à quoi invite le Guru authentique, c'est à observer le mouvement des émotions, non plus avec la pensée, mais avec la conscience inconditionnée. Il n'y a plus, alors, de référence à quelque savoir que ce soit, plus de traduction du vécu en terme d'expérience personnelle, plus de stratégie égocentrique récupérant à son profit les informations échappées de l'inconscient, et par conséquent plus de création de nouveaux systèmes de résistance au réel...

De la psychanalyse au Lying



La méthode que Swami Prajnânpad mit au point à partir de la psychanalyse de Freud prit le nom de Lying dès 1966. Bien que ce mot, qui signifie littéralement en position allongée, renvoie d'une manière parfaitement explicite au célèbre divan, peu de disciples occidentaux du Swami firent le rapprochement avec la psychanalyse.
Il faut dire que ce Lying n'imposait au disciple d'autre règle que de se détendre et d'exprimer les émotions qui survenaient en lui, sans retenue ni jugement. Evidemment, exprimer l'émotion ne voulait pas dire qu'il fallût se laisser submerger par elle. Toujours, le recul ontologique était de mise.

Quant à Swami Prajnânpad, qui restait indéfectiblement présent durant toutes les séances, il n'intervenait pratiquement jamais et ne se livrait à aucune espèce d'interprétation. Le seul conseil qu'il donnait était naturellement de chercher à voir la cause des émotions qui se présentaient. Seul «voir la cause» est libérateur, répétait-il.
Pourquoi subissons-nous des émotions ? Parce que la réalité est différente de l'image que nous nous en faisons. Apprenons à admettre la différence entre cette image et la réalité, entre nous et les autres... et nous serons libérés de ces émotions qui nous causent tant de souffrances.

Mais une telle démarche implique, bien sûr, d'abandonner le confort de nos chères habitudes de pensées...



Illustrations extraites de Svâmi Prajnânpad aux Editions de La Table Ronde.

BIBLIOGRAPHIE
Psychanalyse et sagesse orientale - Daniel Roumanoff - L'Originel. 
Swami Prajnânpad, un maître contemporain (3 tomes) Daniel Roumanoff - La Table Ronde.
Swami Prajnânpad, biographie - Daniel Roumanoff- La Table Ronde. 
Le Vedanta et l'inconscient - Arnaud Desjardins - La Table Ronde.
La stratégie du oui - Denise Desjardins - La Table Ronde. Lettres à ses disciples (3 tomes) - Swami Prajnânpad - L'Originel



mardi 11 août 2015

Swami Prajnânpad (2)


"Rarement un enseignement sut aussi bien synthétiser les connaissances scientifiques occidentales et la gnose de l'orient,- en matière de psychisme et de conscience."


Le nettoyage psychique par la connaissance de soi 


Quant à Freud, surtout lorsqu'on le compare à Jung, il n'apparaît certes pas comme une personnalité passionnée par les coutumes religieuses du monde ; mais ceci n'implique pas nécessairement une absence de vie intérieure.
Pour s'être trouvé aussi impérieusement attiré par la recherche de l'origine des troubles psychiques qui freinaient sa propre évolution comme celle de ses patients, Freud a incontestablement fait preuve de cette insatisfaction profonde et de cette auto-révolte qui spécifient et initient la démarche spiritualiste, même lorsqu'elle n'est pas encadrée par une Tradition.

Bien sûr, il n'a jamais osé franchir la frontière de l'investigation biographique, pour entrer dans l'univers transpersonnel et accomplir une réelle connaissance du Soi universel, mais le déblayage psychique auquel il s'est livré en inventant la psychanalyse peut tout à fait être considéré comme un cheminement pré-spirituel, une purification préparatoire.
La réalisation spirituelle n'est que la conséquence d'un affranchissement des limitations mentales, et des illusions pathologiques qu'elles entraînent. Les spiritualistes du monde entier parlent de délivrance, les Hindouistes de libération, les Bouddhistes de Nirvana, ce qui signifie extinction, tous termes négatifs impliquant non pas la création d'un état idéal ou l'atteinte d'un paradis, mais bien la sortie de l'enfer du pathos grâce à la dissipation des imprégnations psychiques, conscientes et inconscientes, qui sont autant d'infrastructures d'un moi illusoire et pathologique auquel on s'identifie à tort. En somme, l'Éveil est réalisé lorsque le psychisme est nettoyé.

