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samedi 13 novembre 2010

Pourquoi la gentillesse ? avec Matthieu Ricard

Altruisme, compassion, gentillesse, coopération : rarement ces mots n’ont autant envahi l’espace public via les livres, les conférences ou encore les recherches en neurosciences, en psychologie et en économie. Pour le moine bouddhiste et traducteur du dalaï-lama Matthieu Ricard, cette « mode » traduit un véritable changement de culture. Et des individus eux-mêmes.

Psychologies : Pourquoi, selon vous, ce soudain intérêt pour des valeurs comme la gentillesse ?

Matthieu Ricard : Nous prenons conscience que l’empathie, l’altruisme, la coopération, la gentillesse font partie de notre nature. Mais cela n’a rien de nouveau : Darwin, déjà, parlait de la nécessaire entraide chez les humains et chez les animaux, et Adam Smith insistait sur l’importance, en économie, de la coopération. Seulement, dès le début du XXe siècle, des perspectives dogmatiques se sont imposées pour renier ces idées. Freud a décrété que l’altruisme était une compensation du désir de faire du tort aux autres, donnant ainsi le sentiment que l’égoïsme était un signe de santé psychique ; des économistes ont affirmé que l’altruisme était nuisible à la productivité ; des scientifiques, tel le biologiste Richard Dawkins, ont parlé du « gène égoïste » ; des philosophes comme Ayn Rand ont vanté « la vertu d’égoïsme »… Mais, aujourd’hui, on en revient. En psychologie, les études de Daniel Batson montrent que l’altruisme véritable existe ; en économie, Ernst Fehr prouve la nécessité de prendre en compte cette valeur dans l’élaboration de modèles économiques… Autant de courants d’idées qui sont en train de changer nos cultures.


Mais pourquoi maintenant ?

Matthieu Ricard : Parce qu’avec la globalisation nous sentons bien que nous sommes tous sur le même bateau. Face à la question écologique, face aux écarts entre riches et pauvres, et entre Nord et Sud, nous comprenons que l’heure n’est plus à la compétition mais à la coopération. Sans quoi, nous serons tous perdants. Et, à l’échelle individuelle, nous mesurons bien que cet égoïsme et cet individualisme font notre malheur. Ils sont la cause de notre sentiment de solitude, de nos ruminations excessives, de nos déprimes...


Dans les faits, c’est davantage le rejet et l’agressivité qui dominent…

Matthieu Ricard : Est-ce que cela domine ou est-ce que cela nous choque parce que c’est contre nature ? Vous êtes au bord de la route, vous avez un pneu crevé et personne ne s’arrête pour vous venir en aide. Que se passe-t-il ? Vous êtes outré ! Si l’égoïsme était le dénominateur commun à tous les êtres humains, il ne nous choquerait pas. Et nous ne nous sentirions pas si mal après en avoir fait preuve.


Mais vouloir être gentil ne suffit pas pour l’être ! Souvent, nos comportements égoïstes sont « plus forts que nous » du fait d’enjeux moins conscients…

Matthieu Ricard : Vous ne pouvez pas refuser de retirer votre main du feu et vous plaindre d’être brûlé ! Si vous n’avez pas compris que l’égocentrisme vous rendait misérable, passez un week-end à ne cultiver que cela et voyez comment vous vous sentez le dimanche soir. Le week-end suivant, essayez de cultiver l’empathie et l’altruisme, et comparez. Être dans l’ouverture et dans la considération de l’autre procure un réel soulagement. C’est une bouffée d’air. Parce que cela va avec le courant de la réalité : nous sommes tous interdépendants.


Vous niez que nous puissions avoir des penchants égoïstes ?

Matthieu Ricard : Pas du tout ! Je suis un mélange d’ombre et de lumière, mais quelles sont les conséquences sur mon bien-être de mes comportements égoïstes et, à l’inverse, de mes comportements altruistes ? Les montées de haine ou de jalousie viennent vite, elles sont puissantes et nous n’avons pas besoin de les cultiver. En revanche, une réflexion est nécessaire pour comprendre les mécanismes de la souffrance et du bien-être, et un entraînement de l’esprit est indispensable pour cultiver l’altruisme.


Vous parlez de la méditation ?

Matthieu Ricard : Oui, mais pas nécessairement au sens oriental ou spirituel. Étymologiquement, méditer signifie à la fois « pondérer une question intellectuellement » et « prendre soin de ». C’est un travail de réflexion qui passe, par exemple, par le développement de l’attention focalisée ou pleine conscience, par l’amour altruiste, ou encore par le fait de se relier aux autres, d’accepter « l’impermanence » en même temps que l’interdépendance des choses et des êtres.


Concrètement, que faire les jours où je voudrais être plus aimable avec mes proches, mais où, malgré moi, je suis insupportable ?

Matthieu Ricard : Au lieu de penser pendant trente secondes « Comme ce serait bien si j’étais plus gentille ! », interrogez-vous : « Certes, je suis maladroite, mais, au fond, je ne souhaite ni souffrir ni faire souffrir les autres. Quant à cette personne qui m’agace, elle aussi, elle est maladroite vis-à-vis d’elle-même et des autres, mais elle non plus ne se réveille pas le matin en voulant faire souffrir. Si j’accorde de la valeur à mon désir d’être heureux, je dois aussi accorder de la valeur au sien. » C’est la première étape, pour se reconnaître en tant qu’être humain relié à un autre être humain qui, de fait, mérite d’être respecté. Ensuite, il s’agit de cultiver l’amour altruiste. Commencez avec quelqu’un que vous aimez : votre enfant, votre chat, votre compagnon… Pensez à lui et laissez croître en votre esprit un flot d’amour pour lui. Faites cela vingt minutes tous les jours. Un mois plus tard, vous aurez commencé à changer et, quand vous serez exposée à une situation difficile, cette nouvelle habileté vous viendra facilement à l’esprit. Les études sur la neuroplasticité font état des modifications structurelles et fonctionnelles dans le cerveau des méditants : huit semaines à trois mois de méditation altruiste trente minutes par jour apportent déjà des changements significatifs, par exemple sur la tendance à l’anxiété, à la rumination et à la dépression.


Devenir soi-même plus altruiste a-t-il un sens dans un monde qui prône des valeurs inverses ?

Matthieu Ricard : Soyons honnêtes, ce ne sont pas les gouvernements qui vont proclamer du jour au lendemain « Devenons altruistes » ! Les changements culturels viennent d’abord de la population. Je crois à l’eff et « gouttes de pluie » : ce sont quelques gouttes sur un trottoir, auxquelles d’autres s’ajoutent puis cela forme une flaque, et bientôt tout le trottoir est humide. Ce sont les ONG, les gens qui entretiennent des liens sociaux, ce sont aussi des phares intellectuels qui créent des points d’inflexion. Ensuite, notre tendance naturelle à l’imitation entre en jeu. C’est ainsi que les cultures changent.


L’homme peut-il devenir meilleur pour autant ?

