mercredi 31 décembre 2025

A l'orée d'une nouvelle année...


Nous allons passer d'une année à l'autre...

Ce sera l'occasion de reconnaître que depuis trente ans ...quarante ans ... soixante ans ... quatre-vingt ans ... nous passons de l'inspire à l'expire et de l'expire à l'inspire.

Le passage ! Il semble qu'il y a dans cette action le fondement de ce qu'on appelle l'être. Être c'est devenir ; devenir c'est être.

Quant au devenir, il ne se réalise pas dans le temps-pensé mais dans le temps-vécu.

Le temps-vécu ? Ce moment au cours duquel je Inspire ; ce moment au cours duquel je Expire.

Quel âge avez-vous ? Cinquante deux ans! Quel âge à votre respiration ? Quel âge a cette action vitale d'autant plus mystérieuse qu'elle est infaisable ? Y aurait-il en chacun de nous une réalité qui n'a pas d'âge quel que soit notre âge ? Une réalité qui ne serait attachée ni au passé (qui a été et jamais plus ne sera) ni au futur (qui est à venir peut-être).

Nous n'allons pas nous torturer les méninges dans l'espoir de rationnaliser le sens de la Saint Sylvestre. Nous n'allons pas prendre de bonnes résolutions que nous ne tiendrons sans doute pas.

Nous allons nous entraîner à vivre bien le moment présent, quelle que soit l'activité qui sera nôtre dans le cadre de la vie de tous les jours.

Une transformation de notre manière d'être et de notre manière d'agir qui nécessite un EXERCICE.

Parmi lesquels le plus simple de tous : ZAZEN.

Le chemin est la technique ; la technique est le chemin.

La difficulté lorsqu'on pratique zazen ou des exercices qui ont leurs racines en Orient et en

Extrême-Orient, est de donner à la technique la première place. "Les gestes doivent venir en premier, c'est seulement après que se révèle le sens des choses" dit le maître dans l'art du thé à son élève. C'est également vrai lorsqu'on pratique le tir à l'arc (Kyudo). Et cette loi de l'exercice devrait attirer l'attention des personnes qui pratiquent et enseignent le Yoga ou le Taïchi-Chuan, par exemple.

Pratiquer un exercice comme zazen exige aussi de donner au corps la place qui est la sienne : la première. Il s'agit bien entendu du corps que nous sommes (Leib) et pas du corps objectivé, du corps outil (Körper).

D'expérience je sais que lorsqu'on commence la pratique d'un tel exercice certaines choses sont difficiles à comprendre. C'est en pratiquant que petit à petit le sens de telle ou telle exigence s'éclaire.

C’est une caractéristique de l’esprit occidental que de toujours vouloir comprendre mentalement, intellectuellement une technique en imaginant que c’est la seule manière d’arriver à la réaliser. Nous allons apprendre et approfondir une autre approche de l'exercice que la compréhension.

Nous allons, comme l'indique un maître qui enseigne l'Aïkido, "Avaler la technique! Ce que vous avalez, aussitôt vous le digérez! Et ce qu'on digère nous transforme".

Ah ! J’allais oublier un exercice qui n’est pas un exercice mais une rupture avec ce qui est, inconsciemment, notre manière d’être habituelle : « Détendez-vous dans les épaules » ! Ne cherchez pas à détendre quelque chose : les épaules ; ça ne sert à rien. Détendez-vous, en tant que personne qui est tendue dans les épaules et qui, par cette manière d’être en tant que corps vivant (Leib), révèle un manque de confiance en soi. Se dé-tendre dans les épaules est un geste de confiance de l’homme entier.

C'est le moyen de découvrir le pouvoir salutaire de la respiration naturelle, cette action vitale infaisable qui révèle la présence de notre vraie nature.

Bonne année !

Jacques Castermane


mardi 30 décembre 2025

Répondre au désenchantement

 


"Les effondrements que nous connaissons viennent d'une sorte de mort émotionnelle, d'une apathie. 