La démarche de Freud, bien qu'incomplète, entre donc dans le cadre de ce travail de connaissance de soi et de libération des entraves psychiques, qui sont depuis toujours le propre des humanoïdes humanisés. Or, ce travail peut indifféremment être relié à la spiritualité ou à la science ; et il faut sans doute nous attendre à ce que les nouvelles formes de spiritualité, qui prendront naissance ces prochains siècles après le raz de marée passéiste de l'intégrisme, aient une coloration plus scientifique que mystique.
A cet égard, Swami Prajnânpad a indéniablement fait figure de pionnier.


Science et spiritualité, même combat ! 


Pour Prajnânpad, la science et la spiritualité n'ont qu'un but: «voir ce qui est». Rien d'étonnant donc, à ce que le Swami se soit intéressé au fondateur d'une science dont l'objet était de «voir ce qui se passe en l'homme». Rien d'étonnant, même, à ce qu'il ait préféré Freud à Jung, dans la mesure où Jung faisait en grande partie appel à un ésotérisme flou et non-scientifique, pour expliquer le fonctionnement du psychisme. Le chemin du Swami passe par la clarté et l'exactitude, il veut s'appuyer sur les bases solides d'une logique bien construite et surtout d'un constat défaits bien établis. Aussi, lorsque Freud démontre que les troubles émotionnels et les perturbations comportementales sont les effets de causes passées, Prajnânpad ne peut qu'adhérer à cette vision scientifique dans laquelle il voit un espoir pour l'Inde de se débarrasser de ces superstitions qui prétendaient expliquer la souffrance humaine par l'intervention, extérieure, des démons ou du destin. Mais s'il oppose la science à la superstition, Swamiji ne l'oppose nullement à la spiritualité ; et il ne peut s'empêcher de faire la relation entre la thèse de Freud et la théorie traditionnelle du Karma qui annonçait, depuis des millénaires, la nécessité de se libérer des actions passées, du Karma, pour déchirer le voile de l'illusion, la Maya, et réaliser l'Eveil.

Pour Freud aussi, l'homme est illusionné, aveuglé, par des forces intérieures, en l'occurrence émotionnelles, dont il ne connaît pas l'origine mais qui n'en sont pas moins liées à la loi de causalité, donc susceptibles d'investigations. Pour Freud aussi, la révélation intime des causes des troubles émotionnels est une condition nécessaire et suffisante pour se libérer du passé et déchirer, tout au moins partiellement, le voile de l'inconscient.


Il apparaît donc, finalement, on ne peut plus normal que Prajnânpad ait considéré la psychanalyse comme une science permettant «d'assurer le passage d'une conscience bloquée vers une conscience épanouie». Cette psychanalyse confirmait scientifiquement, à ses yeux, ce que le Védantisme n'avait jamais cessé d'affirmer : «ce qui a été noué dans le passé peut être dénoué dans le présent».

...

lundi 10 août 2015

Swami Prajnânpad (1)


Ces dernières années ont été marquées par l'arrivée en force des psychologies et des psychothérapies d'inspirations spi-ritualistes ou, plus précisément, védantistes, bouddhistes, et taoïstes. Que ce soit dans le courant du transpersonnel, dans celui de la psychiatrie spirituelle, ou tout simplement dans celui, plus ancien, de la psychanalyse jungienne, un nombre croissant de psy occidentaux s'abreuve aujourd'hui de Traditions orientales, y trouvant sans doute l'arrière plan ontologique qui fait défaut à bien des systèmes issus du freudisme.

Mais, à l'inverse, il arrive aussi que des maîtres spirituels orientaux étudient avec intérêt les théories psychologiques et pratiques thérapeutiques. C'est tout d'abord le cas de ces Lamas tibétains, SenseïZen, et autres maîtres bouddhistes, qui adoptent les concepts de l'occident pour rendre leur philosophie plus compréhensible, comme, parmi les plus connus, Tich Nath Hanh, Sogyal Rinpoché, ou, du côté des védantistes, Ramesh Balsekar qui fit ses études à Londres.

Ce fut le cas, également, de Sivananda qui introduisit en occident un Nidra Yoga essentiellement constitué de techniques de relaxation empruntées à Schultz, le concepteur du Training Autogène.