Matthieu Ricard : Le philosophe André Comte-Sponville dit que l’homme contemporain n’est pas meilleur qu’Aristote et que seules les sociétés changent. En termes scientifiques, cela signifie qu’Aristote et nous avons les mêmes gènes. C’est vrai : il faut cinquante mille ans pour qu’ils changent. Mais, grâce aux travaux sur l’épigénétique, nous savons que, dans ce plan stable, certains gènes s’expriment, d’autres non, et que ceux qui ne s’étaient pas exprimés pendant des générations peuvent soudain le faire sous l’effet d’une stimulation extérieure. De même, la neuroplasticité montre que l’exposition passive à un milieu particulier se répercute sur la confi guration de notre cerveau. Nous ne serons donc pas les mêmes si nous grandissons dans une culture qui prône l’altruisme, même si nos gènes sont identiques à ceux d’Aristote, qui défendait l’esclavage ! Cela étant, n’attendons pas que le monde change pour nous changer. Comme le dit le dalaï-lama, « il ne peut y avoir de désarmement extérieur sans désarmement intérieur ».


Vous parlez du dalaï-lama, incarnation suprême de l’altruisme. Pourtant, cela ne suffit pas pour arranger la situation de son peuple…

Matthieu Ricard : Pensez-vous que si nous faisions sauter des Boeing chinois et entrions dans la spirale de la vengeance, le peuple tibétain souffrirait moins ? Quand il y a un petit espoir de négociation entre Israël et la Palestine, on leur donne le prix Nobel. Mais quand le dalaï-lama est d’emblée dans la volonté de dialogue, on dit qu’il est un faible ! Pourtant, vouloir s’ouvrir aux autres n’est pas une preuve de faiblesse, c’est une preuve d’intelligence.


Il n’empêche : nous refusons parfois d’être « gentil » par crainte que ce soit perçu comme un aveu de faiblesse et que l’on nous écrase.

Matthieu Ricard : Quelle est l’alternative ? L’autre se comporte mal, vous faites pareil, et, au final, tout le monde y perd. Ou, au contraire, vous êtes bienveillant. Si l’autre apprécie, tant mieux, sinon, c’est son affaire. Il n’y a aucun avantage à adopter l’attitude que vous reprochez aux autres ! Insulté par un homme, Bouddha lui demande : « Si quelqu’un te tend un cadeau et que tu ne l’acceptes pas, entre les mains de qui reste-t-il ? » L’homme répond : « Entre celles de la personne qui veut le donner. » Bouddha : « Eh bien voilà, si je ne prends pas tes propos malveillants, ils restent avec toi ! »


MATTHIEU RICARD - SES DATES CLÉS

1946 : Naissance à Aix-les-Bains (Savoie).
1967 : Première rencontre avec des maîtres bouddhistes tibétains en Inde.
1972 : Après une thèse en génétique, il s’installe au Tibet, où il deviendra moine bouddhiste.
1989 : Devient l’interprète français du dalaï-lama.
1997 : Publie Le Moine et le Philosophe, un dialogue avec son père, Jean-François Revel (Nil).
2008 : L’Art de la méditation (Nil).
2010 : Chemins spirituels (Nil).

Source : Journée de la gentillesse avec "Psychologies"

mardi 3 novembre 2009

Matthieu Ricard et Dilgo Khyentsé Rinpoché

Résumé
A travers la vie, les enseignements et les poèmes de Dilgo Khyentsé (1910-1991), et grâce aux photographies de Matthieu Ricard qui accompagna le maître bouddhiste pendant les treize dernières années de son existence, c'est le monde sacré du Tibet qui est expliqué au lecteur.

Quatrième de couverture
Ermite, poète, érudit, Dilgo Khyentsé Rinpoché (1910-1991) fut un grand maître du bouddhisme Vajrayana. Pendant les dernières années de sa vie, Matthieu Ricard a vécu aux côtés de ce grand maître en tant que disciple et assistant. Ce livre, récit d'une vie passionnante, entrecoupé de textes du maître et d'autres enseignements, nous offre un portrait de celui qui fut, avec le Dalaï-lama, un des grands guides spirituels du bouddhisme tibétain au XXe siècle. Ce récit biographique est ponctué des photographies réalisées par Matthieu Ricard au Tibet et au Népal lorsqu'il était auprès de Dilgo Khyentsé Rinpoché. Cet ouvrage est une refonte et remise à jour du livre L'Esprit du Tibet publié en 1996. Matthieu Ricard a tenu à ajouter quelques nouvelles images au livre, notamment celle de Ourgien Jigmé Tendzin Lhundroup qui a été reconnu comme la réincarnation de Dilgo Khyentsé.

Interview sur RTL de Matthieu Ricard qui nous présente son maître Dilgo Khyentsé Rinpoché :




Matthieu Ricard nous propose de regarder à l'intérieur...



jeudi 4 juin 2009

La méditation, c'est quoi ? avec Matthieu Ricard

Extrait du Journal Nord Eclair (17 mai 2009):
Ces trois derniers mois, Matthieu Ricard était dans son ermitage, isolé de tous au Népal. Sa pause annuelle. Pour la sortie de son nouveau livre et ses nombreuses activités, il se transforme, en ce moment, en véritable moine globe-trotteur. Entre une conférence à La Mutualité à Paris et une autre à Zurich, il était de passage à Lille...
La méditation, c'est quoi au juste ?
>> C'est une façon de se familiariser avec une nouvelle manière d'être. Ce n'est pas faire le vide, ni s'asseoir sous un manguier ! C'est juste un entraînement de l'esprit qui vise à développer des qualités dont nous avons tous le potentiel mais que nous laissons en friche.

Lesquelles ?
>> L'amour altruiste, la compassion, la paix intérieure, par exemple. Ce qui m'étonne c'est qu'on passe des années à apprendre la lecture, un métier... mais qu'en ce qui concerne les qualités humaines on se dit que cela viendra avec l'exposition à l'existence, que la vie nous apprendra. Mais elle nous apprend les choses de façon chaotique, la vie. Elle nous apprend jusqu'à un certain point. Mais ce point est assez faible.

Y a-t-il des méthodes pour méditer ?
>> On ne peut pas méditer en faisant n'importe quoi. Il faut consacrer un certain temps à cette maîtrise de l'esprit et cela en vaut la peine. On va chercher un coin de tranquillité pour ne pas être trop perturbé par ce qui se passe autour de soi. Il faut se mettre dans une posture confortable mais quand même bien équilibré. Ensuite il ne s'agit pas de chercher à faire le vide. On ne peut pas annihiler la créativité de l'esprit. Cela ne marche pas. Mais il faut se préparer à un certain calme intérieur et puis se concentrer.

Sur quoi ?
>> Cela dépend des qualités que nous voulons développer. Par exemple, si c'est l'attention, il faut se concentrer sur un objet ou sur le va-et-vient de son souffle pendant 10, 15 minutes chaque jour. Si vous souhaitez développer l'amour altruiste, vous vous concentrez sur quelqu'un qui vous est cher. Il faut laisser ce sentiment monter en vous et le laisser peupler tout votre paysage mental. Et si vous prenez l'équivalent en neurosciences, vous vous apercevez que n'importe quel entraînement transforme le cerveau. C'est ce que l'on appelle la neuroplasticité.