Je pense que pour lutter contre ces effondrements nous ne devons pas prendre les armes de l'adversaire parce que vous deviendriez l'adversaire. 

Il faut lutter simplement avec une puissance aimante, une attention, un regard et, j'oserais même dire, une bonté, mais la bonté il faut l'entendre comme une chose forte. 

C'est un mot qu'on a mis à la porte, c'est un mot qu'on a transformé en gueux, en mendiant et qu'on traite comme tel, mais la bonté comme je la définis, c'est la pointe acide de la pensée, c'est une pensée vitale sur le monde et c'est une pensée armée, ça ne rigole pas la bonté! 

Voilà comment je répondrais au désenchantement morne partout répandu."

- Christian Bobin

Extrait d'une émission de la Grande Librairie

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lundi 29 décembre 2025

Honorer ce que je suis

 Il y a un point qui est important, c'est d'arrêter de se dissocier. Il y a toujours un discours du mental qui vient dire : "Je suis comme ça" ou "Je devrais me comporter comme ça", etc. On a l'idée de comment on devrait être, ou de comment on devrait se comporter, et c'est plus ou moins problématique. À un moment donné, est-ce qu'on ne pourrait pas tout simplement juste être ce que l'on est ? C'est ça aussi l'authenticité : je suis ce que je suis. 

J'arrête d'être "deux" en fait. Le deuxième est toujours en train de me dire que comme je suis, ça ne va pas de toute façon : "Les autres attendent ça de moi", "Je ne suis pas à la hauteur", "Je ne suis pas assez spirituel", "Je ne devrais pas montrer ça", etc. Ce sont des discours du mental. Et l'Être est un peu à l'oubli là. 

Donc, être "un". 

On revient à "Je ne sais pas". 

Je ne sais pas comment je dois être. 

Je me découvre dans l'instant. 

Je n'ai pas de personnage à défendre, pas d'image à défendre. Oui, par moments je vais réagir, et par moments je vais être silencieuse. On n'est pas obligé d'élaborer une histoire, de tout personnaliser. Par moments ça ne parle pas ici. Par moments c'est comme ça. C'est juste un type de langage, mais par moments on peut sentir comment on s'en tient : "Ah, ça respire", "Ah, c'est triste", "Ah, il y a de la colère"... Et quand on personnalise moins, c'est presque moins problématique déjà. 

Il arrive un moment où ça suffit de vouloir être un autre ! De vouloir avoir une autre histoire, de vouloir être moins réactif, moins agité, moins en colère, d'être plus ouvert, d'être plus ceci et cela. Mais l'Absolu n'a pas fait d'erreurs quand il a mis en place cette forme ! Et pour Lui il n'y a pas d'erreurs. C'est uniquement le discours mental qui pense qu'il y a des erreurs. 

Donc, honorez cette forme, avec ses limites, son aspect humain et son essence absolue. Cette forme se montre comme ça, elle est obligée de se montrer avec ses limites ; dès qu'on prend une forme on se limite. Donc, on a tous nos limites. Et si je vous dis cela, c'est pour petit à petit identifier cette voix du mental. J'aime beaucoup Byron Katie qui l'appelle "la salle de torture mentale", et elle n'a pas tort. Cette voix qui est tout le temps en train de nous dire que ce que l'on fait, c'est pas bien, ça ne va pas, c'est pas comme ça. Et bien sûr, les autres pareil, mais de toute façon, on traite les autres comme on se traite soi-même, il n'y a pas de secret. 

On peut être soi, mais sans en faire un truc narcissique, on peut être soi de manière humble. Se dire : "Je vais arrêter d'avoir honte d'être moi-même, de penser que je ne suis pas assez, ou que je suis trop". Tous ces critères n'ont aucune valeur, puisque pour certaines personnes je suis trop, pour d'autres je ne suis pas assez... On ne s'en sort pas ! Alors on peut se dire : "Je suis ce que je suis", mais sans devenir rebelle non plus. 