Ce fut, enfin, le cas de Swami Prajnânpad, dont l'enseignement est surtout connu en France par les livres d'Arnaud Desjardins, qui découvrit les écrits de Freud dans les années 20, et vit en eux le chaînon manquant qui l'aiderait à passer de la conscience de l'homme ordinaire à celle de l'homme délivré décrite dans les textes spirituels de l'Hindouisme.



Un Instructeur des temps modernes



En spiritualité comme ailleurs, il n'y a pas de miracle : s'il put y avoir accointances entre Prajnânpad et Freud, réputé matérialiste athée, c'est que le Swami était lui-même un scientifique. Physicien de formation, son discours restait en toutes circonstances parfaitement rationnel, malgré une adhésion sans faille à la Tradition hindouiste.

Bien sûr, l'Advaita Vedanta auquel se rattachait Prajnânpad est plus proche d'une science de l'esprit que d'un mysticisme. En fait, l'aspect scientifique de Voies d'éveil comme le Jnana Yoga ou le Raja Yoga n'est plus guère apparenté à cette religiosité essentiellement émotionnelle qui caractérise la majorité des chercheurs spiritualistes, ettout comme Krishnamurti ou Nisargadatta Maharaj, Swami Prajnânpad, sans doute conscient des nécessités du Kali Yuga (l'âge de la destruction, dans lequel l'humanité est entrée), prenait souvent le contre-pied des croyances religieuses de son peuple et même des conventions spirituelles couramment admises par les chercheurs. Ne l'entendait-on pas dire, par exemple, que «renoncer est une aberration» ou que «l'ego ne doit pas être tué» ? Indéniablement, Swamiji voulait avant tout briser les habitudes mentales de ses disciples.
Comme tous les grands instructeurs indiens assumant pleinement le vingtième siècle, et d'autant plus qu'il maîtrisait parfaitement la langue anglaise, Prajnânpad eut une large 
audience parmi les occidentaux. Rarement un enseignement sut aussi bien synthétiser les connaissances scientifiques occidentales et la gnose de l'orient, en matière de psychisme et de conscience.


dimanche 9 août 2015

Hommage à Arnaud Desjardins


En souvenir de la mort d'Arnaud Desjardins (mercredi 10 août 2011), je vous propose une semaine avec son maître Swami Prajnanpad.

La voie de Swami Prajnanpad
La voie proposée par Swâmi Prajnânpad consiste à entendre avec un cœur et un esprit ouvert des affirmations souvent inattendues, déroutantes, parfois même choquantes au premier abord, à y réfléchir, avec toutes les ressources de notre intelligence et à voir, en dehors de nous et en nous-même, si ce que nous observons confirme ou non la vérité de ces paroles. Ce dont nous sommes intimement convaincus, pas parce qu'un maître nous l'a dit mais parce qu'il a réussi à nous le montrer, transforme tout naturellement notre perception de la réalité quotidienne et modifie notre manière d'y répondre. »
 Arnaud Desjardins.
 (Extraits de Les formules de Swami Prajnanpad, Ed. La Table Ronde, 2003)





Thich Nhât Hanh, la figure spirituelle de Minh Tri Vô



Né en 1926 à Thua Thien, au Vietnam, Thich Nhât Hanh devient moine bouddhiste à l'âge de 16 ans. Après avoir étudié puis enseigné les études comparatives en religion aux États-Unis, il fonde, à son retour au Vietnam, l'Université bouddhique « Van Hanh », puis, en 1965, l'École de la jeunesse au service social (EJSS), oeuvrant à la formation de travailleurs sociaux alors que le pays est en pleine guerre. Obligé de fuir son pays en 1966, il entame un pèlerinage pour la paix, sillonnant différents pays, des États-Unis à l'Europe, en passant par l'Asie et l'Australie. Son combat le fait collaborer avec des personnalités comme Martin Luther King - qui le propose comme prix Nobel de la paix en 1967 -, le pape Paul VI, ou encore le moine trappiste Thomas Merton. À partir de 1969, il se réfugie en France, et devient alors enseignant à la Sorbonne, en plus du poste de la direction de la délégation de la paix de l'Église bouddhique unifiée du Vietnam.