Vous menez également des études scientifiques sur les bienfaits de la méditation...
>> Oui avec des grandes universités américaines et suisses. Il faut faire en sorte que la méditation soit prise au sérieux. Si on prouve qu'il y a des modifications psychologiques, immunitaires et de l'équilibre émotionnel différentes d'un groupe témoin à un autre qui n'a pas suivi le même entraînement, on se dit qu'il y a là quelque chose qui induit des changements durables et bienfaisants. Les études qui sont menées maintenant depuis dix ans en neurosciences ont montré que la méditation à long terme modifie la faculté d'attention, la faculté régulation émotionelle... Cela peut constituer une contribution tout à fait utile à la société.

Comment ?
>> On peut très bien concevoir d'introduire - et cela commence à se faire - ce type de méditation dans des écoles purement séculaires et laïques. Il ne s'agit pas absolument pas de faire du bouddhisme sous le couvert de la méditation. Mais je pense que si une chose est juste et vraie, elle est vraie et bonne pour tout le monde. Pas seulement pour les bouddhistes.

Comment évolue la situation au Tibet ?
>> Il y avait un grand espoir pour qu'après les JO la situation s'améliore. Les représentants du gouvernement tibétain en exil et le Dalaï-lama ont présenté un plan où tous les points d'une autonomie au sein de la Chine étaient fondés sur des articles de la Constitution chinoise. Malheureusement, le gouvernement chinois a encore rejeté en bloc toutes ces propositions.

« L'art de la méditation », Matthieu Ricard, éditions Nil, 12,50 E.
MATTHIEU RICARD « Il faut apprendre la méditation à l'école ! »


Matthieu Ricard en dates

[1946] Matthieu Ricard est né à Aix-les-Bains. Il est le fils du philosophe Jean-François Revel et de l'artiste-peintre Yahne Le Toumelin. Il a étudié la génétique cellulaire à l'Institut Pasteur.
[1967] Il se rend une première fois en Inde pour y rencontrer les grands maîtres spirituels du Tibet.
[1972] Après avoir terminé sa thèse de doctorat et alors que François Jacob (Prix Nobel de biologie) l'avait appelé pour travailler à ses côtés, il arrête sa carrière scientifique pour se consacrer à l'étude et à la pratique du bouddhisme. Il s'installe dans l'Himalaya. Les films du journaliste Arnaud Desjardins sur les grands maîtres tibétains fuyant l'invasion chinoise sont à l'origine de sa vocation. «C'était comme si je découvrais 20 saints françois d'Assises vivants. Je me suis dit : "C'est là qu'il faut que j'aille.".
[1989] Il devient l'interprète français du Dalaï Lama.
[1997] Matthieu Ricard publie Le Moine et le philosophe, une conversation avec son père autour du bouddhisme qui s'est vendu à plus de 350 000 exemplaires.
[2000] Il intègre le Mind and life Institute qui facilite les rencontres entre la sciences et le bouddhisme. Il participe à des travaux de recherche qui étudient l'influence de l'entraînement de l'esprit sur le cerveau. travaux menés en collaboration avec les niversités de Madison-Wisconsin, Princeton, Berkeley aux Etats-Unis et de zurich en Suisse.

mercredi 23 juillet 2014

Les sages ne sont plus des modèles avec Matthieu Ricard...


Interview de Matthieu Ricard (4 min.)


En 1972, Matthieu Ricard a décidé de devenir moine bouddhiste et de méditer. Mais il continue à écrire. Il a publié en septembre dernier son œuvre la plus importante : "Plaidoyer pour l'altruisme – La force de la bienveillance" (éditions Nil). Un pavé de plus de 900 pages, pour montrer le pouvoir de transformation positive qu'une attitude altruiste peut avoir sur les autres, et sur nous-mêmes.

Interprète pour le Dalaï-lama, Matthieu Ricard dénonce l'individualisme grandissant de la société. Où chacun se croit supérieur. Et unique. Cela commence avec la mentalité de "l'Enfant roi". Il raconte qu'aux États-Unis, un vêtement sur dix porte quelque part la mention "princesse". Cela va jusqu'en classe où les professeurs américains sur-notent leurs élèves et leur laissent ainsi croire qu'ils sont les meilleurs du monde. Même si toutes les études comparatives montrent l'inverse.

Matthieu Ricard explique que cela se fait au détriment de tous les repères et donc de la vie en groupe. Il cite ainsi un sondage qui en dit long sur les valeurs de notre société : "On a demandé aux gens, aux Etats-Unis, quelle personne ils admiraient le plus, le Dalaï-lama ou Tom Cruise. 80% ont répondu le Dalaï-lama. On leur a ensuite demandé qui ils voudraient être. 70% ont choisi Tom Cruise. Ca veut dire qu’ils se disent qu’il vaut mieux être beau, riche et influent comme Tom Cruise."

La violence en baisse :
Dans son livre, Matthieu Ricard montre également que la violence n’a cessé de baisser depuis des siècles. Par exemple, le nombre d’homicides en Angleterre pour 100.000 habitants était de 110 en 1350, de 10 au XXVIe siècle et désormais de un. "En Europe, on a entre cinquante et cent fois moins de chances d’être tué", assure le moine bouddhiste, qui rappelle que "c’était un spectacle d’aller voir les pendus au Moyen-Âge. A tel point qu’un village français a loué un condamné à mort à une autre ville parce que les gens se plaignaient qu’il n’y avait pas eu d’exécution publique depuis longtemps."

source : France Inter (Tout est son contraire)


dimanche 29 novembre 2009

Matthieu Ricard et la méditation


Extrait d'un article du site "passeport santé" :
Matthieu Ricard: «Méditer, c'est atteindre la liberté d'esprit»
17 septembre 2009 – Au-delà du regard parfois mystique qu’on lui porte, la méditation est une pratique terre-à-terre qui permet de maîtriser ses pensées et d’atteindre une certaine liberté d’esprit. C’est l’essence du message qu’a livré le moine bouddhiste Matthieu Ricard, dans le cadre d’un séminaire sur la méditation qu’il a animé à Montréal.
Français d’origine vivant maintenant au Népal, Matthieu Ricard soutient que méditer « permet essentiellement d’apprendre à mieux se connaître soi-même et de cultiver une manière d’être optimale, axée vers le bonheur et l’altruisme ».
Un état de pleine conscience 
Selon lui, l’introspection qui découle de la méditation régulière n’appelle pas tant une remise en question de soi-même qu’un recentrage sur ce qui est positif en soi.
« S’il est vrai que tant nos qualités que nos travers forment notre identité et qu’il faut savoir s’accepter tel qu’on est, se changer soi-même par la méditation, c'est éviter de devenir esclave du flot des pensées négatives qui inondent l'esprit », a-t-il expliqué.
Pour quiconque craindrait de perdre son identité en méditant, Matthieu Ricard répond qu’au contraire, la méditation apporte un état de pleine conscience, de lucidité qui nous rend moins vulnérables à ce qu’il appelle les « enchaînements mentaux ».
D’après le moine bouddhiste, nos émotions amplifient souvent la réalité : ce qui était attrayant devient indispensable; ce qui est déplaisant devient détestable.
Aussi, méditer permet d’être moins vulnérable aux agitations extérieures, tout en étant plus à l’aise dans les relations sociales.
« Le vrai bonheur, c'est d'avoir la maîtrise de son esprit et de le libérer des émotions destructrices : voilà l'esprit de la méditation », a conclu l’interprète francophone du dalaï-lama.