Tout simplement, je suis ce que je suis, et l'autre est ce qu'il est. Et si j'appréciais tout ça, plutôt que de tout le temps vouloir le transformer, et se dire : "Tiens, je vais apprécier ce qui est là". C'est simple, c'est l'amour. ♡

~ Nathalie Delay 

Stage dans la Drôme, mai 2022 

(extrait d'une vidéo)

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dimanche 28 décembre 2025

Simplicité au centre

 


"La simplicité est, selon moi, le grand défi de ce troisième millénaire. Nous avons su développer la complexification à outrance, il nous appartient aujourd’hui de conquérir la simplicité et la sobriété comme ce que l’intelligence a de meilleur à nous offrir. 

Grâce à des technologies de grande qualité, pensées pour servir la vie, nous devons ré-orienter notre créativité vers de nouvelles productions intelligentes, inspirées par le souci d’augmenter nos aspirations au bien-être par l’art de la simplification : des productions durables et utiles. 

Cela implique, bien entendu, de recentrer nos modes de vie vers d’autres objectifs que servir encore et encore la machinerie économique : remettre l’humain et la nature au centre de nos préoccupations."

-Pierre Rabhi-

"La tristesse de Gaïa", Actes Sud, 2021

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samedi 27 décembre 2025

Retours d'enfance...


Toi que j'entends courir dans les escaliers de la maison
Et qui me caches ton visage et même le reste du corps,
Lorsque je me montre à la rampe,
N'es-tu pas mon enfance qui fréquente les lieux de ma préférence,
Toi qui t'éloignes difficilement de ton ancien locataire.
Je te devine à ta façon pour ainsi dire invisible
De rôder autour de moi lorsque nul ne nous regarde
Et de t'enfuir comme quelqu'un qu'on ne doit pas voir avec un autre.
Fort bien, je ne dirai pas que j'ai pu te reconnaître,
Mais garde aussi notre secret, rumeur cent fois familière
De petits pas anciens dans les escaliers d'à présent.
Jules Supervielle
La Fable du monde
Poésie/Gallimard

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vendredi 26 décembre 2025

L'Esprit de Noël - La longueur d'onde inconnue

 

Sur la bande des fréquences humaines, il existe une longueur d’onde, que pas grand monde ne capte .
Bien peu en connaissent ne serait ce que l’existence. La part préservée en eux , cependant, la soupçonne sans oser y croire.
Elle les travaille cette longueur d'onde, elle les tenaille, leur mémoire originelle se souvient qu’elle existe.
Mais leur "raison" la range sur le rayon des mythes, légendes, contes de fées et idéaux dont le temps est censé guérir.
Cette longueur d’onde est celle de la bonté ; celle de la compassion ; celle de la bonne volonté.
Mais attention !
Pas de la bonté mièvre, de la compassion imbécile , de la bonne volonté qui bêle …
C’est une longueur d’onde qui n’émet aucun son du moins aucun décelable à l’oreille de chair.
Ce qu’elle diffuse n’ est audible que d’une oreille intérieure , laquelle, bien qu’elle soit là, ne devient accessible que par un rare travail.
Ouverte par le travail, cette oreille intérieure capte la longueur d’onde en question, et cette longueur d’onde émet un climat.
Au sein du climat généré par cette fréquence inconnue , il n’y a plus d’argumentations défensives ; plus de répliques : plus de "débats" ; plus de vainqueur ni de vaincu.
Il n’y a plus d’humiliations ; plus de règlements de comptes.
Il y a des paroles. Parfois agréables, parfois pas, du moins de prime abord, justement pour qui se réfère encore aux fréquences connues .
Il y a des silences. Il peut y avoir des larmes, des larmes bienfaisantes qui ouvrent toujours plus grand.
Il y a des rires et des sourires.
Et tout cela a un goût qui instantanément rassasie, soulage et détend quiconque s’y relie : le goût de la vérité. Celle qui ne s'énonce pas, ne procède de personne , celle qui ne participe de rien d’autre qu’elle même.
Et qui, pourtant, n’est pas une vérité sèche, soi-disant métaphysique, prétendument "non duelle".
Une vérité incarnée, immanente à l’humain ; l’humain, en tant que lui même émanation de cette longueur d’onde si bien cachée
Toute parole, tout regard, tout sourire, tout silence, tout geste qui puise sa source dans cette longueur d’onde est investi d’une force qui ne se discute pas .
D’une autorité qui en impose sans diminuer et encore moins écraser .
Cette longueur d’onde, elle est là, toujours. Elle émet.
Mais il est si difficile de s’y connecter, si difficile de la trouver et surtout de ne pas la perdre une fois captée.
S’y connecter, se brancher sur elle, est en soi un travail, travail rendu possible par tant de nettoyages d’écuries, d’audaces et de périples hasardeux au bord des précipices .
Cette longueur d’onde ne prêche pas ; elle n’enseigne même pas, quoiqu’elle soit condition préalable à toute transmission digne de ce nom.
Est ce qu’elle prie ?
Oui mais pas de la manière connue .
Elle ne demande rien. Elle confie, elle invite, elle remet,…
Elle est en elle même prière.
Cette longueur d’onde n’est pas bon marché.
On ne s’y abonne pas par quelques slogans psychologiques ou spirituels, ni par des concepts philosophiques , si impeccables de rigueur soient ils .
Elle ne se brade pas à la foire des "éveils".
Elle se paie cher.
Très cher.
En unités de prétention, de mensonge, d’illusion, de postures, de déni, de résistance, d’évitement et autres noms donnés à ce qui, au final, n’est rien sinon le faux.
Elle ne diffuse aucune recette.
Elle ne résout rien.