N'ayant de cesse de poursuivre sa lutte, il participe à l'élaboration du Manifeste 2000 à l'occasion de « l'Année internationale de la culture et de la paix ».
Puis, en 1982, il fonde avec la moniale Chân Khong, le Village des Pruniers dans le sud-ouest de la France. Plus de 150 moines et moniales bouddhistes vivent dans ce lieu ouvert à tous qui accueille chaque année près de 4 000 retraitants, bouddhistes ou pas. Auteur de nombreux ouvrages et infatigable conférencier, Thich Nhât Hanh prône la pleine conscience au quotidien, pour une existence libérée de la souffrance et entièrement tournée vers la compassion.



« Chaque fois que vous avez une énergie négative comme la jalousie, le désespoir ou la peur, alors la pleine conscience doit se manifester pour prendre bien soin de cette énergie négative. Si vous ne voulez pas que cette énergie vous détruise, touchez la graine de la pleine conscience et invitez-la à s'épanouir ; embrassez tendrement votre douleur. (...) 
La méditation est la pratique de la non-violence, de la non-dualité. Si je sais que l'amour c'est moi et que la douleur c'est aussi moi, que la compréhension c'est moi et que la souffrance aussi, alors je vais en prendre soin. Je ne vais pas supprimer ma souffrance parce que je sais que je peux la transformer en fleur... La fleur existe parce que la souffrance est là. » 

 Conférence du 2 avril 1996 à la Mutualité (Paris).




samedi 8 août 2015

Rencontre avec Minh Tri Vô (3)


Sans souffrance, il n'y a pas de lotus, symbole de clarté et de pureté dans le bouddhisme. L'éveil vient de nos erreurs et de nos afflictions. Si nous les rejetons ou refoulons, nous n'avons plus de matière à transformer pour atteindre un bonheur véritable. À mon arrivée en France, je pensais avec tristesse à mon pays en guerre. Les douloureux événements auxquels nous avions assisté m'ont en fait permis de réaliser la chance que nous avions de vivre dans la paix en France aujourd'hui. Le mal-être a des causes. S'il y a des causes, je peux les faire disparaître ou du moins travailler à me porter mieux. C'est ce que nous appelons les Quatre Nobles Vérités, dont l'une, le Chemin octuple, comporte huit branches. L'une d'elles s'appelle la pleine conscience. L'absolu n'existe pas dans le bouddhisme. Chaque jour, nous devons veiller à fuir les extrêmes.

Tout est impermanent. S'il y a continuité, c'est que nous l'entretenons. Si je cesse d'aller à la maison de l'Inspir, son énergie collective n'arrivera plus à moi. Notre mental, à l'image de notre corps, n'est pas immuable. Il évolue, même après la mort charnelle. Petite fille, j'entendais ma mère et ma grand-mère, toutes deux imprégnées du bouddhisme populaire, me dire de faire attention, de bien me comporter, au risque de me transformer en buffle ou en cafard dans une vie future. Avec le temps, je me suis affranchie de ces grades de vies ou désignation conventionnelles. Catégoriser est humain. Le Vénérable nous incite à ne pas trop réfléchir à l'après mais à vivre bien sur terre pour assurer notre continuation. Il nous inscrit dans le moment présent. Je ne crois pas en la réincarnation, comme transposition d'un bloc à un autre bloc. Je la vois comme la désintégration d'une plante : lorsqu'elle meurt, elle devient compost. Ce compost va pénétrer la terre, porteuse d'une graine elle-même source de vie. La plante devient ainsi une nouvelle matière vivante. Dans le bouddhisme il n'y a pas de début, ni de fin, tout se désintègre et tout, de nouveau, renaît, pour prendre un jour une nouvelle manifestation.

Pour moi, le Nirvana n'est pas un idéal inaccessible. Il m'arrive dans la journée d'y goûter quelques minutes, grâce à la pleine conscience. Il est cet état mental où l'esprit se trouve libéré de toutes notions : le juste, le pas juste, le long, le court, le faible, le fort, le temporel, l'espace, et sur un plan plus terre à terre : « Est-ce que je gagne assez d'argent ? Suis-je assez jolie, célèbre ? »... tout est éteint, dans un esprit silencieux. Mais cet état est éphémère. Une ou deux minutes sont déjà un miracle de la vie, que je vais également savourer dans le chant d'un oiseau, ou le bruissement des feuilles d'un arbre. Ce miracle de la vie, je l'ai aussi réalisé avec la survenue de mon cancer, il y a quelques années. Cette maladie m'a placée face à ma réalité et m'a bouleversée dans le sens où j'ai réalisé que j'étais vivante. Depuis, je mène une vie beaucoup plus simple et accepte avec plus de sagesse les contrariétés du quotidien.