Méditation  :  Comment méditer?
D'abord, on choisit un moment et un lieu calmes. Le matin, par exemple.
Ensuite, on s'assoit de façon équilibrée (en tailleur) : colonne vertébrale droite, jambes croisées, épaules vers l'avant, menton légèrement rentré. Puis on ralentit le flot de ses pensées, sans toutefois s'anesthésier : on reste dans un état d'esprit stable et clair. Les yeux restent entrouverts et le regard vague, en fixant le vide légèrement à l’avant de son nez. Les mains sont posées l'une dans l'autre (la droite dans la gauche), ou encore sur les genoux. La pointe de la langue se pose dans la cavité du palais, derrière les dents.
On cherche à être ni tendu, ni relâché. Puis on se concentre sur sa respiration : on prend conscience de l'air qui entre et sort des narines. On suit le souffle tel qu'il se présente. Il y aura inévitablement des distractions extérieures ou des pensées perturbatrices. On les constate, sans leur accorder d'importance ou les alimenter, et on les laisse passer « comme un oiseau qui passe dans le ciel sans laisser de trace ».
On ne doit pas culpabiliser d'être ainsi distrait : on se recentre tout simplement sur sa respiration. Pour s’aider à se recentrer, on peut répéter un mantra si on le souhaite.
« Pour connecter avec son esprit, il vaut mieux effectuer de courtes séances de méditation sur une base régulière - tous les jours ou tous les deux jours, par exemple, plutôt que de faire de longues séances irrégulières », insiste Matthieu Ricard.

mardi 14 octobre 2008

Un chemin avec Matthieu Ricard (partie 1)

« Il y a une pépite d’or au fond de chacun de nous. Elle peut être enfouie sous un tas d’immondices. Il suffit de la retrouver et de la polir, pour lui redonner son éclat », raconte le moine tibétain Matthieu Ricard. Il parle de sa spiritualité, de sa passion de photographe et du dalaï-lama qu’il côtoie régulièrement. Matthieu Ricard est l’interprète officiel en français du 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso. Il effectue de nombreux voyages annuellement. Cette fois-ci, il est au Québec pendant une semaine pour prononcer quelques conférences sur la paix.
Quand il n’est pas en tournée, il passe son temps dans un monastère népalais. Il y médite, bien sûr, mais il vient aussi en aide à des enfants. Matthieu Ricard est le fils du journaliste et intellectuel Jean-François Revel, mort en 2006. À propos de la méditation, le moine de 61 ans affirme qu’il n’en coûte pas beaucoup pour s’y adonner. « On peut bien prendre 15 ou 20 minutes dans sa journée pour lui donner une autre saveur. »
Matthieu Ricard a publié de nombreux livres, dont un recueil de photographies intitué Tibet - Regards de compassion.

Partie 1



samedi 15 novembre 2008

Matthieu Ricard, l'art de la méditation

Né en 1946 à Aix-les-Bains, Matthieu Ricard est le fils du philosophe Jean-François Revel et de la nonne bouddhiste, artiste peintre Yahne Le Toumelin. Après le lycée Janson-de-Sailly, Il étudie en génétique cellulaire à l'Institut Pasteur sous la direction du Pr. François Jacob, Prix Nobel de Médecine. Matthieu Ricard termine sa thèse de doctorat en 1972. Entre temps il voyagera dans l'Himalaya, où son initiation au bouddhisme commencera.
Ordonné moine en 1978, il sera pendant 13 ans l’intendant de Dilgo Khyentsé Rinpoché l’un des grands visionnaires du bouddhiste tibétain du XXème siècle. Depuis 1989, Matthieu Ricard est l’interprète français du Dalaï-lama. Pour ses projets humanitaires et ses efforts pour la préservation de l’héritage culturel de l’Himalaya, Matthieu Ricard a été décoré Chevalier de l’Ordre National du Mérite par le président François Mitterrand.

Partie 1




Partie 2




Partie 3



mercredi 22 juin 2011

Rencontre entre Matthieu Ricard et David Servan-Schreiber


David Servan-Schreiber: «Il faut s’accrocher jusqu’au bout»

RENCONTRE | Sans pathos, avec une sérénité socratique, le neuropsychiatre, auteur du best-seller Anticancer, parle de son combat contre la maladie qui le rattrape


© BOUET/SIPA/DUKAS | David Servan-Schreiber, photographié en 2004 à Paris dans l’appartement familial, en compagnie de Titus son chat abyssin