Et cependant, elle éclaire tout, de sa lumière inouïe.
Elle est l’unique issue.
La seule réponse.
Le vœu que je m’adresse, chaque année et chaque jour, est de me souvenir d’elle, de me connecter à elle et, autant que possible, de demeurer de plus en plus en elle.
Pas pour m’y protéger.
Pas pour mon confort, pas pour « ma » paix , mais pour la paix.
Afin d’être son serviteur dans la multiplicité complexe du visible .
Si, derrière la mécanique des « fêtes », la litanie des vœux pieux, des souhaits qui sonnent creux, des prières pour la forme, si il existe un esprit de Noël, c’est en cette longueur d’onde et en elle seule que cet esprit vit.
Cette fréquence n’appartient qu’à elle même.
Elle n’est à personne.
Certainement pas à une élite dont je m’imaginerais être, parce que j’ai le front d’écrire pareil texte.
Et elle est notre terre commune.
Elle est l’esprit de Noël, de Hanouka, de Divali, de al -Mawlid al nabawî.
Amen Om Shalom Salam aleykoum

Gilles Farcet

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mercredi 24 décembre 2025

La vérité avant Noël

 "Les paroles de Jean-Yves Leloup ne cherchent jamais à convaincre ni à expliquer. Elles invitent à ralentir, à se souvenir, à écouter autrement, à faire confiance à une intelligence plus vaste que le mental. Une intelligence faite de douceur, d’humilité, d’attention.

Une vraie source de sagesse et d’inspiration à déguster juste avant Noël pour renouer avec notre lumière intérieure !"


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mardi 23 décembre 2025

Oui au refus du oui...

 


" Me vient à l'esprit que, par contraste, notre époque marche sur la tête en valorisant le non. Elle nous a convaincus que refuser c'est faire montre d'intelligence, de puissance, d'autonomie, d'indépendance. Méfiance, rejets, réfutations et critiques systématiques passent pour des vertus. Seuls le niais ou le frêle acquiescent.

Une faiblesse que de dire oui? On a besoin de force pour consentir, de courage pour dire oui au risque, oui au danger, oui à l'aventure, oui à l'autre, oui à l'amour quand il se présente, oui à l'amour quand il demande des efforts, oui à la Révélation, oui à Dieu."

( Le Défi de Jérusalem - Eric-Emmanuel Schmitt )

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lundi 22 décembre 2025

Point de non retour

 Aujourd’hui, je vous parle d’un point très particulier, qui n’est pas un point d’acupuncture.