Dans le bouddhisme que je pratique, nous saluons toute personne comme un Bouddha en devenir, car porteuse d'une faculté d'éveil qui doit se réaliser sur terre. Cela fait longtemps que j'ai lâché prise sur le Nirvana futur, éternel, perpétuel. Je m'intéresse avant tout à l'ici et au maintenant. Il n'y a pas de chemin vers le bonheur. Le bonheur est le chemin.

Les étapes de sa vie
1949 Naissance à Dalat (hauts plateaux du Vietnam).
1970 Part en Belgique. Mariage dont naîtra une fille.
1980 S'installe en France.
1994 Rencontre Thich Nhât Hanh au Village des Pruniers (Lot-et-Garonne).
1996 S'engage dans l'ordre de l'Inter-Être.
Depuis 2004 Vice-présidente de l'Union bouddhiste de France.


> La cloche de la pleine conscience
« Je fais tinter cette cloche une fois par jour, pour un ancrage dans le moment présent. L'éveil est en effet constitué de l'énergie de pleine conscience. Plusieurs gathas, qui sont des petits poèmes, peuvent accompagner son tintement. Je prononce en même temps : "J'écoute, j'écoute. Ce son merveilleux me ramène à ma vraie demeure." Mais, comme nous l'enseigne le Vénérable, toutes les autres cloches et bruits du quotidien sont un moyen de nous ramener ici et maintenant : la sonnerie du téléphone, la cloche de l'église, les klaxons, le chant d'un oiseau... »



source : La Vie

jeudi 6 août 2015

Rencontre avec Minh Tri Vô (2)


Un palais orné de joyaux. Telle fut mon impression visuelle lorsque je m'ouvris au monde de la pleine conscience. Avant, je ne goûtais pas, je restais dans le mental. Accompagnée par mon maître, très visionnaire et pédagogue, j'ai tout réappris, tel un enfant s'ouvrant à la vie : à marcher, à manger, à me tenir... Dans toutes les écoles bouddhistes, la méditation, voie d'unification entre le corps et l'esprit, est pratiquée, mais chaque tradition l'adapte différemment. Au Village des Pruniers, nous l'orientons vers la pleine conscience. En prenant le temps, en donnant de l'espace, de la profondeur, à chaque geste, chaque réaction, chaque parole, notre existence prend une tout autre dimension.

Nous ne sommes pas des morceaux de pierre. Le bouddhisme zen n'a pas pour but de supprimer nos affects ni nos émotions, mais de les accueillir. Il m'arrive bien sûr de surréagir à la moindre phrase de travers de mon mari, alors que je sors tout juste de retraite ! Mais je dois reconnaître qu'avec le temps je suis moins tributaire de mes passions. Plutôt que de me laisser emporter par la frustration, l'agressivité, la colère, je donne un temps à ma réaction : je regarde d'abord cette énergie négative, respire profondément, l'accueille, et lui souris. Le fait même de prendre conscience de son existence lui fait perdre en intensité. Or, si elle perd en intensité, elle m'affecte moins. Longtemps j'ai ressenti de la colère envers mon père. Marquée par une éducation à la confucéenne, je la gardais enfouie. En outre, le bouddhisme nous inculque la reconnaissance envers nos parents, vecteurs de vie. C'est grâce à la pratique, aux entraînements et aux retraites, que mon regard a changé sur cette énergie négative. Le jour où le Vénérable Thich Nhat Hanh nous a expliqué que les gens malheureux faisaient souffrir, j'ai eu comme un flash intérieur : c'était le cas de mon père. Dès lors, je suis entrée dans la compassion.