Eve Roger, Le Nouvel Observateur | 18.06.2011 | 00:01

Rendez-vous à 18 heures dans l’appartement familial des Servan-Schreiber, à Neuilly. Après quelques minutes d’attente, David entre dans le petit salon où se déroulera l’interview, accompagné de ses deux frères, Emile et Franklin. Malgré sa jambe gauche paralysée, le neuropsychiatre parvient à avancer. Franklin, derrière lui, soulève la jambe de son frère avec sa propre jambe. Belle image que ce ballet fraternel, deux hommes au même regard bleu intense, soudés comme des siamois. David Servan-Schreiber, pantalon beige, chemise et pull bleu clair, s’installe dans un fauteuil, le bras gauche immobilisé dans une écharpe. Près de lui, Emile et Franklin, ainsi que Catherine, son attachée de presse et amie depuis la publication de Guérir, en 2003.
Matthieu Ricard, moine bouddhiste et écrivain, habite au Népal dans l’Himalaya. Ce jour-là, il profite de son séjour parisien pour venir saluer David Servan-Schreiber, son ami depuis dix ans. Tous deux de formation scientifique, ils partagent la conviction que la méditation a des effets positifs sur la santé mentale et physique.
Comment allez-vous aujourd’hui? Comment vous sentez-vous?
(David Servan-Schreiber parle en chuchotant, très lentement, au rythme du stylo de l’intervieweuse sur le bloc-notes.) Je me sens bien. Je suis content d’être là, avec vous, et d’avoir cet entretien, avec le soutien de Catherine.
Comment a évolué votre état de santé depuis un an?
Il y a un an, tout allait très bien. J’acceptais des voyages, des conférences… Je jogguais encore, je jouais au squash plusieurs fois par semaine. J’allais assez souvent me promener dans Paris avec ma femme, Gwenaëlle. On préparait une semaine de vacances ensemble, au Portugal. J’avais accepté de participer à Lisbonne à une grande conférence mondiale sur la résistance au processus de vieillissement. J’y suis allé seul finalement et, pendant trois jours, j’ai pensé à la mort. C’était une espèce de séance méditative qui m’a fait du bien.
Vous pensiez à votre propre mort? Existe-t-il dans ce cas-là des pensées qui rassurent ou qui consolent?
La première idée qui console, c’est qu’il n’y a rien d’injuste dans la mort. Dans mon cas, la seule différence, c’est le moment où cela arrive, pas le fait que cela arrive ( ndlr: il a fêté ses 50 ans en avril ). La mort fait partie du processus de vie, tout le monde y passe. En soi, c’est très rassurant. On n’est pas détaché du bateau. Ce n’est pas comme si quelqu’un disait: «Toi, tu n’as plus de carte, tu ne peux plus monter.» Ce quelqu’un dit simplement: «Ta carte s’épuise, bientôt, elle ne marchera plus. Profites-en maintenant, fais les choses importantes que tu as à faire.»
Quelles sont-elles, ces choses importantes qui restent à faire?
Déjà, dire au revoir aux gens qui sont sur le bateau et qu’on aime. Ensuite, dire pardon à ceux à qui il faut dire pardon, et s’entendre dire pardon de ceux dont on a besoin qu’ils nous disent pardon.
Vous l’avez déjà fait? Ça a marché?
Pas toujours… Je peux essayer avec Catherine si vous voulez! (Elle rit.)
Pourquoi faut-il se dire au revoir?
C’est très important, même si c’est assez lourd. Il faut prendre rendez-vous avec quelqu’un en lui disant: «J’ai des choses importantes à te dire», et le moment venu, annoncer: «Il faut que je te dise au revoir.»
Dire au revoir plusieurs fois, c’est une façon de dédramatiser ce moment?
Oui, c’est une façon de ne pas donner aux autres le sentiment qu’on les attire dans un piège. Même si c’est un peu vrai…
On ne sait pas toujours comment réagir avec une personne qui vous annonce une maladie grave. Quelles sont les paroles qui sonnent juste?
Je pense que c’est beaucoup plus facile que ce que l’on se raconte. Il faut dire des choses qui manifestent que la personne est importante pour nous, qu’on a envie d’être là pour l’accompagner. Le plus simple, c’est de mettre un bras sur son épaule et dire: «Je suis désolé d’apprendre ça, vraiment, cela me fait beaucoup de peine.» Il faut que ce soit sincère. Généralement, ça l’est.
Ces paroles-là vous consolent?
Non, on ne peut pas se consoler avec cette histoire, mais ça me rassure, oui.
Pourquoi avez-vous voulu écrire ce livre?
(On sonne à la porte d’entrée.) Le plus important dans la situation que je vis maintenant, c’est de se mettre au carré. De prendre le temps de réfléchir à certaines choses: qu’est-ce qu’on se dit? Comment on se le dit? Comment on s’y prend quand on est devant le mur? Même quand on y a réfléchi comme moi depuis longtemps, même quand on l’a enseigné comme moi, même quand on a écrit dessus comme moi, cela reste une véritable épreuve.
Cela vous aide d’y avoir réfléchi avant? 
C’est incomparable. (Entre Matthieu Ricard.) Salut, Maître! (Matthieu Ricard lui caresse l’épaule et s’installe dans une chaise à côté de lui.) Bienvenue. Tu viens d’où?
Matthieu Ricard (Chuchotant à son tour.) J’étais en Corse, et avant ça, j’étais au Népal et un peu partout. Je continue…
DSS (Reprenant.) Cela m’a aidé à ne pas me sentir pris de court, c’est déjà énorme. La première fois (sa tumeur au cerveau a été diagnostiquée en 1992, il avait 31 ans), je me suis senti très démuni, j’avais le sentiment d’être à poil dans un champ, avec des chasseurs de chaque côté, prêts à tirer. (Il se tourne vers Matthieu Ricard.) Ce n’est pas une image très bouddhique. Aujourd’hui, je suis à poil dans un champ avec des tireurs de chaque côté, mais je suis plus préparé. Cela fait longtemps que je savais que ça allait arriver. Et puis j’ai accompagné des amis à travers le champ.
Bernard Giraudeau, par exemple?
Je l’ai accompagné, mais pas totalement. A la fin, il était trop loin. J’étais moi-même malade, c’était trop compliqué de garder le lien. Il y en a eu d’autres, mais il ne faut pas trop faire de pathos non plus et transformer cela en séances de Grand-Guignol!