C’est un tout petit point blanc au milieu d’une immensité noire.
Ce petit point, vous le connaissez tous, il est sur ce dessin : ☯️
Il nous parle de l'incroyable évènement cosmique que nous sommes en train de vivre :
LE MOUVEMENT DANS L’IMMOBILITÉ.
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🟡 21 décembre, solstice d’hiver : 隆冬 lóngdōng
🔹Pour l’esprit occidental : l’entrée dans l’hiver
🔹Pour l’esprit chinois : l’apogée de l’Hiver 冬 dōng
🔹Pour tout l'hémisphère Nord : la nuit la plus longue et la renaissance de la lumière
🔹Pour qui médite dessus : un truc vertigineux, une alchimie bouleversante
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🟡 Que se passe-t-il en terme de Mouvement ces jours-ci ?
Si vous avez déjà eu l’occasion d’observer l’évolution de la place du couchant à l’horizon, alors vous savez qu’aux solstices, pendant plusieurs jours, l’emplacement est quasiment le même, comme si le soleil hésitait avant de changer de sens.
Une sorte d’immobilité vigilante, à l’écoute, pour mieux gérer et suivre le nouveau mouvement naissant.
Cette hésitation, ce retournement profond, on est en plein dedans !
J’aimerais vous donner quelques exemples de cet instant incroyable.
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🟡 Lorsque vous vous préparez à sauter 🤾, il y a tout le moment de préparation, de repli pour la prise d’élan.
C’est comme un recul à l’intérieur de vous, une condensation.
Puis vient le moment d’initier l’élan pour le saut lui-même. Une ultime flexion des genoux pour l’appui, et le mouvement s’inverse.
🔹C’est ça.
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🟡 Lorsqu’un groupe d’oiseaux 🐦 ou un banc de poissons 🐠 change de direction : on ne saurait pas dire lequel a initié le mouvement, mais on constate une accumulation, une densification et comme un ralentissement, avant de repartir fluidement.
🔹C’est ça.
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🟡 En calligraphie chinoise 🖌, pour tracer un trait droit, on trace en vérité une espèce de 8. On fait une sorte de boucle “sur place” avant de lancer le pinceau.
🔹C’est ça.
Le mouvement est déjà beau en soi, mais c’est encore plus délicieux à vivre avec le résultat visuel de l’encre, qui ne ment pas et nous montrera si c’était bien vécu donc bien exécuté.
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Comprenez-vous ce qui se joue en vous en ce moment ?
Nous sommes dans des jours d'inertie maximale.
Soyez à l’écoute, ressentez ces derniers instants d’immobilité apparente, de repli sur soi avant la poussée, toujours laborieuse au départ, qui permettra au yáng 陽 de renaître des profondeurs du yīn 陰 !
✨


Alice Korovitch
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dimanche 21 décembre 2025

Naître à Noël

 


La nuit est profonde, la nature est à l’os, dépouillée de son feuillage, elle étend ses branches noires décharnées. L’hiver aux petits jours et aux longues nuits est paradoxalement une saison de clarification. On ne peut pas fuir dans la contemplation plaisante de l’abondance de feuilles, de fleurs, de fruits. Il n’y a que des bois dénudés, des structures austères, des fusains, des encres noires. C’est le temps de l’enfouissement, du retour dans nos terres intérieures, dans ces eaux profondes dont parle le Christ.

Une nostalgie me prend l’âme dans cette période d’attente. Je regrette le temps chaud, lumineux, la nature qui gazouille, coasse, stridule de chants de cigale. Je me rebelle à l’idée de cette noire invitation à aller fouiller mon sol, méditer sur la finition à laquelle me pousse cette saison.

On n’a pas toujours envie de faire ce travail intérieur, lent, sans éclat, tout retourné dans l’ombre de soi avec pourtant l’espoir d’une future floraison. Je n’ai pas le choix, je dois vivre à l’image de cette nature qui nous ressemble. L’humain est un terreux, il a été pétri avec la glaise du sol. Il doit faire avec sa réalité d’incarnation.