L'avidité, l'ignorance, et la colère sont trois poisons dans le bouddhisme. Le zen nous fait travailler notre terrain qui n'est pas toujours sain : nous ôtons les mauvaises herbes, bêchons la terre, et y faisons pousser les fleurs. Ce travail passe par la connaissance de soi, elle-même menant à la compassion. Plus je me connais, plus je comprends les autres. Plus je souffre, plus je fais souffrir les autres. C'est ce que nous appelons « interdépendance ». Je ne suis pas un moi séparé mais un avec mon environnement : mon identité unique existe mais évolue, au gré du temps, des rencontres, et des événements de ma vie. Pour la représentation, oui, j'ai une carte d'identité, un passeport. Deux dimensions existent : l'une horizontale, historique : je suis née en 1949 à Dalat. Je suis vice-présidente de l'Union bouddhiste de France. L'autre dimension est appelée « ultime », et est le prolongement de mon cheminement de vie. La Minh Tri d'aujourd'hui est-elle la même qu'il y a 20 ans ou même deux jours ? Oui et non. Celle d'il y a 50 ans n'a pas la France en elle. Et celle d'aujourd'hui ne cesse d'évoluer au fil des jours. L'éthique de vie dans le bouddhisme est fondamentale : nous devons veiller à notre Karma, grande loi de causes à effets : toutes nos actions, pensées, paroles, ont des conséquences sur notre être et, par résonance, sur les autres, dans une temporalité nous dépassant. En en prenant conscience, nous contribuons à une énergie collective positive.




Rencontre avec Minh Tri Vô (1)


Je n'oublierai jamais ma rencontre avec le vénérable Thich Nhat Hanh. Elle eut lieu en 1994, au Village des Pruniers (Lot-et-Garonne). En présence de ce maître zen, j'ai instantanément senti une nouvelle naissance germer en moi. Naissance tournée vers un éveil au miracle de la vie. Vie qui, jusqu'alors, était dirigée en pilote automatique et guidée selon un objectif : réussir dans les affaires. Je vivais en France depuis près de 15 ans. Deux mariages, la naissance d'une petite fille, la création de deux entreprises... Mon existence s'accordait au rythme d'une locomotive trépidante. Quatre ans avant ma rencontre avec Thich Nhât Hanh, j'étais retournée dans mon pays, le Vietnam. Quel choc ! La jeune ambitieuse que j'étais se voyait tout à coup comme telle, face à une population encore enlisée dans la souffrance. À mon retour en France, une seule chose m'est apparue clairement : je me devais de calmer ma vie, de poser vraiment mes valises.

Le bouddhisme de mes parents me paraissait bien poussiéreux à cette époque. Peu à peu, je l'avais délaissé. Petite, j'accompagnais ma mère, héritière de la branche Terre pure, école Mahayana - laquelle comporte une branche zen -dans les pagodes. Et tous les mois, nous ne manquions pas de manger végétarien les jours de pleine lune et demi-lune. Très rapidement, je fus outrée par ses récitations effrénées de soutras, alors qu'elle ne les comprenait pas. Outrée aussi de la voir se réfugier dans les prières plutôt que de se révolter contre son mari incompréhensif et brutal.. Mon regard a changé depuis : cette pratique assidue l'immergeait dans un éphémère oasis de paix. Malgré un climat de guerre, mon enfance, passée dans les hauts plateaux du centre du Vietnam, fut paisible et insouciante avec mes six frères et soeurs. Jusqu'à l'âge de 18 ans, j'ai été scolarisée au lycée français, puis je suis partie en Belgique étudier les sciences économiques. Petit à petit, une soif s'est ouverte en moi, et m'a conduite vers des lectures philosophiques et spirituelles. Mais les affaires ont enseveli cette aspiration dormante, jusqu'à mon retour au Vietnam, et la prise de conscience qui s'en est suivie. Quatre ans plus tard, je rencontrai enfin celui qui allait être mon maître.

L'appel fut si fort que j'ai envisagé de devenir nonne. Au final, j'ai réalisé que pratique et vie laïque n'étaient pas incompatibles. Deux ans après ma rencontre avec Thich Nhat Hanh, je me suis ainsi engagée dans l'ordre de l'Inter-Être, communauté de moines et de laïcs, et ai prononcé le voeu de réciter, suivre et pratiquer les quatorze entraînements à la pleine conscience tous les mois. Le jour où je ne pratique plus, mon engagement perd de son sens. J'ai besoin de me retirer régulièrement à la maison de l'Inspir, un monastère en région parisienne, et directement lié à celui du Village des Pruniers. Besoin de ces coupures où je ne fais rien d'autre que pratiquer la pleine conscience. Puis, retournée dans ma vie quotidienne, je tente de poursuivre cette pratique du lever au coucher du soleil. Tout est une question d'énergie et d'habitude...