Votre dernier livre est aussi une défense de votre méthode «Anticancer» qui insiste, à côté des traitements conventionnels, sur l’importance de l’alimentation, de l’exercice physique et du contrôle du stress dans la lutte contre la maladie…
Je ne voudrais pas que ce qui m’arrive jette un doute sur ma méthode. Je suis censé être Monsieur Anticancer qui fait tout bien – ce qui est vrai d’ailleurs –, et paf!, c’est moi qui fais une rechute. Les gens peuvent se dire: «Si même lui, il n’y arrive pas, comment est-ce que moi, je peux faire?»
Que dites-vous à ceux qui douteraient d’«Anticancer»?
Je leur dis que c’est légitime qu’ils se posent la question. Personnellement, je n’ai aucun doute sur le fait que les méthodes d’«Anticancer» ont un impact majeur pour renforcer les défenses naturelles du corps contre cette maladie, ainsi que bien d’autres d’ailleurs. La science qui soutient ça est solide. Mais il faut savoir deux choses. La première, c’est que je n’ai jamais promis de traitement miracle. Il n’y a pas de traitement miracle contre le cancer, qui est une maladie très difficile. La deuxième, c’est qu’il ne faut surtout pas arrêter les traitements conventionnels: ils ne sont pas efficaces à 100%, mais ils sont essentiels, car ils réduisent la progression de la maladie, voire la font reculer, parfois très nettement. Et ce n’est pas parce qu’on a un copain chez qui la chimio n’a pas marché qu’on va se mettre à crier partout que la chimio ne marche pas! Je leur dis enfin qu’il faut s’accrocher jusqu’au bout parce qu’il y a des traitements qui ralentissent le processus du cancer.
Le programme «Anticancer» a-t-il ralenti la progression de votre tumeur?
Si vous me le demandez, je suis convaincu qu’«Anticancer» a joué un rôle important dans le fait que je survis au cancer depuis maintenant dix-neuf ans, alors qu’au premier diagnostic mes chances n’étaient que de six ans. Je n’ai pas fait d’étude sur 1000 personnes en double aveugle avec un contrôle placebo pour prouver que cela marche. Je ne suis qu’un cas clinique. Mais même mon cancérologue a fini par aller dans mon sens. Lors d’un rendez-vous en janvier dernier, il m’a pris par le bras et m’a dit: «Ecoutez David, tout ce que vous faites à côté, c’est quasi certain que ça marche. Alors, quoi que vous entendiez, quoi qu’on vous dise, ne lâchez pas.» J’étais très fier.
Avez-vous des regrets au sujet de votre mode de vie? 
Moi, je suis passé à côté d’«Anticancer». J’ai vraiment cru que manger comme il fallait – du curcuma, des oignons… – m’autorisait à être moins vigilant sur le stress dans ma vie. Je pensais que quinze minutes de yoga et de méditation tous les matins suffisaient. Mais cela ne contrebalance pas le fait que parcourir trois villes européennes dans la même journée, avec une conférence à chaque fois, c’était trop. Je pense aujourd’hui qu’il faut commencer par maîtriser les sources incessantes de stress.
Vous avez des regrets?
Non.
C’est paradoxal…
Je dirais… ambivalent.
En quoi ce livre vous aide-t-il, vous porte-t-il?
Je suis mieux depuis que j’ai recommencé à écrire. Ecrire engage un processus incroyable: il transforme une expérience personnelle difficile et douloureuse en une contribution qui, avec un peu de chance, sera universelle et chaleureuse. L’idée que mon expérience peut aider d’autres personnes me fait beaucoup de bien. Ce n’est pas gagné, mais il y a une vraie chance, je l’espère. (Il croise les doigts.)
Vous écrivez qu’il ne faut jamais baisser les bras. Quels sont vos espoirs aujourd’hui?
L’espoir se situe clairement dans la combinaison des thérapies conventionnelles et des thérapies complémentaires. Il a été prouvé que certains traitements classiques marchent d’autant mieux qu’ils sont associés à des thérapies complémentaires.
Matthieu Ricard, quand on est au pied du mur, tout près de la mort, que dit la philosophie bouddhiste?
Matthieu Ricard Comme le disait David, la mort est tellement essentielle qu’il faut s’y préparer afin que ce ne soit pas un choc. Le fait qu’un bouddhiste réfléchisse constamment à la permanence et à la mort n’a rien de morbide. C’est au contraire une façon de donner de la valeur à chaque instant qui passe. Dans un ermitage, un ermite va retourner tous les soirs son bol comme si c’était la dernière fois qu’il l’utilisait. Ce n’est pas pour s’attrister mais pour signifier que chaque moment est de l’or fondu qui coule doucement.
Avez-vous dit au revoir à votre ami, David Servan-Schreiber?
Matthieu Ricard On peut s’épargner ça quand même, non? Je ne suis vraiment pas sentimental de ce point de vue-là. Dans le monde où je vis, dans l’Himalaya, cela se fait dans la simplicité, sans pathos! Si le moment est venu, on accompagne la personne avec des conseils spirituels, avec une présence d’amour, d’amitié. Mais faire des sentiments, «ah! mon cher ami, comme je t’ai aimé», ce n’est pas le moment! C’est le moment de trouver le calme et la sérénité. On demande notamment aux gens de ne pas pleurer, de ne pas hurler pour ne pas troubler la personne qui s’en va. Ce moment, quand il arrive, doit se faire comme un prolongement de la pratique spirituelle et pas comme un arrachement. Le monde n’est pas injuste parce que l’on meurt à un moment ou à un autre. Et puis c’est la qualité de la vie qu’on mène jusqu’au dernier moment qui compte. En fait, la mort est l’aboutissement d’une belle vie.
Vous êtes d’accord David Servan-Schreiber? On ne peut pas réussir sa mort si on n’a pas réussi sa vie?
On le peut, mais c’est plus compliqué. C’est plus simple si on a donné un sens.
On peut se dire au revoir plusieurs fois, Robert Laffont, 2011