Le don de sa vie

Donc Noël, me direz-vous ! Vous qui me lisez, vous vous demandez sans doute où je souhaite vous conduire dans ma réflexion ? En ces derniers jours de l’Avent, je vous mène devant une icône, une Nativité du XVe siècle d’Andreï Roublev.

Ce peintre de renom est un moine formé par un grand artiste, Théophane le Grec. Grâce à son maître qui lui a transmis son art d’écrire l’icône, il a acquis la capacité de faire jaillir de son pinceau tout ce qu’il perçoit. On ne sait pas grand-chose sur sa vie mais certains témoignages, qui construisent aussi sa légende, évoquent sa faculté de peindre sans regarder son support, en laissant faire son regard intérieur.

Cette œuvre de la Nativité ne représente pas qu’une naissance, elle raconte le destin de l’homme délivré de la mort. En bas, Joseph, enroulé dans son manteau, est pensif. Dans ce moment unique, il symbolise le vieil homme dépassé par l’irruption du divin sur la terre, dans sa terre. À ses côtés, un homme également âgé, courbé sur un bâton, porte une peau de bête, signe de cette part animale qu’il doit quitter. Les servantes près de lui préparent sans hasard un bain pour l’enfant nouveau-né. Joseph aussi doit renaître d’esprit, comme chacun de nous.

Le centre de l’image est occupé par Marie. Dans son manteau noir, elle repose sur un drap rouge ourlé d’or, des signes lumineux. Les anges sont auprès d’elle. Ils entourent l’Enfant, les mains cachées sous leurs vêtements, un geste réservé aux personnages sacrés.

Ce qui me frappe c’est leur présence au milieu des humains, des bergers et des mages que l’on voit caracoler sur leurs chevaux, en haut de l’image. Eux suivent l’étoile que Roublev a placée au centre de l’icône. Ses trois rayons désignent l’Enfant né dans cette grotte sombre, noire comme le manteau de Marie, un manteau de nuit, la nuit de l’être humain.

Dans nos ténèbres, il est là, dans cette mangeoire qui a la forme d’une tombe, emmailloté dans des bandelettes évoquant un linceul. Cette convention de l’icône que Roublev suit fidèlement signifie pour le peintre la Passion du Christ à venir. On pourrait dire que dès la naissance de Jésus, il a le don de sa vie, sa mort. Mais celle-ci n’est qu’un passage vers Sa Résurrection. Voilà le vrai sens de Noël, celui qu’il nous a laissé en se manifestant au monde : nous naissons et nous pouvons vaincre la mort.

Paule Amblard


La nativité - Andreï Roublev, 1405 - tempera sur panneau de bois, 142 × 114 cm - Moscou, Cathédrale de l’annonciation

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samedi 20 décembre 2025

Empathie


«L’empathie c’est, à la vitesse de l’éclair, sentir ce que l’autre sent et savoir qu’on ne se trompe pas, comme si le cœur bondissait de la poitrine pour se loger dans la poitrine de l’autre.

C’est une antenne en nous qui nous fait toucher le vivant : feuille d’arbre ou humain.

Ce n’est pas par le toucher qu’on sent le mieux mais par le cœur.

Ce ne sont pas les botanistes qui connaissent le mieux les fleurs, ni les psychologues qui comprennent le mieux les âmes, c’est le cœur.

Le cœur est un instrument d’optique bien plus puissant que les télescopes de la Nasa. C’est le plus puissant organe de connaissance, et c’est une connaissance qui se fait sans aucune préméditation, comme si ce n’était plus nous qui faisions attention à l’autre, comme s’il n’y avait plus qu’une attention pure et bienveillante fondée sur la connaissance de notre mortalité commune.

Ce qui est très curieux, car qui est-on à ce moment-là ?

Toute sagesse qui vient dans le carcan d’une méthode est dépassée par le cœur.