vendredi 26 octobre 2007

Le voyage immobile de Matthieu Ricard


Moine Bouddhiste sur les hauteurs de Katmandou, mais aussi biologiste, scientifique de formation, fils du philosophe Jean-François Revel, Matthieu Ricard est également photographe. Comme en témoigne ce nouveau livre, " Un voyage immobile", sorti aux éditions de la Martinière. Un ensemble de photos prises depuis son ermitage du monastère de Shéchen , près de Katmandou. Ces photos sont ponctuées de proverbes et de réflexions philosophiques. 10 minutes d'entretien avec Matthieu Ricard sur la sérénité intérieure, l'altruisme, et la recherche du bonheur (extraites de l'émission "et pourtant elle tourne",du 24 octobre 2007 sur France Inter).

mercredi 6 avril 2011

Matthieu Ricard nous parle du Dalaï-Lama

Reportage à Malley en 2009 sur l'attrait que suscite le Dalaï-Lama, entre admiration, ferveur et curiosité. Matthieu Ricard, traducteur officiel du Dalaï-Lama, explique la distance que le chef spirituel et politique du Tibet entretient avec son image et sa notoriété.

Rencontre avec Matthieu Ricard (5 min.)



Je vous conseille également la visite du site de Matthieu Ricard.


samedi 29 mai 2010

Matthieu Ricard et Alexandre Jollien


Quelle est la journée type de Matthieu Ricard / Alexandre Jollien?
Matthieu Ricard : C’est très variable. Quand je suis dans mon hermitage j’étudie de 4h du matin à 10h du soir sans voir personne. Si je suis au monastère c’est une ruche permanente ; il y a plein de monde qui vient pour rencontrer des gens, pour étudier… Nous avons également réimprimé plus de 400 volumes de textes anciens et avons une quarantaine de projets humanitaires. Donc c’est du travail 7 jours sur 7, de 8 heures du matin à minuit. Quand je voyage dans le monde pour des projets humanitaires, c’est plus de 70 vols par an. En fait, il n’y a pas plus différent que d’être dans l’ermitage ou dans le reste de l’activité, donc tout dépend de la période de l’année dans laquelle je me trouve.
Finalement, c’est un mélange de vie contemplative qui est entièrement dédiée à la transformation de soi dans la solitude, le silence et la beauté de la nature, avec une activité qui essaie de se dédier au bien des autres. Si il n’y avait pas l’action au service des autres, il y a longtemps que je ne redescendrais plus des montagnes, c’est là où je me sens le plus à l’aise. Et en même temps, j’ai une grande joie dans l’action au service des autres.
Alexandre Jollien : Je me lève, je conduis les enfants à l’école, occasion pour moi de leur délivrer une petite leçon de vie chaque matin. Ensuite je médite, puis j’écris avec mon assistante Romina. L’après-midi, je me repose un moment car je suis très souvent fatigué. Je médite à nouveau et le soir, je me consacre soit aux conférences, soit à la famille. C’est très structuré finalement. 
Quel est le but de la méditation ? 
M. R. : Eliminer les toxines mentales de la haine, de l’arrogance, de la jalousie, de la confusion mentale, de l’auto-obsession, pour acquérir la liberté intérieure et pour cultiver l’altruisme, l’amour, la sérénité…Faire s’épanouir les qualités qui contribuent à un bonheur authentique. 
A. J. : Pour moi c’est retrouver le fond du fond. On est exilé de soi-même, je vis peut-être à la surface, je suis happé par les événements, par la routine, par l’anxiété, par les passions. La méditation, c’est donc retourner au fond du fond. C’est aussi s’ouvrir à la prière, car la prière peut être très rationnelle, très discursive, et grâce au Zen j’apprends à prier plus dans le silence, à être à l’écoute. 
Vous parlez de prière, or justement, ce soir je vous ai entendu pour la première fois en public affirmer clairement et à plusieurs reprises que vous êtes chrétien…
A.J. : Je vous remercie de m’en parler. J’ai toujours dit que j’avais la foi mais je ne m’annonce pas comme chrétien. Toutefois, plus j’avance dans la spiritualité et plus je ressens le besoin de jouer cartes sur tables. Ce qui me nourrit c’est la prière, c’est l’Evangile, même si sa lecture n’est pas simple pour moi, parce que ce n’est pas facile de vivre l’Evangile au quotidien. Et surtout ce qui n’est pas facile c’est qu’il y a des siècles d’interprétation qui ont rendu la chose presque mièvre à certains égards, alors que c’est d’une profondeur et d’une exigence abyssale. Bref je pratique le zen, et j’ai prié toute ma vie, et je continue. 
Matthieu Ricard, vous invitez souvent vos auditeurs et vos lecteurs à se demander ce qui  est important dans leur vie. Et vous qu’est-ce qui est important dans la votre ?
M. R. :Me transformer moi-même pour mieux me mettre au service des autres. Le double épanouissement : de notre accomplissement, et de contribuer à soulager la souffrance et essayer d’apporter un peu de bien-être autour de soi. Donc, non pas la poursuite d’un bonheur égoïste qui est voué à l’échec, mais la poursuite de l’accomplissement personnel qui naturellement s’exprime par de la compassion et de l’altruisme. Le bonheur égoïste ne marche pas car il vous rend misérable et vous rendez la vie des autres misérables en même temps. C’est une situation où tout le monde est perdant. L’égocentrisme forcené est une des causes principales de tourment intérieur. De plus, il fait agir de manière « détrimentale » envers autrui.
A.J.: Ce qui est important dans ma vie, ce sont mes trois vocations : celle de père de famille, celle de personne handicapée et celle d’écrivain. Et le plus important ce sont les amis, la famille, la rencontre. C’est tout cela qui me permet de vivre les trois vocations. J’aime la notion de vocation car elle me permet de ne pas me disperser et d’avoir une ligne de conduite. Mais le sommet de l’importance pour moi reste la rencontre avec l’autre, car on advient grâce à l’autre. Le danger en spiritualité c’est le repli narcissique, et l’autre nous ouvre au monde et à soi.
Qu’est-ce que la liberté ?
M. R : Une jeune fille me disait : Pour moi, la liberté, c’est de faire tout ce qui me passe par la tête, sans que personne y trouve à redire. Or, ce n’est pas cela la liberté. Ca, c’est être l’esclave de toutes les pensées qui vous passent par la tête. Certains pensent que la liberté pour un marin serait de ne pas toucher à la barre, de ne pas régler les voiles et de laisser le bateau dériver au gré des vents et des courants. Mais cela c’est la dérive. La liberté est synonyme de maîtrise, c’est-à-dire que vous réglez les voiles, vous prenez la barre et vous naviguez là où vous vous voulez aller. Vous êtes libre de votre destination, vous êtes maître du bateau. La liberté intérieure, c’est être maître de son esprit. Ce n’est pas le laisser partir à la dérive des pensées.
A.J. : C’est une grande question. La liberté c’est justement de ne pas être le jouet de la surface et d’agir connecté avec le fond du fond. Pour un chrétien, c’est le royaume de Dieu, pour un douddhiste c’est la Bouddhéité, et la liberté c’est agir connecté avec ce fond du fond, plutôt qu’obéir à ses caprices. D’où l’intérêt de la prière et de la méditation, parce que l’on peut sans arrêt être déconnecté.
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lundi 30 décembre 2024

Un voyage avec Matthieu Ricard

 RENCONTRE - Ce samedi 28 décembre, Ushuaïa TV a proposé un numéro inédit du magazine Les voyageurs solidaires consacré à Matthieu Ricard. Devenu moine bouddhiste, interprète français du dalaï-lama, auteur et photographe à succès, il a fondé Karuna-Shechen, une ONG laïque et apolitique, pour lutter contre la pauvreté.

Entre une retraite en Dordogne et un voyage au Bhoutan, Matthieu Ricard nous reçoit chez son cousin à Paris pour parler de voyages et d’altruisme. Des amies passent, des collaborateurs s’affairent dans la pièce voisine autour d’un projet de film et d’un livre à paraître. Une ruche créative, baignée de joie et de bonne humeur.


Matthieu Ricard. - Grâce à ma famille, j’ai eu la chance d’être confronté à des gens passionnants qui venaient régulièrement à la maison : des prix Nobel, intellectuels, artistes, scientifiques, explorateurs… J’admirais leurs talents, mais je n’avais pas forcément envie de leur ressembler en tant qu’être humain. Et puis un jour, à 20 ans, j’ai vu Le Message des Tibétains, le documentaire d’Arnaud Desjardins. Il avait filmé des maîtres spirituels qui avaient fui l’invasion du Tibet. J’avais l’impression de voir vingt Socrate, vingt saint François d’Assise, vivant aujourd’hui. J’ai tout de suite décidé de partir en Inde, en 1967. Arnaud m’a alors conseillé d’aller rendre visite à l’un de ces maîtres qui l’avait particulièrement impressionné, Kangyur Rimpoché. Je suis donc parti pendant les vacances universitaires le voir à Darjeeling. C’était tellement extraordinaire ! Une montagne de sagesse, de bienveillance, de simplicité. J’ai pensé : je suis arrivé à destination, à l’endroit depuis lequel je peux faire le voyage de toute une vie. J’ai dû rentrer à Paris pour finir mes études, soutenir ma thèse de doctorat en génétique cellulaire. J’ai fait six allers-retours, et fin 1972, j’ai pris un aller simple, me suis installé dans un petit ermitage auprès de mon maître spirituel et me suis dit : la vraie recherche commence maintenant ! Comme disait le poète Henri Michaux, « si on va en Inde sans une quête spirituelle, on est juste la proie des moustiques ».

L’Inde est-il un pays fascinant mais qui peut faire peur ?

Il y a des personnes qui vous disent « moi je ne peux pas aller en Inde, c’est trop dur, il y a trop de misère ». Pourtant, quand on voyage dans les campagnes indiennes, c’est très beau et émouvant. S’émerveiller devant la beauté de la nature ou le regard d’un enfant, ça nous sort du cocon de l’individualisme exacerbé. Voyez la façon dont les villages sont solidaires, l’organisation de la vie communautaire ! Tout le monde aide à la moisson, à réparer un toit… Vous savez, j’ai beaucoup vécu dans les quartiers pauvres de Delhi. Les conducteurs de rickshaws qui viennent des campagnes n’ont pas les moyens de se loger, ils dorment sur leurs sièges dans la rue. Eh bien le soir, ils se réunissent en cercle, font un feu avec des vieux cartons, et chantent, s’amusent, rigolent… Il n’y a pas ce malaise que l’on voit dans les sociétés occidentales où la consommation d’anxiolytiques et le nombre de suicides des jeunes ne cesse d’augmenter.

Que voulez-vous dire ?