Ce moment qui foudroie toutes les carapaces d’identité, qui saute par-dessus l’abîme qui me sépare d’autrui et où le cœur de l’autre est deviné jusqu’en ses moindres battements, donne la plus grande lumière possible sur l’autre.

Dans l’empathie, on peut prendre soin d’autrui comme jamais il ne prendra soin de lui-même, par une attention tendue comme un rai de lumière, mais il n’y a aucune emprise psychique sur lui.

C’est l’art double de la plus grande proximité et de la distance sacrée.» 

🖊️Christian Bobin 

📕«La Lumière du monde» 

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vendredi 19 décembre 2025

Se changer d'abord...


"Nous n’avons pas le pouvoir parce que nous n’avons pas la vision totale... Nous nous plaignons de notre incapacité (à soigner, à aider, à guérir, à sauver), mais elle est exactement, minutieusement, à la mesure de notre capacité de vision...  Nous butons toujours sur la même erreur : nous voulons changer le monde sans nous être changés nous-mêmes."

Satprem – La genèse du surhomme


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jeudi 18 décembre 2025

Ne bouge pas


Ne bouge pas. Meurs encore et encore. N'anticipe rien. Rien ne peut te sauver maintenant, car il n'y a que cet instant. Même l'illumination ne te sera d'aucun secours, car il n'y a pas d'autres instants. Sans avenir, sois fidèle à toi-même et exprime-toi pleinement. Ne bouge pas.

– Shunryu Suzuki  

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lundi 15 décembre 2025

Remise en question

 Q : Quel conseil donneriez-vous aux personnes qui sont malheureuses, misérables ?


Byron Katie : Oh la la... Qu'il se pourrait que vous croyez quelque chose que vous ne croyez pas. Qu'il se pourrait que vous essayez très très fort de croire ce que vous ne croyez pas. Remettez en question ce que vous essayez de croire et fichez-vous la paix. Libérez-vous de ces croyances et ouvrez-vous à la vie. Pour moi, la vie est synonyme d'amour et de légèreté, de Dieu, de nature et de beauté.

Quiconque est déprimé est simplement en train de croire ses pensées stressantes. Et qui est responsable de me réveiller si je suis déprimée ? C'est moi. Tout le reste n'est que bien-être, mais le mental va le dominer aussi longtemps qu'il croit ce qu'il pense. Il va ignorer tout ce qui peut arriver de bon, car le rôle du mental est d'avoir raison. Tant qu'il n'est pas sorti du déni, il essaie de prouver qu'il a raison, mais il a tort. Et le moyen de savoir que le mental a tort, c'est que tu es déprimé. Ou tu es à fond dans tes addictions : elles te le feront savoir. 

Croire mes pensées est épuisant. Je n'abandonne pas les pensées stressantes, je les remets en question et elles me lâchent. 

Ce dont j'ai besoin, c'est ce que j'ai. C'est la réalité des choses dans l'instant.

~ Byron Katie 

La souffrance est nécessaire jusqu'à ce qu'elle ne soit plus nécessaire.

~ Eckhart Tolle 

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dimanche 14 décembre 2025

Elan de vie

 


« Au bout de tout, voici ce que j’ai saisi : la vraie vie n’est pas seulement ce qui a été donné comme existence ; elle est dans le désir même de vie, dans l’élan même vers la vie. Ce désir et cet élan étaient présents au premier jour de l’univers. Au niveau de chaque être cependant, ils sont fondés sur ce que son âme – par-delà les épreuves, les souffrances, les chagrins, les effrois, les blessures reçues ou infligées aux autres – aura préservé de sensations éprouvées, d’émotions vécues, d’inlassables aspirations à un au-delà de soi, de soifs et de faims aussi infinies que le besoin sans borne d’amour et de tendresse. »

—François Cheng —De l’âme

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samedi 13 décembre 2025

Le silence vivant.

 


Dans Seuils du silence, une chronique (Éditions les Grands Détroits, 2025), André Hirt évoque ses trois oncles alsaciens, enrôlés de force dans l’armée nazie, comme bien d’autres « malgré-nous », et revenus de la guerre avec tant d’horreur boueuse, glacée, dans le corps et dans l’âme, que seul le silence pouvait en dire quelque chose.

Pour celui qui vient après ce silence mais qui en procède, puisqu’il a été le paysage familier de son enfance, il n’est pas question de lui substituer un récit circonstancié, de s’introduire de force dans leur histoire. Comme l’écrivait Paul Celan, nul ne témoigne pour les témoins. Les mots engouffrés, le regard absenté, le retirement sont déjà, en soi, un témoignage. Le seul qui puisse dire quelque chose de la violence indicible qui a été vécue sans rémission possible.

À ceux qui vivront après ce silence, un devoir s’imposera : ne pas le trahir. André Hirt, à cette fin, n’écrit pas à la première personne mais recourt à la troisième, au « il », que la grammaire nomme le pronom de l’absence. Comme si parler du silence des trois frères, Georges, Paul et Adalbert, ne pouvait se faire que dans une forme d’absence à soi-même : « Il aura tout de même appris d’un savoir essentiel, mais ce n’est qu’un non-savoir que rien ni personne ne peut certifier, que même les témoins restent muets. Et que ce silence est leur parole. Elle demeure à jamais figée et inscrite sur leurs lèvres. »

Ce qu’il reste à celui qui vient après, c’est un mouvement qui ne se qualifiera ni d’amour ni de compassion mais qui a toutes les allures d’une nécessité intérieure, antérieure à toute science, à tout acte de foi, même : « Alors, lentement, en pensée, il s’assied en pleurs avec eux. »

Parce qu’il se situe en dehors de toute volonté démonstrative, et en dehors même de la foi ou de l’expression de la foi, ce livre d’André Hirt me renvoie profondément à ce en quoi je crois. Me tombent si souvent des mains les écrits qui débordent d’intention apologétique. Les dires saturés d’angélismes, exhibés comme des signes de reconnaissance, de complicité clanique.

Le Dieu d’Israël et de Jésus-Christ nous veut libres. S’il se cache, c’est pour que nous soyons son corps dans l’Histoire, que nous prenions notre responsabilité d’humains, que nous accomplissions sa promesse avec les moyens du bord. Ce Dieu-là n’a jamais demandé qu’on l’adore, qu’on le totémise, qu’on le fige dans le formol d’un formalisme exigu, vétilleux, de ces perfections qui à trop vouloir faire l’ange font imparablement la bête.

C’est là, dans le fil des jours, dans le cahot, l’impréparation et l’imprévisibilité du chemin cabossé, que les plus belles prières, les plus beaux actes de foi s’accomplissent, avec ou sans le nom de Dieu au cœur ou à la bouche. Peu importe, en un sens, puisque de toute façon, quoi qu’on veuille, quoi qu’on prétende faire, y compris se passer de lui, il est le commencement et la fin de tout.

Ce qui frappe à la lecture de la magnifique anthologie De la Bible au poème. De Marot à nos jours (Labor et Fides, 2025), composée par Philippe François, c’est la variété des voix et des chemins empruntés, les plus buissonniers n’étant pas les moins fervents. Les Écritures, le feu qui les traverse, l’amour qui cherche inlassablement à s’infuser, à s’inséminer en nous, par tous les moyens poétiques possibles, leur donnent une vitalité qui ne se borne pas à la dévotion et aux formes de piété recensées comme telles.

À partir du Psaume 89 (« Tu es une maison pour nous »), Frédéric Boyer, dans sa lumineuse préface, commente : « Ta Loi, tes Écritures sont une demeure. Une maison vécue et une maison désertée. Une maison parlée et hantée dans le silence vivant. » Les mots que nous disons ne deviennent parole que dans le rapport secret qu’ils nouent avec ce silence du Dieu qui les appelle.

Emmanuel Godo

Poète, il vient de publier Avec les grands livres. Actualité des classiques (Éditions de l’Observatoire).

source : La Vie

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