On peut penser que je suis naïf, mais ce comportement a été étudié, il s’appelle le paradoxe des pauvres heureux. Évidemment cela ne veut pas dire qu’il faut les laisser pauvres, ce serait inconvenant. Il faut bien entendu les aider à sortir de la pauvreté et leur apporter une assistance médicale, les éduquer s’ils le souhaitent… Mais ils vivent avec une certaine insouciance, sans être préoccupés par l’ambition, la soif de consommation, de statut social. Mettre tous nos atouts dans le développement matériel, ce n’est pas ce qui nous rend épanoui dans l’existence. Une fois que vous avez le minimum pour vivre raisonnablement, sans devoir être dans l’angoisse chaque fin de mois, doubler ou tripler vos revenus ne vous rend pas plus heureux. C’est le fameux paradoxe d’Easterlin, qui a bien été étudié. Un proverbe tibétain dit : « Savoir se contenter, c’est tenir un trésor dans le creux de sa main. » Quand vous avez cinq milliards à dépenser pour aller cinq minutes dans l’espace avec vos copains comme M. Jeff Bezos alors qu’avec cette somme vous pouvez mettre tous les enfants qui ne sont pas scolarisés à l’école, c’est indécent. Il faut absolument sortir de ses intérêts personnels immédiats pour contribuer au bien commun. Développer la voie du « care » à côté de celle de la raison. On ne peut plus dire aujourd’hui « I don’t care », pour la pauvreté au sein de la richesse, pour le sort des générations futures… ça ne passe plus !

Quand avez-vous commencé à aider les autres ?

Tout est parti du voyage initial qui m’a mené à vivre en Inde, au Népal, au Bhoutan… et m’a permis de voir tout ce qui pouvait être fait pour aider. Mais je n’avais aucun moyen et vivais avec l’équivalent de cinquante euros par mois. Puis un éditeur m’a proposé de faire un livre d’entretiens avec mon père Jean-François Revel. Cet ouvrage, Le Moine et le Philosophe, a été un grand succès. Avec les droits d’auteur, je n’allais pas construire une piscine dans l’Himalaya ni rouler en Ferrari sur les chemins de pierre ! J’ai donc donné tout l’argent de ce livre, et des suivants, à des projets humanitaires et ai créé la fondation Karuna-Shechen consacrée à des programmes de lutte contre la pauvreté. Elle fêtera ses 25 ans l’an prochain. Aujourd’hui, Karuna-Shechen vient en aide à 500.000 personnes directement et 1 million indirectement chaque année. Nous avons commencé comme des Indiana Jones au Tibet, où nous avons construit vingt-cinq dispensaires et autant d’écoles, ainsi que dix-huit ponts. Bref, tout cela est parti d’un voyage de découverte qui s’est transformé en voyage altruiste.

Comment définissez-vous l’altruisme ?

L’altruisme est défini comme l’intention que vous avez maintenant, pas forcément tout le temps (on n’est pas altruiste à tout moment dans toutes les situations) d’accomplir le bien d’autrui ou de soulager sa souffrance. La finalité n’est pas de recevoir des louanges ou d’être fier de soi. Cette intention doit être purement altruiste, sans calcul. Vous n’allez pas aider une vieille dame pendant un an dans l’espoir d’avoir son héritage, par exemple. Le but est d’être au service d’autrui. Et généralement on se sent bien soi-même en faisant le bien des autres, car cela reflète notre nature profonde, mais il ne faut évidemment pas le faire dans ce but, même si, comme disait Coluche, « il n’y a pas de mal à se faire du bien ». Un milliardaire me disait un jour : je donne à des associations humanitaires car ça me fait du bien ! Ça, c’est le « warm glow » anglo-saxon, mais certainement pas l’altruisme véritable. J’ai écrit un livre, Plaidoyer pour l’altruisme, de 800 pages et je projette de faire L’altruisme en action, une version courte de 100 pages, pour évoquer tout ce qui peut être mis en pratique de manière pragmatique pour soulager les souffrances et apporter du bien-être à autrui. J’évoquerai également les développements récents comme le mouvement de l’altruisme efficace.

Avons-nous une prédisposition à l’altruisme ?

Si on se sent mieux quand on est altruiste cela indique qu’au fond, en tant qu’animal social, les humains sont profondément coopérateurs. Les recherches en psychologie comportementale, dans plusieurs universités, ont montré que les jeunes enfants de moins de 5 ans sont des coopérateurs inconditionnels et préfèrent les gens qui se comportent avec bienveillance avec d’autres personnes, contredisant ainsi ce qu’affirmaient Freud et Piaget. Nous avons donc une prédisposition plus forte à l’altruisme. Certes, on peut devenir un psychopathe, ou un dictateur sanguinaire, mais la plupart des huit milliards d’êtres humains, la majeure partie du temps, se comportent de manière décente les uns envers les autres. Ça ne se remarque pas car, quand tout va bien, on n’en parle pas. C’est ce que j’ai appelé la « banalité du bien. »



Comment être une bonne personne sans se faire marcher sur les pieds ?

En étant ferme, mais sans malveillance, sans s’emporter, sans escalade de la violence. Être altruiste ne signifie pas être un paillasson, ni vivre dans un monde de bisounours, mais avoir toujours à l’esprit l’accomplissement du bien d’autrui.

Est-ce que les voyages développent l’altruisme ?

Absolument. Le voyage peut développer l’altruisme et d’autres qualités humaines comme la résilience, la paix intérieure, la force de l’âme et beaucoup d’autres. Les qualités intérieures, c’est ce qui donne du sens à notre existence. Les cultiver, c’est l’affaire d’une vie, mais c’est la chose la plus belle que l’on puisse faire. Comme disait Aristote, « on devient vertueux en pratiquant la vertu ». Le voyage nous ouvre les yeux sur notre humanité commune.

En voyage, nous avons tous été confrontés un jour à la grande pauvreté, une misère abyssale… Comment se comporter humainement sans souffrir soi-même de la peine des autres ?

C’est le problème de la détresse empathique. L’empathie affective nous mène à souffrir de la souffrance de l’autre. C’est l’effet que les émotions de l’autre ont sur vous. Elle est importante car elle vous permet de comprendre la situation de l’autre. Mais elle épuise, et peut conduire au burn-out. En revanche, la compassion est entièrement tournée vers l’autre, c’est apporter une bienveillance inconditionnelle à la souffrance de l’autre. Un flot d’amour. Un baume. C’est le bon cœur, la chaleur humaine. La compassion est un antidote direct à la détresse empathique. Elle régénère nos forces. Quand un médecin intervient sur un champ de bataille, il ne se pose pas de question, il agit.

Pourquoi vos portraits photographiques montrent-ils toujours des êtres humains souriants ?

Je n’ai jamais pu faire de photos sur la déchéance humaine. C’est un choix que j’assume. À travers la photo, j’essaie de redonner confiance en la nature humaine.


source : Par Marie-Angélique Ozanne, pour Le Figaro Voyage

association de Matthieu Ricard : Karuna-shechen.org

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